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CHAPITRE XVII

Le mouchoir.

Oui, je reviens avec elle aux sentimens calmes. Leur douceur, et la paix qu'ils portent dans l'ame, sont bien préférables à l'ivresse des passions orageuses. Les jouissances qu'on doit à celles-ci sont

plus vives, plus entraînantes; mais quelles en sont les suites? L'éloignement pour son époux, la négligence pour ses enfans, le mépris même de son complice, l'abandon et les regrets.

Mais ces passions orageuses sont-elles soumises au raisonnement? Dépend-il de notre volonté de les faire naître, de les éteindre? Avec quelle indulgence on doit juger une femme faible ! Peut-on pénétrer dans les détails de sa chute? Peut -elle instruire le public des circonstances imprévues, inévitables, qui l'ont accélérée? Oh! je le crois, nulle ne peut compter sur sa vertu; toutes sont destinées à combattre, sans avoir la certitude de vaincre. Heureuses celles qui ont fourni leur carrière , et qui ne craignent pas de reporter les yeux en arrière! Celles-là sont indulgentes : elles savent à quels efforts , à quels sacrifices elles doivent la conservation de leur propre estime.

Celles-là ne pardonnent rien , qui ont l'orgueil d'une bonne conduite, et cette confiance en ellesmêmes, qui les rend plus faciles à séduire, ou qui croient couvrir, par de vaines déclamations, des désordres qui éclatent tôt ou tard.

Mais pourquoi m'engager dans ces distinctions subtiles ? Est-ce une faiblesse que je prépare ? Cherché-je d'avance à me la faire pardonner... Honorine, viens auprès de moi; dis-moi quelque chose, parle-moi de ton père.

Mes forces renaissent d'une manière sensible. XVI . i4

'IIO ' T A B L E A O X

Je commence à faire quelque chose... Misérables femmes ! A quel genre de travail nous a-t-on formées ! Nos doigts seuls sont occupés. La téte , toujours libre, agit sans cesse sur elle-même. Je brode ma fleur; je vois Sainte-Luce sur le métier.

Je jette mon aiguille... je suis tentée de déchirer ma mousseline... Quel déplorable enfantillage! Eh! que vois-je dans le livre que j'ouvre? Qu'entends-je , quand on me parle de ce qui n est pas lui? Vers quel objet ma pensée se porte -t -elle constamment, le jour, la nuit?... Oh! mon Dieu! mon Dieu !

Cet état ne peut durer. Il n'est pas en ma puissance de le supporter plus long-temps. Il faut que je le revoie, que je... Qu'ai-je dit? que pensé-je? Honorine, Honorine, embrasse-moi; que tes caresses me rendent à moi-même et à ton père. Oh! embrasse -moi encore, toujours, toujours

L'appartement qu'occupe madame d'Elmont est resserré. Francheville sent que nous l'inco'mmodons; il me propose de retourner à l'hôtel. A l'hôtel! Il sait qui j'y verrai, et c'est lui qui veut m'y reconduire! C'est lui, toujours lui, qui prépare... Je n'ai pas la force de refuser : iie devait -il pas le prévoir?

Nous prenons congé de madame d'Elmont; nous sortons ; nous rentrons chez nous. Mes yeux plongent dans toutes les pièces qui sont ouvertes; ils voudraient pénétrer dans celles qui sont fermées.

Mon cœur bat avec une violence , et j'éprouve un plaisir! Est-ce la crainte, est-ce le désir qui m'agite? Sont-ce ces deux sentimens à la fois?

« Ma bonne amie, il n'est plus ici. «Mon cœur cesse de battre. Il se serre... Ah! «Et où est-il « donc? demandé- je d'une voix timide. — Il est <( parti ce matin... — Pour aller où? — A Brest. » n Mon premier mouvement fut de me plaindre de la défiance que me marquait Francheville ; le second appartint tout entier à la reconnaissance : je ne pouvais me dissimuler les dangers auxquels venait de me soustraire l'indulgente prévoyance de mon époux. Je l'embrassai tendrement, oui, avec une véritable tendresse. Mais lorsque je fus abandonnée à mon cœur, que sa voix impérieuse se fit entendre, je ne pensai, je ne rêvai que Sainte-Luce. Je l'appelais, je le pleurais, et, rassurée par son absence, je me livrais sans réserve à la violence de mon amour.

