‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 62 sur 82 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Rencontre à V Opéra.

Je revis avec un plaisir inexprimable cet hôtel , où l'amour, continuellement surveillé, contrarié par Soulanges, trompait, sans cesse, sa vigilance et son zèle. Je me rappelais ces statuts, contestés, acceptés, violés au même instant. Mes principes étaient bien différens de ceux que j'ai adoptés depuis. Je disais alors : Tout pour l'amour. Je ne connaissais que lui; je n'existais que par lui; il était ma vertu, ma morale, mon bien suprême, et jamais on ne peut oublier qu'on a aimé ainsi; jamais, je crois, on ne peut s'en repentir.

Établis cependant, ma fille, une différence prodigieuse de ce que j'étais, à ce que tu seras un jour. Je ne devais rien à la société, qui ne faisait rien pour moi. Née dans une classe distinguée, tu dois justifier, par ta conduite, l'estime qu'on

te marquera, les hommages qui te suivront. Je ^ m'appartenais; tu ne seras point à toi. Les mères te demanderont l'exemple de la modestie pour leurs filles; les époux, celui de la vertu pour leurs femmes. J'ai été faible; en m'imitant, tu serais coupable.

Francheville avait paru disposé à renoncer à ses projets de retraite , et à se fixer à Paris. Le mouvement de cette capitale , si différent de la vie uniforme qu'on mène en province, et qu'il avait presque oublié, se parait pour lui des charmes de la nouveauté. Je lui représentai qu'un des agrémens les plus vifs qu'offre cette ville est dans la société, et qu'il n'aurait à lui présenter qu'un homme en disgrâce. Il n'insista pas. Nous résolûmes de ne rester à Paris que le temps nécessaire pour mettre nos affaires en ordre, et de ne voir personne dehors, ni à l'hôtel.

Nos gens étaient occupés à disposer, à classer, à emballer nos effets. Pour accélérer leur travail , nous prenions chez le restaurateur voisin. 11 nous envoyait le journal du jour avec le déjeuner. Je lisais les articles qui avaient rapport aux théâtres. J'aime le spectacle, surtout lorsqu'il est bon, et j'avais résisté au désir de revoir les Français , l'Opéra - Comique, et l'aimable Vaudeville. Le journal m'annonça OEdipe à Colonne : l'Opéra est ordinairement le spectacle des yeux ; OEdipe est la pièce du cœur. Une marche simple, patriarcale, auguste et toujours intéressante, dis-

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tingue cet ouvrage, et le met autant au-dessus des autres, que le Tartuffe est supérieur à Pourceaugnac. Bon Gaillard ! et il n'est pas de l'A^cadémie ! Il y fut appelé en remplacement de l'abbé Delille , persécuté, fugitif. Il eut la délicatesse de refuser les dépouilles d'un homme de génie. Par cela seul, les portes de l'Institut devaient être toujours ouvertes pour lui. Elles lui sont peut-être fermées pour jamais.

On donnait, à la suite à^OEdipe , un de ces ballets, si bien conçus, si gracieux, si bien exécutés, qu'on a vus dix fois , et qu'on veut revoir encore. Honorine n'a pas dépassé l'âge, où on s'étonne de tout; elle arrive à celui, où on commence à sentir quelque chose. Cette Antigone présente un exemple de piété filiale, qui doit plaire et entraîner à toutes les époques de la vie. Je proposai à Francheville d'aller à l'Opéra, en loge grillée. Il devait terminer, le soir même, l'affaire de la location de notre hôtel, et madame Ducayla avait des emplettes à faire. J'envoyai louer une loge; je me couvris d'un voile; je montai en voiture, avec Honorine.

Nous traversons rapidement les corridors; je présente mon coupon ; on m'ouvre ; nous nous plaçons.

Je jouissais de la surprise, du ravissement de ma fille, qui n'avait rien vu encore d'aussi spacieux , d'aussi brillant que cette salle. Ses yeux se portaient de tous les côtés. Elle me faisait re-

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luarquer les femmes les plus jolies, les mieux mises : les (liamans surtout fixaient son attention. « Le voilà , maman ! le voilà ! s'éci ie-t-elle tout à « coup. — Qui? — Dans la loge en face de la noce tre... — Qui donc ? — Mon petit Sainte-Luce... » Hélas ! c'était lui.

La foudre, tombant à mes pieds, ne m'eut pas autant terrifiée. Je tirais mon voile ; j'en doublais , j'en triplais les plis. Il me semblait que Sainte- Luce, qui ne me savait pas à Paris, devait me deviner là, cachée derrière un grillage. L'enfant y passait son bras, lui faisait signe de la main, l'appelait. Comment ne l'aurait-elle pas aimé? Il avait eu pour elle les plus tendres soins; il l'avait comblée des plus douces caresses. Je m'efforçais de retirer ce petit bras; elle me résistait; mais elle me souriait d'un air qui me faisait oublier la désobéissance. D'ailleurs que pouvais-je lui dire? Aurait-elle compris que les marques de son affection , de sa reconnaissance étaient déplacées en ce moment ? L'enfance suit la première impulsion du cœur: on apprend plus tard à combattre, ou à dissimuler ses sensations. Bien vivre, n'est guère que savoir se conformer aux circonstances.

