CHAPITRE IX
Gloire, décorations, espérances ^ chagrins.
Une lettre de Toulon. Elle est adressée à Sainte- Luce. Elle est du préfet maritime.
Il a rendu compte à la cour du combat naval , dans lequel Ducayla a perdu la vie. Il a parlé, avec éloge, de la valeur et du dévouement de M. de Sainte -Luce, qui, sans devoirs à remplir, a prodigué sa vie dans cette triste et mémorable action.
C'est avec un plaisir bien vrai qu'il lui envoie la décoration de la légion d'Honneur, et qu'il lui annonce que, s'il a l'instruction nécessaire, il sera admis dans la marine, en qualité d'aspirant de première classe.
Il tient l'étoile émaillée, il la considère avec ime sorte d'extase; il la porte sur son cœur, et
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levant sur moi ses beaux yeux : « Vous m'avez « ordonné de combattre, dit-il, et j'ai combattu. «C'est à vous seule que je dois quelque gloire, « et cette honorable récompense : que votre main '( m'en décore. »
Il se lève, il vient à moi, il met un genou en terre. Je prends le ruban, je le passe à sa boutonnière. Ma main est mal assurée. Pourqi^oi cette émotion? Suis-je donc aussi enfant que lui? Peutêtre la présence de Franchevilîe , qui connaît les sentimens de ce jeune homme; peut-être la crainte de quelque imprudence de sa part; peut-être enfin l'intérêt, que tous nos amis prennent à cette scène , causent-ils mon embarras.
L'accolade, l'accolade, s'écrient -ils tous à la fois. Ah! l'accolade, répète tout bas Sainte-Luce, et son œil est humide, sa respiration haute, son teint animé. Je le baise au front.
« Qu'ordonnez- vous, me dit-il, en se relevant? « faut-il m'éloigner de vous, voler à de nouveaux » dangers? Je pars pour Toulon; je me présente te aux examinateurs, et j'ai la certitude de me tirer « avantageusement de cette épreuve. )>
Que pouvais-je répondre ? Sans doute un jeune homme, sans fortune, ne peut mieux faire que suivre une carrière , dans laquelle il a débuté avec éclat. Mais quand je réfléchis que ses premiers succès sont le prix de son sang ; quand je me représente cet être si jeune, si dévoué, si intéressant, se précipiter au-devant des coups; quand
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je crois voir Ja mort, tantôt planant sur sa téte, tantôt frappant ceux qui l'environnent, et arrivant enfin jusqu'à lui, ma langue se glace; je ne trouve pas un mot.
S'il reste cependant, il me verra sans cesse; son amour fera le charme et le désespoir de sa vie. Tout entier à ce sentiment, il perdra ses plus belles années, dans une oisiveté nuisible, et lorsque le temps aura calmé la chaleur de son sang, il sentira l'étendue des sacrifices qu'il m'aura faits. Il m'accusera de faiblesse , d'une folle condescendance. Il croira peut-être que j'ai partagé... Il me mésestimera, il me haïra... me haïr! Je veux qu'il serve.
«Allez, lui dis-je, et justifiez les espérances « que tous vos amis ont conçues de vous.
« — Ma chère amie, tu ne réfléchis pas à ce que « tu conseilles à Sainte-Luce. Tu lui as ordonné « de combattre, dit-il, et il a combattu. Il te de- « mande de nouveaux ordres , et il est prêt à les « exécuter. N'est-ce pas dire clairement qu'il n'a « aucun goût pour le service ; mais qu'il est dis- « posé à tout faire pour toi. Il est flatteur, sans «doute, pour une femme, d'avoir cet ascendant «sur un jeune homme plein de qualités; mais « doit- elle en abuser jusqu'à le contraindre dans « ses goûts? M. de Sainte-Luce, je travaille à vous « faire nommer conseiller de préfecture. Cet em- « ploi honorable ne vous enlèvera pas à vos amis, « et vous conduira à une place plus distinguée.
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« Répondez-moi franchement : Que préférez-vous, « de la gloire militaire, ou de celle, moins bril- « lante , mais aussi solide , qu'acquiert un utile et « sage administrateur? — Je ne balance pas, mon- « sieur. Je resterai près de vous... si madame ne « s'y oppose pas. » J'attendais cette réponse.
