‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 68 sur 82 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Oii en suis 'je?

Me voilà seule, sans secours, sans espérances, sans autre consolation que la droiture de mes intentions. Cela seul devrait me suffire, et je sens qu'une conscience pure est quelquefois un vain refuge. Je redoute le moment de son retour, audelà de toute expression. Que lui répondrai -je , quand il me redemandera sa Julie?

Je compte les heures, les minutes , les secondes. Si son domestique a fait diligence, si je calcule juste, il peut être ici dans deux heures. Dans deux heures, tout sera terminé, jusqu'à mes larmes; je n'aurai plus rien à appréhender, et cependant mes craintes augmentent , à mesure que l'instant approche ! Faibles et crédules parens , qui pensez tout faire pour votre fille, en la portant à la fortune et aux honneurs, lisez et réfléchissez. L'homme qui élève une femme jusqu'à lui, donne à ses droits une extension illimitée; il ôte à son épouse jusqu'à l'idée d'une résistance

légitime. Elle porte des fers dorés : ce sont toujours des fers. Honorine épousera son égal.

Et cet égal n'est-il pas encore le maître? Celle même qu'un fol amour jette dans les bras de son inférieur, n'est-elle pas aussi maîtrisée ? Qu'est-ce donc que le mariage?... Je suis mariée : des raisonnemens ne servent plus à rien.

Je suis mariée, et j'ai été si heureuse de l'être! Félicité , illusion fugitive et trompeuse , après laquelle courent tous les hommes , même après avoir été vingt fois abusés, qu'êtes -vous en dernière analyse, ou plutôt qu'est la vie? Un fardeau, qui laisse quelques instans de relâche, et qui n'en est que plus pesant, quand on Fa repris.

J'entends le bruit de plusieurs chevaux... Ils entrent au grand galop, dans la première cour... C'est lui. Il a couru à franc étrier, pour gagner une heure. Mon sang se glace... Un frisson agite tous mes membres; une sueur froide coule de mon front... Je me traîne à ma porte. Je m'enferme à double tour, je mets les verroux. J'attire Honorine à moi ; je m'enlace dans ses bras : il me semble qu'elle doit me protéger.

Pourquoi ces précautions? Puis -je échapper à son ressentiment? Hâtons la scène cruelle que j'attends. Elle passera, comme mes jours de bonheur; il ne m'en restera que le souvenir.

J'ouvre tout. Je me laisse aller sur mon ottomane. J'attends les coups, les yeux fermés, sans pouls et sans haleine.

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Il ne vient pas. Veut - il prolonger mon supplice?... Qu'il vienne, qu'il vienne, qu'il éclate, qu'il tonne ; mais qu'il finisse.

J'aurai la force de supporter l'orage, disais- je hier à Julie! Je ressemble à ces enfans, qui parlent sans cesse de courage , et qui redou/ent jusqu'aux fantômes de leur imagination.

Les chevaux repartent au galop... Je veux aller à ma croisée; je ne peux me soutenir. i< Honorine, « vois donc qui part. »

C'est lui. Il s'éloigne, sans daigner me voir; sans avoir pris un moment de repos. Il est déjà loin, dit ma fille... Je respire.

Un domestique me remet une lettre... Elle est de lui. « Sans doute vous vous applaudissez mam~

< tenant de ce que vous avez fait. Vous sentirez a bientôt l'imprudence de votre conduite. Vous

< en gémirez : il sera trop tard, w

Que veut-il dire? que va-t-il faire? Tout entier à l'amour, peut -il s'occuper de vengeance? Ces deux sentimens sont opposés; ils ne trouvent pas de place dans le même cœur. L'espoir l'entraîne, le conduit, le pousse sur les pas de Julie; que lui importe sa femme? On ne frappe pas l'objet auquel on n'a plus le loisir de penser.

Mais s'il ne retrouve pas Julie? Elle a sur lui quinze heures d'avance; elle doit être au-delà de Paris , et il ignore la route qu'elle doit prendre. Exaspéré, au désespoir, il ne verra plus que celle

qui la lui a ôtée. Il reviendra l'accabler du poids de sa haine.

