CHAPITRE VT
Le concours.
Ce petit Sainte -Luce a toujours quelque prétexte pour me retenir près de lui. Il veut concourir aussi , dit-il ; il sent le besoin d'être dirigé , par une personne de goût, et il me prie de lui donner des conseils; il me fait bien de l'honneur. Tantôt il prétend que sa vieille garde lui présente tout trop chaud, ou trop froid; tantôt, que ses ligatures sont trop serrées ou trop lâches; il se garde bien de me rien demander; mais il est si re- XFI. 4
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connaissant de ce que je fais pour lui ! il exprime ce sentiment avec un feu ! il n'y a que le mot à changer. Mais ce mot, j'espère qu'il n'osera jamais le dire.
Savez-vous où il cache ce gant? dans un des plis du mouchoir qui lui enveloppe la tête, un mad^ras à moi , que mademoiselle Justine lui a donné, et que bien certainement il ne me rendra pas phis que le gant. Ah ! laissons-lui tout cela : il faut des hochets à l'enfance.
Par exemple, voilà qui passe la plaisanterie. Je lui présente la potion, et il tient un de mes doigts sous les siens. Il est rouge comme une cerise, il me regarde, et oublie le breuvage. « Otez votre « main , M. de Sainte-Luce. — Madame... ma- « dame... — ^ Madame vous prie d'ôter votre main; « elle n'aime pas ces libertés-là. — Des libertés, (( madame ! des libertés ! vous me croiriez capable « d'en prendre avec vous! » Et il retire précipitamment sa main; je dégage la mienne; la potion tombe sur son lit, sur son turban, sur sa charmante figure... La mère Dumont s'y prend si gauchement, pour réparer le désordre! Elle lui barbouille tout le visage : c'est l'amour travesti en ramoneur. « Donnez-moi ce linge, madame Du- « mont. De l'eau tiède... » A quoi pense-t-il donc? Je crois en vérité... Je n'en saurais douter. Sa couverture... Fiez-vous a des enfans de ce genrelà. Bien certainement je n'approcherai plus de son lit.
Je repasse au salon. Francheville y a fait établir sept à huit tables , bureaux ou pupitres. C'est l'heure du travail, et chacun se frotte l'oreille, le front, ou le menton. J'éclate de rire, et le rire gagne et se communique, et les idées se perdent, et on me gronde, et je ris plus fort, et en riant, en sautant, en chantonnant, je m'assieds devant le bureau qu'on m'a laissé. Je me frotte l'oreille à mon tour, en cherchant une épigraphe, je n'en trouve point, et je prie ces messieurs de m'en donner une, s'ils en ont de reste, car une épigraphe est ici de première nécessité ; une épigraphe est à un ouvrage académique ce qu'est un texte à un sermon, im prologue à une pantomime, et une épigraphe donne à une femme un air d'érudition ! ah !
« Messieurs, messieurs, revenons sur notre prête mier jugement, et convenons qu'un journal est (c quelque chose de fort utile. Nous voilà tous oc- « cupés, très-occupés, et que nous fassions bien (( ou mal, nous aurons employé quinze à vingt « heures, grâce au journal du département. — Hé î « madame, sous ce rapport-là, tout est utile, jusi( qu'aux chenilles : les écraser, c'est toujours faire « quelque chose. — Allons, allons, une épigraphe. « Donnez-moi donc une épigraphe. — Ma chère « amie, tu fais un bruit affreux. — Hé! que t'imt( porte, Francheville? écris tout ce qui te passera <.( par la tête, et je te réponds du prix. Quand on « te saura au nombre des concurrens, on s'arra-
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a diera les yeux pour lire ton nom à travers le « papier; et s'il est trop épais, on lèvera la bande « avec une innocente adresse, on te proclamera, a et le public applaudira : il est tout simple que a le préfet soit le pins bel esprit de son départe- « ment.
« Ah çà, vous ne voulez pas me donner d'épi- « graphe? — Hé! ma bonne amie, nous en cher- « chons pour nous. — Justine, apportez-moi des « diablotins... Voyons cela. Finissez (îonc, mes- « sieurs , finissez donc. Vous videz mon cornet , « il ne me restera pas une devise.
