CHAPITRE XVIII
Projet louable^ sans effet.
Nos jours s'écoulent dans un calme apparent; calme sombre et mélancolique, qui ressemble au silence des tombeaux. Francheville me néglige : dois-je m'en plaindre ou m'en féliciter? Julie me laisse à Honorine et à nos études. Elle m'oblige
sans le savoir. N'est-ce pas un bien d'être seul, quand on ne peut épancher son cœur dans celui de personne?
Je suis assez tranquille. De fréquens souvenirs troublent mon repos ; l'Océan et les combats effraient souvent mon imagination. Cependant mon existence est supportable. Je ne suis pas heureuse; je ne le serai jamais; mais j# pourrais être plus misérable , et je suis résignée à subir mon sort, comme un malheureux, condamné à perdre la vie, reçoit une commutation de peine.
Son image vient -elle porter dans mes sens ce trouble, qui n'est pas du plaisir, mais qui n'est pas de la douleur, réunion étrange d'espérance et de désespoir, sentiment mixte , qu'on ne peut définir, et que conçoivent seulement ceux qui l'ont éprouvé? alors une réflexion désolante, mais fondée sur l'expérience que j'ai acquise, me ramène à corabattre mon cœur.
Quel homme, me dis-je, a aimé plus que Francheville? Par qui a-t-il été aimé comme par moi? Des circonstances malheureuses ont altéré ce sentiment ; d'autres circonstances , imprévues , inévitables, ont concouru, avec le temps, à l'éteindre tout-à-fait. T-.es circonstances et le temps altèrent donc tout! ils éteindront aussi cet amour violent, irrésistible , par qui seul Sainte-Luce semble exister. L'absence, la guerre, la gloire, l'ambition, hâteront peut-être cette époque. Jeune encore; mais plus âgée que lui, que serais -je, si j'avais
comblé ses désirs? La satiété, la soif du changement, des objets brillans de jeunesse, de fraîcheur, de grâce, attireraient ses regards, les fixeraient, et celui-là a cessé d'aimer, qui regarde avec plaisir une autre femme que sa maîtresse. Il est humihant d'être délaissée de son mari; il est humiliant et cruel de l'être de son amant. L'amant, habitu#à lire dans les replis les plus cachés de notre cœur, sent ce que notre position a de pénible; il ne se dissimule pas que lui seul fait couler nos larmes; mais il redoute la plainte^ le reproche ; il veut s'y soustraire ; il s'éloigne , il fuit, et, de toutes les illusions dont il a embelli quelques jours de notre existence , il ne nous laisse pas même celle qui console dé la perte des autres, celle qui ne devrait rien coûter à un cœur reconnaissant , l'amitié.
Quoi! Sainte -Luce, un jour, ne serait plus même mon ami ! je renonce à l'amour, à l'amant. Mais être oubliée de lui, voilà ce que je ne supporterais point. Qu'il soit heureux par une autre, avec une autre, j'en gémirai, j'en gémirai longtemps; mais qu'il reste mon ami.
Si l'indifférence de M. de Francheville convient assez à ma manière actuelle d'être, elle ne m'en paraît pas moins inconcevable. Dans quelque position que soit une femme, elle tient à sa beauté. Ce genre de vanité est né avec nous; il se développe avec nos charmes; il leur survit très-souvent, parce qu'on vieillit sans s'en apercevoir, et
qu'il est ini âge où on cesse de se voir ce qu'on ost; mais où on se voit ce qu'on voudrait être, ce qn'on regrette de n'être plus. Si je ne m'abuse pas, je n'ai rien perdu encore. Mes traits ont acquis de la dignité; ils ont conservé leur finesse, et ce qu'ils avaient de piquant, et j'aurais pu paraître, avec éclat, dans ces antiques jeux, où l'on <lépouillait la beauté du voile de ia pudeur... Je suis sa femme!
Je ne suis pas celle de Sainte-Luce, et je crains de ne pouvoir le fixer!,.. Je ne le désire pas, vous le savez, mon Dieu!
Mais le repos de M. de Francheville est-il apparent ou réel? Le besoin de l'amour physique s'est-il éteint avec l'amour moral? Je ne saurais le penser : il n'a pas quarante ans. Quelle est donc celle près de qui il retrouve son cœur? Seul ici, avec l'insensible, la froide Julie, chercherait-il à lui communiquer une ame? l'a-t-il déjà animée de la sienne, ou descend-il jusqu'à mes femmes? Je le connais : l'idée de ce dernier genre de faiblesse le révolterait.
