‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 67 sur 82 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Elle part.

Je n'ai pas dormi. Sainte-Luce, M. de Francheville, Julie, m'ont alternativement tourmentée» L'insomnie a du moins cet avantage, qu'en fatiguant la téte, elle la rend incapable de prendre un parti violent, et il est toujours temps d'en venir là.

Madame Ducayla se fait annoncer chez moi. Si matin! a-t-elle lu hier, sur ma physionomie, quelque chose de ce qui se passait dans mon ame? Prétend-elle se justifier, ou plutôt se flatte-t-elle de m'abuser encore? Quelle audace! possédonsnous, et écoutons.

Elle est timide, embarrassée; elle n'ose lever les yeux sur moi. Oh! elle a raison. Elle se rend justice.

« Madame, j'ai des aveux pénibles à vous faire. » Je le crois. «Vous m'avez reçue chez vous, comme « une fille chérie; vous m'avez prodigué votre ami- « tié et vos soins. Vous m'en jugez maintenant in- « digne : je dois vous éclairer, pour votre repos, « et le mien.

ce Le crime n'est point dans l'amour; mais dans « les pensées, dans les désirs qu'il provoque, dans « les actions qui en sont la suite, et à cet égard je « n'ai rien à me reprocher, — ^Quoi ! madame... —

« Écoutez- moi ^ je vous en supplie. Ne m'interrompez plus.

« Les attentions, les prévenances, les égards de «M. de Francheville, pendant les premiers mois « de mon veuvage, m'ont inspiré pour lui une af- « fection sincère. Son amabilité , les grâces de son u extérieur, ont insensiblement changé la nature a de ce sentiment ; il est devenu plus vif, plus « tendre , plus profond. Il ne ressemblait en rien « à ce que j'avais senti pour M. Ducayla, et cette « différence seule eût fait naître des alarmes, dans « le cœur d'une femme, qui aurait eu quelque ex- « périence. Mais je ne connaissais pas l'amour. Je « n'avais lu aucun de ces ouvrages, qui en pei- « gnent les délices et les dangers. Je me laissais « aller à la douceur d'un penchant, qui répandait « sur ma vie un charme inexprimable. Je ne dece mandais rien; je ne désirais rien. Ce que j'éprou- (c vais suffisait à mon bonheur.

« La liaison de M. de Francheville avec madame « de Soulanges m'a vivement affectée. Je me suis « interrogée, je me suis examinée, et je suis resa tée convaincue que la jalousie n'existe pas sans c< amour.

« Alors je me suis reproché un sentiment, at- « tentatoire à vos droits^ je me suis accusée d'in- « gratitude, et j'ai pris la résolution de retourner « au sein de ma famille, de ma famille qui ne' « m'aime pas, dont je n'avais pas même de bons a procédés à attendre. Je sentais que j'allais rem-

u plir un devoir, et cette seule idée a suffi pour « me faire persévérer dans mon dessein.

« Je ne pouvais l'exécuter seule. C'est à vous « que je devais me confier; je le savais , je l'avoue; « mais je redoutais votre pénétration, et je vou- « lais emporter votre amitié et votre estime. Je « me suis adressée à M. de Francheville , dont la « légèreté me rassurait; j'ai imaginé des motifs. Il « les a combattus , avec un flegme qui comman- « dait la confiance, et une force de raisonnement, « qui m'a laissée sans défense. Pas un mot de sa « part, qui annonçât la j3lus légère préférence en rt ma faveur. C'était l'amitié désintéressée, qui gui- « dait l'inexpérience. Vous l'avouerai-je, madame? a Je me suis intérieurement applaudie d'être vain- « eue; j'ai cru avoir fait ce que la vertu la plus «rigide exigeait de moi, et je me suis livrée au « plaisir indicible de vivre encore auprès de M. de « Francheville.

