CHAPITRE XIII
L'éducation.
L'instant approche où Honorine, heureuse, jusqu'ici, de ses jeux enfantins, s'occupera de choses solides. Les agréinens éblouissent; les qualités fixent. On les aperçoit lentement, difficilement; mais elles laissent une impression durable. Honorine aura des qualités. Les talens viendront ensuite.
Les beaux-arts , répète-t-on sans cesse , font le charme de la vie. Pour être vrai, il faudrait dire : Les beaux-arts sont le plus agréable des délassemens.
Faire des beaux-arts le charme de sa vie, c'est s'en occuper exclusivement; c'est leur sacrifier son état, sa fortune, et ses espérances. En faire un simple délassement, c'est se conduire en être raisonnable.
Tel qui se passionne pour les beaux-arts, en quittant les bancs de l'école, voit la gloire dans l'éloignement; il entend déjà la trompette de la renommée, et il croit fermement qu'une couronne de lierre et une trompette suffisent àu bonheur de la vie.
Que devient-il à cinquante ans, lorsque après des efforts multipliés et soutenus , la couronne lui échappe, et la trompette se tait? Il dit, en
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proie aux regrets : Les beaux - arts ne mènent à rien.
Et si, au lieu des éclats flatteurs de la trompette, il entend l'aigre et humiliant bruit des sifflets, il s'écrie : Les beaux-arts sont le fléau de la vie.
Quelle est alors son unique ressource ? d'accuser ses contemporains de mauvais gout et d'ingratitude, et de boucher ses oreilles lorsque la trompette sonne pour un autre.
Et que gagne cet autre pour qui la trompette sonne? Les clameurs de l'envie le poursuivent; elles lui ôtent le repos et le sommeil; le chagrin le mine et le ronge.
Oh! c'est une belle chose que les beaux-arts... pour l'homme opulent qui s'en amuse.
Si nous descendons des beaux -arts aux arts d'agrément, nous trouvons, dans chaque coterie, un petit poète sans conséquence, qui a passé sa journée à préparer les impromptu qu'il débitera à la dame chez qui il doit dîner; un chanteur, qui a travaillé l'air qui doit faire oublier les impromptu; un danseur, qui ne dit rien, mais qui dîne, parce qu'on espère que mademoiselle aura, dans trois mois, les bras plus souples et plus ari^ndis.
Ces messieurs -là ont aussi leur petite trompette : c'est la voix doucereuse de la dame de la maison, qui vante, le soir, leurs talens à ceux qui viennent faire leur cour à monsieur, parce
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Ils saluent les protégés de madame, en avançant imperceptiblement le menton ; ils leur tournent le dos, pour considérer une jeune héritière, que personne n'aime, et que tout le monde veut épouser; pour adresser de jolies choses à ime dame, qu'il est du bon ton de trouver charmante, et qui d'un sourire fait une réputation. Quelques négocians parlent bourse; des jurisconsultes discutent un point de droit; les jeunes gens parlent chevaux; les jeunes femmes, modes. Pendant ce temps -là, on apprête les tables de jeu. Le petit poète, le chanteur, le danseur disparaissent, et vont à leur quatrième étage, arranger leur écot du lendemain.
On prend les cartes; on perd, on gagne, on digère , on se retire à minuit , pour reprendre les cartes le lendemain. On fera la même chose pendant trente, quarante ans, et on aura cru jouir de la vie.
Au milieu de la partie, arrive un jeune homme... Oh ! celui-ci est un personnage important. Toutes les femmes posent leur jeu, se tournent d'un air empressé; toutes lui sourient; toutes semblent l'inviter à parler... Que va-t-il dire?