De sa haine? Est-il donc vrai qu'il puisse haïr? Il a écrit ce billet dans un moment de colère et d'irréflexion. Un exercice violent, un intervalle d'un, de deux jours le rendront à lui-même. Il ne tourmentera pas celle qu'il a tant aimée, et qui n'a pas de tort envers lui. Fût -il susceptible de se porter à quelque excès , il aime sa fille ; elle obtiendra grâce pour sa mère.

Mais qui m'oblige à rester ici, en proie à tant d'anxiétés? Je peux re.tourner à Paris, descendre chez madame d'Elmont; la tenir continuellement entre lui et moi ; éviter ainsi le reproche, les éclats qu'un homme bien né ne se permet jamais devant un tiers. Je vais partir.

Quitter, sans son aveu, le domicile où il m'a placée; paraître chercher la dissipation, les plaisirs, au moment même où j'ai encouru sa disgrâce; donner lieu à ces inculpations vagues, toujours interprétées, avec plus ou moins de malignité, par cela même qu'elles n'ont rien de déterminé? Non, je ne fournirai pas d'armes contre moi, ni à lui, ni au public; j'ôterai à la malveillance jusqu'au plus léger prétexte; je resterai.

Je reçois une lettre de Julie. Elle n'a pas voulu s'exposer, dans une chaise de poste, avec une femme qui a perdu sa confiance. Elle pressent que M. de Francheville la suivra , et elle croit Thérèse

capable de lui donner des facilités, sur la route, ou dans les auberges. Elle a trouvé, à l'hôtel garni où elle est descendue à Paris, deux officiers de marine, qui ont connu son mari; elle s'est mise avec eux dans la diligence. Elle n'est entrée dans aucun détail , sur les motifs de son voyage ; mais elle réclamera leur protection, si les circonstances l'exigent. Elle me demande pardon des chagrins qu'elle m'a causés , de ceux qu elle pourra me causer encore. Oh! je lui pardonne au fond du cœur.

Elle pressent qu'il la suivra. Aurait -il l'impudeur de se remontrer dans cette ville? Il juge sans doute que Marseille est le lieu où elle doit se croire le plus en siireté contre lui , et il est dans un état d'exaspération à tout entreprendre, à tout braver.

Mais ce que je pensais tout à l'heure, relativement à moi, de la puissance du temps, et de la réflexion, aura lieu à l'égard de Julie. Incapable d'employer d'autres moyens que ceux de la persuasion , il sentira bientôt qu'il n'y a rien à espérer d'une femme qui a pris un parti aussi énergique. Il reviendra sur ses pas; il armera contre l'amour son orgueil offensé, et, dans la plupart des gens du grand monde, l'amour est un sentiment secondaire, toujours subordonné à la vanité, et même à l'intérêt personnel... Eh! mon Dieu, sais-je ce qu'il fera? Le cœur humain est un dédale, et le fil nous échappe, au moment même où nous croyons le saisir.

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Trois jours sont écoulés , et je n'ai de nouvelles de lui , ni de personne.

Une lettre de madame d'Elmont! Il a été chez elle , chez tous ceux que nous connaissons. Partout il s'est montré plus aimable que jamais. Viennent ensuite les mariages, les naissances, les intrigues de l'ambition, le dépit de l'ambitieux joué. La lettre est longue : c'est lîn journal. Madame d'Elmont la termine en adressant à madame Ducayla les choses les plus affectueuses. Elle croit Julie toujours auprès de moi; il est évident qu'il n'a point parlé d'elle : il a voulu s'assurer qu'elle n'est point à Paris , et il a été impénétrable. Que va-t-il faire? Telle est la question que je me répète cent fois dans une heure, et que je ne peux résoudre.

Encore neuf jours de passés, et je ne sais rien.

