CHAPITRE VIII
Rose sauvée.
Je balance , depuis quelques heures, sur le parti que je prendrai relativement à la petite Montbrun. Avertir sa mère de ce qui se passe , est le moyen le plus prompt et le plus sûr de déjouer les projets de Soulanges ; mais il serait pénible pour moi d'inquiéter de bons parens, et d'accuser, ouvertement, de séduction un ancien, un intime ami, à qui j'ai personnellement de grandes obligations.
D'un autre côté , je pense que la perte d'un jour peut être irrémédiable, et tout examiné, tout prévu, je décide de m'ouvrir à Soulanges luimême. Il me paraît indubitable que ma pénétration l'obligera nécessairement à une grande ré-
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serve, et que peut-être il renoucera à un plan, que ma continuelle surveillance rendrait inexécutable.
Mais quel ton prendre avec lui? Le rigorisme effraie l'homme du monde, l'éloigné, et ne convient pas à une femme de vingt- cinq ans, vive, gaie, et qui ne peut se dissimuler que ce n'est j)as à la rigidité de ses principes qu'elle est redevable de son bonheur. Le ton léger ne convient pas davantage ; il n'en impose à personne , et ne servirait ici qu'à tourner en plaisanterie l'affaire la plus sérieuse. Je crois définitivement qu'il est des circonstances, qui ne permettent pas de se fixer à une idée, et que je n'ai rien de mieux à faire que de saisir l'esprit du moment. Tout le monde prétend à cet esprit - là ; mais les femmes seules le possèdent, et je ne suis pas une femme absolument ordinaire.
Voyons, voyons. Tirons-nous de là de manière à n'offenser personne , et à remédier à tout.
Où sont -ils? dans les bosquets. J'y descends. Madame Montbrun est assise , et festonne au pied d'un orme : la pauvre femme n'est là que le prétexte, et ne s'en doute pas. Evitons-la, et cher= chons sa fille , qui certainement n'est pas loin.
Ah! j'entrevois sa robe blanche, qui joue à travers la verdure. Il y a du mouvement près d'elle : elle n'est pas seule. Approchons doucement. La pelouse est fine et me favorise... Épier quelqu'un,
descendre à un rôle aussi bas! Hé! le motif n'estil pas légitime, et n'ai-je pas le droit de me promener aussi dans mon parc?
J'entends , j'entends tout. L'amour conserve encore le masque de l'amitié; mais il n'en a pas le langage. Celui de Rose même est brûlant d'expression et de délire; le danger est imminent.
Il lui tient la main, la couvre de baisers; la petite ne pense pas à la retirer. Jamais, dit -il, amitié ne fut égale à la sienne. Jamais, répond Rose, elle n'a aimé aucune de ses compagnes autant que lui.
Il ne fait aucune tentativè. Il se borne à caresser cette main. Peut-être craint -il de l'effrayer ; il est constant qu'il n'est fort que de sa confiance. Écoutons.
Les journées ne suffisent plus à une amitié comme la sienne. Il ne peut s'y abandonner que momentanément. Les plaisirs communs, les devoirs de bienséance l'arrachent, malgré lui, au sentiment le plus cher. Il serait si doux de passer des heures de suite au sein de la plus tendre intimité ! Rose convient de tout cela. Mais comment faire? Oh! je me doute bien que Soulanges ne manquera pas d'expédiens.
Le cabinet de toilette de Rose a une porte, qui ouvre en face de la chambre de Soulanges. On peut laisser les deux portes entre-bâillées , et la nuit, lorsque tout le monde repose... la petite
Montbrun baisse les yeux, secoue Ia1:éte cî'uu air négatif... Bon... mais ce qu'elle rejette aujourd'hui, elle peut l'accepter demain.
Soulanges insiste avec chaleur, avec éloquence, et cependant avec un ton de désintéressement qui ne permet pas au soupçon de naître. L'innocence ne prévoit rien ; c'est le premier coup de tonnerre qui lui annonce l'orage.