Cependant qu'étais-je à Chantilly?... Ah! la circonstance, une surprise de l'amour ont tout fait. Mes femmes, d'ailleurs, sont si peu intéressantes!
Mais Julie n'est pas belle; elle est à peine jolie. Mais elle est si jeune; elle a presque son innocence. Son cœur est neuf, et les hommes se plaisent à réduire ces cœurs-là.
Elle connaît, dans tous ses détails, l'aventure
de madame de Soulanges, et elle doit chercher à se garantir de la séduction; elle sait qu'après elle viennent l'inconstance , l'abandon , quelquefois le mépris. Eh! qui de nous ne se croit pas fort au-dessus de ses rivales? qui dç nous ne se flatte d'être l'objet d'une heureuse exception?
Mais elle a si peu de sensibilité... Eh! quel cœur n'animerait-il pas, quand il veut déployer ses moyens de plaire? Jusqu'ici elle a été sage... est-ce une raison pour l'être toujours ?
Se pourrait-il que Francheville oubliât sitôt les malheurs qu'a causés sa liaison avec madame de Soulanges ! Julie est ici maîtresse absolue de ses actions, il est vrai; mais elle tient à une famille, qui ne nous pardonne pas d'avoir voulu la remplacer dans les soins, l'affection, l'appui qu'elle devait à cette jeune femme. La confiance trompée, les devoirs de l'hospitalité méconnus, serviraient de prétexte légitime à un éclat plus terrible, plus dangereux que celui qu'a fait Soulanges. M. de Francheville ne redoute -t-il pas des frères, des cousins conjurés contre lui?... Eh! que lui importe tout cela? la sagesse est, dit -on, le fruit de l'expérience : oui, pour les vieillards, qui n'en ont pas besoin.
Peut-être aucune de ces idées n'a-t-elle de fondement. Est-ce le dépit, la curiosité qui me les suggère? Je ne sais. Que gagnerais-je, d'ailleurs, à descendre dans mon cœur? ce n'est pas Francheville que j'y trouverais.
Ah! tout est ligué contre moi, tout, jusqu'à ce misérable journal. Il parle de Sainte-Luce; il en fait l'éloge le plus complet. Encore une victoire, plus éclatante que la première. Des grâces nouvelles en sont la récompense. La générosité, la modestie du héros ajoutent à sa gloire... C'en est trop, c'en est trop. 11 faut que tout cela finisse. Il faut prendre des mesures, promptes et irrévocables. Je veux m'ôter jusqu'à l'espoir de faillir. Je l'armerai , contre moi , de toute la rigueur du devoir que je vais lui imposer.
Mes démarches, d'ailleurs, éclairciront mes doutes sur la nature des relations qui existent entre Julie et M. de Francheville. Je vais le trouver. Je m'enferme avec lui dans son cabinet; je lui parle avec courage et franchise. Je me sens plus forte en raisonnemens , à mesure que je développe mes idées. Je lui représente que l'amitié exclusive que nous accorde madame Ducayla, ne doit pas suffire à une femme de son âge; que nous ne devons pas consentir à ce qu'elle vive uniquement pour nous; que notre amitié même nous impose la loi de sacrifier quelque chose à sa plus grande félicité; que peut-être elle désire, elle attend notre aveu pour disposer de son cœur. (( Sainte-Luce, ajoutai-je, n'est pas chef d'escadre ; «mais, à vingt -un ans, il est capitaine de vais- « seau. La plus brillante carrière est ouverte de- « vaut lui, et quelle que soit la femme qui l'épou- «sera, elle ne peut déroger. Il n'a pas de bien; XFL i5
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« mais la fortune suit toujours la gloire. Julie d'ail- (f leurs est assez riche, pour ne pas s'arrêter à cette ((dernière considération. Sainte -Luce a tout ce c( qu'il faut pour plaire , et ses qualités sont aussi c( remarquables que ses agrémens personnels. Il ((n'est pas possible que Julie refuse ce parti, si ((VOUS jugez convenable de lui en parler, ou si t< VOUS m'autorisez à lui en faire la proposition. Je « me charge d'obtenir le consentement de Sainte- (( Luce. Il résistera; mais je ferai de lui un excel- ({ lent mari, comme j'en ai fait un héros : je lui (( dirai , je le veux.