Ah ! voici des lettres. Madame Montbrun a reçu Julie avec un véritable plaisir. Cette jeune veuve la dédommagera, dit-elle, de l'éloignement de sa fille, qu'elle a mariée selon son cœur, et qui est parfaitement heureuse : puisse-t-elle l'être longtemps! Pauvre petite Rose! Que serait-elle sans moi? Séduite, déshonorée, abandonnée, indigne des regards d'un honnête homme, elle eût passé sa jeunesse dans l'humiliation et dans les regrets. Elle ne peut penser à moi, sans un mouvement de reconnaissance et d'affection. Le bien qu'on a fait n'est jamais perdu pour soi; c'est un baume

pour toutes les plaies de l'aiTie : je l'éprouve en ce moment.

Et celle-ci, celle-ci, qui ne m'est pas tombée d'abord sous la main, et qui va tout m'apprendre!... C'est Julie qui écrit.

Il a couru nuit et jour. Il a joint la diligence à trente lieues de Marseille , fatigué , excédé , ne pouvant plus se tenir à cheval. Son œil avide a plongé jusqu'au fond de la voiture. Julie était enveloppée dans son voile ; mais il a reconnu Thérèse. Il a fait arrêter le postillon. Il restait une place, il l'a prise : il était temps. Il n'aurait pu courir deux heures encore. Julie avoue que l'embarras, la frayeur que lui ont causé sa présence, n'étaient pas sans quelque charme. Oh! je le crois. Elle s'exprime avec une extrême réserve; mais j'entends ce qu'elle ne dit pas.

Il a fallu arrêter à la poste prochaine ; il avait besoin de prompts secours , et cependant il a trouvé le moyen de parler à Thérèse en particulier. Sans doute cette fille lui a tout dit. Julie l'a renvoyée en arrivant à Marseille, et elle a bien fait.

L'état où il était ne le rendait pas redoutable, et elle a cru ne pouvoir se dispenser de lui donner des soins. Je l'en remercie. La vertu, dépouillée d'humanité, ne serait que du rigorisme : elle se ferait haïr. Mais que Julie se défie de sa sensibilité : un cœur faible change les mots; les choses restent les mêmes.

^6o TABLEAUX.

On est entré dans Marseille. Julie s'est fait conduire chez madame Montbrun ; il est allé se cacher chez du Reynel. Il n'a vu personne; il ne s'est montré nulle part : il conserve un reste de pudeur.

Cependant il n'a pas essuyé tant de fatigues, sans avoir un plan arrêté , et il n'est pas en lui de se borner à respirer le même air que Julie. D'après ces réflexions, elle a cru devoir tout déclarer à madame Montbrun. Elle s'est décidée à ne pas sortir, et à ne recevoir personne. Cette conduite est sage et pTudente.

Que de peines, que d'intrigues, que de combinaisons je vois dans tout ceci! Quelle force de passion se décèle dans toutes ses démarches ! L'amour ne veut pas reconnaître d'obstacles ; la résistance l'irrite, et cependant le soutient. Julie, livrée aux transports de M. de Francheville, partagerait bientôt la destinée de celles qu'il a aimées, qu'il aimera encore.

Du Reynel est un homme bon et simple, qui ne s'inquiète, qui ne s'occupe de rien; à qui on fait tout croire , à qui il fera tout dire , tout faire , et qui est d'un rang à se présenter, à être admis partout. Il ne pouvait choisir d'agent plus docile et plus sûr.

Madame Montbrun a un jugement sain, un cœur droit; mais point d'esprit; rien de cette finesse, si ordinaire aux fëmmes, sans doute parce qu'elles en ont continuellement besoin. Madame de Mont-

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brun ne prévoira rien, n'évitera rien. Julie sera réduite à se défendre seule, et elle aime! Qu'arrivera-t-il de tout cela?

Elle m'écrit avec exactitude; elle ne me cache rien de ce qui se passe dans son cœur : elle a plus de force, en ce moment, que je lui en supposais. Si elle écrit plus rarement, si ses expressions deviennent vagues , son style contraint , elle est perdue.

