CHAPITRE XIY
La correspondance.
Fidèle au plan que je me suis tracée, je goûtais, depuis quelques jours, un plaisir nouveau pour moi. Je cultivais l'esprit et le cœur d'une enfant , avide d'apprendre et de sentir. Francheville , témoin de nos efforts , applaudissait à nos succès. Il les préparait, quelquefois , par des conseils trèsraisonnables , et je m'empressais de les suivre, parce que je n'ai pas l'orgueil des maîtres, qui croient tout savoir, et qui se fâchent quand on leur prouve le contraire.
Nous déjeunions en famille , et madame Ducayla ajoutait à nos sensations tout le charme de l'amitié , quand on nous apporta nos lettres et les journaux.
La première que nous ouvrons est de M. de Sainte-Luce. Elle est adressée à mon mari. Il s'excuse sur la précipitation de son départ, d'une manière très -vague; mais enfin il remplit un devoir de politesse , et je lui en sais bon gré. Il n'a
pu écrire plus tôt, parce qu'il a été examiné, reçu et embarqué à Toulon , sans pouvoir disposer d'une heure. Tout cela peut n'être pas bien vrai ; mais , en pareille circonstance , mentir c'est reconnaître ses torts. Il vient de relâcher à Brest, à la suite d'une expédition périlleuse , et il finit par les complimens d'usage. Il prie mon mari de me faire agréer son hommage respectueux.
Son hommage respectueux ! pas une phrase , pas un mot affectueux qui me concerne!... Franche ville me regarde... «Il t'aime toujours : cette « extrême réserve en est la preuve. Et c'est moi <( qui ai fait naître cet amour-là, qui l'ai entretenu , (c nourri! Ah, Fanchettê! tu as oublié Sainte-Luce, «je le crois, j'en suis convaincu; mais ce malheu» « reux jeune homme souffre, et sa peine ajoute « à mes regrets. » Madame Ducayla prend le journal, et lit à haute voix pour forcer notre attention, et détourner des idées pénibles. Elle n'a pas prévu que M. de Sainte-Luce occupe une partie de cette feuille.
« La frégate la Voltigeante sortit du port de Toulon le 2 du mois dernier. Croisant aux environs d'Ouessant, elle signala un bâtiment anglais, lui donna chasse, et l'ennemi baissa ses hautes voiles pour l'attendre. Le combat s'engagea à la portée du pistolet.
« Le bâtiment français portait trente-six pièces de canon, et deux cent cinquante hommes d'é»
quipage. TJ Amphjtrite en avait trois cents, et quarante-quatre pièces d'artillerie.
« Une seule décharge de mousqueterie tua le capitaine , un lieutenant , vingt hommes de la Voltigeante >^ et coupa la drisse du pavillon. M. de Sainte -Luce, aspirant de première classe, courut d'un gaillard à l'autre, à travers une grêle de balles , et rétablit le pavillon.
« Le combat se soutint , pendant trois heures , avec une extrême vivacité. Des deux côtés , les voiles étaient en lambeaux, les manœuvres hachées, les mâts endommagés. La mort faisait un ravage affreux sur les deux bords ; mais la VoltU géante, inférieure en foit^es, souffrait plus que V Amphjtrite. Elle avait perdii la moitié de son équipage , tous ses officiers , et elle soutenait encore l'honneur du nom français.
« M. de Sainte-Luce prit le commandement. Son exemple encourageait ce qui lui restait de monde à faire de nouveaux efforts, lorsqu'on vint l'avertir que le feu était à la sainte-barbe. Il y descendit, et jugeant qu'il était impossible, au milieu du carnage , des cris , du tumulte , de diriger les secours nécessaires, il prit à l'instant son parti. Le vaisseau brûle ! cria-t-il ; allons en conquérir un autre.
« Ce cri , le vaisseau brûle ! ranime l'équipage fatigué. Chacun sent qu'il ne peut devoir son salut qu'à la victoire. On quitte les batteries ; on se
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porte sur le tillac; on se serre autour du jeune chef; on attend le signal.
« Les deux bâtimens étaient dans l'irapossibilité de manœuvrer. Un vent faible portait peu à peu la Voltigeante sur V Amphjtrite. M. de Sainte-Luce fait jeter les grappins , et s'élance , la hache à la main, à la tète de son équipage. Les Anglais se défendent en braves gens; mais les Français ont juré de mourir ou de vaincre. En un instant le pont de V Amphjtrite est jonché de morts. Sainte- Luce est partout, et partout la gloire l'accompagne. Le pavillon anglais tombe ; le pavillon français le remplace; V Amphjtrite est rendue.