La petite craint de se permettre une telle démarche , sans l'approbation de sa mère. Elle propose, avec naïveté, de la consulter. La proposition est rejetée , comme de raison, avec le ton de l'ironie, du persiflage. Cette conduite conviendrait tout au plus à un enfant ; mais une jeune personne de seize ans sait, aussi bien que sa mère y ce qu'elle peut se permettre, ce qu'elle doit s'interdire. Madame Montbrun, d'ailleurs, n'a jamais connu le sentiment vif et pur qui les unit. Elle n'y croirait pas; elle ne manquerait pas de le confondre avec l'amour profane, qui déshonore un sexe sans faire le bonheur de l'autre. « Mais , dit « la petite... » Oh, mon Dieu! elle va composer. «Mais, dit-elle, maman peut s'éveiller, m'appeler. — Ne craignez rien , mon amie. Justine « sera là; elle veillera pour vous, et, au moindre « mouvement de votre mère... » Il est temps de me montrer.
J'écarte quelques branches de lilas; je m'avance, je me présente... Soulanges est pétrifié. La petite vient au-devant de moi, et m'embrasse avec une
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aisance, une franchise qui me prouvent qu'on peut la tromper, et non la convaincre.
En vérité, je suis moi-même aussi embarrassée que Soulanges. Je ne sais que dire. Il est cependant essentiel de profiter de ce moment de terreur pour en inspirer une plus grande. L'homme qui craint écoute, ne fût-ce que pour apprécier le danger, et pour préparer ses ressources.
Une idée soudaine me frappe, et je la saisis avec avidité. Je le crois à présent : j'ai l'esprit du moment comme une autre.
Je prends le bras de Soulanges et la main de la petite. Je m'empare de tous deux; je les tire de l'espèce de labyrinthe, où ils se sont enfoncés. Je leur demande quel ouvrage ils lisaient, et, sans attendre de réponse, je leur rends compte de celui que je viens de lire.
« Un homme aimable oubhe qu'il est marié. Il « prépare des chagrins à son épouse , et il va por- « ter le désordre et l'affliction dans une famille « estimable. Il désire passionnément la possession « d'une jeune personne, dont il redoute les prin- « cipes, et il présente, à son inexpérience, l'amour (( couvert des attributs de l'amitié : c'est le serpent c( qui se cache sous des fleurs. La jeune personne, « trompée , ne s'interroge pas sur la situation de « son coeur. En proie à l'ardeur la plus vive, sa « sécurité est entière , parce qu'elle a toute son « innocence. Cependant de jour en jour, d'heure (c en heure, elle s'avance vers le précipice, où on
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« veut la plonger. L'adresse, l'éloquence, la bonne « foi simulée, le ridicule même, tout est employé « pour l'entraîner dans des démarches inconsidéu rées. Elle balance, elle hésite; un pas encore, et « elle est perdue sans ressources.
(c Une femme sensible et indulgente lui décou- « vre le péril, et lui aide à l'éviter. Elle lui répète, « sans cesse , que l'amitié ne connaît pas le mys- « tère; qu'elle n'en a jamais besoin, et qu'écouter, « avec calme, la proposition de cacher quelque « chose à sa mère , c'est être déjà coupable. Cette « femme sensible soutient, console, encourage la « jeune personne livrée aux regrets , noyée dans les larmes. Elle lui promet une discrétion à toute (c épreuve ; elle acquiert sa confiance , et elle ne u s'en sert que pour arracher de son cœur le trait « empoisonné, w
En effet, Rose, baignée de pleurs, se précipite dans mes bras. Soulanges, interdit, confus, s'est éloigné à pas lents, avant d'avoir entendu la fin de l'extrait du livre supposé.
Je presse l'aimable enfant contre mon cœur; je la conduis loin, bien loin de sa mère, à l'autre extrémité du bois. Là, nous nous asseyons ensemble. Je lui prends les mains, je la caresse; je lui fais entendre le langage de la raison , mais de la raison douce et compatissante. Je lui prouve facilement que l'amitié ne peut exister entre jeunes gens de différens sexes , et j'en tire cette consé-
querice, toute simple, que Soulauges, qui connaît le cœur humain comme moi , n'a pas même d'amour pour elle, puisqu'il cherche à la dégrader. Je lui laisse entrevoir les suites de ces conversations nocturnes, et la frayeur portée à son comble , je lui tire peu à peu tous ses secrets.
J'apprends que la séduction a employé tous les moyens d'astuce et de perfidie, pour arriver à ses fins. Des lettres, qui distillent le poison, se sont succédé sans relâche. Rose, entraînée par une force irrésistible, y répondait avec exactitude. Justine a été l'entremetteuse de cette correspondance.
