‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 53 sur 82 · CHAPITRE Vif · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vif

Tout ?iest pas mal.

Trick s'était éloigné du monde, qu'il haïssait, sans trop savoir pourquoi. Il habitait un coin de terre, qui lui appartenait, dans la vallée de Chamouni. Malgré sa misanthropie , il y pratiquait les vertus patriarcales, qui distinguent les peuples qui ont conservé quelques traits de leur physionomie primitive. Il exerçait l'hospitalité, envers ceux que la curiosité ou le goût de l'observation conduisait aux glaciers. Sa haine des hommes n'altérait ni sa candeur, ni son désintéressement, et il était amoureux , comme un solitaire, qui vit habituellement avec son coeur et sa maîtresse.

Mademoiselle Crettle était fort jolie et fort sensible. Seule avec M. Trick, elle l'écoutait avec plaisir , parce qu'il était beau , et que d'ailleurs elle ne pouvait entendre que lui. Elle crut que le respect, que lui inspiraient les vertus simples de son maître; que l'intérêt, qui naissait de la peinture naïve de ses sentimens , étaient quelque chose de plus que de l'amitié, et jusque-là tout allait bien : croire qu'on a de l'amour, c'est être bien près d'en avoir.

Le diable , qui se mêle des affaires des patriarches, comme de celles des réprouvés, amena, dans la cabane de Trick, un pâtre plus jeune et

plus beau que lui, qui demanda du pain, du lait, et de l'emploi.

Un patriarche, un misanthrope, ont leur petite vanité, comme les gens du grand monde. Trick passait déjà pour un homme riche : il fut flatté de ridée d'avoir un serviteur. Il remit à Wolf la garde de son troupeau, et Crettle, obligeante envers tout le monde, se chargea de lui porter, aux champs, le plat de lentilles, et le fromage à la crème.

Crettle, très -ingénue , pensait que l'homme qu'on doit préférer est celui qu'x)n aime le plus. Ce raisonnement est un peu suisse : elle eût peutêtre pensé différemment, après un séjour de six mois à Paris. Qu'elle eût tort ou raison , la disposition à aimer, qu'elle éprouvait depuis quelque temps, se tourna tout à coup en faveur de Wolf. Dès ce moment, la conversation sentimentale de Trick lui parut ce qu'elle était, monotone, trèsmonotone, et ennuyeuse, lorsque le causeur n'inspire plus d'intérêt.

Wolf, de son côté, trouvait la petite Crettle très-séduisante, et, comme on est vrai, en proportion du plus ou du moins d'éloignement où on se tient de la nature, Wolf dit un jour à Crettle : Je t'aime. Crettle répondit : Je t'aime aussi.

Et comme on n'a nul intérêt à cacher ce qui fait plaisir, et ce qui ne nuit à, personne, ils dirent tous deux à Trick, en rentrant dans la cabane : Maître, nous nous aimons.

Trick frissonna, pâlit, rougit, et chercha, dans

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sa téte, les moyens de conserver sa petite Crettle. Il en trouva un, qui lui parut infaillible : il proposa d'épouser. «Voulez-vous, maître, que je vous «épouse, lorsque j'en aime un autre? Je serais « malheureuse, Woîf le serait, vous le seriez aussi « de n'être pas aimé , et il vaut mieux qu'il y ait c( un malheureux que trois. »

Triclv essaya de répondre à un raisonnement, qui était sans réplique. Crettle passa son bras sous celui de Wolf; de l'autre main, ils tenaient chacun leur petit paquet. Ils saluèrent Trick, et partirent.

«Où allez -vous donc? leur cria -t- il. — Nous « marier. — Et de quoi vivrez- vous ? — Wolf trou- « vera partout des moutons à conduire , et moi un « ménage à soigner. »

Oh! les femmes, disait Trick, en se renfermant chez lui, les femmes sont plus haïssables encore que les hommes. L'ingrate! Je l'aimais assez pour l'élever jusqu'à moi, et elle me préfère un malheureux berger! Il ne réfléchissait pas que, pour une fille de seize ans, il n'y a qu'un homme au monde, et celui-là a tout.

Trick resta, deux jours, enfermé dans sa cabane. Il avait encore la faiblesse d'aimer Crettle, et il ne voulait pas que ses voisins fussent témoins de sa douleur. Nous avons quelquefois des peines qui ne sont que des ridicules : ce sont à peu près celles que nous n'osons avouer.