« C'est au moment de notre arrivée en ce cliâ- « teau , que cette inclination a cessé d'être inno- <(cente, sans pourtant devenir coupable. M. de «Francheville ne prononçait pas le mot amour; «mais son maintien, son regard, son accent, son « langage, tout respirait, exprimait ce sentiment. « Je pénétrais jusqu'au fond de son cœur, et je « m'abusais jusqu'à croire que je pouvais entendre « tout ce qui n'était pas un aveu formel.

« Quelquefois, dans le silence de la nuit, je ré-

« fléchissais à ma position et à ma conduite. Je ne « pouvais me dissimuler que votre mari perdait « envers vous ce qu'il m'accordait d'affection. Mais «j'avais remarqué l'affaiblissement sensible de la « vôtre. Je vous voyais tranquille, uniquement « occupée de votre Honorine; je vous croyais heu- « reuse. Le calme de mes sens m'inspirait, sur Fa- « venir, une sécu rité entière , et j'ai tiré , de mes « observations, cette conséquence, que je pouce vais m'abandonner, sans scrupule, aux douceurs « d'une inclination, qui ne nuisait à personne.

« Ce raisonnement est d'une femme faible, qui « cherche à se faire illusion. Nulle ne peut prévoir «jusqu'où l'entrauieront l'amour et lès circon- « stances. Un homme d'esprit ne se trompe pas « sur les sentimens qu'il inspire; il sait qu'il dé- « pend de lui d'y ajouter à chaque instant par les « grâces, l'amabilité et tous les genres de séduc- « lions ; qu'il est une époque où celle , dont il a « subjugué le cœur, ne peut s'offenser d'un aveu ce positif, et que tôt ou tard sa faiblesse doit la lui (f livrer.

ce Telle est la conduite circonspecte et raisonnée ce qu'a tenue M. de Francheville. Dès qu'il s'est « cru sur de moi , il s'est déclaré avec l'impétuosité ce que vous lui connaissez. Soupirs brùlans, exce pressions délirantes , supplications , obsessions , ce il a tout employé contre moi. Depuis quelques ce jours, il ne me laisse pas un instant à moi-

« même, et, je vous prie instamment de me croire, «il me semble que je l'aime moins, depuis qu'il u m'a convaincue du danger de Faimer.

(( — Hier soir, vous avez oublié sur votre bu- « reau une lettre de madame Montbrun. M. (le ce Francheville l'a trouvée , et il est venu frapper «à ma porte de manière à me faire craindre un «éclat fâcheux, si je refusais de lin ouvrir. Je l'ai « reçu.

«Voilà, me dit-il d'un ton effrayant, une lettre « qui prouve à madame de Francheville que je lui « en ai imposé. Elle m'avait proposé de vous ma- «rier à Sainte-Luce, et je perdrais mille vies, « si je les avais, avant de vous voir en la possession « d'un autre. J'ai opposé à ce projet des difficultés, « des défauts de convenances, inutiles à détailler, « et, pour éloigner entièrement cette idée, j'ai dé- « claré que le mariage de ce jeune homme avec « mademoiselle Montbrun , était avancé au point « de ne me plus permettre de reculer. J'allais en « effet faire les démarches nécessaires pour hâter « cette union. La lettre que voilà annonce clai- « rement, à une femme pénétrante, que j'ai de « puissantes raisons pour vous conserver près de « moi, puisque je suis descendu au mensonge pour « y parvenir, et ces raisons ne sont que trop fart ciles à deviner. Mon secret est découvert , ma- « dame, et il tient au vôtre. Vous m'aimez comme «je vous aime; nos intérêts sont communs; unis- « sons nos forces , nos moyens , et surtout nos

^l[0 TABLEAUX

«cœurs. Ne m'opposez pas de vieux argutnens, ce que je ne veux pas entendre , et qui n'ont d'auc( torité que sur les gens sans passions. Donnez- « vous à moi sans réserve , et , fort de mon bon- « heur, je réprimerai les plaintes, les murmures, « si madame de Francheville s'en permettait. Je « lui continuerai, au contraire, mes égards et mes « soins , si elle a le bon esprit de ne rien voir, et « si elle veut borner ses jouissances au sou^^enir « de M. de Sainte-Luce.

