CHAPITRE XL
Devais-je m'y attendre^
Rose entre chez moi; elle s'approche les bras entrouverts... Je me sens prête à la repousser... Possédons -nous. Agir quand la téte est exaltée, c'est ne vouloir faire que des démarches téméraires ou inconsidérées.
Je reçois son baiser; je la fais asseoir près de moi; je la fixe d'un œil sévère : elle paraît étonnée.
Pauvre petite! combien j'ai été injuste envers elle! C'est la bonne foi, c'est la candeur qui s'expriment par sa bouche. Elle vient, d'elle-même, me confier l'espèce d'obsession à laquelle elle a été exposée toute cette nuit. Soul anges avait la clé ; mais le loquet était poussé. Il n'a cessé de la supplier de le tirer. Fatiguée enfin de sa témérité, désespérant, peut-être^ de ne pouvoir plus
long-temps résister à son cœur, elle a appelé sa mère. Elle lui a dit avoir entendu, dans la galerie, quelque chose d'effrayant. Elle est allée se reposer près d'elle. Elle lui a demandé la permission de partager son lit à l'avenir.
Oh! combien je suis aise de la trouver innocente! oh! si je pouvais absoudre, comme elle, Francheville et madame de Soulanges !... Cela n'est pas possible.
Me confierai-je à Rose? Il me semble que parler de sa peine, c'est y apporter du soulagement. Mais que me répondra un enfant sans expérience du monde? La réduirai-je à la nécessité de mésestimer un homme qu'elle croit le modèle des époux? Ne serait-il pas affligeant pour elle de faire succéder le dédain à une estime qu'elle croit fondée? D'ailleurs la réputation de Francheville est-elle à moi? ai-je le droit d'y porter atteinte? Une femme est-elle quelque chose que par son mari, et, le dépouiller de la considération qu'on lui accorde, n'est-ce pas se dégrader avec lui? Non, je ne dirai rien.
Je félicite Rose sur sa conduite; je l'engage à persévérer; je l'éloigné, sous un prétexte frivole, que la chère petite ne pense pas même à examiner. Je veux être tout entière à ma situation , puisqu'il ne m'est pas permis d'en parier.
Que ferai -je dans cette circonstance difficile? Céder à la force des événemens; me soumettre à ma destinée? Je ne le puis. Je n'ai pas vingt - six
ans encore, et je renoncerais à mon cœur! Il m'a ôté le sien; mais est -il impossible de le reconquérir ?
Que sommes-nous , hélas , que les faibles jouets des passions! M'occnpais-je , il y a un mois, il y a huit jours, de ce qui se passait dans le cœur de Francheville? Il fallait une secousse terrible, pour me rappeler à ce qu'il vaut.
Oui, je revendiquerai son cœur; il est à moi, je ne peux y renoncer. J'éclairerai leur conduite; je les suivrai le jour; je m'emparerai de Francheville la nuit... Joindrai-je aux glaces de l'indifférence l'humeur que cause l'importunité?
Si je lui parlais avec douceur? si je liii faisais entendre mes justes regrets , sans y ajouter une plainte?... Il est loin de me croire instruite. Il cherche, à force de prévenances, d'attentions, de soins, à éloigner de moi le soupçon. Il sent qu'il me doit un dédommagement de cette affection , qu'il se reproche de m'avoir ôtée. Je jouis, au moins, de ses procédés, et une explication peut me ravir tout à la fois. Francheville, démasqué, n'aura plus rien à redouter. Il cessera de se contraindre; il se livrera à tous les écarts, et je joindrai au sentiment de ce que j'ai perdu, celui des humiliations qui seront mon partage , et la cruelle certitude de ne le ramener jamais : on s'éloigne, de plus en plus , à mesure qu'on offense davantage.
Madame de Soulanges est-elle incapable d'une
action généreuse? Si je m'abaissais devant elle, si je lui redemandais mon époux?... Ah! qui commet une faute, veut en recueillir un prix, et qui a su plaire à Francheville , ne peut se résoudre à le quitter.