Je promets à Rose de retirer ses lettres, et de les brûler devant elle. Je m'empare de celles qu'elle a reçues. Je me propose de déclarer qu'elles sont en mon pouvoir, et que j'en userai selon la conduite qu'on tiendra. Armée de ces pièces, je ferai plier Soulanges , et j'effacerai jusqu'aux traces de cette affaire.
Elle est d'une importance telle qu'il m'est impossible de la cacher à Francheville. Il est bon qu'il connaisse Soulanges , et qu'il apprenne enfin que sa confiance absolue, dans la plupart de ceux qui l'approchent, a des dangers réels, bien qu'elle soit l'éloge le plus complet de sa franchise et de son coeur.
Il faut qu'il sache que Justine est capable de tout , et qu'il me permette de la renvoyer. Soulanges est avec lui au salon; je les aperçois
du jardin. Ils marchent; ils se parlent avec chaleur, leur geste même est animé. De quoi peutil être question?
Soulanges aurait-il l'impudeur de confier à son ami ce qui vient de se passer de lui à moi? L'audace serait extrême... Mais elle peut le sauver dans l'esprit de Francheville. Il aura réfléchi que je ne cache rien à mon époux; il aura cherché à atténuer mon témoignage; à donner, à ceci, la tournure légère qu'adoptent si volontiers les gens du grand monde : rire de tout est le moyen le plus sûr de ne s'affecter de rien , et Francheville a bien le défaut de juger de tout en homme du monde. C'est le seul que je lui connaisse.
Il n'y a point à balancer. Il faut s'armer de courage , entrer au salon , oser dire la vérité tout entière , détruire l'effet d'insinuations , qui pourraient indisposer mon mari contre moi.
J'entre, je me présente, et la conversation baisse à l'instant. Soulanges va s'asseoir dans un coin ; Francheville continue à marcher, et me regarde à peine. C'est la première fois que je parais devant lui, sans qu'il vienne au-devant de moi.
Cette froideur m'éclaire , et justifie mes soupçons. Francheville a de l'humeur; elle n'est pas fondée ; n'importe , je dois le dissuader, le ramener. Je ne rougirai pas de faire la première démarche. Je tomberais à ses pieds, plutôt que de consentir à rien perdre dans son coeur.
Je vais à lui, je lui prends la main, je l'em-
brasse. C'est la première fois encore que je iui ai donné un baiser sans que ses lèvres aient cherché les miennes. « Mon ami, qu'as-tu? — Rien ? « madame ! — Je ne suis donc plus ton amie , ta « Fanchette ? » Il ne répond rien; je le presse contre mon cœur; je lui donne les noms les plus tendres. Je vois des larmes rouler dans ses yeux : pourquoi ces larmes?
« Francheville , ne me cache rien. Tu sais que a le bonheur des époux repose sur une mutuelle « confiance. La réserve amène nécessairement la « froideur , et la froideur l'indifférence. Si j'ai eu « quelques torts, je suis prête à les reconnaître, « à te les faire oublier. Parle-moi, par grâce, par- « le-moi.
« — Hé bien, ma chère amie, je vais parler. <c Je vois avec peine les divisions qui commente cent à s'établir entre ceux qui habitent cette « maison, et je vois, avec plus de peine encore, « que ces divisions sont ton ouvrage; que ta solli- « citude, en faveur de la petite Montbrun, tourne « en tracasseries , et qu elles tombent particulière- « ment sur un homme qui, dans tous les temps, « s'est montré notre plus sincère, notre plus sort lide ami.
« — Vous m'avez accusée , M. de Soulanges ; « vous m'avez accusée auprès de mon mari, cela « n'est pas bien. Vous savez cependant quels mé- (c nageraens j'ai employés pour éclairer mademoi- « selle Montbrun; vous ne pouvez vous dissimuler
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( que ce qu'il vous plaît nommer des tracasseries u devenait indispensablement nécessaire , et que « deux jours plus tard, peut-être, vous eussiez <( été livré aux regrets, qui suivent toujours une K action blâmable. J'ai servi la jeune personne et « vous, et sous quelque rapport que vous ayez « présenté ma conduite à Francheville , je la crois « exempte de reproche.
« — Hé ! ma chère amie , fais - nous grâce de « cette morale, de ces grands principes, qui ne « sont bons que dans des livres. Soulanges a pour « la petite Montbrun une amitié sincère, peut-être «■ même un sentiment de préférence , et ton ima-
gination alarmée transforme cela en passion , en « projet de séduction, de rapt: en vérité, c'est « trop fort. »
J'étais attérée, confondue; je ne savais que répondre. Je sentais que j'avais rempli un devoir, et je voyais qu'on tournait tout contre moi, jusqu'à mes expressions. Je jugeai de l'avantage de prévenir son adversaire , dans une affaire délicate, et de la difficulté de détruire les premières impressions.