« Que de choses j'avais à répondre! J'étais in- « dignée, surtout, qu'un homme osât établir sa « maîtresse arbitre du sort de sa femme , et à quel «prix, bon Dieu, M. de Francheville mettait -il « votre tranquillité ! Je suis restée muette d'éton- « nement et de frayeur. Il a pris mon silence pour «un acquiescement à ses vues; il s'est élancé... « J'ai rassemblé toutes mes forces; je l'ai repoussé; «je me suis jetée sur le cordon de ma sonnette. « Il est sorti en proférant quelques mots que je « n'ai pu distinguer; mais qui m'ont paru expri- « mer la menace.

«Voilà, madame, ce que j'aurais continué de « vous cacher, si M. de Francheville avait conservé « la modération, qui a si long-temps entretenu ma « sécurité; ce que j'ai cru devoir vous apprendre, « parce que cette lettre changera, je le crains, vo- «tre situation respective à tous deux; parce qu'il « est indispensable que vous préveniez des pro- « cédés désobligeans ; qu'au moins vous en con-

« naissiez la cause , et que vous usiez du droit de « les repousser.

« Je suis, moi, irrévocablement, décidée à cesser «d'être l'objet de vos craintes, et celui des espé- « rances de M. de Francheville. Je sortirai de cette «maison, dont me bannit la violence d'une pas- « sion , qu'il ne sait plus maîtriser. Je n'ai pas dé- « terminé encore le lieu de ma retraite , et , quel « qu'il soit, j'y serai poursuivie par des chagrins iné- « vitables. Je m'en consolerai , en pensant que mon « éloignement seul pouvait opérer nue sorte de « rapprochement entre vous et M. de Francheville. « Je n'ai jamais fait de sacrifices ; mais je conçois « qu'il en est, qui ne sont pas sans quelque dou- « ceur, quand on les offre au devoir et à l'amitié.

« Je ne crois pas que M. de Francheville con- « sente à mon départ, et je ne dirai rien, je ne « ferai rien qui lui permette de pénétrer mon des- « sein. Il part demain pour Châlons, où il va re- « nouveler ses baux. Je profiterai de cette circon- « stance favorable pour lui échapper. Vous voudrez «bien m'aider dans mes dispositions; vous me «donnerez des conseils pour l'avenir; vous sou- « tiendrez mon courage, au moment où je m'éloi- « gnerai de ce qui me sera long-temps cher, et « vous me rendrez la justice de penser qu'une « femme qui a été faible, ne part pas, et que celle « qui aime et qui fuit, est incapable de le devenir. »

Je trouve dans la conduite de madame Ducayla une franchise, une noblesse, qui dissipent les XV L 16

'll^l TABLEAUX

préventions défavorables que j'avais conçues. Je lui rends, à Finslant, mon estime et mon amitié. Je l'embrasse avec tendresse , et je l'engage pour elle, plus encore que pour moi, à tenir fortement à son projet. Je n'ai plus rien à attendre de M. de Francheville; elle a tout à espérer de sa jeunesse, de sa fortune, du rang que lui a donné son mari, et surtout de ses grâces, que je ne lui conteste plus, depuis que je connais son innocence.

Sa situation et la mienne ont des rapports si directs , qu'il nous est impossible de n'en pas faire le rapprochement. Aimantes toutes deux, et toutes deux condamnées à combattre, à réprimer notre cœur, nous nous attendrissons jusqu'aux larmes, et bientôt nous îious livrons au triste plaisir d'en verser avec abondance. Cette femme, que je croyais froide, et à peu près insensible, peint l'amour et ses douleurs, non tels que je les éprouve, mais avec un ton si insinuant , un charme si Vrai et si doux, que je passerais des heures à l'entendre, si la nécessité de cacher notre intelligence ne nous forçait à nous séparer.