(( Il s'attachera facilement à une femme jeune (c et aimable; il m'oubliera insensiblement. Je me (( pénétrerai du respect dû à des nœuds que j'aurai (( formés; l'absence, le temps, la raison, arrache- « ront de mon cœur un sentiment qui me mine (( et me tue; que vous devez m'aider à combat- ((tre, à détruire, et auquel vous m'abandonnez (( cruellement. Faites pour l'amitié ce que vous (( refusez à l'amour. Je ne vous en inspire plus , ((je le sais; mais je suis convaincue que chaque , ((jour ajoute à mes droits à votre estime; vous (( n'avez pas celui de me la refuser, et l'estime est (( un sentiment honorable, auquel il est possible (( de se borner. Ce sentiment peut suffire à deux (( époux qui ont épuisé tous les autres. Sa con- (( tinuité doit finir par ramener des affections qui (( ne sont pas de l'amour; mais qui sont plus que (( de l'amitié. Rapprochons-nous, entendons-nous,
« aidons- nous. Renoncez à cette réserve, à cette « froideur que je n'ai pas méritée. Qu'une juste « confiance leur succède. Approuvez mon projet, c( contribuez à son exécution , et soyons aussi « heureux que nous pouvons l'être. »
Monsieur de Francheville m'écoutait avec une tranquillité qui ne me paraissait pas affectée. Calme et pénétrante, je cherchais, sur sa physionomie, ce qui se passait dans son cœur, et je n'y voyais rien qui pût justifier mes soupçons. Il me regardait avec bienveillance; il me sauriait quelquefois, et je retrouvais cette figure enchanteresse qui a eu tant d'empire sur moi. Oui, je le crois, j'aime à m'en flatter, il me ramènerait a lui s'il voulait en prendre la peine, et pourquoi ne la prendrait-il pas, si son cœur est tranquille? «Est-il nécessaire, lui dis-je, de réfléchir longce temps sur une proposition aussi simple , et aussi « raisonnable? Répondez - moi, mon ami. » Il se lève, il vient à moi, d'un air libre et ouvert; il me parle avec une extrême douceur. Il trouve, dans toute ma conduite, une sagesse et une prudence dignes des plus grands éloges. îl approuve le projet de marier Sainte -Luce, et il regrette que je ne lui en aie pas parlé plus tôt, parce qu'il s'en occupe depuis quelque temps, et que nous aurions agi de concert. « Je n'ai pas pensé, dit-il, « que Sainte - Luce , quelque aimable qu'il soit , « fut un parti sortable pour madame Ducayla. La « veuve d'un général, qui épouse un simple offî-
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«cier, prouve plus, de goût pour le plaisir, que « de respect pour les convenances. J'ai jugé que (( la famille Montbrun, opulente, estimable, mais «sans aucune illustration, s'allierait volontiers à ce un jeune homme qui a déjà fait beaucoup, et qui « donne, pour l'avenir, les plus belles espérances. « L'affaire est assez avancée , et je n'attendais a qu'une réponse définitive, pour vous engager à a écrire à Sainte-Luce. — Avez-vous instruit Rose ce de votre dessein ? — Pas encore. — Il est cepen- « dant nécessaire de la pressentir. — • Elle obéira a à ses parens. — Il ne sffiut pas qu'elle obéisse ; « il faut qu'elle soit heureuse... quelques années « au moins. — Peut-elle ne pas l'être avec Saintece Luce? Je vous le demande, madame, et je m'en ce rapporte à votre jugement. »
Je n'avais rien à répliquer. Je trouvai seulement assez extraordinaire que M. de Francheville, qui connaît ma sincère affection pour Rose, ne m'eût pas prévenue de son projet. Je ne jugeai pas à propos de faire d'observations à cet égard. D'ailleurs, d'un côté, ou de l'autre, mon but se trouvait rempli. Sainte-Luce se mariait , m'oubliait dans les bras d'une femme intéressante, et j'ai toujours cru qu'il n'est pas en nous d'aimer longtemps seul. J'entrevoyais enfin le repos, après une longue suite d'orages, et je ne prévoyais pas ce qu'il devait me coûter.