Il sort du Théâtre -Français. Il a vu tomber une pièce pitoyablement écrite : il ne sait pas l'orthographe. Mademoiselle une telle a joué horriblement : mademoiselle une telle a rejeté ses
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vœux. Un homme raisomiable, qui ne juge pas les nouveautés du fond d'un salon, lui demande des détails. Le jeune homme fait une pirouette sur la pointe du pied , tire une boîte de jujube , s'excuse sur la faiblesse de sa poitrine, et court adresser à une femme, qu'il voit pour la première fois, des complimens si hors de propos, qu'ils ressemblent à des impertinences. Les autres femmes s'impatientent, se dépitent. Le jeune homme jouit de leur petite colère; il s'échappe avec inhumanité. Les regrets le suivent, l'accompagnent: c'est un homme à la mode. Pourquoi ? on n'en sait rien.
Ce jeune homme va, de cercle en cercle, promener sa fatuité. Il rentre ensuite chez lui,, et s'imagine avoir employé sa journée.
Pourquoi cette nullité de tant de jeunes gens, qui pouvaient être laborieux et utiles? Pourquoi ces jolies têtes, si fraîches, si séduisantes, que la raison pourrait embellir eiicore, sont-elles si légères, si futiles, si vides? A qui attribuer cette sorte de dégradation de la portion la plus intéressante de l'espèce humaine? A l'amour immodéré des arts.
Voulez-vous juger de l'esprit d'une nation? demandez ce que coûtent un maître de langue et un maître de chant. Quelque réponse qu'on vous fasse, la question sera résolue.
Une soirée s'ouvre. Quelle est la jeune personne qui sera l'objet de toutes les prévenances ,
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et de tous les égards? sera-ce celle, qui, dirigée par une mère prévoyante, apprend d'elle à bien conduire une maison, à suppléer, par l'ordre et leconomie, à ce qui manque en moyens; qui cache cette économie , sous un air d'aisance , et qui fait tout valoir par des grâces naturelles ; qui, exercée à mille petits ouvrages, agréables et utiles, se suffira à elle-même, et ne paiera pas un impôt périodique à celles qui vivent des folies d'autrui? Non.
Celles qui fixeront invariablement l'admiration, celles qui attacheront tous les hommes à leurs pas, seront celles qui dansent le mieux la russe ^ qui exécutent avec le plus de netteté une difficulté de piano ou de harpe.
Je conviens qu'on peut danser la russe et pincer de la harpe, sans négliger les choses essentielles; mais lorsque les petits arts occupent exclusivement toutes les classes de la société ; que les hommes y attachent le plus grand prix, et que des grands succès dépendent leurs hommages, il est tout simple qu'une jeune personne consacre des années entières à les mériter.
Séduits par la vogue, par quelques agrémens extérieurs, des hommes, sensés d'ailleurs, épousent ces demoiselles-là. Cependant on se lasse d'entendre pincer de la harpe, et de voir danser la russe à sa femme. On lui cherche des qualités; on ne lui trouve que la harpe et la russe. L'ennui prend des deux côtés. Pour s'y soustraire , la jeune XFL II
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femme, qui ne sait vivre que de plaisirs, court, dans tous les quartiers de Paris, danser la russe, et pincer de la harpe. L'époux, isolé, cherche partout sa compagne. Ici, il trouve de la musique; là , des chaussons de bal ; plus loin , une femme de chambre , qui dort en attendant sa maîtresse.
Madame rentre au lever du soleil. Elle a les yeux cavés, la figure tiraillée. Son mari lui adresse de tendres reproches. Elle y répond en lui annonçant qu'elle donne le lendemain une fête où elle réunira les virtuoses les plus distingués de Paris. Monsieur fait des observations. Madame ne conçoit pas qu'on ne mette point un virtuose audessus de tout. Monsieur se défend; madame insiste; elle menace, elle intimide : la féte a lieu. On en donne dix , on en donne trente. On dépense , en parures et en bijoux, au-delà de ce que coûtent les fêtes. Au bout de quelques années, madame n'a plus ni fortune, ni beauté. La harpe semble repousser son bras, dépouillé de ses grâces; personne ne lui fait danser la russe, et, de sa vie, elle n'a su faire que cela.