«Français, Anglais se réunissent pour éloigner la frégate anglaise de la Voltigeante ^ qui vomissait les flammes par ses sabords. A peine en est-on à quelques toises, qu'elle saute avec un fracas horrible. La mer et le pont même de V Amphjtrite sont couverts de débris.
«Des bâtimens légers sortirent du port de Brest, et vinrent remorquer la frégate anglaise. »
Quelle valeur dans le combat , et quelle modestie après la victoire ! il n'en dit pas un mot dans sa lettre.
Encore une lettre de Brest. Elle est du préfet maritime.
« J'apprends, monsieur, que vous protégez M. de Sainte-Luce. Applaudissez -vous de l'intérêt que vous lui portez : il le justifie par des qualités, qui ne distinguent pas toujours de vieux marins. Nous
l'avons reçu ici au son des fanfares. Nous l'avons comblé des éloges les plus mérités. Nous allons luldor^ner des fêtes, et j'espère que les graCes de la Cour récompenseront sa bonne conduite, sa valeur et son dévouement. »
Oh! oui, on le récompensera. Oh!, si j'étais la distributrice des grâces!...
(c Je ne vous cache pas cependant qu'il nourrit une passion secrète , qui peut , à la longue , le dominer entièrement , et lui faire tout oublier. »
Lui faire tout oublier ! Monsieur le préfet maritime oublie lui-même qu'aux siècles brillans de la chevalerie , l'amour faisait les héros.
« Pendant le combat , dont les papiers publics vous donneront les détails , on l'a vu , plusieurs fois, tirer quelque chose de son sein, le porter à sa bouche , sur son cœur. On l'a entendu répéter : Tout pour elle... mourir pour elle... vaincre pour elle. »
Oh! ce gant!... Cette boucla de cheveux!...
« Je vous engage à lui faire , à ce sujet, les plus sérieuses représentations. Il serait fâcheux qu'un jeune homme, qui donne d'aussi grandes espérances , se sacrifiât à l'amour. »
Eh! n'est-ce pas pour lui, par lui que Sainte- Luce a vaincu?... Ce gant, cette boucle de che veux!... ils lui étaient chers, il s'en occupait au milieu d'un combat terrible... Tout pour moi ! mourir pour moi! vaincre pour moi!...
Quelles idées m'agitenl en ce moment? Je me
sens attendrie, émue; des larmes roulent dans mes yeux; Honorine les essuie, et l'aspect de cet enfant les fait couler en abondance : je me souviens des exemples que je lui dois , de ce que je dois à son père , et c'est dans ses bras que je vais cacher mon trouble et ma douleur.
« Ta blessure était mal fermée , me dit-il à voix « basse ; elle vient de se rouvrir. Ah ! malheureux , « qu'ai- je fait ? »
Je ne lui réponds rien. Que pouvais-je lui répondre ? Je m'efforce de le rassurer par mes caresses; je l'en comble, je l'en couvre... Est-ce bien à lui qu'elles s'adressent?
Oh! mon cœur, mon pauvre cœur, n'auras-tu jamais de repos!
Yoilà une lettre de Paris, à mon adresse. Je reconnais l'écriture du prince. Je ne sais quel triste pressentiment m'afflige. Je cherche à l'éloigner, comme un enfantillage : il se reproduit malgré moi... Hélas! il n'était que trop fondé.
« Madame ,
♦ « J'ai reçu votre joli roman. J'applaudis à la manière piquante, par laquelle vous dénaturez des incidens , peu honorables , pour quelqu'un qui vous touche de très-près, et je loue le motif qui vous a déterminée à vous charger du ridicule et du blâme que vous n'avez pas mérités.
« Cette tentative, très-estimable, n'a pas eu le
succès que vous en espériez. La vérité a percé jusqu'ici. On y sait que c'est monsieur, et non madame, qui, après avoir concouru pour un prix, qu'il ne devait pas ambitionner , s'est conduit , dans une séance académique, avec une légèreté, une inconvenance qu'il a portées jusqu'à l'oubli de ce qu'il se devait à lui-même , et que l'assemblée n'a pu supporter que par considération pour sa dignité. Cette incartade a rappelé les torts qu'on lui a précédemment imputés, et a donné un grand poids aux accusations dirigées alors contre lui. Un personnage auguste m'a parlé de tout cela, avec une force de raisonnement, qui m'a réduit au silence , et vous ferez bien de déterminer celui dont je vous parle à donner sans délai sa démission. C'est le seul moyen de prévenir une destitution, toujours humiliante, de quelque prétexte qu'elle soit colorée.