«Rose, voulez-vous prendre l'air un instant? (c — Oui, madame. Allons dans le bosquet reu prendre notre lecture d'hier. -— Et que lisez- « vous ensemble, ma bonne amie? — Les Liaisons (( dangereuses. — Cet ouvrage est -il bien celui « qui convient le mieux à une jeune personne ? « — Sous un certain rapport , non , mon ami ; « sous un autre, il peut kii être très-utile. On y ic trouve un M. de Valmont qui prend tous les «masques, pour séduire et désespérer la femme « la plus intéressante, la plus sage, et qui réussit « enfin dans son odieux projet. »
Francheville fronce le sourcil. Pourquoi trouvet-il mauvais que je fasse connaître à Rose le piège qu'on peut lui tendre? Pourquoi, sous le prétexte d'espérances frivoles, condamne-t-il Sainte- Luce à végéter dans la poussière des bureaux? Un conseiller de préfecture de dix-neuf ans î Cela s'est-il vu, cela peut-il être? Pourquoi, précédemment, a-t-il nommé tracasseries ma sollicitude en faveur de la petite Montbrun? Pourquoi cet attendrissement, ces larmes ont- ils succédé à l'air le plus froid, au ton le plus sec, lorsque je n'ai rien fait qui provoquât les uns, ni les autres?
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Pourquoi engage-t-il à rester ici l'homme dont je lui ai dévoilé la conduite? Pourquoi madame de Soulanges s'est-elle rendue aussi facilement à ses instances? Pourquoi Justine... C'est pour méditer sur tout cela que je cherche la solitude, et non pour faire en commun une lecture, qui ne m'est d'aucune utilité, et que Rose peut continuer seule.
Je réve en vain. Je ne trouve la solution d'aucune de ces difficultés. Tout ce que je crois entrevoir, c'est que ces disparates, ces inconséquences, ces contradictions apparentes peuvent tenir à une même cause, et qu'un mot suffirait pour tout expliquer. Mais ce mot, qui me le dira? Il faut l'attendre, et le saisir.
Si j'essayais de faire parler Justine? Elle est légère, inconsidérée; mais elle est fine, très-fine. Il faudrait d'ailleurs que je descendisse, avec elle, jusqu'à la familiarité; peut-être jusqu'aux confidences, et je veux la tenir à un éloignement tel, que je m'aperçoive à peine de son existence.
Mais Sainte -Luce? Quel parti prendre à son égard? L'éclairer sur ses vrais intérêts; user de l'empire que j'ai sur lui, c'est me mettre en opposition avec mon mari. Je ne le dois pas; je ne le veux pas. Me taire, c'est favoriser des vues que je ne pénètre point, et qui sont évidemment désavantageuses pour ce jeune homme. N'est -il pas un terme moyen? Ne puis-je me faire entendre, sans traiter directement la question ? Tout ce qui émane de moi est saisi avec avidité, avec dis-
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ceriiement; il interprète jusqu'à mon silence. Je n'aurais même pas besoin d'en venir aux insinuations.
Sans doute il n'est pas loin... Le voilà. Il est assis à quinze pas de moi. Sa téte est appuyée sur ses deux mains. Il la relève par intervalles; il cherche mes yeux. Que doivent-ils exprimer? du mécontentement. Si le pauvre enfant savait combien il m'en coûte pour l'affliger î
Il ne résiste pas à ce qu'il éprouve. Il se lève; il vient à moi. Je n'ai rien à redouter de cette conversation ; Rose est auprès de moi : elle sera ma sauve-garde, comme je suis la sienne. Sainte- Luce n'osera hasarder, en sa présence, aucun terme qui ait rapport à l'amour.
Ma sauve-garde? Pouvais- je croire que j'en aurais besoin ; que Rose s'acquitterait jamais envers moi? Du puissant au faible, de l'homme de génie à l'ignorant, tout est une suite de rapports et de services mutuels. De leur nécessité est né Tordre social.