Cependant, comme la douleur est à charge à

un misanthrope, comme à un autre, Trick pensa qu'il ferait bien de se défaire de la sienne , et il se décida à se rapprocher un peu des hommes.

Gomme on n'est jamais plus gai qu'à table, en Suisse ainsi qu'ailleurs, il sortit pour choisir le plus gras de ses agneaux. Le troupeau , abandonné à lui-même pendant deux jours, s'était dispersé. Trick courut toute la journée pour le rassembler^ et en courant il disait : A quelque chose malheur est bon; en cherchant mes moutons, je ne pense pas à Crettle.

Et il cherchait ses moutons du côté par où Crettle avait disparu à ses yeux. Il rentra chez lui , excédé de fatigue, ayant à peine rassemblé le quart de son troupeau. Au moins, dit-il, je n'aurai plus besoin de berger, et si je retrouve une jolie ménagère , personne ne me l'enlèvera.

Voilà pourtant deux malheurs, au lieu d'un, dont il faut se consoler. Au lieu d'un agneau , il en tue deux ; au lieu d'un voisin , il en convie trente.

Deux jours et deux nuits se passèrent à table. On rit, on chanta. Trick oubliait ses pertes, et il trouvait que pour être heureux, il faut vivre sans amour, et afin de n'en plus avoir, il avait placé, près de lui, la plus jolie de ses voisines,

La voisine prétendait que l'amour seul nous rend heureux. Elle soutenait son opinion, avec des regards si doux, des inflexions de voix si pénétrantes, que Trick la trouva fort au-dessus de

Crettle : notre amour -propre pare la femme qui nous aime , des charmes qu'elle n'a pas.

Trick allait se livrer au plaisir d'être aimé, lorsqu'il se rappela que sa voisine était mariée. Cette seule idée le fit frémir. Jamais, dit-il, je ne me reprocherai d'avoir convoité la femme de mon voisin.

La femme du voisin, beaucoup moins scrupuleuse, lui dit à l'oreille : Trick, je t'aime. Trick lui répondit : Madame, vous ne le devez pas.

La dame, qui avait quelque chose du caractère de madame Putiphar, dit à son mari que Trick lui faisait des propositions inconvenantes.

Et le mari, à demi-ivre de la bière de Trick, le battit, prit sa femme, et l'emmena.

Oh! quel monde que celui-ci, pensait Trick. Une petite fille que j'aime, et dont je me croyais aimé, me quitte pour suivre un jeune homme, qu'elle connaissait depuis vingt-quatre heures ; la plus grande partie de mes moutons s'égare, et personne n'a la bonne foi de me les ramener; je me défends d'un amour illicite, je suis battu, et pendant qu'on me bat, mes amis achèvent tranquillement de vider mon quarteau de bière! Oh! quel monde! quel monde!

Si je n'avais au moins qu'à déplorer mes malheurs personnels! mais tout ici est perversité, destruction, calamité. Le renard mange les poules; le loup, la brebis; le vautour, la colombe ; le brochet, le goujon; l'araignée, la mouche; l'hirondelle,

l'araignée ; la piegrièche , l'hirondelle. L'homme mange tous les animaux, et il se bat, jusqu'à la mort, pour savoir si sa haie de séparation sera placée une toise plus loin, ou une toise plus près de sa maison. Des poisons sont épars çà et là; des reptiles venimeux infectent la terre; des épidémies la ravagent. Ah! quel monde! quel monde!

Pendant que Trick fait le philosophe , un orage affreux se prépare. Chacun court, autant que le permettent des jambes et des têtes appesanties : on a ses fruits, ses légumes, ses fleurs à sauver. De la grêle le i*^'' de juin, disait Trick, et notre pasteur prétend que tout est bien! La Providence, dit-il , veut éprouver les hommes ! j'aimerais mieux plus de bonheur, et moins d'épreuves. La Providence est bien bonne de s'occuper autant de moi!

Trick n'eût pas fini , si le bruit de ses cloches et de ses châssis , brisés par la grêle , ne l'eût tiré de ses profondes réflexions. Il va, il court à son jardin, et à peine est-il sorti de chez lui, que la foudre tombe sur sa maison et l'écrase. Les débris de la màison écrasent les moutons que la grêle n'a pas tués. Les moutons écrasent les poules; les poules leurs poussins. En un instant il ne reste à Trick que le fardeau de son existence.