« Je suis , etc. »
Francheville lit sur ma fî'gure l'impression douloureuse que me fait éprouver cette cruelle lettre. Il la prend, la lit; je l'observe avec attention. L'étonnement, la stupéfaction se peignent dans tous ses traits ; une nuance d'accablement leur succède, et bientôt sa sérénité ordinaire l'emporte sur ces tristes sensations. «Tu avais raison, me dit-il, et « l'événement m'éclaire. Je me suis conduit comme a un fou ; mais je réparerai mes extravagances , (( en supportant mon sort , en homme courageux
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« et résigné. L'extrême sévérité dont on use ente vers moi ne m'ôtera point le souvenir du bien «que j'ai fait,. de celui que je me proposais de « faire, et, possesseur d'une fortune indépendante, « vivant entre Fanchette et Honorine , je serai en- « core très-heureux. »
J'ai eu peu de jouissances aussi vives que celles que je ressentis, en voyant un homme accoutumé à la représentation , et fait pour prétendre à tout, tomber, avec fermeté, d'une grande place; se ranger, sans murmurer, au rang de citoyen obscur , et borner tous ses vœux aux douceurs d'une vie domestique. Son courage releva le mien. Je l'embrassai avec une force d'admiration, d'enthousiasme, de tendresse, qui ramena le sourire sur ses lèvres. Nous restâmes long-temps dans les bras l'un de l'autre ; nous les ouvrîmes à Honorine ; madame Ducayla s'y jeta avec elle, et nous déclara que son attachement était indépendant des circonstances, et qu'elle nous suivrait partout.
Francheville écrivit, et le jour même, il répandit, partout, qu'il venait de donner sa démission. Dès ce moment, l'hôtel de la préfecture fut désert, et comme on ne ménage plus un homme, dont on n'a rien à espérer m à craindre , les sarcasmes, les quolibets, les plaisanteries injurieuses plurent de toutes parts. Du Reynel , Montbrun , sa femme, sa fille, le vieux Georges, nous rendaient compte de tout, et celui que notre disgrâce affectait le plus, c'était ce digne domestique.
L'académie persiflée , ridiculisée par Franche ville, se vengea, dès qu'elle put le faire avec impunité. Les épigrammes , les couplets nous étaient directement adressés ; on avait la cruauté de venir les chanter le soir sous nos croisées. Francheville conservait un calme inaltérable. Je l'admirais.
Les employés mêmes de la préfecture prirent un ton de familiarité offensante : grande leçon pour ceux qui ont des flatteurs ^ et qui croient à leur sincérité. Les hommes rampent devant l'autorité, et sont rarement les amis de ceux qui l'exercent.
Je n'avais protégé personne : je ne m'étais pas fait d'ennemis. On m'épargna; mais je n'en étais pas moins sensible aux indignités dont on accablait mon mari.
Francheville paraissait s'amuser de ma colère. Sa gaieté était-elle vraie ? Peut-être ne cherchaitil qu'à dissiper les idées fâcheuses , qui me tourmentaient : l'homme le plus maître de lui, se tait , et ne souffre pas moins.
Je m'attache à Francheville ; je ne le quitte pas un instanL II semble que cet événement me le rend plus cher, et je sens, comme lui, que l'amour et l'amitié suffisent au bonheur de la vie. Ce bonheur-là me suivra partout. N'est-il pas indépendant des orages? Peut-on m'ôter mon cœur?
Nous avons résolu de partir aussitôt que le successeur de mon mari sera arrivé. Nous nous retirerons dans la plus agréable de nos terres. Fran-
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cheville se propose d'y vivre, avec la simplicité d'un cultivateur, et d'accueillir ceux de nos voisins, qui auront conservé quelque chose des mœurs patriarcales. Nous verrons celles de leurs femmes, qui auront reçu quelque éducation; le curé, s'il est bonhomme, et le travail, la pèche, la chasse, l'éducation d'Honorine , l'entretien de madame Ducayla , rempliront la plus grande partie de notre temps.
Enfin , nous quittons une ville que sans doute nous n'oublierons jamais : nous en emportons des souvenirs de tous les genres. Nous en sortons, la nuit, pour nous soustraire aux regards, aux traits malins de nos ennemis. Nous voilà sur la route de la capitale.
Nous marchâmes , quelque temps , en gardant un triste silence : nous avions tous à penser! mais nous n'étions pas à dix lieues de la ville, que nous nous livrâmes aux douceurs d'une conversation affectueuse. «Allons, allons, disait Fran- « cheville , lorsqu'un roi de Syracuse est devenu « maître d'école à Corinthe , et ne s'est pas plaint «de son sort^ un préfet, qui se retire dans une «jolie terre, avec deux femmes charmantes, et la « plus aimable des enfans , peut être satisfait du « sien. » Et après Denys de Syracuse, nous citions tous les rois détrônés, que nous rappelait notre mémoire, et chaque trait historique ramenait ce refrain : Lorsqu'un préfet se retire dans une jolie terre, etc.