Mais cette rivale est-elle si dangereuse? le fixerat-elle long-temps? Son esprit est superficiel, son caractère nul , ses affections légères. Capricieuse , altière, exigeante, privée déjà de la fraîcheur et des grâces de la jeunesse, comment a-t-elle subjugué l'homme le plus capable de la juger; celui qui peut choisir entre les plus belles, les plus touchantes, les plus sensibles, et peut-être les plus sages? Hélas! l'amour est -il autre chose qu'une prévention, plus ou moins forte, plus ou moins durable. Il n'examine, ne calcule rien. La satiété seule lui montre les objets ce qu'ils sont , et Francheville est loin encore de pouvoir apprécier madame de Soulanges; elle a pour lui le charme de la nouveauté : celui-là lui tient lieu de tous les autres. Que de femmes vaines de leur empire, et qui ne le doivent qu'à ce prestige-là!
Devais-je penser que le mien serait si peu durable? Je ne suis pas présomptueuse; mais je sens ma supériorité sous tous les rapports. Mon époux seul pouvait me la préférer; mon unique tort est donc d'être son épouse.
Hélas! avec quels transports il m'a donné ce titre, auquel j'étais si loin de prétendre! Quels jours purs et sereins ont suivi celui de notre union!
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Quel était, avant ce jour mémorable, l'aseendant que j'avais sur lui! Il voulait éviter la pauvre et obscure Fanchette ; Famour le ramenait sans cesse dans ses bras. Sans artifice, sans moyens de séduction, sans état, sans fortune, Fanchette balançait la beauté, le rang, l'opulence de sa première épouse. Elle eut sa main : il gémit en la lui donnant. Et moi, fière d'une préférence, si marquée et si flatteuse, coulant ma vie au sein de cette douce intimité, de cet abandon de l'ame, de ces effusions de cœur, qui suivent et préparent les jouissances, j'ai compté sur une félicité inaltérable. Tout s'est évanoui comme un songe trompeur. Je redeviens Fanchette , isolée , délaissée , trompée, ne tenant plus au monde que par de l'or, et les hommages de gens que je compte pour rien. Et c'est madame de Soulanges... Madame de Soulanges! Oh! c'est presque un opprobre, qu'être l'objet d'une comparaison.
Je pleure!... Est-ce le dépit seul qui m'arrache des larmes? Quel sentiment cruel et nouveau m'agite en ce moment? La jalousie froisse, brise mon cœur... Ah! l'orgueil n'est -il pas jaloux comme l'amour? Non, ce n'est point mon orgueil blessé qui fait couler mes pleurs : l'orgueil s'irrite ; l'amour dédaigné se plaint. C'est l'amour qui me peint en traits de feu les délices que j'ai épuisés; qui me rappelle les privations que je suis condamnée à supporter; c'est lui qui m'offre l'image de Francheville, beau, tendre, ardent, toujours
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empressé, ce qu'il fat enfin, ce que je voudrais qu'il fut encore. Ah! je vois clair dans mon cœur. Sainte-Luce m'a fait rêver tendresse ; Francheville m'en a pénétrée. Celle <jue je lui porte est inépuisable.
Je ne suis pas tout-à-fait malheureuse , puisque je trouve en moi ce sentiment que je croyais éteint, et que la plus douloureuse des épreuves vient de ranimer. Il me rend ma propre estime.
L'espoir renaît avec lui. La patience, la douceur, la tendre amabilité ne seront pas sans puissance sur un homme égaré, mais honnête; ma persévérance vaincra à la fin... Et Honorine, Honorine, à laquelle je ne pensais pas! Je la lui présenterai à tous les instans du jour. Il a pour elle la tendresse la plus vive : il se souviendra qu'il me doit sa fille ; il rapprochera la mère de l'enfant; il les réunira; il les confondra dans son cœur.