Le projet de marier Sainte-Luce à Rose était réellement plus convenable que le mien, et j'en
convenais volontiers, depuis que j'avais cessé de soupçonner madame Ducayla. Comment aurais-je conservé quelques idées à cet égard ? Le ton aisé avec lequel Francheville m'avait parlé des deux jeunes femmes , de la différence de leur position, de la probabilité du succès de ses démarches, les avait entièrement dissipées. Je le coimaissais l'homme du monde le moins capable de dissimuler. Au premier mot que je lui ai adressé sur sa liaison avec madame de Soulanges , n'a - t - il pas tout avoué, tout réparé? Ne se serait -il pas trahi, quand je lui ai parlé de marier Julie, s'il avait quelque chose de particulier avec elle?... Oui, mais ses sens, si calmes aujourd'hui, si effervescens il n'y a que quelques mois... peut-être cette effervescence était - elle l'effet de l'amour ; peut-être une forte exaltation produit-elle, dans les hommes, l'abus de leurs forces, et la nécessité du repos réparateur. Et moi , n'étais - je pas ardente, impétueuse comme lui? Que sont devenus ces désirs, sans cesse renaissans, cette soif brûlante de volupté? je m'abuse. Si je ne les éprouve plus auprès de M. de Francheville, n'ai-je pas retrouvé l'amour et tous ses feux dans cette chambre, à l'aspect de ce mouchoir ensanglanté... Mon mari est -il véritablement, auprès d'une femme qui l'intéresse, ce qu'il est auprès de moi, et à quelle autre que Julie se serait - il attaché ? il ne sort pas du château, et parmi les femmes que nous y recevons, il n'en est aucune qui puisse
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lui plaire... Eh! laissons tout cela. N'ai-je pas assez de mon amour, de la douleur que me cause l'éternelle séparation que j'ai moi-même provoquée, sans chercher à me créer encore des peines chimériques? Ici, mon amour-propre seul est affecté. Gomment puis -je entendre ses murmures, lorsque mon courage, ma résignation suffisent à peine au coup terrible que je viens de me porter ?
C'en est fait, je ne le verrai plus. Je ne fixerai plus ses yeux, si doux et si expressifs à la fois. Je n'admirerai plus ce teint, dont la plus jolie femme pourrait s'enorgueilHr. Je ne recueillerai plus ces mots sans suite, sans liaison, ces soupirs brûlans , qui peuvent seuls exprimer une passion , que rien ne peut décrire... Il se mariera, et j'ai eu la force de le vouloir !
Ah, Rose, Rose! que ne donnerais -je point pour être toi! Si du moins j'étais libre!... Oh! mon Dieu! mon Dieu! éloignez de moi cette fatale pensée. Ne permettez pas que j'oublie à quel prix je peux recouvrer ma liberté. Mon bienfai-^ teur, mon époux, le père de mon enfant!... Ah! qu'il vive; qu'il me ferme les yeux; que je sois, jusqu'au dernier moment, digne de ses regrets; qu'il accorde une larme à ma mémoire.
Honorine, Honorine, tu liras ceci; tu frémiras du vœu atroce qui m'est échappé... Oh! ne hais pas ta mère. Vois avec quelle horreur elle repousse une pensée, indigne d'elle et de toi. Profite surtout de son exemple. Préviens, je te le ré-
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pète, je te le répéterai sans cesse, préviens les passions délirantes. Fuis, fuis devant l'homme que tu fixes av€c intérêt, s'il n'est pas ton époux, ou s'il ne doit pas le devenir.
Je vais me mettre dans l'heureuse impuissance de rétrograder; je vais écrire à Sainte -Luce, le supplier de se sacrifier à ma tranquillité; je lui ferai l'éloge de Rose, de ses charmes, de sa candeur, de sa sagesse. Je lui recommanderai le bonheur de mon amie, le sien surtout... le sien! ah! puisse-t-il le trouver loin de moi !
Qu'ai - je écrit? quelles expressions me sont échappées î ce n'est pas la raison qui conseille ; c'est l'amour brûlant, impétueux, qui ordonne l'indifférence. S'il reçoit cette lettre, il part, il vole; il vient tomber à mes pieds... peut-être dans mes bras.
Et mes larmes, qui inondent ce papier, qui le rendent illisible... que de garans de ma faiblesse!... Il n'en connaîtra pas l'excès; il me mépriserait peut-être... Me mépriser! ce mot me rend du courage; je mets ma lettre en morceaux. Je n'écrirai plus à cet homme-là; il est impossible que je lui écrive.
M. de Francheville , qui a conduit cette affaire, le disposera à la terminer. Cette marche d'ailleurs est plus régulière. Il sera moins facile à Sainte- Luce de résister à mon mari qu'à moi : il n'osera lui opposer l'amour que lui inspire sa femme , et cet amour seul peut lui faire refuser une jeune
personne intéressante , et une dot considérable.
