CHAPITRE XII
U académie et le parterre.
Nous touchons a ce jour, tant désire par les uns, si redouté par les autres. Notre journal nous annonce la fameuse séance académique, dans laquelle sera couronné le vainqueur. Il nous annonce la première représentation de cette comédie en cinq actes , dont l'auteur n'est pas très-content de Molière , et se met sans façon au - dessus de tous les autres comiques.
Je regrette, à présent, qu'on se soit livré, à Brécour, à un amusement, qui, dans toute autre circonstance, ne pourrait être blâmé; mais dont la publicité donnera peut-être du poids à l'accusation portée contre Francheville, si son nom est connu. Ne trouvera-t-on pas étrange qu'un homme, chargé de fonctions importantes, s'amuse à disputer une palme académique, et brave le ridicule qui attend un chétif auteur ? Nous ne pouvons plus disposer de nos productions; mes réflexions sont trop tardives. Il faut attendre l'événement.
L'auteur comique colporte sa pièce , de société
en société. Partout 011 l'applaudit, en étouffant quelques bâillemeus involontaires, parce qu'on ne berne pas un homme chez soi, et on ne peut siffler, chez un autre, ce qu'on a trouvé bon la veille. La politesse est presque toujours le vernis (le la fausseté.
Ainsi, de proche en proche, et par égard les uns pour les autres , on a proclamé chef-d' œuvre une pièce, que je trouve fort au-dessous de la plus médiocre comédie de Molière. Personne de nous ne reviendra sur son jugement. Mais nous remplirons les loges, et la bourgeoisie, et nos marins, qui n'ont contracté aucun engagement envers l'auteur, encombreront le parterre, et auront acheté, à la porte, le droit de juger l'ouvrage. Je prévois une tempête violente, et l'auteur est dans une parfaite sécurité. Il se montre partout, d'un air triomphant. Il jette, sur les petits poètes ses confrères, des regards dédaigneux. Il publie qlie la Comédie Françoise lui demande sa pièce , et qu'elle sera mise à l'étude le jour même où le manuscrit arrivera à Paris.
Est-ce donc un mal que la punition de tant d'arrogance? Un homme, sans mérite, a-t-il le droit de nous assassiner de sa fatuité et de ses productions? N'est-ce pas lui rendre service que le corriger de façon à le guérir, pour toujours, de la manie de rimailler? Une disgrâce ne peutelle tourner à son profit , en le rendant modeste ,
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et en le portant à des occupations plus utiles et plus lucratives?
Je crois vraiment qu'on doit siffler un mauvais auteur... Mais les bons sont si rares! cette rareté même ne commande -t- elle pas l'indulgence?... Tout ce que je peux faire pour notre poète, c'est d'observer une exacte neutralité.
Les affiches couvrent les murs. On rencontre Fauteur dans chaque rue, à chaque pas. Il s'arrête devant toutes les affiches. Il lit, il relit, avec complaisance, l'annonce de son œuvre favorite. On s'attroupe autour de lui, et il harangue les malins , qu'il veut bien prendre pour ses admirateurs. Il les remercie, avec une feinte modestie, de la confiance qu'ils accordent à son talent, dont ils ne lui disent pas un mot. Il espère que cette confiance ne sera pas trompée. Il déchire , impitoyablement, les Fausses Infidélités^ qu'on doit donner en- petite pièce.
Tous nos amis sont rassemblés à la préfecture. Nous dînons gaiement , et nous nous disposons à nous rendre au spectacle. Du Reynel trouve qu'on digère partout, et il consent à nous accompagner.
INous voilà dans notre loge. La salle est pleine à s'écrouler; les musiciens sont forcés de vider l'orchestre ; les coulisses sont encombrées ; de violens brouhahas annoncent l'impatience du public. Le rideau se lève... Pauvre auteur! est-il possible qu'il ne tremble pas ?
Les premiers vers sont applaudis avec transport, lis me paraissent pourtant bien mauvais. La fureur d'applaudir est portée au point qu'on ne permet à Facteur de terminer ni un vers, ni un sens. On n'entend rien, on applaudit toujours. Quelques individus, qui ne se croient pas obligés de trouver bon ce qu'ils ne peuvent juger, couvrent les applaudissemens de leurs clameurs. Les bravos couvrent les cris de ceux qui veulent entendre. La pièce est déjà portée au troisième ciel , et personne ne sait encore de quoi il est question.
