‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 64 sur 82 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Catastrophe.

ce Ma chère amie, veux -lu partir aujourd'hui? ce — Oh! oui, mon ami, partons. — Georges et ce mon homme d'affaires termineront nos arrancc gemens. — Qu'importent les affaires ? — Ton ce ame est pure : l'absence, le temps, la raison te ce rendront à moi. — Oh! je suis toute à toi; je ce n'ai pas cessé de t'appartenir. — Ah ! Fanchette, ce ton cœur est tout. — Ménage-moi, mon ami; ne

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c( me parle plus de ce que je dois oublier. — Fance chette, qui t'aimera plus que moi? — Personne, « mon ami. — Qui mieux que moi te prouvei a <c son amour ? — Personne, mon ami. — J'ai com- (c mis de grandes fautes de conduite ; ne me les te fais pas expier. — Mon ami, ta bonté m'accable. « — Hé ! ne la mérites-tu pas? — Par grâce, mon «ami, laissons les détails. — Ma chère enfant, « les époux les plus sages ont bien des choses à « se pardonner. Il est bon de se rappeler ses fai- « blesses, de se confier ses plus secrètes pensées, (c Se dire tout ce qu'on pense, c'est, s'imposer la « loi de ne rien penser que d'honnête. Veux-tu , a Fanchette , que nous nous disions tout ? — Voce lontiers, mon ami. — Tu seras vraie ? — Et toi ? ce — Oh! moi, je n'ai rien à cacher. — Aujourc< d'hui. — Méchante ! » La conversation prit insensiblement une tournure assez gaie : nous nous étions habillés sans nous en apercevoir.

Il avait donné ses ordres ; madame Ducayla faisait ses petites dispositions; j'avais demandé le déjeuner... On annonça M. de Sainte-Luce.

Je fus d'abord très - choquée qu'il osât aller contre mes ordres. Je réfléchis ensuite que si j'avais pu lui défendre l'entrée de mon appartement, je n'avais pas le droit de lui interdire, à l'égard de Franche ville , une démarche que commandaient les circonstances. Je me levai , et je passai chez moi. Je me rends cette justice : je ne voulais ni voir, ni entendre. Je m'étais retirée dans

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le cabinet le plus reculé; je causais avec Honorine, et si quelque distraction m'éloignait d'elle, il lui suffisait d'un mot pour me ramener à l'instant.

Tout à coup plusieurs voix s'élevèrent. Je distingfuai celle de Francheville et de Sainte -Luce. Je cherchai à reconnaître la troisième. A chaque seconde, le ton s'élevait davantage, et je saisis quelques mots, qui ne pouvaient venir que de Soulanges.

Soulanges! comment sait-il que nous sommes à Paris? Était-il hier à l'Opéra? sa femme y étaitelle? Veut- elle me nuire, et se venger de Francheville... Il sait tout, il pardonne tout : qu'ai- je à redouter ?

Cependant la conversation s'anime à un point qui m'alarme... Je crois entendre des menaces... Ciel ! juste ciel !... Sainte-Luce, Francheville ! J'oublie que je m'expose en revoyant ce jeune homme; je cours, je vole, j'entre... Quelle exaspération sur toutes les figures ! quel emportement dans le geste et le ton! quel orage va fondre sur moi?

« Je vous répète, s'écrie Francheville, que la « première imputation est une absurde calomnie. ^« Madame nous a proposé, à madame Ducayla et « à moi , de l'accompagner au spectacle , et une « femme qui a besoin d'une loge grillée, n'y conte duit pas son mari. La seconde imputation est «infâme, s'écrie Sainte-Luce, transporté de co- « 1ère. Elle m'outrage autant que madame. Moi ,

«je serais capable de conduire, dans un lieu sus- «pect, celle de toutes les femmes que j'estime, « que je considère, que j'honore le plus ! voilà de (c ces choses qu'une femme honnête ne pense pas, <c ne croit pas. — Vous me manquez , monsieur. « — Je suis prêt à vous en faire raison.

« — Vous oubliez, M. de Sainte -Luce, qu'une <c femme n'a de vengeur, qu'elle n'en peut recon- « naître et avouer d'autre que son mari. — C'est «vous, M. de Francheville , qui ne vous rappelez « plus ce que dit cette infernale lettre. Écoutez, « écoutez !

