CHAPITRE X
Taut s'éclaircii.
Il n'est plus dans cette maison , qu'il embellissait de sa présence; je ne le trouverai plus dans ces bosquets , que ses moindres actions , que sa moindre démarche animaient d'une vie nouvelle. Mes yeux ne rencontreront plus les siens. Il est parti... peut-être ne le reverrai-je jamais.
Je le redoutais, et je le regrette; j'ai voulu qu'il s'éloignât, et j'éprouve un vide inconcevable, un accablement profond. Oserai -je être vraie avec moi-même ? Oui, je le serai, et il m'en coûtera peu : je me sens forte de son absence.
Et, qu'ai-je à me reprocher ? N'ai -je pas voulu m'en séparer, le jour même où je l'ai vu pour la première fois? Ai-je encouragé son amour, par des attentions marquées, par des prévenances^ par une caresse, par un mot ? N'est-ce pas d'ailleurs pour ma fille que j'écris ?
Mon enfant, apprends de moi une vérité de la plus haute importance, et dont, malheureusement, une femme ne se pénètre que lorsque l'expérience Fa éclairée : l'homme, dont le premier regard nous jette dans une rêverie involontaire et douce, est celui que nous devons fuir sans balancer. Près de lui, cette rêverie devient bientôt une tendre émotion. Cette émotion s'ac-
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croît de la force des sens, du charme de la conversation. T/énerffie des aveux amène le trouble séducteur, dont on ne pense plus à se défendre, et une femme, sage jusqu'alors, pleure une faiblesse qu'elle eût pu prévenir par la force de s'éloigner, ou la bonne foi de descendre d'abord dans son cœur, de l'examiner sérieusement , et de combattre lorsqu'il en était temps encore.
Je suis pure, si c'est l'être que n'avoir pas succombé; mais le cœur n'est-il pas coupable, quand il éprouve un désir que condamne le devoir? Nos affections, me répondras-tu, sont indépendantes de notre volonté. Nos penchans et les institutions sociales sont presque toujours en opposition, et de ce qu'on a écrit : Ceci est bien, ceci est mal, résulte-t-il qu'on puisse, religieusement, observer des lois qui contrarient la nature ?
Ces objections, ma fille, sont celles de ceux qui ne veulent pas admettre de frein. Le besoin a rapproché les hommes. A mesure que la société s'est étendue, il a fallu multiplier les devoirs réciproques, et les consacrer par des lois. Ce n'est pas sur l'examen passionné de ces lois que repose l'ordre public ; c'est sur leur stricte observance, et quel être a le droit de tout méconnaître, de tout renverser, parce que la nature l'y porte? Cette maxime, si quelqu'un la professe, est le premier article du code des brigands.
Une opinion, qui a force de loi, impose la continence aux femmes, une seule cirsconstance ex-
ceptée. Il ne s'agit pas d'examiner , mais d'obéir. Voyons d'ailleurs quelles sont les suites d'une infraction connue , et qui peut se flatter qu'une faute restera toujours couverte d'un voile impénétrable?
Je ne te cache pas, ma fille, que les transports d'un amour mutuel sont la plus parfaite des jouissances; la somme du bonheur le plus complet, auquel l'humanité puisse atteindre ; mais plus ces transports sont extrêmes, moins ils sont durables, et quelles sont les ressources d'une femme , pour qui son mari n'a plus d'amour? En a-t-elle d'autres que sa confiance, son estime, son amitié? A quoi devra-t-elle ces sentimens ? A une conduite irréprochable.
Et cette considération, dont nous ne pouvons nous passer dans un âge avancé; qui nous dédommage , en quelque sorte , de ce que nous avons perdu; qui nous console du malheur de vieillir, le public l'accorde-t-il à ces femmes qui ont compté les années, les mois, quelquefois les semaines , par autant de faiblesses ? Pardonne-t-il sincèrement une seule faute , expiée par de longs regrets? Il en suppose d'autres, que la précaution , que l'adresse , lui ont dérobées , et , plus lard, une scrupuleuse régularité n'est à ses yeux que l'impuissance de faillir.