Tout est mal sans doute, disait -il; mais les hommes ont aggravé des maux inévitables. Si nous avions conservé notre état d'innocence, les choses iraient bien mieux. Les dons de la terre seraient suffisans, et communs à tous. Les ani-

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maux ne seraient pas victimes de notre voracité, ou de notre barbarie. Le mouton , libre dans nos prairies, ne craindrait ni le loup, ni le boucher. Le cheval, loin du fouet oppresseur, trouverait, dans les forêts, le plaisir et le repos, auprès de la souple et vigoureuse jument. L'homme vivrait, sans avarice et sans ambition, par conséquent sans orgueil et sans haine. L'amitié cesserait d'être un vain mot; l'amour serait un sentiment; les épouses resteraient fidèles, et les petites Crettles ne courraient pas les champs, avec leurs amoureux.

Quand on est abondant en idées, qu'on est seul, et qu'on marche, on fait du chemin sans s'en apercevoir. Trick avait gravi le Montanverd , et il arriva à la porte d'un ermitage.

Il avait faim; il frappa. Un vieillard vint ouvrir, et lui offrit du pain noir et des noisettes. En prenant ce frugal repas, Trick examinait son hôte. L'isolement absolu; le renoncement à soimême; une vie austère, au milieu de glaciers, vieux comme le monde; une barbe blanche, qui tombait jusqu'à la ceinture; un front sillonné de rides; des yeux animés et perçans, tout cela semblait tenir à quelque chose de surnaturel : il fallait que l'ermite fût un saint ou un sorcier. Dans l'un ou l'autre cas, pensait Trick, il pourrait réparer mes malheurs. L'espérance le ranima, et il commença à raconter à l'ermite sa déplorable histoire.

A mesure qu'il avançait , dans son récit , la physionomie de l'ermite se développait, s'animait, se parait de grâces. Les rides ont disparu; la barbe grise et la robe de bure sont tombées; Trick a devant lui un génie brillant de jeunesse et de beauté.

On n'a pas, tous les jours, l'occasion de voir un génie. Trick ouvrait de grands yeux, et contemplait celui-ci avec admiration, lorsqu'il se sentit enlever parles cheveux, et transporté avec la rapidité de la foudre. Cette manière de voyager n'est pas la plus commode, mais elle est expéditive. C'est ainsi que certain prophète de Judée courait le monde pour la plus grande gloire de Dieu.

Trick eut peur, et commença à regretter cette terre, si imparfaite, où cependant on se procure, par-ci par-là, quelques jouissances. Mais comme les regrets ne servent à rien, quand on s'est jeté d'une mauvaise condition dans une pire, Trick ferma les yeux, et se résigna.

Il parcourut cinq millions de lieues en cinq minutes, et tout à coup il sentit ses pieds appuyés sur quelque chose de solide. Il ouvrit les yeux; le génie avait disparu, et Trick se trouva dans un monde, qu'il ne connaissait pas; mais où, fort heureusement pour lui, tous les habitans parlaient suisse.

« MaiS;, disait- il, comment parle- 1 -on suisse « dans un monde, où on ignore qu'il existe treize

c( cantons? Rien de plus simple, lui répondit une «jeune fille: on parle suisse ici, comme Agace memnon parle français à Paris. »

Cette jeune fille est grande, sa taille est svelte, élancée; mais est - elle jolie? C'est la première chose qu'un homme veut savoir, et comment s'en assurer ? celle-ci porte un masque ; ses mains et ses bras sont cachés dans des gants d'une demi - aune de longueur. Nos Suissesses , pensait Trick, sont bien plus coquettes que les femmes de ce monde -ci. Les jolies filles ne veulent pas de masque; les laides croient n'en avoir pas besoin. Je remarque déjà qu'ici le sexe est modeste, et j'en augure bien, pour la suite de mes observations.

Un jeune homme a toujours quelque chose à dire à une jeune fille; une jeune fille aime à répondre à un joli garçon; aussi la conversation fut très-animée.