« Voici la mienne, s'écrie du Reynel.
Le bon vin et la bonne chère Font tout oublier sur la terre.
« — Hé ! celle-là est assez analogue au sujet. — (( — Madame, en voilà une qui vous convient à cf merveille.
En tous lieux elle est la plus belle ; Elle est l'objet de tous les vœux.
Elle soumet jusques aux dieux :
Apollon écrira pour elle.
(( — Finissez, M. de Soulanges; vous me faites « rougir jusqu'aux yeux. — Et la devise vous en « convient davantage. Oh! la méchante! elle dé- « chire l'innocent papier. »
Je m'attache à une devise fort insignifiante, mais très-modeste. Chacun cherche , choisit ce qui
a rapport à son goût, à son caractère , et pendant qu'on écrit, Honorine croque les diablotins.
La pauvre petite Julie ne prend aucune part à ces jeux. Elle sourit de loin en loin; mais c'est de ce rire machinal , qui annonce une téte vide et fatiguée , et qui affecte péniblement ceux qui en sont les témoins. Je me reproche mes folies : la gaieté des autres est une insulte à nos maux. Je vais à elle; j'avoue l'inconvenance de ma conduite; je la prie de me la pardonner. Elle m'embrasse, et pleure. Francheville se lève, lui prend la main ; elle se laisse conduire. Il la mène dans le bosquet. Il sait ce que peut sa voix sur cette infortunée. Il nous la ramènera plus calme ; il finira par la consoler, et je l'en aimerai davantage.
1^'aimer davantage ! nos facultés ne sont-elles pas bornées? N'épuise-t-il pas déjà toutes les miennes ?
Savez-vous ce qu'a imaginé Sainte-Luce, pour me rappeler près de lui? Il attire Honorine avec des friandises, dont mademoiselle Justine ne le laisse pas manquer. Je montre à lire à l'enfant. II s'est établi son maître d'écriture , et il a une main superbe. Raisonnablement je ne peux rien opposer à la prétention qu'il annonce. La lecture et l'écn ture se rapprochent tellement, qu'il est difficile de ne pas fondre les deux leçons en une. Il espère, en secret, que je serai là;. que j'unirai mes efforts aux siens ; que je lui saurai gré de ce qu'il fait pour ma fille, et mon amitié et ma présence
le dédommageront de son travail. Il y a bien quelque chose de vraisemblable dans son petit plan. Mais comme il se lève, maintenant, pendant quelques heures , il voudra bien donner sa leçon dans une salle commune , où il sera distrait de manière à ne pas retomber dans l'état... vous vous rappelez? lorsque j'ai voulu être plus adroite que là mère Dupont...
Il me lit le commencement de la pièce qu'il compte envoyer au concours. Besoin d'aimer est à notre ame ce que le soleil est aux fleurs.
Voilà son épigraphe. Il écrit le roman de son cœur. Tout est bien , dit-il, tout est au mieux pour l'amant fortuné, et il s'agit de prouver que tout n'est pas mal; ainsi, il ne remplit pas les conditions voulues par l'académie; mais il écrit, il lit avec une chaleur, un charme inexprimables. A chaque page, je trouve une application, et si je prends un air réservé, il comble Honorine de caresses : il pressent qu'une bonne mère passe bien des choses à qui chérit son enfant. Il embrasse ma fille, avec une ardeur qui m'alarmerait, si elle avait cinq ou six ans de plus , et , en l'embrassant, il me regarde à la dérobée ; mais avec une expression! Hélas! il cherche des prestiges, il se nourrit d'illusions. Quand il serre Honorine dans ses bras, quand elle lui rend ses baisers, il croit embrasser sa mère; la presser sur son cœur, la sentir répondre à ses transports.
Rien ne m'échappe, et je me rends impénétra-
ble. Paraître m'aperce voir de quelque chose, ce serait le porter à parler, et si le mot amour s'échappait de sa bouche, je n'aurais plus la puissance de l'arrêter.