Une lettre... elle est de madame Montbrun. Elle m'annonce, sans doute, son entier acquiescement aux propositions de M. de Franche ville... Je frissonne... ma main tremble.,, lisons.
Ciel I ô ciel ! elle me fait part du mariage de sa fille avec un riche négociant de Marseille. Pas un mot de Sainte -Luce, ni des prétendues ouvertures de M. de Francheville. Je suis jouée, trompée par lui, et par Julie.
Aurais-je pu le penser?... Ah! si la conscience d'un honnête homme lui reproche une première faute, elle s'apaise bientôt par l'habitude des rechutes, et lorsqu'elle se tait, l'astuce, la dissimulation, la perfidie, ne coûtent plus rien. M. de Francheville ne peut consentir à ce que madame Ducayla se marie, et, pour éloigner mes soupçons, il m'a parlé de Rose, il me l'a proposée; peut-être en ce moment il écrit à sa famille.
Mais Julie ! Julie ! feindre avec cette facilité, ce naturel î se posséder au point de paraître toujours froide, insouciante! me parler amitié , reconnaissance ! me donner, sans rougir, sans se déceler, ces marques d'affection que je croyais si sincères ! Le masque qu'elle a pris ne lui pèse point , et elle n'a pas vingt ans ? Que ferait de plus une femme, passant , continuellement , d'une intrigue à une autre , et parvenant enfin à ce point de dégradation qui ne permet plus de la sentir?
Insensée que je suis! je gémissais, il y a un
instant, sur la barrière insurmontable, éternelle, que j'élevais entre Sainte-Luce et moi; elle tombe, et je me plains! je ne le verrai plus, je l'espère, je le crois; mais mon imagination, ardente et trop fidèle, ne me le présentera plus dans les bras d'une autre, lui prodiguant... Cette idée déchirante cesse de me poursuivre. Sais-je, hélas! combien de temps j'aurais pu la supporter?
Oh! non, non, ce sentiment affreux ne pouvait être durable. Il m'eût emportée , ou il se fût éteint avec l'espoir. Le repos était là, entre la tombe et mon cœur : j'étais sûre de le trouver quelque part.
Eh! n'ai -je pas fait, pour me le donner, tout ce qui était en mon pouvoir? Par quelle fatalité mes efforts, les plus louables, et les plus pénibles, sont -ils toujours vains? Quelle est la main qui s'oppose constamment à leur succès? Celle même qui devait les provoquer, les diriger, me soutenir, me protéger contre Sainte-Luce, est contre moi.
Et cette Julie, qui s'est emparée de mes droits, qui en jouit avec sécurité, qui à chaque instant insulte à ma confiance, s'est - elle flattée que le voile, dont elle s'enveloppe, serait toujours impénétrable pour moi ? Ne sait-elle pas que le hasard sert les hommes autant au moins que leur prévoyance ? N'a - 1 - elle pas craint ces circonstances, qui éclairent d'autant plus qu'on ne cherchait pas la lumière? Ne redoute -t - elle pas un
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éclat , auquel mon cœur ne me porte point ; mais que je dois à ma délicatesse ? Puis-je souffrir, sous mes yeux , dans ma propre maison , un scandale qui peut durer des années encore; qui sans doute est connu de mes gens ; qui me rend l'objet de leur pitié, et la risée de ceux qui m'outragent, et me bravent? Non, la modération, l'indulgence ne doivent pas être portées jusqu'à la faiblesse et la pusillanimité.^ Je vais passer chez Julie. Je lui adresserai de justes reproches. Je lui enjoindrai de porter ailleurs son ingratitude et son inconduite.
Mais quelles seront les suites de cette explication orageuse? Julie se rapprochera de M. de Fran cheville; ils s'uniront contre moi; ils cesseront de se contraindre ; il ne me sera plus permis de rien ignorer; je me serai mise dans la nécessité de sortir de chez moi, ou de tout voir.
Je ne suis pas dans une position à juger de sang -froid, à raisonner mes démarches. Attendons. Je peux gagner beaucoup en différant; la précipitation ne remédie à rien. Je fais appeler Honorine. Je passerai avec elle le reste de la journée ; je reposerai près d'elle... si je peux trouver le sommeil. Les sensations les plus douloureuses se dissipent à l'aspect de cette aimable enfant. Oui, je reposerai. Demain, plus calme, je retrouverai mon jugement , et je le prendrai pour guide.