Je n'avais donc rien à dire, et je ne disais rien. Je continuai de tirer à moi cette main que je craignais de froisser; Honorine employait toutes ses forces , pour la porter en avant. Cette espèce de lutte ébranla la grille ; elle tomba soudainement. La main de l'enfant était engagée. Je lui crus le

t84 tableaux poignet brisé. Je jetai un cri perçant; j'arrachai mon voile, pour m'assurer qu'il n'y avait pas de fracture. Sainte-Luce se jeta en avant de sa loge, les bras étendus vers moi ; tous les yeux se portèrent sur nous.

Quelqu'un le reconnut du parterre , et le nomma. Des applaudissemens universels ajoutèrent, à sa couronne, le fleuron le plus honorable. Il n'entendait rien ; il ne voyait que moi. La scène , à chaque instant, devenait plus alarmante. Je pris Honorine; je l'enlevai, par-dessus les banquettes; je l'entraînai, le long des corridors. A la porte qui ouvre sur l'escalier, je rencontrai Sainte-Luce. Honorine se jeta dans ses bras.

Aucune femme décente ne se trouva, peutêtre, dans une position plus critique. Je pouvais être reconnue; on savait que je n'avais été chez personne; que Sainte-Luce avait vécu long-temps chez moi. Cette rencontre , très-fortuite , devait paraître arrangée; madame de Soulanges pouvait être là , et n'avoir point la générosité de m'épargner. J'étais sûre de la confiance de Franche ville ; mais tant d'époux sont trompés et l'ignorent , que leur opinion ne peut influer sur celle du public, et j'éprouvai, en ce moment, qu'une femme a surtout besoin de celle-là.

Je m'efforçai de rajuster mon voile; il était en lambeaux. Je voulais reprendre ma fille; Sainte- Luce me fit remarquer une contusion à la main. Il descendit l'escalier avec la rapidité de l'éclair: il

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fallait bien que je le suivisse. Me voilà courant, dans un lieu public , sur les pas d'un homme , que j'ai mille raisons d'estimer; mais dont la jeunesse, la figure, les grâces, peuvent donner lieu aux plus fâcheuses interprétations.

Ma voiture était retournée à l'hôtel, et devait me venir prendre à la fin du spectacle. Sainte- Luce fait avancer un carrosse de place ; il ne se dessaisit pas d'Honorine ; je suis forcée de monter avec lui. Où va-t-il me conduire?

(c Chez le premier chirurgien , cria-t-il au cocher. V Le cocher ne sait où trouver un chirurgien. Un commissionnaire du coin est interrogé; il monte sur le siège, pour diriger la voiture. Nous arrivons, je ne sais où; nous montons trois étages, à l'aide d'une bougie, que le commissionnaire a prise chez l'épicier voisin. Nous sonnons, nous entrons. Le chirurgien est absent. Sa femme examine avec nous la main d'Honorine. Cette main agissait librement, et caressait le menton de Sainte -Luce. L'épiderme était enlevé, mais rien d'alarmant, rien qui pût avoir des suites.

Mes yeux se portèrent alors sur Sainte-Luce. Jamais je ne l'avais vu si beau. Ses traits étaient plus formés , et n'avaient rien perdu de leur délicatesse. Sa physionomie exprimait l'intérêt le plus touchant. L'uniforme lui allait à ravir, et certain air d'audace, qui sied à un militaire, était tempéré par la crainte de m'avoir déplu... me déplaire en cherchant à être utile à mon enfant !

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Il attendait que je parlasse. Je balbutiai quelques remercîmens. Balbutier en pareille circonstance, c'est annoncer un trouble, qu'on ne peut surmonter. Je le sentais; je voulais paraître maîtresse de moi, et je ne pouvais trouver deUx phrases de suite.

Je remarquai une croix et une épaulette, que je ne lui avais pas vues encore. « On vous a donc « avancé? lui dis -je enfin, uniquement pour dire « quelque chose. — Oui, madame. Je suis ensei- « gne de vaisseau , et officier de la légion d'Honte neur. Je retourne chercher la mort, puisque je « ne peux vivre pour vous : je la trouverai enfin. » Ces premiers mots m'imposaient la nécessité de fuir; je le voulais; je ne le puis. La conversation s'engagea. Elle devint tendre, animée, délirante de son côté. J'écoutais, je m'exprimais avec une extrême réserve. Mais en pareille circonstance , écouter n'est - ce pas répondre ? Je fis cette réflexion trop tard : la femme du chirurgien venait de sortir, croyant sans doute m'obliger. Sainte- Luce m'avait nommée plusieurs fois, en sa présence; je me sentais déshonorée dans l'esprit de cette femme. J^es larmes me vinrent aux yeux. Sainte-Luce mé demanda ce c[ui m'agitait à ce point. Je ne lui cachai rien. Il invoqua son par- 'don; il l'attendait à genoux... Je trouvai la force d'élever, entre lui et moi, une barrière insurmontable : je pris Honorine dans mes bras.