Il suit ses projets en homme du monde, sans blesser les bienséances; il y tient en amant passionné, avec persévérance. On Fa vu rôder, le soir, dans la rue où demeure madame Montbrun. Il était tout en noir, sans doute pour s'envelopper d'une obscurité, plus profonde encore, que celle de la nuit.

Il a fait demander plusieurs fois, à madame Montbrun, la permission de se présenter chez elle : on la lui a refusée. Il a écrit plusieurs lettres à Julie : elle les a renvoyées , sans les ouvrir. Pauvre enfant!

Enfin du Reynel entre en scène. Il se charge de remettre les lettres ouvertes. On les repousse ; il les dépose dans des endroits, où il est certain qu'on les trouvera. Probablement il suppose , et avec raison, qu'on ne résistera pas à la curiosité, si on continue à combattre l'amour. La fierté renvoie une lettre cachetée; elle est sans ressource quand la lettre est ouverte : comment prouver qu'on ne l'a pas lue, et quelle est la femme qui

ne lise , quand elle sent que celui qui a écrit peut croire qu'elle a cédé? D'ailleurs ses yeux ne laissent aucune trace sur le papier , et , dans tous les cas, elle peut nier. Julie a lu.

Je fais à du Reynel plus d'honneur qu'il ne mérite : ces idées lui ont été suggérées. Mais, malgré sa bonhomie, bien réelle, comment ne sent-il pas l'indécence du rôle qu'on lui fait jouer? Quels raisonnemens ont trompé sa raison, au point de le faire consentir à se dégrader?... Je m'y perds.

Madame Montbrun a fini par lui fermer sa porte. L'intrigante Thérèse a essayé de gagner les domestiques, et madame Montbrun a défendu à ses gens de la voir. Cependant elle a séduit quelqu'un de la maison : Julie trouve tous les jours des lettres sur sa toilette, dans son ouvrage, jusque dans les endroits , où le soin de soi-même arme la pudeur, contre toute espèce de surprise.

Ces lettres sont de feu. Elles allument ses sens; elles obscurcissent ses facultés morales. S'il pa- • raissait devant elle, où s'arrêterait son délire? Elle l'ignore, dit -elle... Oh! après sa défaite, je n'en saurais douter.

Elle ne lira plus aucune de ces lettres. Elle est bien décidée à déchirer celles qu'elle trouvera, en détournant la vue. Le pourra-t-elle ? Comment résister à une obsession aussi soutenue? Ce style enchanteur, cette persévérance, animeraient un cœur froid ; quel effet doivent -ils produire sur une femme qui aime déjà!

Madame Moiitbrun a congédié tous ses domestiques. Mesure tardive ! Le poison circule dans les veines de Julie. Elle cédera à sa violence.

Elle a cédé; c'en est fait. Depuis cinq jours elle ne m'écrit pas. Elle n'a plus rien à me dire. Je n'ai plus rien à prévoir.

Dieu! grand Dieu! pouvais -je le soupçonner? Les bienséances, l'honneur, la probité , la nature , il oublie, il méprise, il brave tout. C'est lui qui m'écrit. Il ose m'écrire!

Je suis le seul obstacle à sa félicité , et il veut être heureux. Julie l'aime , et ne lui oppose que sa vertu. Il en calmera les terreurs; elle se donnera volontairement à lui. Je dois pressentir le moyen, le seul moyen qui peut le conduire à son but. Il me saura gré de concourir, avec lui, à rompre des noeuds, qui lui sont devenus insupportables , et il me donnera des marques sensibles de sa satisfaction. Si je résiste , il saura me contraindre : il a entre les mains des pièces auxquelles je ne pourrai rien opposer.

La lettre tombe de mes mains ; mes esprits s'é* teignent; tout disparaît autour de moi... je re- » viens à la vie, et je me retrouve étendue sur le parquet. Ma tête est soutenue par Honorine. D'une main, elle s'efforce de me relever; de l'autre, elle me fait respirer des sels. Elle appelle mes femmes, qui ne peuvent l'entendre; elle lève ses yeux innocens vers le ciel; elle me prodigue les noms les plus tendres... j'approche cette figure

angéliqiie de la mienne; je la couvre de baisers. Tu n'as plus de père, m'écriai-je avec amertume, à demi suffoquée. En un instant, mon visage est inondé de larmes. Je serais morte, si je n'en avais pas trouvé.