Honorine lira ce chapitre - ci : il n'est pas inutile à l'étude du genre humain.
Humiliée et muette, j'étais loin cependant de me croire vaincue, et je sentais, plus que jamais, la nécessité de convaincre Francheville que j'étais aussi incapable de tracasser, que d'une coupable condescendance pour les projets de son ami. Je
tirai de mon sac les lettres de Soulanges, et j'en pris au hasard quelques-unes que je présentai à mon mari.
Je fixai Soulanges. Il ne se doutait pas qu'en aussi peu de temps, j'eusse pris assez d'ascendant sur Rose, pour qu'elle m'avouât tout, et qu'elle me remît ces lettres auxquelles, jusqu'alors, elle avait attaché tant de prix. Il pâlit en les voyant, et forcée à ne plus rien ménager, je le fis remarquer à Francheville.
Je m'aperçus qu'il prenait, en lisant, un air mécontent et contraint. Sa physionomie changeait à chaque instant; ses yeux se portaient au plafond, sur le parquet. Je craignais un éclat; je me repentais presque de m'étre justifiée.
Soulanges paraissait en proie à une profonde anxiété. Francheville, enfoncé dans un fauteuil, ne voyait personne, et se livrait aux plus sérieuses réflexions... des larmes mouillent encore sa paupière... qui peut les faire couler? Je m'y perds.
Il se lève , il vient à moi , il m'embrasse. Oh ! que se baiser me fait de bien !
« Soulanges, mon ami, je sais que l'homme n'a « pas toujours la force de surmonter les penchans, « que sa raison condamne. Cependant , si vous « aviez consulté la vôtre, avant de vous attacher « à Rose, vous auriez prévu les inconvéniens sans « nombre qui devaient résulter de cette liaison; les é£ tristes suites qu'elle pouvait avoir. Remercions
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« ma bonne Fanchette de nous avoir sauvé à vous u une faute, à moi l'obligation d'en marquer pu- ,« bliquement mon mécontentement. Et toi, mon <( amie, remets ces lettres à Soulanges; qu'il te « rende celles de Rose. Borne-toi à avoir prévenu « le mal, et perds-en le souvenir. Que tous les « nuages se dissipent; que notre douce intimité re- « naisse, et souvenons-nous, à toutes les époques « de notre vie, que les plus honnêtes gens ont « toujours quelcpie chose à se pardonner. Allons, « ma chère amie, embrasse notre bon Soulanges. »
Il était difficile que cette affaire se terminât plus utilement pour Rose , plus avantageusement pour moi. Soulanges avait été loin, beaucoup trop loin , mais Francheville désirait que je lui rendisse mon amitié : je l'embrassai de tout mon cœur.
Il restait quelque chose à régler encore. Justine était entrée dans cette intrigue, de la manière la plus condamnable. Depuis long -temps j'avais l'intention de m'en défaire. Je ne crus pas devoir laisser échapper une occasion aussi favorable : je m'expliquai nettement, avec Francheville, sur le compte de cette femme.
Il réfléchit quelque temps encore , et partit tout à coup d'un grand éclat de rire. « Cite-moi , «dit-il, une maison dont les maîtres puissent se «flatter d'avoir des domestiques incorruptibles ? « Celle qui remplacerait Justine serait probable- « ment intéressée, comme elle, et ne nous servi- XVL 7
<c rait pas aussi bien. Crois-moi, laissons les choses « comme elles sont. »
Je ne concevais pas que Francheville me forçât à garder une femme, qui m'est personnellement attachée, et que j'ai les raisons les plus fortes de congédier. J'insistai avec fermeté. J'observai que si j'étais capable de m'oublier, Justine ferait pour moi ce qu'elle venait de faire pour Soulanges. J'ajoutai qu'Honorine commençait à grandir; que cependant son extrême jeunesse la mettait encore en rapport direct avec ma femme de chambre, et qu'il était temps que j'en eusse une de mœurs irréprochables.