Un commissaire de police monte sur une banquette, et fait plusieurs signes de la main. Le tumulte s'apaise, le silence règne ; monsieur le commissaire va parler.
Tout à coup, le parterre, en masse, se tourne vers notre loge. Un bruit, qui n'avait rien de flatteur, pour notre poète, attire l'attention générale : c'est du Reynel qui ronfle à faire trembler la salle jusque dans ses fondemens. Les partisans de la pièce s'écrient que du Reynel cabale. I^es gens qui veulent entendre, prient monsieur le commissaire d'ordonner aux acteurs de recommencer. Les autres leur crient de poursuivre. Monsieur le commissaire , prié d'un côté , poussé de l'autre, ne peut articuler un mot, et ne sait quel parti prendre.
On crie de différens coins de la salle, que cent cinquante à deux cents matelots, placés au par- XVI. ; 10
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terre, ont reçu de Fargent pour applaudir à tort et à travers. Les habitans de la ville, ardens, impétueux , ne veulent pas qu'on leur fasse la loi , ni qu'on leur reproche, un jour, d'avoir applaudi un ouvrage détestable. Ils enjoignent aux comédiens de se retirer. Les comédiens , qui ne distinguent rien de ce qu'on leur adresse, continuent, en riant, de débiter leurs rôles. Devaient-ils rire, devaient -ils pleurer? C'est ce que personne ne sait, ne saura. Le parti de l'opposition s'exaspère, se courrouce. Les oranges volent sur la scène; elles frappent les acteurs et les spectateurs, entassés dans les coulisses. Ces derniers, furieux, s'avancent, se mêlent avec les comédiens, se rangent en ordre de bataille, et renvoient, aux autres, les oranges qu'ils en ont reçues. On apprend à la porte qu'un combat vient de s'engager. Les marchandes d'oranges s'introduisent, circulent dans les corridors, et fournissent des munitions à tous les partis.
Comme la passion ne calcule pas, et qu'on n'a pas le temps de compter, on leur paie leurs oranges au décuple de ce qu'elles valent. Elles courent sur le port. On décharge un vaisseau frété pour Rouen. Ce ne sont plus les femmes qui promènent leur panier. Des hommes, chargés de hottes, se succèdent sans interruption. Une gréle d'oranges vole de toutes parts. Le parterre est transformé en un lac à' orangeade. TjCS oranges épuisées , on se fait , avec les hottes , des .armes
offensives et défensives. On frappe , on pare. Jusqu'ici, on a plus de peur que de mal.
Bientôt le combat prend un caractère plus sérieux. Les poings remplacent les hottes brisées, les oranges écrasées. On ne voit que des nez cassés, des yeux pochés. Le commandant envoie une garde à notre loge , et fait entrer cinquante hommes dans le parterre. On prend , on arrête au hasard , comme cela arrive toujours dans les bagarres. On interroge les détenus, et on acquiert la conviction que monsieur Fauteur a soudoyé une armée applaudis s eur s , aussi ignares que zélés. On les envoie passer la nuit à bord du vaisseau amiral; on défend à l'auteur de travailler pour le théâtre, à peine d'être responsable des accidens qu'il occasionera. On prend le manuscrit des mains du souffleur; on le brûle sur le théâtre.
Le parti de l'opposition , satisfait , se retire paisiblement, et le principal résultat de cette soirée orageuse, est que le lendemain les oranges se payaient trente sous.
Ce lendemain, on cherchait l'auteur partout, les uns pour se moquer de lui, les autres pour lui adresser leurs complimens de condoléances : il avait quitté une ville où les talens sont persécutés. Un pécheur Fa transporté la nuit, lui, ses effets et son argent, à bord d'un corsaire barbaresque , et il est allé à Tunis prendre le turban , et mettre le koran en vers français.
Tout ceci n'est que plaisant; mais la séance aca-
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démicjue est à mes yeux d'une haute importance. J'ai déjà développé mes motifs d'inquiétude, et je donnerais... mes bijoux, je crois, pour que Francheville n'ait pas envoyé son conte au secrétariat. Le mal est fait; il faut avoir l'air brave : cela en impose quelquefois.