Comme il doit peindre le sentiment , d'après sa manière d'écrire ! avec quel plaisir l'écoutera celle à qui il sera permis de l'aimer ! mais quand pourra- t-il goûter les douceurs d'un engagement raisonnable et assorti? Hé! mon Dieu, mon Dieu, de quoi m'occupé-je là î Je reviens aux mêmes idées sans m'en apercevoir : je crois même les répéter sur le papier... Un enfant de dix-neuf ans !
Francheville est aussi pénétrant que moi. Il démêle tout ce qui se passe dans cette ame neuve et pleine de candeur. Assez souvent il m'en parle le soir, et il en rit jusqu'aux larmes : je ne vois pas de côté plaisant à tout cela.
Julie revient, peu à peu, à son caractère. C'est un composé de sensibilité, de douceur, de bonté. Son retour, à elle-même, est l'ouvrage de Francheville. Elle trouve , dit-elle , dans sa conversalion un attrait qui lui fait tout oublier. Ah, je le crois! Sa douleur, au reste, ne pouvait être que celle d'une tendre fille, à qui la mort eidève un père chéri. Jamais Ducayla ne lui a inspiré ce délire du cœur et des sens , qui est la félicité suprême, et dont elle ne doit pas même avoir d'idée. Oh! c'est lorsqu'on s'identifie avec l'objet de son amour; qu'on n'existe que par lui et pour lui; qu'on lui doit une suite de jouissances; que cha-
que jour, chaque instaut rendent plus vives, qu'il est affreux de le perdre. J'ignore si on peut lui survivre.
Soulanges ne regarde plus du tout la petite Montbrun. S'est-il aperçu que je l'observe, et se flatte-t-il de m'abuser? Les hommes dissimulent si gauchement ! Un homme bien élevé , qui manque d'attention pour une fille aimable, a certainement des motifs, sur lesquels il cherche à faire prendre le change. Rose a constamment les yeux fixés sur Soulanges. Une fille décente , qui regarde continuellement un joli homme, est nécessairement entraînée par un sentiment irrésistible ; mais elle n'a rien à se reprocher encore. De bons principes préviennent long -temps une première chute ; on ne la fait pas sans une confusion , qui se décèle à chaque instant, et le séducteur est le dernier qu'on ose fixer. Ainsi Soulanges ne s'est pas positivement déclaré , puisqu'on ne le redoute pas; mais il emploie des moyens secrets de plaire, et il plaît.
11 connaît l'adresse et la facilité de Justine. Peut-être joue-t-elle un rôle important dans cette affaire , et si elle obtient la confiance de la petite Montbrun, elle la perdra infailliblement.
Il est convenu que demain nous lirons ce que nous avons fait pour le concours, et peut-être demain démêlerai -je les sentimens positifs de Soulanges et de Rose : il est, je crois, impossible d'écrire sans laisser percer quelque chose des
sensations qui nous affectent le plus ordinairement, et les lumières, que j'ai déjà acquises, me guideront dans les ténèbres, où le cœur humain cherche à s'envelopper. Il faut sauver cette jeune folle, sans expérience d'elle-même, ni des autres.
Nous montons en voiture, pour aller dîner à une lieue d'ici. Soulanges se place dans la berline où est sa femme; sa femme qu'il n'aime plus, moi qu'il n'aime pas, et du Reynel, dont on ne peut tirer une phrase qui n'ait rapport à la gastronomie : il y a affectation dans cette conduite de Soulanges.
Rose est dans la calèche avec ses parens et Julie. La pauvre petite allonge le cou à se le démonter, pour voir Soulanges, qui a la cruauté de se tenir dans le fond de la berline. Non, elle n'a rien à se reprocher encore, puisqu'elle croit n'avoir pas besoin de dissimuler, et quand les circonstances l'exigent, nous dissimulons toutes, par instinct, quand ce n'est point par raisonnement.
Comment Montbrun et sa femme ne s'aperçoivent-ils de rien? Peut-être considèrent - ils cette préférence de Rose comme un enfantillage ; peutêtre croient -ils à l'inviolabilité de la maison de Francheville , peut - être sont - ils persuadés de l'honnêteté de Soidanges. Cette sécurité fait leur éloge, mais n'a pas de fondement. Tel qui rougirait de la seule pensée de prendre un anneau à la mère, lui ravit sa fille sans scrupule, et tire va-
iiité , dans le monde , du désespoir où il a plongé une famille. Voici un paragraphe qu'Honorine lira un jour. Mais revenons.