Il a été convenu, avant de nous quitter, que nous garderons un secret absolu sur ce qui vient de se passer, et que Julie se retirera chez madame Montbrun. Elle habite toujours la ville où mon mari a été frappé de la disgrâce la plus éclatante : il n'est pas probable qu'il ose jamais s'y présenter.

J'ai exigé de madame Ducayla qu'elle lui écrivît avant son dépaït; que sa lettre fût conçue de ma-

nière à éloigner le soupçon que j*ai connu son projet, et que je l'ai favorisé. Les hommes effervescens sont toujours dans les extrêmes. M. de Francheville ne s'en tiendrait pas à l'indifférence , et je ne veux pas qu'il me haïsse.

Nous touchons au moment de la crise; voici l'heure de déjeuner. Des gens indifférens s'amuseraient de voir deux époux se craignant, s'observant , attendant les coups , cherchant à les prévenir. Il est trop vrai que le désespoir de l'un est la jouissance de l'autre : le misérable qui va expier un crime, n'est-il pas entouré, suivi d'une foule avide de cet affreux spectacle? et on dit que l'homme est né bon î

Je me présente, préparée à tout, décidée à laisser tomber ces traits piquans, qui échappent toujours à l'homme qui a de l'humeur, et qu'une femme ne relève jamais, sans amener une explication plus ou moins orageuse.

Julie ne lève pas les yeux. Ne rien voir, avoir l'air de ne rien entendre , ne la rendent pas impénétrable ; mais l'homme passionné ne calcule pas.

La physionomie de M. de Francheville est sombre, menaçante, et cependant un certain embarras se peint dans tous ses mouvemens. Il est facile de démêler, de suivre ses sensations, à mesure qu'elles se succèdent : il peut être dangereux de l'y abandonner. Fortement agité, il va parler au hasard. Si son premier mot est offensant , et que je ne sois pas maîtresse de moi... je vais le

calmer, le mettre à son aise. Cela paraît difficile : une femme adroite, et qui a pu réfléchir un quart d'heure, joue avec la téte la plus énergique, lors même qu'elle ne peut plus rien sur le coeur.

Je parle de choses indifférentes; je prends un ton aisé et ouvert ; je retrouve une teinte de gaieté. 11 écoute, il répond. 11 paraît me savoir gré de ne point paraître instruite; il recueille les expressions affectueuses que j'adresse à sa Julie; il me croit soumise et résignée. Il me marque des égards ; il a pour moi des attentions. Sa figure se développe, s'anime; il est heureux, il est tranquille. Laissez faire votre mari; ne le contrariez jamais, et il sera charmant.

Qu'il est loin de nous ce moment, où nous nous promîmes, de si bonne foi, de n'avoir pas une pensée que nous ne nous la communiquions! Que déjeunes époux se sont fait cette promesse! En connaissez-vous qui l'aient tenue ?

Nous nous séparons, selon notre usage, après le déjeuner. Je m'enferme avec Honorine; il va suivre Julie.

Elle sort, elle gagne le jardin. Elle a trouvé probablement son ton trop animé. Sans doute il marche sur ses pas... Le voici. Comme il se possède! il l'aborde avec une réserve, un calme apparent, qui tromperaient tous les hommes. Il n'y a qu'une femme qui puisse deviner son cœur.

Elle ne quitte pas la grande allée, et il ne paraît pas mécontent; il ne lui échappe aucune

marque crimpatience. Il cause avec elle, comme avec son jardinier. Il lui montre une rose... Ah! j'entends. On peut dire sans s'échauffer : C'est l'image de votre fraîcheur. Il lui fait remarquer une touffe de soucis... j'y suis encore : cette fleur est l'emblème de ce qu'il souffre. Pas mal, pas mal, pour un homme.

Julie s'arrête devant un oranger. 11 n'a pas encore de fleurs; mais il est toujours vert: c'est la couleur de l'espérance. La fleur qui va naître sera celle du plaisir. Elle l'amuse , elle caresse son imagination; elle le fera partir content d'elle et de lui. Le plus adroit n'est qu'un écolier auprès de la plus ingénue.