Croira-t-on que ma situation n'était pas sans cjuelque charme? Je souffrais; je sentais quelle eût pu être l'étendue de ma félicité; je n'osais ni l'espérer, ni la désirer; je me voyais condamnée à d'éternelles et douloureuses privations. Cependant je pouvais aimer sans contrainte, sans redouter Sainte-Luce, ni moi; et de quoi ne console pas, ne dédommage pas le bonheur d'aimer?

Je parcourais, avec sécurité, cet hôtel, où j'étais entrée en tremblant. Vingt fois le jour, j'on-

^vris cette Chambre qu'il a habitée, et j'y passais des heures entières à rêver, à penser à lui.

Aujourd'hui, je me suis assise devant ce lit, où il a été mourant, et mourant pour moi. J'y cherchais, j'y marquais la place qu'il a occupée; je voulais y retrouver ses formes; je cachais mon visage dans mes mains, je fermais les yeux, je me laissais aller sur ce lit, je parvenais à une illusion complète... Pauvres humains! tout n'est-il pas illusion pour nous? Le bonheur lui-même est -il autre chose?

Je me lève avec confusion. Je me demande si j'oserai un jour avouer à Honorine les puériles émotions auxquelles je m'abandonne en ce moment... Oui, elle saura jusqu'où peut descendre ce sexe si fier de sa prétendue supériorité. Elle apprendra que cette fierté n'est , dans une femme , que l'absence du sentiment. Elle sentira la nécessité de conserver ce noble orgueil , dont nous dépouille une faiblesse. Elle saura que celle qui laisse surprendre son cœur, n'est plus que l'esclave de son amant, qu'un jouet que sa main brise à son gré , sans qu'elle ose se permettre la plainte , le plus léger murmure.

Où en serais-je, bon Dieu! si Sainte-Luce ressemblait à ces hommes qui, dans l'amour, ne cherchent que le plaisir, n'ambitionnent que lui, et lui sacrifient tout, jusqu'au repos, à la réputation de celles qu'ils disent aimer? Ah! Sainte-

Luce, sans véritable amour, sans dévouement, sans délicatesse , n'eût pas été dangereux pour moi... Que de femmes ont pensé, ont dit la même chose de leur amant, et ont été cruellement détrompées !

En faisant ces réflexions, j'allais, je venais; je m'asseyais dans ce grand fauteuil où il s'est sans doute assis; j'ouvrais une armoire, les tiroirs d'une commode; partout je croyais le voir, partout je trouvais ime sensation , une illusion nouvelle. J'ouvre enfin une garde-robe... dans un coin, à terre... Aurai -je enfin quelque chose de lui?... C'est un mouchoir. J'y remarque des taches de sang, et tous mes membres palpitent... Je relève ce mouchoir; je cherche la marque... c'est le sien; c'est son sang, son sang versé pour moi... Je le presse sur mon cœur; ma téte se monte, s'exalte; je vois, dans ce mouchoir, un trésor inestimable; je le cache dans mon sein; je fuis, comme si je craignais qu'on me ravît ce sang, ces souvenirs, ces émotions si cruelles, et cependant si chères. Je cours m'enfermer chez moi; je reprends ce mouchoir; je le considère avec attendrissement; je compte les taches dont il est couvert; je les couvre de baisers et de larmes. Ce mouchoir, ce sang font maintenant partie de mon être; la mort seule peut m'en séparer.

On entre !... Dieu ! j'ai cru avoir fermé ma porte. Ah! si Francheville me surprend adorant ces tristes reliques... Non, non, c'est Honorine. Je n'ai

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pas encore à rougir devant elle. Son inexpérience est ma sauve-garde et la sienne... Si Francheville me surprend, ai-je dit? Je dois donc redouter sa présence, son œil observateur; je suis donc coupable! Et puis-je l'être envers le père seulement? N'ai -je pas aussi des devoirs à remplir à l'égard de l'enfant? Mon choix, la nature ne m'ont -ils pas liée irrévocablement à l'un et à l'autre? Et, rassurée par l'innocence de ma fille, j'oserais me livrer, en sa présence, à des transports qui feraient mon désespoir , si elle s'y abandonnait un jour ; je renoncerais , volontairement , au droit honorable de la rappeler à ce qu'elle se devra à elle-même. Non, non, jamais.

Mon foyer est allumé. Je ne réfléchis pas; je ne balance pas. Hésiter, c'est me mettre dans l'impossibilité de consommer le sacrifice. Je prends ce mouchoir, je le lance; il est la proie des flammes. Ah! quelle douleur poignante j'éprouvai, quand il n'en resta que la cendre! Honorine me regardait avec attendrissement. Je lui ouvris mes bras; elle s'y précipita avec la candeur, la vivacité de son âge. Je l'emportai. Je sortis de cette chambre; je me promis de ne plus rentrer dans celle...