f( Et où la prendre? me répondit -il en riant. « J'en ai vu trente, plus ou moins faciles, et toutes «l'étaient beaucoup. 11 est possible, il est vrai- « semblable que tu inspireras quelque grande pas- « sion; mais je suis sur de ton cœur; Justine te ce connaît comme moi, et elle n'aura ni la malce adresse ni l'impertinence de se charger d'un «billet à ton adresse. Enfin, ma chère amie, il « me semble qu'Honorine ne doit plus avoir de « rapports directs qu'avec sa mère et ses plus in- « times amies. »
Je me retirai mécontente, et n'ayant plus la force d'ajouter un mot. Je réfléchis à la légèreté avec laquelle Francheville traitait deux objets qui l'intéressaient si directement, la fidélité de sa femme, et la moralité de sa fille. Je cherchai également la cause de cet attendrissement répété,
de ces larmes involontaires, que rien n'avait provoquées. Je me perdais dans la foule de mes idées; je ne m'arrêtais à aucune, et je finis par me résigner à attendre , du temps et de ma pénétration, l'explication de tout ceci.
Je fis appeler la petite Montbrun ; je la conduisis chez moi. Je lui rendis ses lettres, qu'elle examina toutes avec soin; et lorsqu'elle se fut assurée que Soulanges n'en avait conservé aucune, nous les jetâmes au feu. I^a pauvre enfant m'embrassa en pleurant. Hélas, je sens combien il est difficile à la raison, et même à la sagesse de surmonter une première inclination. On trouve des forces pour la satisfaire : on n'en a point pour la combattre.
Oh, si les hommes savaient à quoi tient le repos d'un cœur qui n'a pas aimé encore; s'ils réfléchissaient que ce repos est le seul bien de l'innocence, et son unique garantie; qu'il suffit d'un souffle pour l'altérer, combien ils seraient avares de ces marques d'intérêt , de ces mots flatteurs , qui ordinairement ne prouvent rien, à qui l'usage a donné un certain cours, et que l'expérience seule peut apprécier! Mais les hommes calculentils autre chose que leur intérêt personnel? Le plaisir n'est-il pas le mobile de toutes leurs actions, et après celui de vaincre, en connaissentils un plus doux que celui de plaire ?
Pourquoi les juger si sévèrement ? ne sommes-
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nous pas également soumises à cet instinct, qui pousse tous les êtres vers ce qu'ils croient leur convenir davantage? La fidélité, quand nous aimons, nous coûte- 1- elle un effort, et est -elle méritoire? Quand nous cessons d'aimer, notre vertu est-elle autre chose que le besoin d'estime, de considération , de notre propre suffrage ? Et celles qui malheureusement peuvent se passer de tout cela, résistent- elles, plus que les hommes, à l'attrait des jouissances? Elles se livrent, sans réserve, à toutes les illusions. Elles en sont punies par le mépris et l'abandon.
L'homme s'est arrogé le droit d'être impunément amoureux et volage. Son impunité est établie sur sa force. Il en étend l'abus jusqu'au rigorisme le plus cruel, à l'égard d'un sexe qu'il condamne à combattre sans cesse, et qu'il dédaigne après la victoire. Voilà ce qui révolte, ce qui indigne une femme raisonnable et sensible : voilà aussi ce qui doit l'armer contre la séduction.
Hélas! j'ai été au-devant d'elle, ou plutôt j'ai séduit moi-même, à une époque où j'étais incapable du moindre de ces raisonnemens. Enfant de la nature, je n'avais qu'elle pour guide, et c'est d'elle que bientôt il faudra que j'éloigne ma fille; ce sont des préjugés que je lui présenterai comme des principes; c'est la force que je consacrerai sous le nom de droit, et si cette nature, toujours plus ou moins impérieuse, trouble les
facultés organiques de mon enfant, altère sa santé, la conduit à pas lents au tombeau , je n'aurai à lui répéter que ces mots : Souffre et meurs.
Mais aussi ne vaut-il pas mieux mourir qu'être l'objet du mépris général? Bien des femmes ont pensé ainsi. Existe-t-il un homme qui ait balancé entre la vie et l'attrait de la jouissance? Ah! il est convenu que jouir ne les déshonore pas.
Pendant que je roule ces idées dans ma téte, j'examine la petite Montbrun. Sa figure est agréable, parce qu'elle est parée du fard de la jeunesse; sa taille, sa démarche, son maintien, sont ordinaires; son langage est naïf et touchant; mais cette naïveté se perd avec les années, et serait d'ailleurs un ridicule à vingt-cinq ans. Qui donc a pu inspirer à Soulanges cette passion , ou cet inconcevable acharnement? L'amour-propre.