« .Te n'ai plus de père? répète l'aimable enfant, c( en sanglotant à son tour. Qu'est- il donc arrivé «à papa? — Rien, rien, ma fille. Cet évanouisse- « ment a dérangé mes organes; j'ai articulé des « mots vides de sens. Reprends les tiens et calme- « toi. — Que je me calme, et tu pleures! »

Que pouvais-je lui dire? je m'efforçais de retenir ces larmes, qui me soulageaient tant! je cherchais à paraître gaie. Elle m'observait attentivement. Elle semblait vouloir lire, sur ma physionomie, ce qui se passait dans mon ame. Je la pris; je sortis avec elle; je ramenai son attention sur les objets en possession de lui plaire : heureux âge, où les peines sont si vives, mais si courtes; où tout est distraction et jouissances!

Elle ne m'a pas pénétrée, je l'espère. J'éloignerai d'elle, autant que je le pourrai, le malheur affreux de mépriser son père.

Julie m'écrit enfin. Elle a gardé le silence , dans l'incertitude où elle était que je fusse instruite des nouveaux projets de M. de Franclieville. Il lui répugnait de m'en parler la première. Elle sait , de lui-même, que je n'ignore rien, et elle me raconte ce qui s'est passé.

Privé d'intelligences dans la maison , et irrité

d'une résistance aussi soutenue, il a déterminé du Reynel à forcer, pour ainsi dire, la porte de madame Montbrun. L'explication entre lui, cette dame et Julie, a été vive et précise. On a articulé des faits, et il est résulté de leur rapprochement, que du Reynel a été dupe de sa crédulité. Il s'est cru l'agent d'un amour légitime, et cet habit lugubre n'a été pris que pour lui persuader que je n'existe plus. Indigné de se voir joué avec autant d'audace, du Reynel a écrit à M. de Francheville , chez madame Montbrun même, qu'il ait à sortir de chez lui à l'instant.

Il a obéi. Il s'est retiré dans une auberge, et le lendemain, avec de l'or probablement, il s'est introduit chez madame Montbrun. Julie a voulu fuir; il s'est jeté entre elle et la porte. Elle a été forcée d'écouter ses propositions. Elle les a rej^tées avec un froid dédain, et il persiste dans son affreux projet !

Il n'a pas craint de se présenter aux parens de Julie, et de solliciter leur intervention dans cette affaire. Malgré l'éloignement, très-marqué, qu'ils manifestent pour la jeune femme, ils ont été révoltés de l'immoralité d'un homme, qui, pour satisfaire une passion aveugle, se propose de rompre des nœuds qui lui ont été chers, et qui sont toujours respectables. Repoussé partout, réduit à se cacher de nouveau; mais subjugué, tyrannisé par son amour, il a cru que celle qui frémit à la seule idée de causer un divorce, sera

capable d'en profiter quand il sera consommé. C'est dans ce sens que s'exprime une dernière lettre, écrite à Julie, avant son départ pour Paris.

Ainsi donc les tribunaux vont retentir de ses clameurs indécentes; la malignité publique va se repaître d'une nouvelle scène scandaleuse. Je n'ai qu'un moyen de prévenir un éclat : c'est de concourir avec lui à rompre un engagement qui lui est devenu insupportable] Mais le dois-je? quelle est la femme irréprochable qui renoncera volontairement à son état; qui, par une condescendance répréhensible , éloignera l'enfant de son père; rompra tous les liens qui les unissent; qui n'espérera pas que, revenu de son égarement, ce père aura le temps de se reconnaître, et de tout réparer avant que la loi ait prononcé? Voilà ce que je lui ai répondu sans aigreur, mais sans faiblesse. J'ai emprunté le langage de la froide raison; il se fait toujours écouter. Les reproches irritent , et l'homme blessé ne voit , dans ses procédés les plus durs , qu'une juste récrimination.