« Je vous félicite , mon cher Francheville , de votre attachement exclusif pour une femme , qui le reconnaît d'une si étrange manière. Donner un rendez-vous à l'Opéra ; en sortir, avec son amant , avant le lever du rideau; le suivre dans un endroit suspect; y passer deux heures avec lui; se retirer, en désordre, voilà ce qu'a fait hier votre Fanchette, ce que je suis certaine qu'elle a fait, parce qu'un homme à moi est monté derrière sa voiture. Aimez-la bien, débonnaire mari, et conservez votre foi robuste. »

« Malheur à elle, malheur à vous, monsieur de «Soulanges, si un mot de ceci transpire dans le « public. Je laisse à monsieur le soin de venger «son épouse; je me réserve le droit de venger « mon honneur cruellement outragé. »

Je ne savais plus ce que je faisais, ce que je pensais, où j'étais. Troublée, égarée, suppliante,

j'allais (le Tun à l'autre. Je les conjurais de se calmer, de m'entendre. Ils écoutaient; je ne trouvais rien à dire. Aussi exaspérée qu'eux, par des motifs différens, je tremblais pour Sainte -Luce, pour Francheville , pour Soulanges lui-même, étranger à cette trame odieuse. Le sentiment de la crainte se dissipait-il un moment ? Il était remplacé par celui de la plus vive, de la plus juste indignation. «Ma fille était avec moi, m'écriai-je ; « elle ne m'a pas quittée , et elle n'a reçu , elle ne « recevra de moi que des exemples de pudeur. ((Cruelle femme, que t'ai -je fait? J'ai cessé de ((t'aimer; mais je t'ai ménagée...» Francheville me serra la main avec force. Il me rendit à moimême; il était temps : j'allais tout dévoiler...

Oh! non, non, je n'ajouterai pas un mot. Détruire la sécurité de son mari, serait être aussi lâche qu'elle, et une indiscrétion porterait Soulanges et Francheville à s'entre-égorger.

Je me tus. Je me laissai tomber dans un fauteuil ; deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent, ce C'est «ainsi, dis -je avec amertume, que madame de «Mirville a été calomniée; le sang a coulé pour « elle. Épargnez-moi, mon Dieu, dans ce que j'ai « de plus cher... »

Et j'étais à genoux , les yeux et les mains élevées vers le ciel. « C'est là que mon innocence « est connue , qu'elle est dégagée des nuages qui « l'enveloppent ici. Manifestez-la, mon Dieu, ma- « nifestez-la à ceux qui ont besoin d'y croire ! »

Madame Ducayla, attirée par le bruit des fauteuils et des chaises, des vociférations toujours croissantes, madame Ducayla se précipite dans l'appartement, me prend dans ses bras, me relève, me remet dans mon fauteuil. Elle prend la lettre , elle lit. Seule , elle avait conservé sa téte et du sang-froid. Elle résume les faits , les circonstances ; elle rappelle des détails. Chaque idée , chaque mot établissait mon innocence. Elle représente à Francheville qu'il est absurde de rendre un mari garant de la conduite de sa femme , et que son ancienne amitié , pour Soulanges , devait imposer silence au ressentiment ; à Sainte- Luce , qu'une affaire donnerait de l'éclat à un crime d'imagination, d'autant plus inexplicable, que madame de Soulanges n'avait reçu de mon mari et de moi que des marques d'affection. La raison se fait toujours entendre, surtout lorsque les premiers mouvemens sont calmés, par l'excès même de leur violence.

Julie avait rapproché les esprits ; elle avait tout concilié. Il ne restait à pénétrer, pour Soulanges et Sainte-Luce, que le motif qui avait pu porter cette femme à vouloir détruire l'harmonie qui régnait dans ma maison. Francheville le connaissait; il était rêveur et pensif. Peut-être était -il frappé des suites funestes que peut avoir une intrigue, liée sans réflexion, suivie avec légèreté; une intrigue, telle que le monde en offre mille, qui naissent et finissent dans un jour, et qu'on

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oublie , pour courir à des distractions nouvelles.

Je crois qu'il n'est pas d'homme aimable qui n'ait été l'objet de ces fantaisies -là. Mais si cet homme, au lieu d'un goût léger, inspire un sentiment profond, insurmontable, il ne dépend plus de lui de se retirer. S'il en manifeste le désir, il voit aussitôt se former un orage; il éclate sur lui, s'il a le courage de rompre. L'exaltation du cœur et de la téte donne à certaines femmes l'audace r de tout tenter^ de tout braver. Le public les signale, les avilit. Elles se perdent; mais elles entraînent tout avec elles.