Ce n'est pas, je le répète, que l'amour de Sainte-Luce me cause d'autre émotion que celle qui naît d'un embarras continuel, et comment m'en défendre, lorsque j'entends, sans cesse, les choses les plus touchantes, exprimées avec tant de charme , prononcées par une si belle bouche ? Rire de ce transport, de ce délire? Je l'ai essayé. M'en fâcher sérieusement? Je ne le peux pas. En
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vérité, Francheville est un homme bien extraordinaire.
Je n'ai pas l'air de voir Sainte-Luce, mais il est près de moi. Il s'assied; il s'approche toujours davantage; il touche mes vêtemens; un doux frémissement agite tout son corps, Madame paraît « plongée dans une profonde méditation ? — Oui, « monsieur. — Serais-je assez heureux pour que « madame daignât s'occuper de moi? — De vous, « monsieur! — J'entends, madame, des projets du « préfet maritime , de la révocation de l'assenti- « ment que vous leur aviez donné. — Je vous ai « dit ma façon de penser à cet égard. — M. de ;< Francheville a fait aussi connaître la sienne. — (c Et je ne me suis pas permis d'insister. — Cepenf< dant , madame , votre mécontentement est sen- <( sible. — - Je suis toujours bien aise, monsieur, « qu'on suive les vues de mon époux. — Pourquoi «feindre, madame? Je n'ai que vingt ans; mais «je suis incapable d'une imprudence; je le suis « surtout de compromettre celle qui... que... — « Point d'épithètes, ni de définitions. Au fait, je «je vous en prie. — Hé bien, madame, je finis. « M. de Francheville n'aura plus un mot à dire , à « vous, ni à moi, sur ce sujet. J'ai dû préférer sa « manière de voir à la vôtre, et vous n'avez pas « cru que je m'éloignerais d'ici volontairement. « Votre conduite avec moi est intelligible, claire; « elle me prescrit le parti que je dois prendre, «et je n'ai plus qu'une volonté, celle de vous
«complaire. Vous serez obéie, madame; vous le «serez cette nuit même. — Cette nuit, Sainte- « Lu ce ! »
Je ne peux soutenir plus long-temps cette conversation. Son air, son ton, sa docilité, son dévouement, tout cela est d'un effet... «Rose, la nuit «approche; le serein commence à tomber: ren- « trons. »
Je traverse le salon , sans m'y arrêter. Je monte chez moi. J'ai besoin d'être seule. Pourquoi seule, toujours seule? Qu'ai -je donc à me dire? Pourquoi cette continuelle et pénible préoccupation ?
On ouvre doucement la porte de mon antichambre. Qui s'avance?... C'est lui, pâle, défait, respirant à peine. « Sainte-Luce, vous m'effrayez. « Asseyez- vous, remettez -vous... A mes pieds! y «pensez-vous, cruel enfant que vous êtes! igno- «rez-vous que tout le monde peut entrer ici? « oubliez- vous à quoi vous m'exposez? — Ah ! ma- « dame î cette position convient à un infortuné , « que vous éloignez , et que votre froideur accable. « Je ne vous presse pas de répondre à mes senti- « mens : je vous respecte autant que je vous aime. . « Mais rendez-moi cette amitié consolatrice , qui «m'a soutenu jusqu'ici. — Hé! vous l'avez tout « entière. — - Recevez mes derniers adieux. — Je « les reçois. — Et accordez-moi une grâce, une fart veur bien précieuse pour moi, et sans inconvé- « niens pour vous. — Quelle est-elle ? — Une bou- « cle de vos cheveux. Elle sera mon bien suprême ;
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«je la porterai sur mon cœur; elle m'aidera à « supporter votre absence; elle animera mon cou- « rage; elle me rendra capable des plus grandes ente treprises, et si un jour la renommée porte mon « nom jusqu'à vous, vous direz : Les souverains font «des soldats; l'amour seul fait des héros. Je vous « en supplie, madame, ne me refusez pas. Pensez «que je vous parle peut -être pour la dernière «fois. — Pour la dernière fois!... Levez- vous, le- « vez-Yous donc. Souvenez - vous combien il s'en « est peu fallu qu'on vous ait surpris à mes ge- « noux dans ce bosquet... Levez-vous, Sainte-Luce, «je vous en prie, je vous l'ordonne. — Vous me « l'accordez donc cette boucle si ardemment dési- « rée? — ^i-je dit un mot de cela? »
Il est debout; il court à mon ouvrage; il s'est saisi de l'instrument. . . « Qu'allez-vous faire ? Je n'y « peux consentir. » J'arrête sa main ; il retient la mienne; il la couvre de baisers. Je veux le désarmer, je ne vois plus les ciseaux; je ne sens que ses baisers, qui se succèdent sans interruption, qui brûlent mes mains , mes bras. Je retombe sur mon ottomane ; sa bouche s'approche de la mienne ; il va s'égarer... Je fais un dernier effort; je me lève,, je le pousse de toutes mes forces; je fuis, je vais me réfugier chez madame Montbrun.