La commission , chargée de l'examen des pièces envoyées au concours, se vante d'une discrétion à toute épreuve : cependant, il y a toujours quelques causeurs. Un bon mari ne cache rien à sa femme, l'amant à sa maîtresse, et la maîtresse et la dame, sans malignité, sans intention même, disent à l'oreille de leurs bonnes amies les noms des concurrens, et ce qu'on pense de leurs ouvrages. A la manière dont certaines personnes regardent Francheville, en lui parlant de cette séance, il est aisé de voir qu'on a jasé. La sotte manie que de vouloir avoir de l'esprit à contretemps! N'est-ce pas assez de briller dans un cercle ? A-t-on besoin d'une misérable médaille , qui peut être pour nous la source de mille désagrémens ?
En vérité, je suis plus intriguée que l'était notre auteur comique au lever du rideau. C'est que Francheville et moi sommes auteurs aussi, et .que nous n'avons pas la même confiance dans nos forces. Je ne dis rien de ce que j'éprouve à l'homme chéri: pourquoi le tourmenter d'avance ?
Monsieur le président nous envoie des billets, avec une lettre plus que polie. Il s'étend avec
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complaisance sur le goût, rériidition de monsieur le préfet. Vous verrez que monsieur le préfet recevra une couronne, l'objet de tant de vœux, et que je redoute pour lui, au-delà de toute expression.
L'incertitude et l'impatience sont plus difficiles à supporter que la connaissance de notre sort, quel qu'il soit. Je presse Francheville , et nous nous rendons tous à l'académie. Au moment où le président fait résonner la sonnette, j'éprouve un violent serrement de cœur, et j'ai eu la cruauté de rire de la disgrâce de l'auteur comique! Je crois, à présent, qu'une scène de sa pièce valait mieux que ce que nous avons fait à sept ou huit.
Le secrétaire perpétuel nous entretient trèslonguement des travaux de l'académie. J'avais trouvé ses productions assez médiocres ; mais le secrétaire nous répète avec tant d'assurance qu'elles sont excellentes, qu'il n'est pas possible d'en douter, et puis, il ne m'est plus permis d'être si difficile.
J'ai eu le temps de me remettre , pendant trois grands quarts d'heure, que monsieur le secrétaire a employés à nous entretenir des rares talens de ses confrères. A sinus asinum fricat y me dit Francheville en riant. C'est bien le moment de rire? Je kii demande ce que veut dire son asinum fricat : Un harhier rase Vautre. Passez-moi la rhubarbe^ vous passerai le séné. Je suis
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étonnée qu'on puisse dire tant de choses en trois mots latins.
On parle enfin de ces malheureux discours. Je me fais violence, et je crois que mon air est serein. Quelle doit être l'agitation de ceux, qui ont quelque faute grave à se reprocher, puisque les suites d'un passe -temps, fort innocent en soi, m'occupent à ce point !
On s'étend sur le fort et le faible de chaque ouvrage. On en lit les passages qu'on juge dignes de fixer l'attention. On regrette que d'autres endroits faibles aient forcé l'académie à rejeter ces pièces. On ne nomme personne, et jusque-là tout va bien.
On prie l'assemblée d'entendre la lecture d'un morceau charmant , ouvrage d'une dame aussi respectable par son rang, qu'estimable par ses qualités. On ne trouve d'autre défaut à cet ouvrage que de n'être pas écrit dans le genre indiqué par l'académie, qui demandait un discours, et qui ne trouve ici qu'un conte; mais un conte plein de philosophie et de grâce. Tous les yeux se tournent sur moi; toutes les mains sont prêtes à applaudir. Je ne sais quel maintien prendre.
Je n'ai pas fait de conte, moi. J'ai fait, la rhétorique de Gaillard à la main, un vrai discours académique, bien sec, bien froid, et peut-être très-décousu. On lit... Hé! bon Dieu, c'est le conte de Franchevilîe qu'on m'attribue. Je veux parler;
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je veux détromper l'assemblée. Les applaudissemens couvrent ma voix. Je suis proclamée auteur, et auteur délicieux. Jamais femme n'a écrit avec ce goût, cette finesse. Ah! je ne suis ni SéiHgné , ni La Fafayette.^ ni Riccohoni; mais je suis la femme du préfet.