Je voulais laisser Sainte-Luce à Brécour. Il m'a regardée d'un air si suppliant, que je n'ai pas eu la force d'insister. Il voulait monter dans la berline; j'ai exigé qu'il prît sa litière, dont cependant il pourrait se passer. Mais je ne veux pas qu'il touche mes pieds, mes genoux, pas même ma robe.
Francheville monte un superbe cheval, avec l'aisance et la grâce qu'il met à tout ce qu'il fait. Il voltige de la calèche à la berlme , et je le renvoie de la berline à la calèche : il se doit à Julie , et ses soins ont tant de succès!
Nous arrivons, et le premier soin du propriétaire est , selon l'usage , de nous faire voir ses parterres, son potager, son parc. Il a des plantes exotiques, dont il sait à peine le nom; dont il ignore les propriétés ; qui ne flattent ni la vue ni l'odorat; mais dont il fait un cas infini, parce que son voisin ne peut offrir à l'amateur que l'œillet, la rose et le jasmin. Pauvres humains! Tous prétendent à une supériorité quelconque, et la plus frivole suffit souvent à leur amourpropre.
Le parc est vraiment délicieux; c'est la nature embellie , et l'art se cache partout. Voilà une grotte qui me rappelle celle d'Eustache, et les premiers jours de mon bonheur. Il faut que je
m'arrête ici : je crois voir un temple, partout où je trouve un souvenir.
Du haut de la roche, s'échappe une source, qui tombe, en cascade, dans un bassin, dont les bords sont garnis d'un gazon frais et vert , sur lequel je suis assise. Sainte-Luce est resté, sous le prétexte d'amuser Honorine. La petite court après des papillons.
...Malheur! malheur, peut-être irrémédiable... Elle s'est élancée, elle est tombée... Sainte-Luce part avec la rapidité de l'éclair... Ah! je respire : Honorine est dans ses bras.
Emportée par sa vivacité, elle a suivi un papillon ; elle s'est précipitée dans le bassin. Sainte- Luce y est arrivé avant moi. Il a de l'eau jusqu'aux épaules, et ses blessures ne sont pas fermées! Il met mon Honorine sur mes genoux ; il me fait remarquer la tranquillité de l'enfant. Il me conjure de me calmer. Bon, excellent jeune homme!
Oh! je lui dois la vie de ma fille, et peut-être la mienne. Sans lui, il est vraisemblable que nous périssions toutes deux. Chère enfant ! toi que j'ai crue perdue, et que je retrouve, viens, viens sur mon cœur, sur mon sein... Et vous, vous qui me l'avez rendue, recevez le témoignage de la plus juste, de la plus vive reconnaissance...
Insensée, qu'ai-je fait! je l'ai pressé dans mes bras; je l'y ai pressé avec transport; j'ai senti ses lèvres brûlantes... « Sainte-Luce, que faites-vous?
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« Laissez-moi, laissez-moi, vous dis-je. Comment, (c monsieur, vous tombez à mes pieds! que signifie «cette attitude? que prétendez- vous? me faire (f acheter le bienfait , en perdre tout le prix , me « forcer à désirer qu'un autre ait sauvé mon Hôte norine... » Sais-je ce que j'ai ajouté? Nos amis, les maîtres du château n'étaient pas à cent pas. Sainte-Luce pouvait être vu embrassant mes genoux, et le trouble, inséparable d'un pareil moment, ne m'eût pas servi d'excuse. Je m'éloigne à grands pas, entrahiant, portant Honorine. 3'appelle Francheville à haute voix; j'ai besoin d'un appui contre un jeune homme qui, tout à coup, a passé de l'extrême timidité à l'aveu le plus clair, aux expressions les plus délirantes... Hé! qu'ai-je à lui reprocher? Ne Tai-je pas encouragé par mes caresses ? elles étaient innocentes , mais quelle explosion elles ont produite ! et ne devais-je pas la prévoir?