«Hé! ma bonne amie, qu'avez-vous? » Je m'approche d'une glace; je suis rouge comme l'écarlate. Je me hâte de réparer le désordre de mes cheveux... la boucle est enlevée.
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Madame Montbrtin me presse de questions. Ne voit-elle pas que je ne peux, que je ne veux pas lui répondre? Je sors d'une manière assez impolie peut-être; mais ma tête n'est pas à moi. Je rentre dans mon appartement, je n'en sortirai plus de la soirée.
Honorine dort. Elle dort d'un sommeil paisible. Heureux âge, où l'on ignore les passions tumultueuses , les devoirs sociaux qui devraient leur imposer silence, les longs chagrins qu'on se prépare en les violant... En les observant, cher enfant, puisse ton cœur goûter long-temps ce calme précieux, qui n'est pas la vie peut-être, mais qui détourne les orages !... Pauvre Rose ! pauvre Sainte- Luce... Ah! pauvre!...
Il va partir cette nuit, cette nuit même, clandestinement. Il n'emportera pas ses effets , et il doit avoir très-peu d'argent. En recevra-t-il de moi?... Oh! oui, il en recevra sans répugnance. Il connaît mon amitié pour lui , et les dons de l'amitié n'humilient pas.
J'ouvre mon secrétaire; j'en tire un rouleau de cinquante doubles louis; j'écris sur l'enveloppe : ISe les refusez pas : fai tant de plaisir à vous les offrir] Il connaît mon écriture.
Mais je sais qu'il va partir; je l'y ai indirectement porté; je lui donne les moyens de voyager. Tout ceci ne ressemble-t-il pas à de l'intrigue, et ne dois-je pas craindre que ce brusque départ indispose mon mari? Hé! mes motifs ne sont-ils pas KVl. 8
purs? M'occupe -je d'autre chose que de l'avancement de ce jeune homme, de la guérison d'un cœur malade? Et puis son amour... son amour m'ins.pire- t-il cet éloignement, cette nohle fermeté qui tient à la sagesse, qui en sont la garantie... Il partira.
« Madame ne veut rien prendre ce soir? — « Rien. — Le laitage, les fruits sont servis; tout « le monde est à la salle à manger. — Il suffit. Laissez-moi. »
Ils sont tous rassemblés. Je peux entrer chez lui , sans avoir rien à redouter. Je m'avance sur la pointe du pied, comme si j'avais médité, si j'allais commettre une faute grave. Que se passe-t-il donc dans mon cœur?... Je l'examinerai demain.
Son secrétaire est ouvert. Ce gant, ce gant qu'il m'a dérobé , et qui ne l'a point garanti des coups... Il est là, il couvre une lettre commencée... C'est à moi qu'elle s'adresse : les premiers mots sont positifs. La lirai-je? Non... Hé! qui le saura!... Non, non, je ne la lirai pas. Ai -je besoin de la lire? Ne sais-je pas combien il m'aime?
Je dépose mon rouleau; je m'enfuis.
Je m'enferme chez moi. Je ne fais rien, et cependant le temps passe avec une extrême rapidité. Pourquoi cette soirée est-elle plus courte que tant d'autres?
Mon oreille attentive n'a rien perdu de ce qui s'est passé dans la maison. J'ai entendu ouvrir et fermer dix fois la salle à manger; j'ai entendu
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Francheville et nos amis monter les degrés; j'ai entendu les bonsoirs; j'ai reconnu toutes les voix.