Ainsi une belle soirée , un air frais et pur, une élégante nacelle, invitent à se hasarder sur l'onde claire et tranquille. Un point noir se forme à l'extrémité de l'horizon. Il échappe d'abord au nautonier, qui se repose sur un calme apparent. Bientôt ce point grossit , s'étend. La bourrasque s'annonce. Le frêle esquif ne peut lui résister. Les guirlandes dont il est paré deviennent la proie des flots , et la mort se présente , où on ne croyait trouver que le plaisir.

Lorsqu'on eut épuisé toutes les conjectures et les raisonnemens , on revint aux particularités. Soulanges n'avait aucune connaissance de cette lettre ; mais il avait su de sa femme que nous étions à Paris, et il était accouru avec l'empressement de l'amitié. Il fut convenu qu'il retournerait chez lui ; qu'il ferait sentir à sa femme ce que sa conduite avait d'odieux et de répréhensi-

ble, et qu'il lui défendrait, à peine d'encourir son indignation , de parler, à qui que ce fut au monde, de Francheville et de moi. Sainte -Luce exigea que mon mari l'accompagnât chez le chirurgien , où il m'avait conduit la veille. Il voulait dissiper jusqu'à l'ombre du soupçon ; mettre en évidence la droiture, la pureté de sa conduite; ne laisser aucune trace de cette scène dans le cœur de mon mari, Francheville était convaincu ; mais il ne put résister à la force , à la continuité des instances de Sainte -Luce : ils sortirent tous trois.

Madame Ducayla n'avait pas d'expérience. Elle remarqua cependant que c'était particulièrement à Francheville que madame de Soulanges avait voulu faire du mal. Il lui semblait que si j'étais l'objet de sa haine, elle m'eût attaquée sourdement dans ma réputation; elle eût cherché à m'ôter insensiblement l'estime publique, et elle eût ménagé le cœur et le repos de mon mari. Je suis étonnée que Soulanges n'ait pas été frappé d'une idée si simple. Je tremblai qu'elle se présentât à son esprit. Je sentais qu'un mot inconsidéré, de sa femme, pouvait la faire naître; je prévoyais à quel point un homme, ainsi traité par le meilleur de ses amis, porterait le ressentiment... hélas! je n'avais pas tout prévu.

Soulanges rentre le premier. Toute sa personne exprimait une fureur concentrée, qu'il s'efforçait de maîtriser devant moi, « Qu'avez - vous , M. de

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«Soulanges, qu'avez-vous ? — Vous avez trop de « pénétration , madame , pour ne pas le savoir. « Abusé par la confiance de l'amitié, je n'ai rien « vu, je n'ai rien voulu voir... Ce n'est pas vous, «madame, que poursuit une femme coupable; « c'est celui qui a trahi son amour et moi. C'est « de lui qu'elle a voulu se venger... Ce dessein ne « lui est pas échappé ; mais pendant une explica- « tion orageuse , on ne calcule ni le sens , ni la «force des mots... Et c'est moi qui suis outragé «par Francheville , moi, qui aurais donné pour «lui ma fortune et mon sang!... Le barbare!... » Il marchait à grands pas, ses deux mains enfoncées sous sa chemise. Il levait les yeux au plafond; il s'arrêtait; il marchait de nouveau; il se jetait sur un siège; il se relevait, pour marcher encore; il roulait dans sa téte quelque sinistre projet... J'étais à demi morte, et l'excès de la crainte soutenait mes esprits, leur fournissait de l'aliment.

Madame Ducayla écoutait, observait, dans un morne silence. L'étonnement , la stupéfaction se peignaient dans tous ses traits. Jusqu'alors elle avait cru à la délicatesse , à l'honneur, à la vertu. Elle paraissait affligée de renoncer à l'opinion qu'elle avait conçue de l'humanité, et de trouver le vice, sous le vernis imposteur de l'éducation. Elle se levait ; elle allait se retirer. « Julie , lui «criai-je, je ne suis capable de rien. Ne m'aban- « donnez pas; j'invoque le secours de votre rai-

« son. Elle a tant fait, il y a deux heures! que ne « fera-t-elle pas encore! Quand l'honneur com- « mande, madame, la raison est sans pouvoir, me « dit Soulanges d'un ton de voix qui me fit tres- « saillir. »

Je pensai à Honorine. Je m'arrêtai au projet de la mettre entre son père et son ennemi... Je rejetai cette pensée. Je redoutai l'effet que produirait, sur cette ame neuve et pure, les reproches de Soulanges , la confusion , les réponses évasives de son père. Je veux qu'elle l'estime, qu'elle le respecte toujours; que toujours elle voie en lui le premier des hommes. Que ferai-je, mon Dieu?... je les suivrai; je me jetterai au-devant des coups; les armes tomberont de leurs mains.