« Dites -moi, jeune demoiselle, comment se <c nomme ce monde - ci? — L'univers, monsieur, « ou le monde par excellence. — Ah! j'entends : « on croit ici , comme chez nous , que Ta nature « ne s'est occupée que du globe que nous habi- « tons, et que les étoiles fixes sont là uniquement « pour nous récréer la vue. Et quelles sont les «mœurs de votre terre? — Des mœurs, mon- « sieur ! Que signifie ce mot ? — Peut-être ne le « connaissez - vous point, parce que vous n'avez « que des qualités. — Qu'est-ce que c'est que des

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c( qualités ? — Je vais tâcher de vous en donner «une idée. Aimez -vous, respectez -vous vos pâte rens ? — Douteriez - vous de cela ? — Etes - vous <f sensible aux charmes de l'amitié? — Partout « ici vous lui trouverez des autels. — Gonnaissez- « vous Famour? — Il est ici le complément de l'a- « mitié. — Les épouses sont-elles fidèles? — Est-il i( possible qu'elles ne le soient pas ? — ^ Les jou- <f vencelles sont - elles sages? — Sages? Qu'en- « tendez-vous par là ? — Je vois qu'ici vous pra- «tiquez toutes les vertus, sans orgueil, puisque « vous n'avez pas même de mot pour les expri- « mer. Oh ! si vous ignoriez aussi l'argent et l'or ! « — Nous les connaissons. — Tant pis. — Mais «nous les laissons dans les mines. — Ainsi, ja- « mais de haines, de querelles, de guerres parmi « vous? — Qu'est-ce que tout cela? — La guerre «est Fart de se ranger en ligne, et de se tuer « méthodiquement. — Comment, il y a des mondes « où les 'hommes se tuent ! — Comment , vous êtes « assez heureuse pour vous étonner de cela! Vous « m'enchantez, mademoiselle. Et sans doute vous « vivez dans une égalité absolue ? Vous n'avez « point parmi vous de grands seigneurs? — Dites- « moi encore ce que c'est qu'un grand seigneur? « — C'est quelquefois un homme de fort peu de « mérite : c'est toujours le propriétaire d'une vaste « étendue de terrain , qui le fait exploiter à son « comp' 3 , et qui , au moyen de la sueur de ses «paysans, a des valets qui le servent, des che-

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«vaux qui éclaboussent ses semblables, quand «ils ne les écrasent pas, et il en est qui appelaient drôle celui qui n'éclabousse personne, et «qui ne gaspille pas, en un jour, ce qui ferait « exister vingt familles. — Quoi ! monsieur, vous « avez dans votre monde des hommes comme « cela ! — Quoi î mademoiselle , ce monde-ci n'est «point partagé entre cinq à six mille individus? « — Ici, monsieur, la terre n'est à personne, et « ses fruits sont à tous. — Et vous n'avez point « de supérieurs ? — Qui ne veut pas l'être , n'en « reconnaît point.

« — Oh ! quel monde î quel monde ! C'est chez «vous que règne l'âge d'or, qui n'est sur notre « terre que le réve de quelques honnêtes gens... « Mais, mademoiselle, il me semble que vous avez « bien des mouches. — Voilà pourquoi nous por- « tons des masques. En voulez - vous un ? — Je « vois qu'il est difficile de s'en passer, à moins « pourtant que nous n'écrasions ces mouches im- « portunes. — Ah! quelle horreur! ôter la vie à «quelqu'un! Le temps ne détruit -il pas assez « vite ? — Que cette générosité est sublime ! Ne « pas se permettre d'écraser une mouche ! Préfé- « rer porter un masque toute sa vie! Ohî génie « bienfaisant , reçois l'hommage de ma reconnais- « sance : tu m'as jeté dans le meilleur des mondes « possibles. J'y passerai le reste de mes jours. — «Comme il vous plaira, monsieur. — Je vous « offre mon cœur. — Je vous donne le mien. —

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« Mais, mademoiselle, vous avez sur moi un avance tage. — Lequel, monsieur? — Vous me voyez, (( et je ne connais pas votre figure. — Je vais soute lever mon masque. — Quelle candeur! quelle «bonté!... Mademoiselle, vos traits sont d'une « régularité parfaite , d'un charme inexprimable ; « mais vous me paraissez bien pâle, et bien maic( gre. — Nous sommes tous dans cet état-là. — « Mademoiselle , si le mariage ôte quelquefois « l'embonpoint , assez souvent il en donne : ma- <( rions - nous tout de suite. — Vous me plaisez « beaucoup, monsieur; mais je ne vous épouserai «jamais. — Et la raison de cela, mademoiselle? « — Je ne redoute rien autant que d'être mère. a — Voilà une idée bien singulière. — Je ne me « singularise pas : toutes mes compagnes pensent « de même. — Que font donc ces époux si fidèles, « dont vous me parliez tout à l'heure ? — Ils se (c regardent , et ils bâillent. — Il y a là - dessous , «mademoiselle, quelque chose d'incompréhensi- « ble. Que des époux bâillent, en se regardant, « cela est assez ordinaire ; mais que des jeunes «filles qui aiment refusent de se marier, par la « crainte d'avoir des enfans , voilà ce qui a besoin « d'explication. — Et c'est ce qui va s'expliquer. « Suivez-moi. »

Elle passe son bras sous celui de Trick, avec cette mollesse, cet abandon auxquels se laissait aller Crettle, en prenant le bras de Wolf, et ils se mirent ensemble à parcourir le pays.