Une jeune personne qui entre dans le monde, est placée entre le plaisir sans honneur, et l'honneur accompagné de privations. Mais la vie est
longue, et la saison des plaisirs passe rapidement. Quel être raisonnable, et qui entend vraiment ses intérêts, balancera sur le choix?
Il y a vingt-quatre heures, je n'aurais pu faire aucun de ces raisomiemens , et cependant quelle femme doit être plus loin que moi de faillir? Mon époux est jeune encore, beau, bien fait, aimable, tendre, et il a tout fait pour moi. Hé bien ! un enfant m'a fait oublier ses qualités et ses bienfaits. Seule avec cet enfant, dans les forêts de l'Amérique, je n'aurais pas balancé un instant. Ici , j'ai pu l'élever au comble du bonheur ; être heureuse moi-même de sa félicité : qui m'a retenue ? mon attachement pour Francheville ? Ce n'est pas un sentiment si noble qui m'a garantie : c'est à la crainte de la honte que j'ai cédé. J'ai senti que je n'oserais plus envisager mon époux, ni ma fille; je n'oserais plus, mon Honorine, te tracer ces conseils dont tu auras besoin un jour.
Quels aveux je me fais ! Oh ! je me les répéterai souvent. Ils assureront mon avenir.
Le trouble qui m'agite ne durera pas : j'en ai la certitude consolante. Il ne pouvait exister, de moi à Sainte-Luce, d'autre rapport direct que celui des sens ; et si Francheville , qui connaît la vivacité des miens , ne m'eût un peu néghgée , peut-être eussent-ils été nuls auprès de ce jeune homme; peut-être n'eussé-je eu pour lui que les sentimens d'une mère.
Je m'abuse. Ce ne sont pas ces sentimens qu'é-
prouve une femme , pour un homme paré des grâces de la première jeunesse. Je cherche à me tromper moi-même, comme si je pouvais y gagner quelque chose.
Ne discutons point, agissons. Il est parti; Francheville me reste, et je me dois tout à lui. Est-il si difficile d'y revenir? Il ne faut que le vouloir.
Voilà son portrait ; voilà ses lettres. Le premier dit amour; les secondes le développent d'une manière ravissante. Non , non , Sainte-Luce ne peut écrire ainsi. Ce n'est pas sa lettre qui était brûlante; c'est moi qui brûlais.
Je me plains de la négligence de Francheville î Hé ! qu'ai-je fait pour l'attirer, pendant que cet enfant était ici? Qui, de ma vanité, ou de mon cœur, m'a fait remarquer son absence ?
Effet terrible des passions ! Elles font tout méconnaître, tout oublier; elles colorent, elles justifient les écarts les plus graves ; elles assoupissent jusqu'aux remords. Hélas ! à quoi tient la dégradation d'une femme ? A un mot; à une pulsation, plus ou moins forte; à un rien.
Il est parti... Il était temps. Je suis encore moimême : que Dieu en soit loué !
Rehsons ces lettres. C'est là que je trouverai le contre-poison;
Hé ! pourquoi ne pas chercher Francheville lui-même? Sa présence ne reprendra-t-elle pas, sur moi, ce doux empire, qui me la faisait désirer sans cesse ?
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Oui, je veux le chercher, le trouver, tout oubher dans ses bras.
Il n'est pas chez kii ; il n'est pas dans la maison. Je parcours le jardin... Sans doute, je le rencontrerai dans les bosquets.
Avec qui est-il? Je reconnais sa voix, sans |)ouvoir encore distinguer les mots. On lui rép'ond, presque bas, et cependant la conversation paraît animée. J'approche... « Maintenant que ce «jeune homme est parti, comment l'occuperons- (c uous pendant les journées ? — Oh ! ma chère « amie , nous verrons. )> Il est avec madame de Soulanges.
Sa chère amie ! jamais il ne lui a donné ce nom devant moi. Il a toujours été affable; mais respectueux avec elle. Pourquoi cette familiarité, dans le téte à téte ?... Maintenant que ce jeune homme est parti, comment V occuperons-nous pendant les journées? ... Comment V occuperons-nous? De qui parlent-ils ?... Ciel ! juste ciel ! Le voilà le mot que j'attendais. Toiit est éclairci.