Des mots entrecoupés apprennent à Francheville le danger qu'a couru sa fille , et lui font connaître son bienfaiteur et le mien. J'avais envie de lui parler des détails : ce parti était le plus sage sans doute. Hélas , je n'ai pas eu la force de l'adopter.
Il prend sa fille, et court avec elle vers le château. Je le suis, appuyée sur le bras de Montbrun, dont j'ai un extrême besoin. Nous déshabillons la petite, nous la couchons. Elle nous sourit, et
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lîie demande des bonbons. Heureux âge, où tout est vie, et où on n'a pas encore d'idée de sa destruction !
« Et ce malheureux , mon ami , ce malheureux « qui s'est précipité dans l'eau, et dont les bles- « sures sont encore saignantes?... Il en mourra « peut-être. » Francheville ne me laisse pas achever. Il court, il vole, il revient. Il soutient l'intéressant jeune homme. On le met sur un lit : il était temps.
Francheville l'a trouvé à genoux, à la place même où je l'ai laissé. Il tenait dans sa main quelques marguerites, que j'avais cueillies pour Honorine, et que j'ai laissées échapper au moment de sa chute. Il les a mises sous son oreiller, et c'est Francheville qui me raconte tout cela, avec un ton d'aisance qui me confond. Il est sur de moi, sans doute; mais ne sent -il pas combien il est désagréable, fatigant pour une femme d'avoir à contenir, sans cesse, un jeune homme, dont la passion paraît s'accroître chaque jour ?
a Je le répète, mon ami, il faut éloigner M. de c( Sainte - Luce ; il le faut absolument. Son fol « amour l'attache ici , l'y fixe , et lui fera perdre « ses plus belles années , et son état à venir.
« — Eloigner un homme recommandé par ma- « dame d'Elmont, l'éloigner avant son entière « guérison, et cela, parce qu'il fait cas aujourd'hui « de quelques marguerites que tu as touchées, et « auxquelles demain il ne pensera plus ! Comment
« colorer cè brusque départ ? Comment nous sau- « ver du reproche d'avoir chassé , de chez nous , « celui qui nous a conservé notre enfant , qui a ((tout bravé pour y parvenir, et qui peut-être (c sera victime de son dévouement? 11 faudra donc ((avouer notre véritable motif; nous résigner à <( passer, moi pour un jaloux, toi pour une prude. <( En vérité , ma chère amie, je n'y puis consentir. »
Pour une prude! Faut-il, pour éviter cette qualification, attendre que... Hé! sa bouche n'a-t-elle pas touché la mienne, ne s'y est -elle pas fixée? Mais Francheville ne sait pas cela.
Si je le lui dis. Sainte -Luce partira; mais il perdra son protecteur, tout espoir de s'avancer dans le monde. Dois-je le punir aussi cruellement d'une étourderie, qui n'a pas eu de témoins, et dont je pourrai toujours prévenir les suites? Ce serait une atrocité.
La fièvre vient de le prendre. Francheville donne l'ordre de le reconduire à Brécour. Ne manquera-t-il de rien? Sera-t~il convenablement soigné pendant mon absence? Si je retournais avec lui... si... si... : cela n'est pas possible.
Madame Montbrun se propose ; ne puis-je faire ce qu'elle se permet ? Non , non , elle a quarante ans, et moi... je bénis madame Montbrun.
Quel triste dîner j'ai fait là! Ma pauvre téte est pleine d'une foule d'idées qui se heurtent, se confondent, et ne me laissent pas un moment de repos.
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Mon premier soin , à notre retour, est de m'informer de son état. La fièvre a cessé, et cependant, me dit-il, son mal augmente à chaque instant. Ah ! je sais bien quel est ce mal , et je n'y peux apporter de remède.