fc Pardonne donc à Sainte-Luce, me disait-

« elle; il ne t'a pas fait de mal. )) Clière enfant! piiisses-tii toujours ignorer le mal que nous fait un homme qui est à nos genoux; que nous y voyons avec le plus tendre intérêt, et que nous ne pouvons posséder !

a T.evez-vous, lui dis-je, et parlons raisonna- « blement. » Je raisonnais en effet, il ne parlait qu'amour. Il m'interrompait, à chaque mot, et insensiblement je ne pensai plus à reprendre la parole. J'écoutai... oh! avec un plaisir extrême, je l'avoue. Le temps s'écoulait; la femme du chirurgien ne rentrait pas; je m'aperçus que les yeux d'Honorine s'animaient; que ses joues se coloraient... Cette observation me fit un mal... Je me levai précipitamment, je m'avançai vers la porte ; Sainte-Luce, suppliant, me suivait; il me conjurait de le recevoir chez moi ; je le lui défendis avec le ton de la fermeté : mon cœur et mon ton n'étaient pas d'accord. Je sentis une larme s'échapper; j'en vis rouler dans les yeux de Sainte-Jjuce. Il tira de son sein cette boucle de cheveux : « Voilà donc tout ce que j'ai d'elle, tout ce que j'en aurai jamais! » Il la portait à sa bouche, il la mouillait de ses larmes. Je sentais mes genoux fléchir sous moi, et cependant mon cœur brûlait... Je rentrai; il prit ma main; je n'avais pas la force de la retirer. Il la couvrit de baisers brûlans... Je jetai Honorine entre lui et moi..» « Sainte-Luce, m'écriai-je, respectez ma fille ! »

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Respectez ma fille! Que lui eussé-je dit, si j'eusse été seule avec lui?... Hélas!

Ces mots le frappèrent de terreur. Il se retira à l'extrémité de la chambre ; il tira avec force le cordon de la sonnette ; la femme du chirurgien rentra. Oh ! combien je le remerciai de sa modération, de son honnêteté! Le remercier!... n'étaitce pas lui dire qu'il avait été un moment l'arbitre de mon sort?

Nous descendîmes. Il s'éloigna à l'instant. Je remontai dans mon carrosse de place, et je fis toucher à l'hôtel.

Je fus assaillie sur la route d'une foule de réflexions, plus affligeantes les unes que les autres. La plaie était fermée; elle vient de se rouvrir, m'avait dit Francheville, quelques jours auparavant. Lui avouer, sincèrement, tout ce qui s'est passé, c'est appuyer cette opinion, au lieu d'empêcher le soupçon de naître. Il peut croire que je n'aurai déclaré qu'une partie de la vérité.

Lui cacher cette scène, est une chose impossible. Honorine parlera de Sainte -Luce, et me laisser prévenir par elle, c'est m'avouer coupable.

Imposer silence à cette enfant, c'est lui apprendre qu'une femme peut cacher quelque chose à son mari. Ce ne sont pas des exemples de dissimulation que je lui dois; que je me suis proposé de lui donner. Quelle situation! Quel parti prendre?

Tout dire, tout, jusqu'à l'émotion délirante que

j'ai éprouvée. Dépendait -il de moi de ne la pas sentir? Tout ce que j'ai dû, ce que j'ai pu, c'est de n'y pas succomber, et j'ai résisté.

Avouer à son mari qu'on n'a été arrêtée que par son devoir! Cet aveu est cruel à faire, plus cruel à entendre. Non, je ne dirai pas cela. Je dirai tout le reste, et pourquoi irait -il au-delà de ce que je lui aurai déclaré? Honorine m'a~t-elle quittée un instant ? et quelle mère est assez abjecte pour oser... Oui, j'invoquerai le témoignage de ma fille : ne doit-elle pas savoir im jour qu'une épouse, qui se justifie, remplit une obligation sacrée ?

Nous arrivons. Je cherche Francheville, je le trouve, il m'ouvre ses bras... Enfin, j'ai trouvé un asyle contre mon cœur.

Je commence, d'une voix timide, le récit des faits, que je crois ne pouvoir taire, et à mesure que j'avance dans ma narration, la figure de Francheville se voile, s'éteint, s'anime tour à tour. Ces bras, qui me pressaient sur son cœur, tombent d'abord, et me repoussent ensuite. Je fonds en larmes; je m'excuse; il ne m'écoute pas. Je m'indigne de sa conduite; je m'arme de la noble fierté qui convient à l'innocence. Je prends ma fille ; je la lui présente. «Répondez, mademoiselle, avec ic vérité, à tout ce que vous demandera votre père.» Je sors.

(( Interroger ma fille! me criait-il; l'établir juge

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