J'avoue que j'ai la faiblesse de m'amuser beaucoup de ce petit combat , où la faiblesse se joue de la force , et qui doit finir par l'humihation de cet homme, qui croit que rien ne peut lui résister. Ce qui me paraît plaisant aujourd'hui, m'eût arraché, il y a deux ans, des larmes amères. Que n'a-t-il pas fait pour en tarir la source; pour éteindre, dans mon cœur, jusqu'à la dernière étincelle d'un sentiment, qui eût duré autant que ma vie , s'il eût daigné le vouloir ? Estce sa faute, à lui seul, ou cherché-je à colorer mon changement à mes propres yeux ? Je ne sais; mais il est constant qu'il ne m'aime plus; qu'il aime une autre femme, et l'indifférence absolue que j'éprouve , est l'état le plus heureux que je puisse désirer.

Indifférence absolue!... oui, pour lui, mâis ce jeune héros ?... hélas ! des terres, des mers nous séparent. Qu importe pour moi, et pour le monde, que je l'aime ou que je ne l'aime pas ? Deux palmiers, plantés à une trop grande distance l'un de l'autre, se courbent l'un vers l'autre; ils ne peuvent se rapprocher.

L'amour est-il, par son essence, un sentiment immuable, qui ne fait que changer d'objet, ou périt-il réellement pour renaître ? Dans l'un ou l'autre cas, le mariage est-il selon la nature?... J'ai déjà traité cette question; je l'ai résolue, d'après les devoirs sociaux; je ne reviendrai pas sur mon jugement. Éloignons ces idées. Allons chercher Julie.

C'est M. de Francheville que je rencontre. Il m'aborde de l'air le plus aimable. Il m'annonce qu'il part le lendemain; il me demande mes ordres pour Châlons. Oh ! il est content, très-content de Julie , puisqu'il m'accable de prévenances ; il le lui a promis, et il est bien aise de lui donner une certaine opinion de sa délicatesse et de sa probité. Sa probité ! il sait qu'il faut obtenir la confiance de sa maîtresse, lui persuader que l'homme, qui remplit des devoirs pénibles envers sa femme , est incapable de manquer à ceux que lui impose l'amour.

Oh î quel coup de maître î Je le prie de me permettre de l'accompagner avec ma fille, que je veux faire habiller. Il refusera. Il prévoit que cet

arrangement le tiendrait plusieurs jours à la ville, et il brûle de revenir. Quel prétexte prendra-t-il pour me refuser une chose aussi simple ?... Ah! c'est bien, c'est cela. Madame Ducayla s'ennuie seule ici, et il convient que je reste avec elle. Je partirai pour Châlons, lorsqu'il sera de retour. J'entends. Il compte jouir avec elle des douceurs d'un long tète à téte : cela ne sera pas.

Mon objet est rempli. Il tirera de ma proposition cette conséquence, après l'événement, que je n'aurais pas désiré partir avec lui, si j'avais préparé la fuite de Julie , et que je dusse y aider.

Le dîner est le plus agréable que j'aie fait depuis long-temps, et la raison en est simple : chacun de nous croit toucher au but qu'il se propose d'atteindre. M. de Francheville est certain de cueillir le myrte pendant mon séjour à Châlons; Julie va se soustraire à des poursuites dangereuses et alarmantes; je sauve une femme estimable; je conserve l'honneur de ma maison , et peut-être la vie de mon mari, que les parens de la jeune veuve... Toujours de tristes images ! Pourquoi rembrunir l'idée flatteuse du peu de bien qu'on a fait ? Le résultat de mes soins assure le repos de tous, et je veux en jouir.

Julie n'a trouvé dans toute la journée que le temps de m'adresser quelques mots. Rose, soucis, oranger, ont été en effet des symboles parlans; j'ai entendu leur langage de ma croisée. La jeune femme a permis d'espérer, et une femme sage.

qui se laisse entraîner jusque là , ne veut qile retarder sa défaite , et peut-être la faire valoir. Voilà ce qu'a senti M. de Francheville. Il partira ivre de joie, dit-il; il reviendra sur les ailes de l'amour.