Les voilà... je les entends... « Julie, ne m'aban- « donnez pas; ayez pitié de moi, secourez-moi. »

« La calomnie, s'écrie Sainte-Luce, a les appa- « rences de la vérité. Nous avons été hier chez un «chirurgien; M. de Francheville l'a vu, il a vu sa « femme, il leur a parlé. Mais il y a, dans la mai- (c son, quelqu'un qui reçoit celles que la cupidité, « ou le goût des plaisirs y conduisent. — Et si u madame de Soulanges répond , affirme que c'est « de ce dernier lieu que sortait ma femme , com- « ment désabuser le public? — Madame de Soute langes ne dira rien , monsieur. Elle n'a pas de « raison de haïr votre épouse. C'est vous seul « qu'elle a voulu frapper, torturer, désespérer, «vous qui, sans affection, comme sans égards

« pour moi , l'avez séduite à Brécour, et l'avez « quittée avec cette légèreté , ce dédain qu'on se « permet à peine avec une femme perdue. 11 est « inutile que j'ajoute rien. Vous devez m'enten- « dre , M. de Franclieville. »

Francheville ne répondait pas. Il rougissait , pâlissait, me regardait. Ses lèvres étaient agitées d'un mouvement convulsif. Sans doute , il frémissait de s'être mis dans la nécessité de se mesurer avec un homme qui l'avait comblé des marques du plus sincère attachement. Eh! eût -il été un étranger, n'est -il pas affreux, pour un homme sensible , d'égorger le mari , après lui avoir ravi le cœur de sa femme !

Je me mourais d'anxiété et de douleur. Madame Ducayla cherchait à se faire entendre; on ne l'écoutait plus. Sainte-Luce prit la parole, avec noblesse et fermeté. Il représenta à Soulanges qu'un combat ne remédierait à rien, et mettrait en évidence la conduite de sa femme. « Je la conc( nais à présent; je la méprise, je l'abandonne. « C'est l'amitié , c'est ma confiance , bassement «jouées et trahies, que je veux venger, que je «vengerai. Monsieur, répondit froidement Fran- « cheville, je suis à vos ordres.

« Vous ne vous battrez pas , m'écriai-je. Partout « je serai entre vous deux !»

Je me levai, je m'élançai, je courus à eux... Mes genoux tremblans ne purent me soutenir. Je tOYnbai dans les bras de Sainte-Luce... de Sainte-

Luce ! « Je sauverai votre époux , madame. C'est a le plus grand , c'est le dernier effort d'un amour «malheureux.» Gomment le sauvera-t-il ? que va-t-il faire ?

Francheville m'arrache de ses bras , et me place sur une ottomane.

«Monsieur, dit Sainte -Luce à Soulanges, je « n'entre pas dans les sujets de plainte qu'a pu « vous donner monsieur; ils sont étrangers à l'af- « faire que nous traitons. H s'agissait d'abord de « l'accusation infâme, portée contre moi, par ma- « dame votre épouse, et c'est à quoi il faut, s'il « vous plaît, revenir. — Vous êtes justifié, mon- « sieur; qu'avez -vous à me demander? — Une «injure non méritée, n'en est que plus cruelle. « Je vous en demande la réparation. — Et mon- « sieur de Francheville se tait î Prompt à offenser, « lent à satisfaire, il souffre qu'un enfant s'expose « aux coups que lui seul a mérités ! — Un enfant , «monsieur, un enfant! oubliez -vous que mon « sang a coulé pour ma patrie, et que j'ai vaincu « ses ennemis ? Un enfant ! joindre le mépris à « l'injure ! c'est plus que je ne peux supporter. » Et dans l'excès de son emportement, ou aveuglé par le désir de me conserver Francheville , il s'oublie jusqu'à faire à Soulanges le plus violent des outrages, celui qui, d'après nos préjugés, ne peut se laver que dans le sang.