Voyons, quelle conduite tiendrai- je à l'égard de ce jeune homme, qu'on ne veut pas éloigner? Lui parler de ce qui s'est passé, c'est le rendre à son délire; lui marquer du mécontentement, de la sévérité , n'est pas un moyen sûr de le réduire au silence. Quelque chose que dise une femme, tendrement aimée, elle provoque, elle amène une réponse; l'amour se reproduit; la discussion s'engage, se prolonge, et écouter, n'est-ce pas, en quelque sorte, autoriser des espérances?... des espérances ! s'il était capable d'en concevoir ! s'il me faisait cet outrage... Je paraîtrai n'attacher aucune importance à ce qu'il m'a dit, à ce qu'il a fait; je paraîtrai avoir tout oublié... Mais oublier aussi facilement, n'est-ce pas encourager une continuité d'aveux, de plaintes, auxquelles je ne sais que répondre. M. de Francheville avait bien affaire de recevoir ce jeune homme chez lui; de l'y ramener de Toulon. Je lui ai dit ce que je pouvais dire; j'en ai dit assez pour le déterminer à prendre des mesures promptes et sérieuses, et il garde ici Sainte-Luce; il le garde malgré moi. Je ne sais où j'en suis.
Il faut que je m'étourdisse sur tout cela, que je cesse de voir celui... Cesser de voir l'homme
à qui je dois la vie de mon enfant ! il m'accusera d'ingratitude , moi , qui réunis , au plus haut degré, tous les sentimens que peut concentrer le cœur humain. Hé bien ! qu'il me croie ingrate ; qu'il me mésestime; qu'il me haïsse; qu'il m'oublie; c'est ce qui peut lui arriver de plus heureux... Et à moi aussi.
« A quoi penses-tu donc, Fanchette? Tu oublies « que c'est aujourd'hui que doit se faire la lecture « des pièces destinées au concours. — Mon ami , « je m'en occupais. — Et rien n'est disposé encore. « Georges , faites-nous arranger une espèce de tri- « bune. Voyez s'il n'y a pas, là-haut, quelque fau- « teuil antique , qu'on juchera sur une table ; un « pupitre devant le fauteuil ; des sièges rangés cir- (c culairement ; ce qu'il faut pour écrire nos ré- « flexions, sur ce que chacun de nous va lire. Il « est fort agréable , pour ceux qui vont s'exposer « aux traits de la critique , de prendre leur re- « vanche par anticipation , et il faut que la criti- « que soit quelque chose de bien beau , de bien a grand, car je prends déjà l'air d'importance, le « ton tranchant, qui annoncent que je suis péné- « tré de la dignité de mes fonctions. Allons, Mont- (f brun, à vous. »
Ce que j'avais prévu est arrivé. Chacun a traité son sujet d'après ses goûts, ses habitudes, son caractère.
Montbrun trouve, dans le commerce, l'unique remède au mal physique et moral. C'est le com-
nierce, dit-il, qui rapproche, qui unit les hommes; c'est cette uniou qui rend chaque individu fort de la force générale. Il est vrai que le commerce brouille les peuples quelquefois; mais ils s'égorgent avec des égards, des procédés, une générosité, qui honorent l'humanité, et dont îes principes imprescriptibles sont consignés dans un beau livre intitulé : Du Droit des gens.
On s'attend bien que du Reynel trouvé l'oubli de tous les maux dans les plaisirs de la table. Un gastronome, dit-il, s'occupe de son dîner dès la veille ; ainsi il est bercé par des songes agréables; il se réveille entre les bras de l'espérance, qui ne le quitte- que pour le jeter dans ceux de la jouissance : c'est le moment où il se met à table. Il digère, paisiblement, le reste de la journée : quand serait-il accessible au mal physique et moral?
« Et la goutte? dit Francheville. — Je ne l'ai pas; « ainsi tout est bien pour moi. »
Les critiques observent à ces messieurs qu'ils sont longs, diffus, obscurs; qu'il faut aider à la lettre, et même à la pensée. Ces messieurs ont le bon esprit de ne pas se fâcher, chose rare, et par conséquent remarquable. Ils répondent qu'ils ont cherché à s'amuser, sans prétention au prix, et voilà la critique désarmée.
J'attendais Soulanges. Je ne perdrai pas un mot de ce qu'il va lire.