On m'entoure , on me salue , ou me félicite. Je m'enroue à crier que je ne suis pas l'auteur de l'ouvrage; que d'ailleurs on ne doit nommer que celui qui obtient le prix. Le président me demande pardon d'une indiscrétion qui tourne au profit de ma gloire. Si je suis fâchée d'être auteur, je suis bien aise au moins qu'on ne parle pas de Francheville. Un préfet peut avoir le malheur d'épouser une folle, et ne s'occuper que des devoirs de son état.
Monsieur le président parle enfin de la pièce couronnée, et il nomme avec emphase monsieur le préfet On m'a attribué le conte de mon mari ; on va sans doute lui imputer quelque rapsodie.., précisément. C'est mon discours, à moi, que le secrétaire lit, avec une prétention à faire mourir de rire tout l'auditoire, moi exceptée. Il veut faire valoir jusqu'à un mot, jusqu'à une virgule, et il s'arrête à la fin de chaque paragraphe, et il regarde l'auditoire d'un air qui veut dire : Hé bien ! qu'en pensez-vous? Voilà du beau, du bon. Partez donc , et on applaudit à se faire entendre de îa rue. Pauvres moutons que nous sommes ! Comme nous nous laissons mener !
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Cependant il faut que je dise, pour justifier un peu nos auditeurs, que si mon discours ne vaut rien, le préfet est très-aimé; qu'il vient d'obtenir des fonds pour la restauration de la bourse et de quelques autres monumens publics , et il est naturel, à des cœurs reconnaissans , de, saisir la première occasion qui se présente pour manifester leurs sentimens.
Francheville me prend par la main, et veut me conduire au bureau. Je me défends, il insiste. Je cède à la crainte de paraître au public plus ridicule encore que mon discours.
Le préfet déclare à monsieur le président que je suis l'auteur de la pièce couronnée. Il remercie l'académie, avec un ton, très -décent en apparence, très-ironique au fond, de l'équité qu'elle a mise dans son jugement. Je lui serre la main de toutes mes forces , pour l'empêcher de poursuivre. Il continue son discours, moitié poli, moitié impertinent. Je lui briserais les doigts, si je le pouvais.
Il dit à monsieur le président que monsieur et madame y qui précèdent nos noms cachetés au haut de notre ouvrage, sont écrits en abrégé, et que l'académie a pris l'un pour l'autre. Le public rit du quiproquo. Le président rougit, et se dispose à répondre au nom de sa compagnie. On écoute, on éclate de tous les côtés. Le pauvre président ne sait plus où il en est... ni moi non plus.
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Monsieur le préfet passe à la réplique. La séance va se passer en conversation, entre lui et monsieur le président. Francheville a l'air de s'amuser beaucoup; l'auditoire se range de son coté; moi je suis au supplice.
Je ne conçois pas qu'un homme du caractère de Francheville se permette de berner une académie : ce n'est pas qu'une académie ne soit quelquefois très-bernable; mais il faut savoir respecter les convenances.
Le président cherche la médaille pour me la présenter. Je me flatte enfin de voir finir une séance , infiniment désagréable pour moi ; elle est interminable. La chienne de médaille a disparu. Le président se tourne, se retourne; ses confrères s'agitent, vont, viennent, regardent dessus, dessous les banquettes. « Elle était là , sur mon bute reau , dit le président. Elle y était , répète Faca- « démie en corps. » Je la voudrais au fond de l'Océan.
Me voilà droite , immobile comme une statue , attendant ma médaille, enrageant contre l'académie, contre Francheville, contre moi, et me promettant bien de ne plus écrire de ma vie. L'huissier passe dans les premiers rangs de l'assemblée ; il regarde , il tâtonne partout. Les femmes rougissent, les hommes se fâchent; moi, je m'échappe, je gagne les corridors, la rue, ma voiture. Je rentre à l'hôtel, fatiguée, excédée, anéantie.