Celle dont nous parlions tout à l'heure, qui a de l'économie , l'amour de la retraite et du travail, de l'esprit sans prétention, s'est mariée un peu plus tard, parce qu'elle n'est pas très-jolie. Elle n'a pas épousé un violoncelle, un cor, un recueil de madrigaux. Elle a eu le bonheur de rencontrer un homme honnête et sensible, qui regrette, chaque jour, de ne l'avoir pas épousée plus tôt.
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Chaque jour, elle acquiert de nouveaux amis, et elle n'en perd aucun. On la considère autant qu'on l'aime, et ses yeux seront fermés par des enfans, qui n'auront pas épuisé leur sensibilité en dansant la russe, et en pinçant la harpe.
« Je croyais , madame , n'improviser qu'une his- « toriette, et je viens presque d'esquisser un plan « d'éducation. Auquel de ces modèles voudriez- « vous que votre fille ressemblât ? Je ne crois pas «que vous balanciez à me répondre.
« — Mais, madame, vous ne voulez faire que «des femmes de ménage^ et ces femmes -là sont « souverainement ennuyeuses. Elles sont complete- « ment déplacées dans ce monde.
« — Ces femmes, souverainement ennuyeuses, « aux yeux de quelques éto*urdis , sont précieuses « à ceux de leurs maris , qui ne les ont prises que « pour eux. Elles sont déplacées dans le monde ; « aussi y vont-elles rarement , et pour accorder « quelque chose à l'usage. C'est chez elles , qu'elles « remplissent dignement la place que la nature leur « a assignée. C'est là, qu'elles sont en rapport par- « fait avec ce qui les environne. L'affection et la « reconnaissance de l'époux ; l'amour et la docilité « des enfans ; l'attachement respectueux des do- « mestiques ; l'aisance et le bonheur, croissant cha- « que année; la satisfaction de tous, voilà les sour- « ces inépuisables de sa félicité. Une vie régulière , « la paix de l'ame entretiennent sa fraîcheur et sa « beauté. Elle est belle encore , lorsque certaines
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« femmes, du même âge, n'offrent à l'œil attristé, «que des débris. Elle n'est pas orgueilleuse de « ses charmes; elle ne les dédaigne pas non plus: « elle sait que la rose doit les soins qu'on lui «donne à son éclat et à son parfum.
« — Mais, madame, quelle est la jeune per- « sonne qui consentira à perdre ses plus belles « années dans la retraite, pour se livrer exclusi- « vement ensuite à un époux , que peut-être elle « n'aimera pas?
« — Ce sera celle que sa mère aura élevée dans « de bons principes , et qui , surtout , lui aura parlé «par ses exemples; celle qui n'aura jamais en- « tendu louer une autre demoiselle parce qu'elle «est jolie, ou qu'elle a des talens, mais parce « qu'elle a des qualités ; celle par qui ces petits « talens de société ne seront considérés que comme « le délassement d'un travail nécessaire ; qui n'aura « pas la prétention de briller dans un bal , et qui « se bornera à s'y amuser avec décence; qui, sur- « tout, n'y dansera ni la russe, ni la walse, genre « qui annonce la dépravation des mœurs, et que le « relâchement des nôtres a pu seul introduire i «dans la société.
« Elle se livrera exclusivement à son époux , « parce qu'elle aura une idée précise et nette de « ses devoirs. Elle l'aimera, parce que l'amour est « un besoin pressant , et que sa mère lui aura pré- « senté l'homme qui peut inspirer et justifier ce « sentiment. * ^
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« — Et quelle est , je vous prie , madarue , la mère «jeune, jolie, adùlée dans le monde, qui voudra «s'en séparer, se renfermer chez elle, pour faire « de son enfant une espèce de phénomène, dont , « plus tard, la conduite sera la satire de celle des « autres, et qui, par cette raison, sera vue partout « avec défaveur?
« — Moi, madame.