Les voilà, les voilà ces lettres si long -temps oubliées, et qui vont faire mon bonheur, et peutêtre ma consolation. Si elles me ramènent au sentiment de mon malheur, elles me procureront aussi quelques momens d'illusions. Je chercherai à me tromper moi-même; je croirai les avoir reçues hier, aujourd'hui, à l'instant. Je croirai partager encore les transports qu'elles annoncent, et dont le souvenir est en moi si vif et si récent... Non, non. On ne s'abuse pas à ce point. L'affreuse vérité est là, prête à dissiper le prestige. Ah! rends-les moi , ces jours heureux, que je t'ai
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dus, et que tu peux encore foire luire pour moi. Un mois, une semaine, une heure, une minute, un baiser, un baiser seulement, pourvu que l'amour me le donne...
Ciel! juste ciel! qu'aperçois-je dans ma glace!... Mes sens égarés créent-ils des objets fantastiques? Je ne sais; mais je me sens prête à succomber à l'excès de mon effroi, à celui du plaisir. C'est lui! c'est lui! Ses bras sont étendus vers moi; ses yeux sont baignés de larmes ; son attitude est suppliante. . . Oh! par grâce, ne me supplie pas. Dérobe-moi tes regrets et tes larmes; ne me promets pas un retour dont il m'est impossible de me flatter encore. Eloigne-toi, disparais, fantôme, qu'a produit une tête vide et fatiguée... En parlant ainsi, je suis tombée à genoux devant ma glace; je le prie, je le conjure. Il s'approche; je pousse un cri affreux; je tombe sur le parquet; je perds l'usage de mes sens.
Je reviens à moi... Où suis-je?... dans ses bras. Veillé-je, ou ce que j'éprouve vient-il d'une imagination délirante?... Non, non, tant de bonheur ne peut être un mensonge; je ne supporterais pasune semblable erreur; il faudrait mourir en la reconnaissant. «Ah! mon ami! — Ah! ma Fan- « chette ! »
Je veux parler : cent baisers me privent de la voix. Amour, déhre, ivresse, tout vient de renaître pour moi. Je viens de renaître moi-même.
(( Comment se peut-il?... Mon ami, comment
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«se fait-il?... Oh! grâce, grâce 1... Le plaisir tue, « comme la douleur. »
C'est à Rose que je dois tout. Si je me fusse ouverte à elle, j'étais, je restais malheureuse encore. Persuadée de l'attachement de mon mari pour moi , elle a couru l'avertir de l'altération de ma voix , de l'émotion qui agitait tout mon corps. Francheville est entré chez moi, sans autre objet que de s'informer de ma santé. Je parlais haut, suivant l'usage commun aux personnes fortement préoccupées. Regrets, plaintes, prières, sanglots, il a tout entendu , il a tout vu. Vivement touché à son tour, il est descendu dans son cœur; il y a retrouvé l'amour. L'équité, un noble repentir l'ont poussé dans mes bras.
Il se reproche amèrement et le chagrin qu'il m'a causé, et le danger auquel il m'a exposée près de Sainte-Luce. Il s'accuse , il se repent. Je ne lui permets pas d'achever : ménageons le coupable charmant, qui revient sincèrement à nous.
Est - il bien vrai qu'une réconciliation rende à l'amour tout le charme du premier moment, ou la transition subite de la douleur à une joie inespérée, communique -t-elle le mouvement et la force à nos organes engourdis ? Je ne sais ; mais je n'ai jamais été si complètement, si parfaitement heureuse.
Ce bonheur sera-t-il durable? Les sens, trop irritables , de Francheville ne l'entraîneront-ils pas
vers quelque objet nouveau? Ah! bannissons cette idée affligeante. A quoi sert la prévoyance du mal ? à altérer le sentiment du bien. Jouissons de notre félicité, dans toute son étendue; qu'aucun nuage ne trouble la sérénité de ce beau jour. Francheville est revenu à moi, tout à moi : j'en crois ses sermens , ses transports et mon cœur. .