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Fiancheviile paraît une heure après; il se laise tomber dans un fauteuil en se tenant les côtés, et en prolongeant des éclats de rire, auxquels je ne comprends rien , et qui ne me paraissent pas du tout plaisans. La médaille s'est trouvée; devinez où : dans la perruque d'une dame qui passait pour avoir les plus beaux cheveux du monde, et dans laquelle l'avait jetée un geste très-prononcé du président. L'huissier a vu briller la médaille à travers la chevelure postiche, et l'empressé maladroit a enlevé et chevelure et médaille.
Peut-on se faire une idée de la confusion d'une femme, dont un instant auparavant on admirait la grâce et la noblesse, et qui, tout à coup, ne montre plus qu'un chef nu et pelé? Elle s'est trouvée mal, dit Francheville. A sa place, je crois que je serais morte.
Les sarcasmes, les plaisanteries, les éclats de rire répétés ne permettent plus à aucun acadé- ^ micien de se faire entendre. Quelle mortification pour ceux qui comptaient que leurs petits vers obtiendraient de longs applaudissemens î Le président sonne , sonne , casse sa sonnette. Les éclats de rire recommencent, parce que l'huissier, se hâtant de réparer sa sottise, en a fait une nouvelle. Il a replacé la perruque de la dame , et a mis le derrière par-devant.
Le mari, exaspéré, prend sa femme, l'entraîne. Les rieurs le suivent jusque dans la rue. 11 est
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trop heureux de trouver un carrosse de place, et d'échapper à ses opiniâtres adversaires.
Francheville ne s'est jamais , dit-il , plus amusé que ce jour-là. Il a rendu la scène complète, en remettant la médaille à monsieur le président, et en le priant de la consacrer à un nouveau prix, dont le sujet sera l'éloge de V impartialité. Pour mettre la sienne en évidence , l'académie lui a demandé la permission de faire imprimer mon discours, et il y a consenti. Oh! je ne tiens pas à ce dernier trait ! Je me prononce avec fermeté. Bien certainement je ne serai pas imprimée.
Je ne veux pas être confondue avec ces femmes qui s'éloignent de leurs maris, de leurs enfans, pour vivre avec leur écritoire. Je trouve une femme qui prend la plume, aussi ridicule qu'un homme qui se sert d'une aiguille. Quel ouvrage de génie est sorti de la main d'une femme? Quel dédommagement la littérature offre- t-eile à celles qui renoncent, pour une gloire toujours contestée, à l'amour, à l'amitié, à l'esprit d'ordre, qui seul maintient les fortunes? De fades adulateurs affectent d'admirer leur médiocrité ; le critique les écrase, par l'indulgence même qu'il accorde à leur sexe. Les hommes, sans mérite, ne leur pardonnent pas d'en avoir plus qu'eux; la masse des gens raisonnables les condamne, et, après avoir joui d'une célébrité de coteries, elles vieillissent et meurent dans l'abandon et dans l'oubli : non, je ne serai pas imprimée.
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Francheville se rend à la solidité de mes raisons; il fait retirer mon manuscrit. Que ne peut-il effacer, de la mémoire de cinq cents spectateurs, ce qui s'est passé dans cette journée, si amusante pour lui, si pénible pour moi, et par les incidens, et par les réflexions qu'ils font naître!
Le téméraire, dit-on, attend le coup et le brave. Le sage le prévoit et le détourne. Je serai ce sage-là. J'écrirai au prince. Le prévenir, c'est gagner beaucoup : les hommes reviennent difficilement sur le premier jugement qu'ils ont porté. Je lui rendrai compte de cette séance. Je me chargerai de toutes les folies, de toutes les inconséquences de Francheville. J'en parlerai avec la légèreté , la gaieté qui peut les rendre plaisantes. Faire rire son juge, c'est le désarmer.
Mon historiette courra tout Paris. On se l'arrachera, on s'en amusera pendant vingt -quatre heures, et les rapports, qui pourront venir ensuite, ne trouveront que des gens froids et indifférens.
Je vais donc enfreindre mon serment, et être encore une fois auteur; mais cette fois mon motif est louable : je veux écarter de mon époux le trait acéré de l'envie.
De l'envie ! une place donnée fait cent mécontens. Sur ce nombre, j'en suppose dix honnêtes, et c'est beaucoup. Le reste épie l'instant de punir le préféré de l'avantage qu'il a obtenu.