«Partons, dis-je à Francheville, partons à Fin- « stant même. L'air que je respire ici est empoi- « sonné. Partons , si tu veux te conserver une « épouse, et une mère à ton enfant. »

J'étais sortie de l'hôtel. Il me suivait , il me pressait de rentrer; il ne voulait que le temps néces-

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saire pour faire ses dispositions. Je ne Fentendais pas; je ne lecoutais pas; je marchais au hasard. Honorine me conduisait, elle, qui a, qui aura^ si long-temps encore, besoin d'être guidée. Chère enfant! puisse le ciel te garantir des tourraens que j'endure î Un cœur passionné est un fléau dont il nous frappe dans sa colère, et il nous impute les fautes qui sont son ouvrage!

Nous arrivons chez madame d'Elmont. Mes yeux troublés se portent partout sans rien voir... Ils retrouvent Honorine ; elle seule a le pouvoir de me calmer. Et, cependant, en la comblant de caresses, en recevant les siennes, ce mouchoir, ce fatal mouchoir était présent à ma pensée ; je voyais les flammes dévorer ce que j'aurais racheté de mon sang, de ma vie... Je mourrais, je crois, si je n'avais Honorine. Je veux vivre pour elle»

Francheville paraît. « La voiture est à la porte , « me dit-il d^m ton froid. Pas un mot de consolation, d'encouragement, de pitié, et c'est lui qui m'a perdue! Ah! quand ils nous trompent, nous délaissent, il faut donc les aimer encore, et baiser les fers dont ils nous chargent l

Nous partons. Le grand air rafraîchit mon sang ; des objets nouveaux attirent insensiblement mon attention. Honorine a sa main dans la mienne; une douce pression répand, dans tout mon corps ^ un baume consolateur. Je souffre ; mais mes maux ne sont plus insupportables. Je retrouve la force de réfléchir ,^ de me recueillir, de nie tracer un

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plan de conduite, dont je me promets de ne point m'écarter.

Si les délices , si les tourmens de l'amour étaient durables , il n'est pas de force humaine qui pût les supporter. Je l'ai dit, je crois, nos sentimens s'affaiblissent dans la proportion de leur première violence ; on revient au repos , par l'excès même de la fatigue.

Pourquoi Francheville ne me parle-t-il pas? J'ai besoin de l'entendre, de lui répondre. Croit -il manquer à la dignité de son sexe, à sa qualité d'époux , en venant au-devant d'une femme souffrante, infortunée, mais honnête? Je me répète, je le sens; mais la continuité d'une même position ne ramène-t-elle pas les mêmes idées?

Et Julie ! elle me regarde d'un air pénétré , et ne m'adresse pas une parole. Ah! quand elle a perdu son époux, me suis-je bornée à la plaindre? Ma bourse, ma maison, mon cœur, je lui ai tout ouvert. Un cœur sensible est toujours bon à quelque chose ; la fermentation seule est à redouter.

Demain nous arriverons à ce château. J'y vivrai entre une femme froide, et un époux, qui paraît s'offenser enfin et de mon indifférence et de ma douleur. Je ne peux le blâmer ; mais que puis-je substituer à un sentiment qui n'est plus? Qu'opposer à celui qui me subjugue, qui m'entraîne? Satisferai-je Francheville avec des égards, des prévenances, des soins? Rien de tout cela ne dédommage de l'amour, et l'orgueil d'un homme

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n'est-il pas révolté de la seule idée d'avoir cessé de plaire?

Qu'est-ce donc que le mariage , qui se présente quelquefois d'une manière si séduisante, et dont les suites sont si amères ? De qui vient cette institution bizarre, qui contrarie la nature, s'oppose à ses vœux les plus doux , et n'est plus qu'un insupportable fardeau, pour deux êtres qui ont cessé de s'aimer et de se convenir? S'il n'est pas d'amour éternel, pourquoi s'engager à une constance illimitée? Pourquoi, surtout, le mari se prévaut -il de ce contrat, pour exiger, de sa femme , l'observation rigoureuse de conditions qu'il enfreint, ou qu'il élude? N'est-ce pas cette inégalité de droits qui commande de l'indulgence en faveur de celles qu'un moment d'oubli rend plus dignes de pitié que de blâme? N'est-ce pas... Non, non, ces raisonnemens sont la dernière ressource d'un être coupable, qui voudrait s'étourdir sur une première faute, s'appuyer de prétextes spécieux, pour en commettre de plus graves, et imposer silence à sa conscience alarmée.