Il est à peine jour, et j'entends les gens de la maison aller et venir, tout précipiter pour lui faire gagner une heure. Je l'ai éprouvé : le cœur compte les minutes, les secondes. Qu'elles sont longues , quand on attend le bonheur ! elles sont éternelles quand on l'a perdu.

La voiture roule, s'éloigne. Julie entre chez moi. Il a voulu prendre congé d'elle. C'est le dernier adieu, l'adieu éternel.

Je me lève. Je passe chez elle; je lui indique l'endroit, où Philippe a retiré ses malles vides; les armoires, où j'ai fait serrer un assez grand nombre de choses, qui ne sont pas à son usage journalier. Je l'engage à tout emporter, jusqu'à la moindre bagatelle : je me rappelle l'effet de ce mouchoir... Oh! je désire bien sincèrement que la raison reprenne sur lui tous ses droits, et qu'il oublie promptement une femme, qui ne doit pas, qui ne veut pas être à lui.

Qu'il oublie !... Eh I puis-je oublier, moi... Oui, je le plains de tout mon cœur, et comment m'en défendre, pendant le courant d'une journée, où je ne dis pas un mot, où je ne fais pas un mouvement qui ne tende à l'affliger ? Il ne me plaint pas, lui... Qu'importe ? sa pitié me rendrait-elle plus heureuse ?

J'ai développé, à Julie, les moyens qui m'ont paru les plus certains pour assurer sa fuite. Sa jPemme de chambre, dont elle est sûre, descendra les malles chez elle , pendant que nous déjeunerons. A l'issue du déjeuner, elles emballeront tout. J'occuperai les domestiques, de différens côtés, pour qu'ils n'entendent rien de l'espèce de désordre que causent toujours ces dispositions précipitées. Je n'entrerai pas chez Julie , je me montrerai partout, et à tout mon monde, je travaillerai avec Honorine dans le jardin. Travailler !... j'en aurai l'air.

A la chute du jour, la femme de chambre ira à la Ferté, qui n'est qu'à une petite lieue du château. Elle en ramènera une voiture et quatre bons chevaux, qui arriveront à minuit, et au petit pas , sous les murs du parc. Thérèse introduira les postillons; ils enlèveront les malles sans bruit; ils les chargeront devant et derrière la voiture. Ils guideront Julie dans l'obscurité ; elle partira ventre à terre. Elk sera à Paris à la pointe du jour. Elle y achètera une chaise de poste, dans laquelle, sans s'arrêter un moment, elle continuera sa route sur Marseille.

Afin de paraître étrangère à tous ces mouvemens, je feindrai que le grand air, le soleil, auxquels j'aurai été exposée toute la journée, m'ont donné une migraine. Je me retirerai chez moi; je me coucherai, et, sous différens prétextes, je retiendrai mes femmes , dont le témoignage pourra m'étre utile plus tard. \

25o TABLEAUX

Julie vient me voir de temps en temps, dans l'allée où je me suis établie. Je fais travailler mes femmes près de moi; je parais les diriger. Je ne vois rien de ce quelles font. Je ne vois que cette pauvre Julie, toujours plus triste, à mesure que ses dispositions avancent.

Nous dînons , elle , Honorine et moi. Nous ne pouvons nous dire un mot : mes domestiques sont là. Souvent des larmes viennent mouiller sa paupière. Dix fois j'ai senti les miennes prêtes à s'échapper. Nous nous regardons alors : c'est parler.