C'est peu pour lui d'avoir essuyé mes larmes, d'en avoir tari la source; il sait, dit -il, quelle réparation il me doit encore. Il veut que tous, jusqu'à l'objet d'une fantaisie, qu'il ne cessera de se reprocher, sachent que je suis pour lui la première, la plus aimable, la plus aimée des femmes. Il me rapporte cette clé, dont la disparition m'avait fait si mal penser de Rose. Il rouvre cette porte de communication, qui jamais ne sera refermée, parce que nos deux appartemens n'en doivent faire qu'un. Il fait appeler Justine, et me dit de la congédier.
J'avoue que j'éprouvai un sentiment de satisfaction bien vif, en me trouvant enfin maîtresse du sort de cette femme, qui jamais ne m'avait manqué de respect, mais qui, forte de la confiance de Francheville , de son utihté envers lui, n'avait pas pour moi les égards que je me croyais dus. Cependant, quand je lui eus intimé l'ordre de sortir à l'instant de la maison; qu'à son air de stupéfaction succéda une affliction marquée , en voyant Francheville, impassible et muet, lui
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faire signe tle se retirer, nia fermeté m'abaudouiia, et je me sentis disposée à la rappeler, et à lui pardonner.
Je me souvins qu'elle avait aidé à me tromper; que peut-être elle était la première cause de Tinconstance de mon mari; je me retraçai sa conduite envers le sien, son égarement avec Philippe, enfin la nécessité de l'éloigner d'Honorine , et tous ces motifs imposèrent silence à ma sensibilité.
La cloche sonna. Francheville me présenta la main, me conduisit à la salle à manger, et me fit placer près de lui. Cet arrangement parut étrange à tous ceux qui ignoraient ce qui s'était passé ; mais il annonça à madame de Soulanges et mon triomphe, et la perte de son influence. Elle rougit, elle pâlit, elle se pinça les lèvres. J'avoue eticore que je souris de son embarras, de la gaucherie de son maintien, et des mots qui lui échappèrent. Je sentis qu'il est doux d'humilier sa rivale. Je réfléchis bientôt que ce sentiment est indigne d'nne ame élevée , et que je me rangeais dans la classe de ces femmes qui , parce qu'elles n'ont pas encore de faiblesse à se reprocher, jugent les autres avec une extrême sévérité. Est-ce à moi qu'il convient de condamner personne ! Je parlai à madame de Soulanges avec ma bienveillance àccoutumée. Je la rendis à elle-même et à la conversation.
Quelle ame que la tienne! s'écria Francheville, en me pressant tendrement la main. Celte excla
mation inintelligible, et, par cela même, trèsextraordinaire pour nos convives, fixa sur nous tous les regards. Madame de Soulanges seule en saisit la force , et sentit que je venais d'ajouter à l'estime de mon mari, en même temps que j'avais reconquis son cœur. Elle tomba dans une sorte d'accablement, dont elle se tira brusquement, comme on cherche à éloigner une idée désagréable , mais qui n'est pas digne d'affecter. Elle se livra à des accès de folie , qui firent lever les épaules, même à son mari, qui n'y comprenait rien. Je trouvai cette conduite pitoyable, et je sus bon gré à Francheville de n'avoir pas l'air de la remarquer. Je pense comme lui , qu'un galant homme doit des égards à toutes les femmes, même à celles qui en méritent le moins.
Non, celle-ci ne pouvait le conserver longtemps. Il a besoin d'une ame qui réponde à la sienne , et madame de Soulanges n'a que des sens... peut-être même n'a- 1- elle qu'un cerveau exalté. Je suis assez portée à le croire : quand on tient à un homme, n'importe comment, on ne rit pas, on ne chante pas, au moment où on le perd.