Le mariage est un lien général, qui rapproche et unit les hommes, vivans dans l'état de société. Il est la garantie des mœurs publiques, la sûreté des familles et des propriétés. C'est à lui que toute femme doit un nom, un rang, l'espoir de transmettre, à ses enfans, les vertus de leur père, avec son héritage; la considération dont il a joui; la propension au bien , dont il leur a donné

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l'exemple. Respectable sous tous les rapports, et par l'esprit même de son institution, le mariage offre des inconvéniens, comme tout ce qui sort de la main des hommes; mais, s'il n'existait pas, que deviendrait l'ordre social ? L'homme , sans parens, sans alliés, privé des lumières et des conseils d'autrui; borné dans ses vues; dépourvu de la force et de l'ensemble, qui préparent l'exécution et assurent les succès ; étranger aux émotions douces, à l'émulation, à la gloire, à l'esprit public, qui naît toujours de l'intérêt de sa famille^ subordonné au bien de tous; isolé, abandonné à ses seules ressources; misérable par son indépendance, l'homme descendrait au rang des animaux, et sa faiblesse le placerait au-dessous de la plupart d'entre eux. Que serait Honorine, si le mariage n'avait consacré sa naissance ? Fille obscure d'une mère ignorée, elle traînerait sa triste existence, cachée aux derniers rangs de la dernière des classes. Honorine ! Honorine î respect et reconnaissance à l'instituteur du mariage- Que ces mots se gravent dans ta mémoire ; qu'ils te soient toujours présens, dans la saison des orages.

Mais ces orages mêmes permettent-ils de raisonner, de discuter long-temps? Jouets de notre imagination et de notre cœur, nous approuvons^ nous blâmons, selon que l'un ou l'autre, nous persuade et nous entraîne. Oh! ce mouchoir!.., ce mouchoir î

11 est parti sans me voir, sans m'écrirel ne de-

vait-il rien à l'intérêt que je lui ai marqué? A-t-il dû se soustraire à un devoir de pure bienséance? L'amour rend-il dur, ingrat?... Ohî non, non. II sait, comme moi, les combats que me livrent sans cesse l'honneur et le devoir. Non, il n'est pas dur, il n'est pas ingrat; il a pitié de moi; il m'a méuagée : je lui en rends grâce.

Oui, cette lettre eût ajouté à des maux, qui sont déjà au-dessus de mes forces. Que me restet-il de ce mouchoir ; que me resterait-il de cette lettre? le souvenir d'un sacrifice aussi pénible que le premier. Mon cœur, mon faible cœur se fut révolté, en le faisant; mais enfin je l'aurais consommé. Il m'a épargné de nouvelles angoisses : je lui en rends grâce encore.

Nous voilà arrivés à ce château, qu'on disait si bien situé, si riant. Je parcours les jardins, dont on m'a tant vanté la distribution, la piquante variété. Tout cela me paraît triste, désert.

Mais l'amour maternel ne peut-il pas tout animer? ne peut-il pas suffire à mon bonheur? Un étranger l'emportera -t- il sur ma fille?... un étranger !

Honorine, des livres, peut-être quelque bien à faire, l'absence surtout... Ah! tâchons de redevenir moi. Il est bien temps que je respire.

J'ai rencontré, dans ces jardins, un site absolument semblable à celui où, pour la première fois, il tomba à mes genoux. Ce site me rappelle Brécour; les commencemens , les progrès d'une.

passion funeste, et je ne peux m'en éloigner... Je triomphe encore de moi.

J'appelle le jardinier. Je fais bouleverser cette terre; je regarde, avec une joie barbare, les arbustes arrachés, le gazon renversé, la terre jetée çà et là. Quelle victoire je viens de remporter! rien de lui, plus rien de lui. Respect et reconnaissance à Vinstituteur du mariage.

Ah! si M. de Francheville savait ce qui se passe dans mon cœur; par quels efforts soutenus je cherche à lui imposer silence, peut-être il oublierait des fautes qui ne sont pas toutes de moi; peut-être il reprendrait ces sentimens, qui ont assuré si long -temps sa félicité et la mienne. Il louerait, au moins, mon courage; il applaudirait à l'empire que je reprends sur moi... Oserais- je recevoir ses éloges? Est-ce pour lui, ou pour mon repos, que j'ai si fortement combattu? Ah! je n'ai rien à prétendre de lui, rien à lui demander : Famour ne rétrograde jamais.

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