« — Vous, madame? Vous aurez sans doute « plus de mérite que qui que ce soit à consom- « mer un pareil sacrifice; mais ne craignez -vous « pas que les maîtres que vous donnerez à votre « Honorine ne détruisent insensiblement l'effet de « vos leçons de morale ? Il est presque impossible « de ne pas revenir fréquemment à ses goûts et « à ses habitudes, et des maîtres qui vivent de ce i< que vous appelez nos folies , doivent en parler « avec un enthousiasme qui peut finir par séduire « et entraîner.
« — Ma fille n'aura pas de maîtres , madame.
« — Je sais , depuis quelques années , que ma- « dame est charmante ; j'ignorais qu'elle sût tout.
« — Je ne sais rien, madame ; mais je suis encore « à l'âge où on apprend à peu près ce qu'on veut. « Les maîtres seront pour moi , et je serai le maître « de ma fille. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je me « propose d'en faire une savante ; je veux d'abord « former son cœur, et pour cela je me flatte de « n'avoir besoin de personne. La connaissance de « sa langue , de l'histoire et de la géographie ;
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«quelques idées de littérature, voilà pour Tes- « prit. Le dessin, la musique, voilà pour le délas- « sèment. Un peu, très-peu de danse , voilà pour «le monde, et c'est à cela que je réduis mon « plan d'éducation. *
« — Je ne trouve dans ce plan aucune analogie « avec l'Emile de Rousseau.
« — Les lois les plus sages , madame , ne sont « pas celles qui paraissent les meilleures en elles- « mêmes ; mais celles qui s'accordent davantage « avec l'esprit , le caractère , les inclinations du « peuple à qui elles sont destinées. Il en est de « même des traités d'éducation. Nous n'en avons « pas, nous n'en aurons jamais qu'on puisse ap^ « pliquer à tous les individus. Il en faudrait un « à chaque élève , comme il faut un code à cha~ « que nation. Rousseau, que vous citez, était un « homme d'un grand mérite ; mais qui voulait ar- « river à la célébrité , autant par sa singularité « que par son talent. Il peut être utile au fils «d'un homme riche de. savoir un métier, mais il « est choquant qu'on veuille le marier à la fille « du bourreau.
« — Vous allez vous imposer , madame , une « tâche longue et difficile.
« — Je m'efforcerai de la remplir, madame. Un « enfant doit-il quelque chose à sa mère , qui , en , « lui donnant l'existence , n'a cédé qu'à l'attrait «du plaisir; qui lui a refusé son sein, que lui « destinait la nature; qui, plus tard, l'abandonne
« à des mercenaires, et qui, enfin, dépourvue de «prévoyance, autant que de tendresse, le lance « dans le monde , sans lui en avoir indiqué les «écueils, sans s'inquiéter de son avenir? Qu'atw tendra-t-elle, dans un âge plus avancé, de cet a enfant qu'elle a constamment méconnu ? L'in- (c différence et l'abandon.
« — Vous trouverez, madame, plus de détrac- « teurs que d'imitateurs.
« — Tant pis pour mon siècle, madame.
« — Permettez - moi de vous demander une « grâce.
« — Ordonnez, madame.
« — Je vous prie de ne pas. divulguer vos opi- «■ nions.
ce — Je ne cherche point à faire des prosélytes.
« — La publicité de vos idées pourrait avoir c( de l'influence sur l'esprit de nos maris. Toujours « disposés à se créer de nouveaux droits, et à « abuser de leur autorité , ces messieurs préten- « draient, peut-être , faire de nous des nourrices « et des instituteurs, et ce n'est pas du tout pour « cela que nous nous sommes mariées.
« — Soyez tranquille , madame. Les hommes i( sont, à peu de chose près, aussi frivoles que les « femmes. Ils verraient, probablement, avec quel- « que plaisir, la leur vivre dans la retraite, mais « ils chercheront toujours à fixer celles des autres « dans le monde, et celui qui afficherait la pré- « tention dont vous parlez, serait à l'instant même
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<f frappé de ridicule , que tout Français redoute <c plus que la mort.
« — Je vous salue, madame, et je vais passer « ma soirée à l'opéra Buffa.
« — Je vais passer la mienne entre ma fille et « mon mari. »