Cependant, mon ton modéré couvre une résistance ouverte, un refus positif, et si je me défends, il a, dit-il, entre les mains, des armes auxquelles je n'aurais rien à opposer. Quelles sont-elles ? Je suis bien certaine de ne pas lui en avoir fourni. J'ai aimé, j'aime encore, j'aime bien tendrement; mais je suis restée pure, il le sait, et parmi les personnes que nous connaissons, il n'en est aucune qui m'ait soupçonnée.

Mais je suis éloignée du public et de mes juges. On leur dira, on leur persuadera les choses les plus fausses, et les plus absurdes. Je serai frappée, comme ces victimes, qui se laissaient conduire à l'autel , sans résistance , sans prévoyance , et qui ne connaissaient leur sort, qu'en recevant le coup mortel. J'irai à Paris.

Qu'y ferai-je? En quoi consistera ma défense? Je ne vois pas qu'il puisse établir sa demande sur autre chose que l'incompatibilité des humeurs; mais comment prouver qu'on a été, constamment, dans son intérieur, sage, douce, prévenante , économe , et bonne mère ? Quels amis viendront, des extrémités de Ja France, déposer en ma faveur? Ai -je une famille, une famille recommandable, qui me protège, qu'on craindra de blesser, dont les réclamations seront écoutées? Je serai seule avec mon innocence; et j'aurai contre moi le rang, la fortune, l'intrigue et la séduction. Quelle position déplorable! Oh! ma fille ! ma fille !

Quel est ce paquet? Une lettre du prince, de cet homme généreux , à qui celui , qui veut cesser d'être mon époux, a dû une place brillante; qui m'a donné dans tous les temps des marques d'un intérêt sincère... Voilà un défenseur. Et ma tête, constamment exaltée, ou fatiguée, en cherchait où je ne pouvais en trouver.

TA BLE /ilJ X

u Madame, '

« Depuis long-temps , je déplore les égaremens « de votre mari. Depuis long-temps, je parais ne « pas m'occuper de vous, et persuadé qiie l'inter- « vention d'un tiers , dans des démêlés du genre «des vôtres, aigrit, au lieu de rapprocher, je « garderais encore le silence , si votre réputation « n'était attaquée , dans ce qu'elle a de plus préce cieux, pour une femme telle que vous. Rendez- « vous ici, sans perdre un instant. Je me flatte « que mes démarches vous seront utiles. Je vous « présenterai moi-même à vos juges. Je ne cher- « cherai point à les influencer; mais je demandece derai, j'exigerai justice.

ce Descendez à mon hôtel ; la princesse vous y c( recevra. Elle vous prendra sous sa protection, et ce il suffira de sa bienveillance , pour détruire les (c imputations calomnieuses dont on vous charge, ce Agréez, je vous prie, etc. »

Un mémoire! un mémoire imprimé... en si peu de temps ! il est dirigé contre moi.

Oh! voilà le comble de l'horreur! il a conservé cette lettre de madame de Soulanges. Cette lettre, à laquelle il n'avait donné aucune confiance, est l'arme dont il m'a parlé, et qu'il emploie, bassement, traîtreusement, pour me perdre à jamais. Et ce mémoire circule, et je suis adultère aux yeux de toute la France ! . . . Barbare ! tu veux m'ôter mon état , ma renommée ; tu veux dé-

poiiiller ta fille de l'estime qu'elle a pour moi ; tu oses m'attaquer dans son cœur! voilà ce que je ne peux supporter, ce que je ne dois pas souffrir. Je pars, je pars aujourd'hui même. Je ne suis plus cette femme timide; qui ployait devant lui; qui redoutait son regard; qui s'abreuvait de larmes amères, et secrètes. L'indignation double mes forces; elle les soutiendra. Ma cause est celle de ma fille. Je la prendrai avec moi; je la présenterai partout. Partout on verra deux victimes; on les soustraira au coup; il retombera sur celui qui veut nous accabler.

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