«Vous me perdez, Sainte -Luce, s'écrie France cheville. Sans doute vous l'aurez cette iuneste

« primauté que vous avez voulu obtenir; mais je « suis un homme déshonoré. »

Sainte-Luce et Soulanges n'écoutent , ne voient pkis rien. Ils sortent, avec la rage dans les yeux et dans le cœur. Je me lève... Je veux les suivre, les arrêter, les désarmer par mes prières, par mes larmes. . . Une réflexion , vive et prompte comme la foudre, me frappe et me retient. Malheureuse ! c'est ton amant que tu veux suivre ; tu vas braver à la fois les convenances , l'opinion , ton devoir, ton époux. Souffre en silence, et dévore tes larmes.

Sainte - J^uce , généreux et infortuné jeune homme, as -tu l'expérience nécessaire pour te défendre, pour vaincre... Pour vaincre! qui? l'homme à qui je dois mon état et mon mari! Sainte-Luce! Sainte-Luce! Je péris si tu succombes. Quels regrets si tu es vainqueur !

Francheville était tombé dans un accablement profond. Julie lui tenait la main, et me regardait d'un air pénétré. Je sanglotais, je suffoquais, je ne trouvai pas une larme.

Francheville se lève, exaspéré. « Partons, dit-il, « montons en voiture. Allons cacher ma honte , « non dans ma terre de Champagne, mais au sein " « des Pyrénées. C'est là que je veux vivre in- « connu, oublié du genre humain. — Partir, mon « ami; partir sans connaître l'issue de cet affreux « combat ! — Vous partirez , madame. Vous re-

« verrez ces lieux, où vous m'avez donné votre « foi. Vous retrouverez la cendre de ma première « épouse ; de celle dont j'ai exclusivement possédé «le cœur, et dont le dernier soupir fut l'accent tcde l'amour fidèle. .. Je t'outrage , Fanchette ! «pardon, pardon. Sais -je ce que je dis, ce que «je fais? C'est moi, c'est moi qui ai causé tout le « mal; qui ai voulu que tu aimasses Sainte-Luce, « et j'ose t'adresser des reproches ! Pauvre Sou- « langes! pauvre jeune honime! quel sera le mal- « heureux? Ah! pourquoi tous les coups ne tom- «bent-ils pas sur moi?... Libre alors d'écouter, «de suivre ton cœur... — N'achève pas, au nom « de Dieu, n'achève pas. ]N"e suis-je pas assez mal- « heureuse , assez souffrante? Veux -tu que je « meure mille fois ? »

Un morne silence succède à tous ses mouvemens. Chacun pense d'après sa situation , ses espérances , ses alarmes. Mon imagination , mon cœur, ma vie, tout mon être, se portent vers Sainte-Luce. Je le vois, je vois le fer meurtrier tourné sur sa poitrine... Je vois percer le cœur le plus noble, le plus sensible... Je jette involontairement un cri affreux.

«Pars, ma bonne amie, pars à l'instant même. « Tu ne peux rester près de moi, sans déceler tes «sentimens secrets. Je te les pardonne; mais leur « expression me pénètre , m'afflige. Pars , je t'en a supplie, je t'en conjure. Dans deux heures je te

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« suivrai. Madame Ducayla, emmenez ma femme; <f consolez -la, fortifiez-la contre les événemens, « contre elle-même. »

Julie me prend la main, et je me laisse conduire comme un enfant. Elle me fait monter dans la voiture; elle met Honorine dans mes bras. Mon cœur, froissé, comprimé, se dilate à l'aspect de cette enfant. Je retrouve des larmes; j'en verse en abondance. Honorine me presse de questions, auxquelles il m'est impossible de répondre. Elle pleure amèrement, et de mon silence et de ma douleur. Son bras est passé autour de mon cou; sa joue est fixée sur la mierme. Julie nous embrasse toutes les deux, et mêle ses larmes aux nôtres. Nous voilà trois , affligées , désespérées d'une faute qui n'est pas la nôtre, et dont il nous est impossible d'arrêter les suites.

Nous arrivons ainsi à la seconde poste. Tout à coup une idée sinistre me frappe, et vient ajouter à mes maux. Francheville m'a éloignée , pour chercher, trouver Soulanges, se mesurer avec lui... Sainte-Luce, Francheville ! Faut-il les perdre tous les deux à la fois!... J'ordonne à Philippe de nous ramener à Paris, et d'aller d'un train à crever tous les chevaux.