H'aime madame de Soulanges; il en est aimé.
Sainte-Luce, sans cesse avec moi ou sur mes traces, m'empêchait de rien voir, et Francheville s'est opposé à son départ. Il a blâmé l'intérêt que je porte à Rose, parce que Soulanges, tout à elle, était plus facile à tromper.
Ne me laissé-je pas abuser par une prévention injuste, par xme explication forcée?... Non, non. La porte de communication de nos appar-
temens était fermée cette nuit ; il n^'a pas répondu lorsque j'ai frappé ; il était avec madame de Soulanges : Justine veillait pour eux.
Et Soulanges, Soulanges, où était -il? avec Rose ? Quelles perfidies ! quelle profondeur dans la manière d'ourdir une trame ! Ma téte se monte... Je vais éclater... Réfléchissons d'abord, consultons la raison. Dans une heure , demain , il sera temps encore de faire valoir mes droits.
Mes droits! et depuis un an, ai-je pensé aux siens ? N'a-t-il pas dù remarquer en moi cette tiédeur, toujours offensante, quand elle ne brise pas le cœur ? Oh ! si c'était moi qui l'eusse porté à chercher ailleurs le bonheur que je ne lui offrais plus !... Oui, je suis coupable de sa faute, et Fran cheville vaut mieux que moi : généreux et sensible, même en m'adressant des reproches , ne s'est-il pas encore ému jusqu'aux larmes, en écoutant ma justification, que j'interrompais à chaque mot , pour lui donner les noms les plus doux , lui prodiguer les plus tendres caresses ? Il était infidèle ; il se repentait. Ce moment pouvait être décisif. Quelques caresses encore , quelques expressions d'amour le ramenaient à moi. Ne me suis-je pas brusquement éloignée ? Ai-je eu, depuis, une pensée qui se rapportât à lui ?... Je mérite mon sort... Non, je ne peux me le persuader. Quoi , parce que j'ai eu un sentiment de préférence, pour un jeune homme, dont il ne m'a pas été permis de m'éloigner, je perdrais ,
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sans retour, le cœur de mon mari! il ne verrait pins en moi qu'une étrangère, qu'il oublierait bientôt, si ma présence ne lui rappelait, sans cesse , l'amour qu'il a eu pour moi , et les sacrifices qu'il m'a faits ! La punition est-elle proportionnée à la faute? N'est-elle pas trop rigoureuse? Que dis-je ? est-ce à l'abandon , à l'oubli que s'arrête un époux qui a cessé d'aimer ? Francheville me haïra bientôt, dans la proportion de ses sacrifices mêmes , et l'épouse , dédaignée , sera abreuvée d'humiliations et d'opprobres. Quel état ! quelle existence ! Je ne la supporterais pas.
Et madame de Soulanges ? quelle sera son excuse, si je lui fais entendre de justes plaintes? Comment nommera-t-elle l'amitié méconnue, un ménage désuni ? Que répondra-t-elle à une infortunée qu'elle a privée de son époux , au moment même où elle cherchait à lui rendre le sien ? Que sont la probité, l'honneur, la délicatesse, si madame de Soulanges ose y prétendre encore ?
Que dirait Francheville à son ami de tous les temps, de toutes les circonstances, à Soulanges, outragé par lui, sinon dans ses affections, au moins dans son honneur ? Quelles suites d'infortunes , si tout cela se découvre !
Je m'éloignai, en faisant ces réflexions, et en déplorant mon malheur. Je rentrai chez moi. J'ouvris machinalement le tiroir de mon secrétaire , où j'avais serré la clé du cabinet de Rose. Cette clé n'y était plus. Sans doute Justine n'aura
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pas eu Taudaœ d'ouvrir ce meuble , sans y être spécialement autorisée , et par qui ? Mon mari , dégradé au point de ne plus rien ménager, de chercher des complices parmi ses valets !... Cette idée est accablante.
Et Rose , qui me comble des marques de son affection et de sa reconnaissance , et qui est aussi dissimulée, aussi perverse que ceux qu'ont endurcis de longues et profondes habitudes!... N'y a-t-il plus de vertu au monde! Il serait affreux de le penser.