Sacrifier à sa vanité une pauvre petite fille ! la condamner à de longues douleurs! la délaisser, l'oublier, faire de sa peine un sujet de triomphe!... Oui, oui, les hommes valent moins que nous. Nous ne sacrifions, nous, qu'à notre cœur.
Absorbée dans ces réflexions, j'ignore jusqu'où j'aurais poussé le parallèle, si la cloche ne nous eut appelées à la salle à manger.
A peine sommes -nous à table, que Soulanges propose à sa femme de retourner à Paris. Je lui sais bon gré de cette idée. J'en tire la conséquence que s'il a été égaré par son cœur, ou sa vanité, il cherche sincèrement à réparer le mal qu'il a fait ,
et à rendre à Rose, en s'éloignant, sa première tranquillité.
Francheville prie M. et madame de Soulanges de nous donner quelque temps encore. Il sait cependant combien l'absence de son ami est nécessaire dans la circonstance actuelle. Peut-être a-t-il cru ne pouvoir se dispenser de quelques instances, qui, après deux mois de séjour, ne sont considérées, par ceux à qui elles s'adressent, que comme des politesses d'usage. Madame de Soulanges paraît embarrassée. Elle s'exprime d'une manière contrainte; elle balbutie des lieux communs. Elle craint d'abuser de ma complaisance, en prolongeant son séjour ici, et cependant je rends ma maison si agréable à ceux que j'y reçois, qu'elle ne peut, sans une espèce de chagrin , penser au moment de s'en éloigner.
Il m'est impossible de ne pas lui répondre quelque chose d'honnête. Mais je fais un tel choix de mots; je prends un ton si peu caressant, qu'elle ne doit plus , ce me semble , balancer un instant.
Quelle est ma surprise ! Elle se lève , elle vient à moi , elle m'embrasse. « Puisque vous le voulez « absolument, ma chère amie, nous resterons avec « vous quelques semaines encore. »
Soulanges me regarde d'un air qui veut dire : Ce n'est pas ma faute. Je n'ai vraiment rien à lui reprocher. Mais qui peut retenir sa femme? Ce ne sont pas les plaisirs bruyans. Ceux qu'on goûte ici ne conviennent qu'à des cœurs simples, qui
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aiment à se retrouver, à se recueillir souvent, et jamais ces plaisirs-là n'ont été du goût de madanie de Soulanges. Elle n'en a pas davantage poiu- le travail et la lecture Elle reste cependant. Un motif secret la dirige. Il doit être d'une grande force, puisqu'il lui fait braver l'ennui qui suit toujours le désœuvrement , et qu'il impose silence à son amour-propre, qu'a du blesser la froideur de mon invitation.
Je ne sais si je vois mal aujourd'hui, mais plusieurs circonstances m'ont frappée... peut-être parce que l'affaire de Rose et de Soulanges m'a rendue soupçonneuse, et que, dans cette disposition d'esprit, on est porté à interpréter défavorablement ce qu'on ne conçoit pas. Cependant je ne suis pas minutieuse, et il me semble que c'est précisément ce que je ne conçois pas que je peux observer. 3'observerai.
Que deviendra Rose, si Soulanges reste avec nous? Toujours voir son amant, toujours combattre ? Quelle existence ! si madame Montbrun éprouvait le désir de se rapprocher de son mari ^ que ses affaires retiennent presque toujours à la ville! Si je lui insinuais... Quoi? lui faire soupçonner que mon amitié se refroidit, ou, ce qui serait pis encore, que sa fille est exposée chez moi? Non, je ne peux lui rien dire, je ne lui dirai rien... Ah, je vais fermer ce cabinet à double tour. J'en prendrai la clé. On la croira perdue; on croira ce qu'où voudra. Rose seule, d'ailleurs.
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pourrait en parler, et très - certainement elle se taira.
Sa chambre communique à celle de sa mère. Elle sera en sûreté la nuit; et le jour, je la tiendrai près de moi; jè la dissiperai, je la calmerai, à la fin : l'amour peut -il exister sans espérance? Hé, oui, oui. Ai-je pu oublier Francheville , lorsque je n'attendais rien de lui? Pauvre enfant, je n'aurai sauvé que son honneur! C'est beaucoup, sans doute. Mais son cœur ! son cœur !