Francheville déclare , à la fin du dîner , que les plaisirs de Brécour l'ont trop long-temps distrait de ses occupations , et qu'il lui est indispensable d'aller , le jour même , reprendre la suite de son travail. C'est dire à tout le monde qu'il faut se séparer : nous avons, à l'hôtel de la préfecture, un vaste et bel appartement; mais les bureaux
DE soci lîTÉ. iSy occupent le reste de l'édifice. A peine pourronsnous y loger convenablement la petite madame Ducayla.
« Mais, dit Soulanges, il n'y a pas huit jours, «mon ami, que vous nous pressiez encore de « rester. — Il y a huit jours, mon ami, je me lice vrais à des sensations qui m'empêchaient de pen- « ser à mes devoirs, et j'ai reçu, aujourd'hui, de t( mon secrétaire - général , une lettre qui ne me « permet pas de différer d'un instant. »
Soulanges regarde Rose d'un air qui veut dire : Je vous perds donc pour jamais. Rose rougit et baisse les yeux. Elle l'oubliera, parce qu'elle le veut sincèrement, et que déjà elle a la force de n'écouter que ses principes.
On sort de table , et chacun va faire ses petites dispositions. M. et madame de Soulanges envoient chercher des chevaux de poste. Du Reynel déclare que l'air de la Provence le fait digérer de manière à lui permettre de souper, et qu'il louera une maison à la ville. Nous le prenons dans notre berline avec madame Ducayla et Honorine ; nous donnons la calèche à madame et mademoiselle Montbrun. On se fait de tendres adieux; on s'embrasse comme si on s'aimait; on part.
Il était temps d'arriver. Je trouve une lettre du grand personnage, à qui mon mari doit sa place. «Un anonyme, me mande-t-il, a écrit au minis- « 1ère de l'intérieur que le préfet passe sa vie à la
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« campagne, et néglige entièrement ses fonctions. «J'ai répondu que l'envie s'attache à tout, exa- «gère tout, et que je me rendais garant de la « conduite de mon protégé.
« J'ai dissipé l'orage; mais si M. de Francheville « a réellement quelques-uns des torts qu'on lui « impute, prévenez -le, madame, que je l'engage « à les faire oublier par son exactitude , et son « assiduité. »
Cette lettre m'embarrasse beaucoup. La communiquer à Francheville , n'est - ce pas le ramener au souvenir de sa liaison avec madame de Soulanges, qui seule lui a fait négliger ses devoirs? Ne pensera -t- il pas que l'oubli de cet écart n'est pas aussi absolu que je le lui ai juré, et que peut-être je trouve un plaisir secret à le lui rappeler? D'un autre côté, dois-je lui cacher l'événement fâcheux dont il a été menacé ? I^e lui faire connaître, n'est-ce pas prévenir une rechute, qu'on jugerait impardonnable ? N'est-ce pas nous sauver tous les deux?
Tout peut se dire. Il suffit de choisir le moment, et les expressions convenables. Avec un peu d'esprit, une femme le trouve, et elle fait passer un avis salutaire, à la faveur de témoignages d'estime et de confiance. Les ressources de l'amour ne sont- elles pas d'ailleurs inépuisables? Son ton, son accent n'adoucissent- ils pas tout, jusqu'à un mot désobligeant? qu'il s'unisse
à la raison, qu'il la pare de ses charmes, qu'ils se soutiennent mutuellement; un homme bien organisé ne leur résistera pas.
Je suis là, dans cette petite chambre qui touche à son cabinet. C'est là que, tout à lui, je cherche les moyens de l'éclairer, sans blesser son amour - propre. Il va venir déjeuner avec moi. Mon petit discours est préparé. La morale en est si douce ! son âpreté est si bien déguisée ! Je serai si tendre, si caressante !... Le voici.