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Trick s'aperçut bientôt que ce qui est, ici , une simple marque de politesse, une demi-faveur de l'amour, est, dans ce nouveau monde, un secours nécessaire à la beauté défaillante : les genoux de celle-ci ployaient sous elle.

Trick allait l'interroger sur les causes de cette faiblesse, lorsqu'il vit des choses qui lui confirmèrent l'excellence de son système, en excitant son admiration.

Ici, c'est un lion qui joue avec un agneau. Le lion est maigre comme la jolie demoiselle; mais l'animal féroce a vaincu sa voracité : donc nos passions ne sont pas invincibles; donc l'homme, doué de raison, est inexcusable, quand il ne surmonte pas les siennes.

Plus loin, un homme, soutenu par deux de ses compatriotes, pousse de longs gémissemens. Trick s'approche, s'informe : cet homme a eu, en marchant, le malheur d'écraser un lapin. « Oh! mate demoiselle, quels cœurs que les vôtres! quelle « parfaite, quelle exquise sensibilité! Quelle ad- « mirable et étonnante leçon je donnerai auxha- « bitans de ma terre , si mon génie me permet d'y «aller passer deux ou trois jours! Mais, made- « moiselle, je m'aperçois qu'il est temps de dîner. « — Et moi, monsieur, je tombe d'inanition. — « Hé bien! conduisez-moi chez vous. — Chez moi! « où règne l'égalité, personne n'a rien en propre. « — Vous avez au moins quelque maison com- « mune... Hé, bon Dieu! je m'aperçois que vous XVL 6

« êtes sans souliers. — - Cette robe et ce masque (( sont du temps où la tyrannie pesait insolem- « ment sur nous. Mais comment, depuis que nous (( sommes heureux, nous procurer quelque chose? «Pas de cuir, quand on ne tue pas d'animaux; a ainsi pas de souliers. Pas de bois de charpente, « quand on craint de couper un arbre, qui a au «moins la vie sensitive; ainsi pas de maisons. — «J'entends, mademoiselle, ceux qui veulent ra- « mener l'âge d'or, doivent se résigner à coucher « à la belle étoile, et à marcher nu-pieds. Diable! « diable... mais que vois- je! ces arbres sont dé- « pouillés de fruits, de feuilles, et même de leur « écorce? — Que voulez-vous, monsieur, les écu- « reuils, les oiseaux, les lapins, les chevreuils... « — Ah, mademoiselle !... et les fourmis, les tau- « pes, les rats... Je ne sais plus où mettre le pied. « Éloignons ces animaux- là. — Pourquoi les éloi- « gner? Puisque la terre est à tous, ils ont comme « nous le droit d'aller où bon leur semble. Atten- « dons qu'il leur plaise nous ouvrir un passage. — « Venez, mademoiselle, glissons-nous par ici. Vous « avez au moins des jardins , et dans ces jardins « des légumes ? — L'année dernière , on a encore «cultivé en commun; mais les sangliers ont dé- « raciné les haies, et ces pauvres- bétes ont mangé « la récolte. Comme on sent qu'on ne récolterait « pas davantage à l'avenir, on a renoncé à un tra- « vail inutile. Voilà pourquoi les personnes ma- « riées bâillent en se regardant; voilà pourquoi