Nous rentrons à l'hôtel. Je demande, j'appelle Francheville. Je ne trouve que Georges , entre les mains des chirurgiens. Ils cherchent à rappeler un reste de vie que le saisissement, la douleur ont presque épuisée. Encore une victime !

Franche vil le est sorti; sans doute il connaît le lieu du rendez-vous, et je n'ai rien entendu qui puisse diriger mes pas, mes démarches!... Hé! pouvais-je tout entendre? Depuis ce matin, éga^ rée, torturée, affaiblie, suis-je autre chose qu'une frêle machine, toujours prête à succomber?

On frappe à coups redoublés... Je cours à la croisée. . . C'est Francheville qui descend d'une voiture, qui appelle du secours... Ah! Dieu soit loué!

Il demande du secours, et pour qui?... Ciel! juste ciel! Sainte-Luce, sanglant, décoloré! Son œil est éteint, ses lèvres sont livides!... Sainte- Luce est mort!... Oh! je meurs, par lui , et pour lui

Où suis-je?... Je ne connais pas cette chambre. Qui est auprès de moi?... C'est Francheville, à genoux devant mon lit, tenant ma main, la baisant avec transport, s'applaudissant de mon retour à la vie. C'est madame d'Elmont, qui me prodigue les soins d'une tendre mère; c'est Julie, qui partage avec dévouement ses fatigues et ses soins.

Combien de temps s'est écoulé? Que s'est -il passé?... Et Sainte-Luce! Sainte-Luce!

J'ai prononcé son nom d'une voix affaiblie; Francheville m'a entendue. « Sainte-Luce est hors « de danger. — Pour Dieu, ne me trompez pas. a — Il est hors de danger, je t'en donne ma pa- « rôle d'honneur. — Ah!... ah!... »

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On s'empresse, pour me rendre un peu de calme , de me raconter ce qui s'est passé. Soulanges est mort sur la place. Tout l'univers ignore qu'il avait défié mon mari : la réputation de Francheville esta couvert. Sainte-Luce, très-dangereusement blessé, est aujourd'hui convalescent. Il est resté à l'hôtel, et mon mari, redoutant l'effet que produiraient sur moi son état, et l'idée de le savoir si près, m'a fait transporter chez madame d'Elmont, où une fièvre ardente et un délire continuel m'ont mise sur le bord de la tombe. La misérable! elle a tué son époux! elle a tué Georges! A quoi ont tenu la vie de Sainte-Luce et la mienne?

Je veux voir Honorine. Elle seule peut éloigner de moi l'image de l'infortuné jeune homme, sacrifiant à mon repos son amour, ses espérances et sa vie. On craint pour moi toute espèce d'émotion; on me refuse ma fille. Quelle émotion est plus forte, plus dangereuse que celle qui se reproduit , dans le silence , avec une force toujours nouvelle? Ils ne savent pas que je veux combattre un sentiment par un autre, que je veux échapper à moi-même. M'abandonner à mon cœur, c'est me replonger au tombeau. Voilà ce que je ne saurais dire, et ce qu'il leur est si facile de prévoir.

« Oh! rendez-moi ma fille, par grâce, rendez- « la-moi. )) Honorine m'a entendue. Elle entre; elle regarde son père d'un air suppliant. Il lui a défendu de m'approcher, je le vois. « Oh! mon ami ,

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«qu'elle reste; qu'elle ne me qititte plus! Si tu « savais quel bien me fait sa présence ! »

Il résiste. Avec autant d'esprit, avoir si peu de pénétration! Gomment! il n'a nulle idée de l'effet que produit sur une femme, trop sensible, mais honnête, l'aspect de son enfant; avec quelle puissance l'amour maternel éloigne, dissipe tout sentiment coupable; par quel attrait irrésistible il nous rattache à celui auquel nous devons le bonheur d'être mère! Nous nous sommes promis, aujourd'hui même, de nous dévoiler nos plus secrètes pensées. Ah! je le sens, la femme la plus sage a bien des choses à taire. Francheville pleure sur la destinée de Soulanges ; je ne l'affligerai pas davantage, par des aveux humilians pour lui et pour moi. J'éviterai même de prononcer le nom de Sainte-Luce, en sa présence. Mais je veux ma fille; il faut qu'elle soit là, toujours là. J'insiste avec toute l'énergie dont je suis capable. On se rend, pour calmer une agitation au-dessus de mes forces. Honorine est établie chez moi.

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