Oh! non, non, il ne faut rien préparer, quand on doit parler à un homme passionné, et qu'on Test soi-même. Il n'appartient qu'à un être froid d'arranger, méthodiquement, un discours; d'en calculer les effets, et de le débiter de manière à émouvoir, lorsque lui-même demeure impassible. Dès les premiers mots, j'ai tout oublié. Je n'ai vu que l'homme aimable et chéri. Je n'ai pu lui parler qu'amour.
Cette lettre est là. Elle est ouverte sur la table même où nous déjeunons , et elle est à mille lieues de ma pensée. Il la voit, il la prend, il la lit. Je reviens à moi; je l'examine, et je remarque dans tous ses traits une altération qui annonce un orage prochain. Est-ce sur moi que tombera sa colère ? Non, celle qui vient de lui prodiguer les plus tendres caresses, qui ne connaît, près de lui, que l'impulsion d'un cœur brûlant, qui s'abandonne sans réserve à son excessive sensibilité, celle-là n'a pu concevoir le dessein de l'offenser; il ne
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peut l'en croire capable. Je suis inquiète cependant. Ne parîera-t-ii pas?
^< Ma chère amie, la lettre qu'indique celle-ci a a été écrite de cette ville. Je pars à l'instant « pour Paris; j'en demande communication. Je recc connaîtrai peut-être l'écriture. Je reviens, et je «me venge. »
Moi , je respire.
La colère, dans un homme vif, exalté, est toujours d'une extrême violence, et cette violence même en abrège la durée. D'ailleurs elle n'est pas alarmante, quand son objet est inconnu. C'est un torrent fougueux , auquel il ne faut point opposer de digues , et que la rapidité même de son cours a bientôt desséché.
J'avais eu soin d'éloigner Honorine; je la fais appeler. Elle se jette dans les bras de son père, qui ne peut la repousser; qui est forcé d'abord de répondre à ses caresses , à ses petits mots enfantins , qui ensuite lui parle , l'interroge , l'attire à lui.
11 la prend sur ses genoux. Quand le cœur parle, la tête se calme. Le dernier sentiment éteint les transports qui l'ont précédé. Francheville rit le premier de son emportement. Il ne veut opposer que le mépris à son dénonciateur. Bientôt il cesse de s'en occuper.
« Voilà, lui dis-je, ce que l'envie ne nous ôtera «jamais. » Nous nous étions rapprochés; nous étions groupés tous les trois; nos bras étaient
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enlacés; nos cœurs étaient délicieusement émus. La sensibilité de l'enfant était égale à la nôtre... Chère enfant , as-tu apporté en naissant le germe des passions? Se développera-t-il avant le temps? Que Dieu t'en garde !
Oh! les passions! elles font tant de mal... et de bien!
Madame Ducayla paraît; sa présence termine une scène, dont l'idée seule m'avait alarmée, et que nous aurions si volontiers prolongée.
Je remarque, avec une grande satisfaction, les effets heureux qu'a produits cette lettre. Francheville est tout à son état. Il a renoncé à ces conversations familières et futiles, qui rapprochaient les distances, et lui donnaient la réputation d'un homme aimable , mais frivole. Il est remonté à sa place, et il tient les autres à la leur. Ses subordonnés, qui s'étaient relâchés, comme lui, sont exactement surveillés et rappelés à l'exactitude. Il tient d'une main ferme les rênes de son administration.
Et c'est une petite femme, qui, avec son minois piquant, quelques caresses, et un peu de prévoyance, a fait tout ce bien-là.
Oh ! qu'il est facile de ramener un homme sur qui on a de l'ascendant ! Avec quel empressement il revient à la raison, annoncée par une bouche qui lui est chère! qu'il est flatteur, pour nous, d'être les arbitres de tout un sexe! Mais autant cet ascendant a de puissance; autant les effets en
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sont certains; autant nous devons être modérées, adroites dans l'usage que nous en faisons. L'homme est naturellement fier et vain : notre empire tombe dès qu'il est connu.