Dans la situation d'esprit où nous sommes, la table est sans attraits. Nous abrégeons le repas; nous nous levons. Je passe mon bras sous celui de Julie; elle se laisse conduire au jardin. J'engage de petits jeux, et pendant que ma fille et mes femmes s'y livrent tout entières, j'entraîne Julie dans le fond des bosquets. Je combats sa douleur par les réflexions que me dictent mon jugement et mon amitié. Je parle raison, moi qui , par intervalles , suis totalement privée de la mienne! l'infortunée! «Que je souffre, me ditce elle enfin ! — Ma chère amie , il faut qu'une « femme passe sa jeunesse dans les sacrifices, ou « sa vieillesse dans les regrets. »

J'abrège une scène qui ne peut que l'attendrir de plus en plus, et elle a besoin de toute son énergie. Je l'embrasse avec tendresse; je m'échappe de ses bras, et je la laisse éplorée. Je rejoins les joueuses, et je la vois de loin, regagnant

DE SOCIÉTÉ. 25l

le château , la téte baissée , les bras tombans. Sa démarche est incertaine; ses genoux semblent ployer sous elle. Tout à coup elle s'arrête ; sa téte se relève, ses yeux se portent sur les croisées de l'appartement de M. de Francheville ; elle les y fixe pendant quelques secondes, et, s'arrachant, de là, avec effort, elle rentre, et elle cherche encore, de dessous le péristyle, ces croisées qu'elle ne verra plus. Elle leur dit de la main un éternel adieu.

Je tremble que mes femmes démêlent, dans mes traits, un trouble qui va toujours croissant. Je m'efforce de jouer... je ne le peux. Je n'ai qu'une ressource : c'est de commencer à l'instant le rôle, auquel je me suis préparée pour le soir. Je me plains d'un violent mal de téte. Honorine accourt à moi; elle s'inquiète, elle me caresse. Chère enfant ! je te trouve toujours à propos.

A peine suis-je rentrée chez moi, que je vois Philippe monter à cheval. Où va-t-il sans mes ordres, sans s'informer si je n'ai pas besoin de ses services ? Aurait-il entrevu quelque chose ? Thérèse connaîtrait-elle le secret de sa maîtresse ? L'aurait-elle trahie ? Philippe veut-il se faire , auprès de son maître, un mérite de sa découverte? Va-t-il prendre des chevaux à la poste , courir sur les traces de M. de Francheville, le ramener... Mes forces m'abandonnent. Je ne sais à quelle idée m'arréter.

Cette incertitude est insoutenable. Je hasarde tout pour y échapper. Je passe chez JuUe.

Que vois-je ? Qu'allons-nous devenir? Thérèse , au lieu de finir d'arranger les malles, pendant que nous étiori's au jardin , a défait celles qui étaient prêtes et fermées. Elle aime Philippe, elle en est aimée ; elle n'a pu se résoudre à s'en séparer. Témoin des empressemens , non équivoques , de M. de Francheville , elle n'a trouvé qu'un moyen de conserver son amant : c'est de lui découvrir les sentimens de son maître, et la résolution de Julie. Voilà les aveux que madame Ducayla et moi venons de lui arracher, par les menaces et les promesses.

Les malheureux ! que n'ont-ils parlé plus tôt ! Philippe eût suivi cette fille; on les eût chargés d'or.

« Ma chère Julie , il n'y a plus rien à ménager, « et il n'y a pas de temps à perdre. Il faut partir « à l'instant même. J'attendrai l'orage. C'est sur «moi qu'il éclatera; j'aurai la force de le sup- « porter. »

Je fais venir mes gens. J'ordonne qu'on prépare la diligence, qu'on remplisse les malles, qu'on les place; je suis ces différentes opérations; je double l'activité de chacun. Une heure n'est pas écoulée, et mes ordres sont exécutés. La voiture est à la porte. Julie se jette dans mes bras; je l'y presse; elle ne peut s'en détacher. Je

la conduis, je la soutiens, je la porte; elle est dans la voiture. Thérèse y monte en pleurant. Larmes tardives, qui ne peuvent rien réparer!

Elle est partie. Je rentre chez moi. Je m'y enferme, effrayée de ma position. Je voudrais élever un mur entre M. de Francheville et moi.

Page 1