Il parle , assez éloquemment , des maux , de XFL 5
toute espèce, qui affligent ce pauvre globe, et il s'étend sur les moyens de calmer les douleurs les plus vives, les chagrins les plus cuisans, d'ajouter au bonheur même. Le plus puissant, selon lui, c'est d'ouvrir son cœur à l'amitié; de l'y faire régner exclusivement. Il n'entend point parler de cette amitié froide, qui unit deux êtres du même sexe; mais de celle qu'éprouvent, l'un pour l'autre, un homme et une femme honnêtes et déUcats. Eux seuls connaissent cette confiance absolue, cette douce intimité, ce charme qu'on ne peut décrire, mais dont on jouit si parfaitement. Il pare ses pensées des grâces du style et des images. Changez le mot, c'est l'amour qu'il a peint; c'est l'amour qu'il présente à l'inexpérience , sous le nom de l'amitié.
Sa figure s'anime; ses yeux parlent. Rose ne pense pas à cacher le plaisir qu'elle trouve à l'entendre. Ses joues se colorent, son sein s'agite, un doux frémissement règne par tout son corps.
Francheville attaque fortement l'ouvrage; il fait tomber tout cet échafaudage d'amitié chimérique. Rose marque de l'humeur : il est dur de renoncer à des illusions flatteuses. Mais il est heureux d'être détrompé, et Francheville, sans s'en douter, a commencé ce grand ouvrage. Je le seconderai.
Soulanges me présente la main , et me conduit à la tribune. Je lis, je lis mal; Francheville rit, l'auditoire est glacé. Peut-être ce que j'ai fait n'a pas le sens commun. Je ne suis pas, d'ailleurs,
dans une situation à faire valoir quelque chose. Pourquoi me suis -je avisée d'écrire?... Bon! ne vais-je pas mettre de l'importance à ces bagatelles-là?
Sainte -Luce me succède. Il est aussi loin du programme, que la comète l'est de la terre. Mais ce qu'il lit est bien, très-bien fait, trop fortement senti, trop bien lu. En vérité, cette manière de lire m'embarrasse. Francheville éclate de rire. Il s'écrie qu'on ne peut écrire ainsi sans être amoureux. Sainte-Luce se déconcerte ; il descend de la tribune, humilié, rouge de dépit. Pauvre enfant! je souffre pour lui,
Julie n'a rien écrit, et s'excuse : elle n'en avait pas besoin.
Rose ne peut vaincre sa timidité : qu'objecter à cela?
Madame Montbrun assure n'avoir jamais écrit que des lettres de voiture et des connaissemens : on paraît assez disposé à la croire. On n'insiste pas.
Madame de Soulanges a réfléchi qu'une femme qui donne de la publicité à ses écrits, se charge presque toujours d'un ridicule. Elle n'a pas le travers de vouloir passer pour un bel -esprit; elle refuse de lire.
Est-ce une leçon qu'elle veut me donner? Ma foi, je la mérite, et je la reçois volontiers.
«A ton tour, aimable et inexorable critique. « Tu n'as ménagé personne : tiens-toi bien. — Parte bleu, ma chère amie, je n'ai pas la prétention
« d'avoir mieux fait que les autres. Je me suis « amusé à vos dépens ; vous allez prendre votre c( revanche. Georges , distribuez des clés forées : «je vais commencer.
« — Bravo! bravo! Comment donc, mon ami, a voilà qui est très-supérieur à ce que nous avons « entendu. — Très-supérieur, ma chère amie, c'est «un peu fort. Ce n'est pas ton esprit qui juge, « c'est ton cœur. — Tu vois que ta femme n'est « pas la seule qui pense ainsi : tous nos amis te « comblent d'éloges. — L'académie pourrait fort « bien n'être pas de votre avis. — Hé ! une acadéa mie ne se trompe-t-elle jamais? Confie-moi ton « manuscrit. Je prierai M. de Sainte -Luce de le « copier. »
J'ai parlé, et le jeune homme a déjà le cahier entre les mains. Il ne court pas encore; iltrottille jusqu'à sa chambre. Il va travailler sans interruption , j'en suis sûre , et j'aurai ma copie avant la fin du jour.
Prévention, vanité, faiblesse de femme, va-t-on dire. On dira tout ce qu'on voudra : je ne peux résister au désir d'insérer ici la pièce de Francheville.