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« les filles et les garçons refusent de se marier. — « Ainsi, pour que l'âge d'or règne, il faut que le «genre humain périsse, — Oh, monsieur! nous « ne mourons pas de faim précisément. Tenez , « voilà une touffe d'herbe que cette vache a laissée « en passant, nous allons nous la partager. — Hé, « mademoiselle ! on ne dîoe pas avec deux brins « d'herbe, et je commence à me dégoûter furieu- « sèment de l'âge d'or. Que diable! des animaux « qui multiplient au point de vous empêcher de « multiplier vous-même; qui ravagent, dévastent «tout; cela est trop fort, et puisqu'il faut opter, « il vaut mieux manger les lapins qu'en être « mangé. Vous n'avez donc parmi vous aucun «homme énergique, qui vous rassemble; qui «vous parle; qui vous démontre l'absurdité de «votre conduite; qui vous classe, qui utilise vos « bras et vos talens ; qui rende aux bêtes la guerre « qu'elles vous font ; qui rétablisse la culture ; qui « fasse renaître l'abondance, et qui vous procure « au moins des souliers ? — Parlez donc plus bas, «monsieur. Si on vous entendait, on vous pren- « drait pour un de ces grands seigneurs, dont « vous faisiez tout à l'heure le portrait , et on vous « traiterait en conséquence. — Ces grands sei- « gneurs, mademoiselle, ces grands seigneurs... « sont très - estimables , et je les ai jugés comme « un sot, comme juge le peuple, toujours envieux « de ce qui est au-dessus de lui. Tout grand sei-

« gneur, j'en conviens, n'est pas capable de grandes « choses; mais le moins habile est très - utile à la « société. Si toutes les classes travaillent pour lui, « son or se répand dans toutes les classes. On a le « pot au feu, on rit, on caresse sa maîtresse ou sa « femme; on a des enfans, et c'est un passe-temps « fort agréable que les faire et les élever.

« — Si vous continuez, monsieur, je serai forcée « de vous quitter : vos opinions me font frémir. « — Frémissez tant qu'il vous plaira. Je trouve « fort bien, à présent, qu'un renard croque une « poule; le loup un agneau, et moi ma part d'un « bœuf, ou d'une truite du Rhin. Il n'est pas de « système qui tienne contre le cri de l'estomac.

« Tenez, mademoiselle, les idées adoptées, dans a nos deux mondes, sont fort exagérées. Dans le mien , on détruit souvent sans nécessité ; dans le « vôtre, la sensibilité est portée jusqu'à la bêtise. « En s' arrêtant à un terme moyen , tout irait à a peu près bien sur les deux globes , à l'exception cependant des grêles au mois de juin, des épi- « démies, des tremblemens de terre, des vols, des «escroqueries, des procédures, et autres baga- « telles, qui ne sont que des malheurs locaux, in- « sensibles pour la généralité de l'espèce , et je « conviens volontiers que sur ma petite terre tout « n'est pas mal.

« O mon génie! vous m'avez bien puni de mon « erreur. Mais la punition durera-t-elle jusqu'à la

« dernière du petit nombre d'heures qui me sont « encore réservées ? Je me repens ; pardonnez- « moi. »

A peine a-t-il prononcé ces mots, qu'il se sent une seconde fois enlevé par les cheveux. Son premier mouvement est de saisir, par les siens, la jolie fille avec qui il est. « Je travaillerai, dit-il; «je gagnerai du pain pour elle et pour moi; je « l'engraisserai , elle sera charmante , et elle rem- « placera l'ingrate et perfide Crettle. »

Un génie porterait une montagne au bout du petit doigt ; un homme n'enlève pas une fille comme une mouche. Au bout de quelques secondes, Trick sentit dans son bras une fatigue effrayante. Il prévit que la jolie fille allait échapper à sa main engourdie; qu'elle allait rouler dans l'espace, pendant l'éternité, ou se briser sur quelque roche de quelque monde, comme la tortue sur la téte du Dormeur de J^a Fontaine. II s'afflige, il se désole, il conjure le génie... L'instant fatal est arrivé. Ses muscles et ses nerfs s'étendent; sa main secourable s'ouvre malgré lui; il jette un cri affreux... Il s'éveille en sursaut.

Il est chez lui. Accablé par la chaleur du midi, il s'est endormi dans son grand fauteuil. Crettle est là; elle lui sourit à son réveil; il entend son troupeau bêler à sa porte.

i( Ah! quel réve j'ai fait, dit-il à la petite. J'éloi- « gnerai les idées qui l'ont produit; je n'en veux « plus faire que d'agréables , et si tu y consens ,

(( petite Grettle, nous révérons ensemble. Marions- «nous, et faisons des enfans, sans craindre que <(. les lapins viennent manger leur dîner dans leur « assiette.

« Ainsi soit-il, maître, répondit Grettle.

«Allons, allons, je le répète bien éveillé , dit « Trick , tout n'est pas mal dans ce monde , et « quoiqu'il soit dit , dans les saintes Écritures : Il «n'y aura parmi vous ni premier ni dernier, je (( me trouve fort bien d'avoir au-dessus de moi un « landamman qui règle les affaires de tous, pen- « dant que je m'occupe des miennes. »

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