Les portes se ferment. Sainte - Luce , Sainte- Luce!... Il va faire ses dispositions. Malgré moi, je suivrai tous ses mouvemens : vous vous rappelez que sa chambre tient à mon appartement. Il y a quelques semaines, je lui ai rendu la clé de cet arrière-cabinet, dont je ne voulais pas permettre l'entrée à Justine. Depuis son entier rétablissement, il ne convenait plus qu'il passât chez moi... J'aurais dû loger ailleurs.
Oui! je l'aurais dû. J'entends, j'entends tout. Le cœur me bat avec une extrême violence. Hé ! pourquoi m'approcher de cette porte, y coller ma joue? Cette curiosité n'est-elle pas déplacée? De la curiosité!
Je m'éloigne de la porte; j'y reviens pour m'en éloigner, pour y revenir encore. Il n'y a plus de mouvement chez lui. Est-il parti? par où?
Mon œil se fixe à la serrure... Il est à genoux, fondant en larmes. Il tient ce gant, cette boucle de cheveux; ils sont les objets de son culte. Il les porte à sa bouche, sur son cœur. Il relève sa téte... Il parle... C'est à moi qu'il adresse les adieux les plus tendres, les plus touchans. Ah! pourquoi suis -je allée là?... Il faut m'éloigner de ce lieu.
Il passe un papier sous la porte. Sans doute, c'est cette lettre qu'il n'avait pas terminée quand je sxiis entrée cl>ez lui. Imprudent ! si quelque aii-
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tre que moi la trouvait?... Hé! Francheville n'est-il pas instruit? Cependant je ne peux laisser là ce papier, sans m'exposer aux réflexions , aux interprétations de mes gens... Le prendrai- je? Il le faut bien.
Oh! quelle lettre! quelle lettre! elle est brûlante... Il accepte mon cadeau. C'est là ce que je voulais savoir; c'est le seul motif qui m'a déterminée à lire sa lettre.
Et je la relis, sans réfléchir, sans penser à ce que je fais... Je la déchire en mille morceaux; je me cache au fond de ma chambre à coucher, éperdue, hors de moi... Ah! si Francheville entrait, que lui dirais-je? Il a la singularité de ne pas trouver mauvais qu'on m'aime; mais il s'offenserait sans doute... Depuis quelque temps, il passe rarement le soir dans mon appartement. Livré, le jour, à toutes les dissipations, il est obligé, dit-il, de donner une partie des nuits au travail. Oh! qu'il travaille pendant celle-ci, qu'il ne me voie point.
Que dis-je ? C'est près de lui que je dois me retirer; c'est dans ses bras que je calmerai le trouble qui m'agite. Ah! je le sens, j'ai besoin d'un appui.
La porte de communication des deux appartemens est fermée. Pourquoi cela? Je frappe doucement... Personne ne répond. Je vais faire le tour.
Qui est là, debout dans cette galerie?... C'est Justine. Quelle raison la retient ici, à cette heure?... Ce n'est pas le moment de rien approfondir. Il
est urgent qu'elle s'éloigne. Sainte-Luce doit passer où elle est. Je vais m'emparer d'elle.
« Où étiez-vous donc, mademoiselle? Je vous ai « sonnée trois fois. — Madame voit bien que j'ac- « cours. » Je l'ai trouvée immobile comme une roche. « Passez chez moi, faites-moi du thé; je ne « me trouve pas bien. »
Nous entrons, et j'affecte de parler très-haut : il est bon que Sainte-Luce sache que je ne suis pas seule.
Et si cette femme entendait quelque chose dans la chambre voisine... Donnons-lui de l'occupation. « Videz cette armoire, et mettez-y ce qui est dans « cette commode. — Ne pourrait-on pas remettre « à demain... — Faites ce que je vous dis. »
Je vais, je viens par ma chambre; je dérange, je range mes meubles, je ne sais ce que je fais. « Déshabillez -moi... Prenez ce livre, asseyez-vous « près de mon lit. Lisez. Plus haut, plus haut. » Je ne vois que l'aiguille de ma pendule; je n'entends qu'elle... Une heure. Il doit être parti.
Parti ! Ah ! qu'il se distingue , qu'il prospère , qu'il revienne... Non, qu'il ne revienne jamais.
Je cherche le sommeil. Lui seul peut m'arracher à moi-même. Je ne le trouve pas; je ne le trouverai point.