‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 69 sur 82 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le divorce.

Je suis à Paris, logée, aimée par la princesse. Avec quelle bonté, quelle grâce décente elle m'a accueillie. Quelles tendres caresses elle a prodiguées à Honorine ! Elle s'est attendrie sur son sort; elle ne cesse de nous donner, à toutfes deux, les témoignages du plus vif intérêt; elle nous présente aux personnages les plus élevés, comme les objets de la plus odieuse persécution; elle nous fait des amis, des protecteurs, de tous ceux qui viennent lui faire leur cour.

Je suis là comme chez moi. 11 est si facile de se mettre à son aise avec ceux qui nous aiment !

Le prince a déjà vu les chefs de la magistra-

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ture. Il s'est rendu garant de la pureté de mes mœur$; il a annoncé un mémoire de défense, qui détruira les imputations dirigées contre moi. Il m'assure que je serai maintenue dans mes droits; rétablie dans mon honneur. Je le crois. Il est si doux de le croire!

Nobles et généreux protecteurs , quel charme vous répandez sur ce qui vous environne ! quel calme vous portez dans mon cœur! avec quel empressement, quelle satisfaction j'adresse mes hommages à ceux, pour qui la grandeur n'est que le privilège de bien faire, et qui, sans descendre de leur rang, élèvent, jusqu'à eux, les personnes qu'ils en jugent dignes !

La princesse a été très-belle. Elle est parvenue à cet âge où la dignité remplace, sans les faire oublier, les grâces de la jeunesse; où la raison pare l'esprit ; où l'amabilité gagne les cœurs. Vieillir ainsi , c'est être toujours jeune.

Sa réputation est pure, comme son ame , et quand elle a dit que je suis une femme estimable, on la croit sur sa parole; on me marque les égards, qui me sont dus peut-être; mais auxquels je n'osais plus prétendre.

Elle a des enfans. Elle les aime comme j'aime le mien; elle les a élevés comme j'élève ma fille : les maîtres, les livres pour elle; des explications courtes et claires pour ses élèves.

Peut-on accuser de telles mères? Peut-on même les soupçonner d'inconduite?

i) SOCIÉTÉ. 271 Elle vent bien marquer de rétonnement en écoutant Honorine. Elle est mère : elle sait quel plaisir elle me fait en louant mon enfant. C'est m'inviter à louer les siens. Ils sont au-dessus des éloges.

Ma tournure d'esprit , ma conversation , ma manière d'être, paraissent lui plaire. Elle passe, avec moi, les momens qu'elle peut dérober à la représentation. Elle aime à lire dans mon cœur, et elle m'ouvre le sien. Elle a aimé comme moi; mais elle a toujours pensé que les plaisirs d'une liaison illégitime ne valent pas les regrets qui la suivent, et elle a trouvé moins dur de combattre, que de vieillir dépouillée de sa propre estime.

En effet, il est une époque de notre vie, où le monde nous quitte; où on n'en obtient plus que des déférences, qui s'adressent au rang, et non à la personne ; où il est essentiel d'être bien avec soi.

Je ne me lasse pas de parler de la princesse, parce que je me trouve toujours bien de l'entendre. Je n'ai pas trente ans, et je suis déterminée à vieillir comme elle. L'image chérie est toujours présente à mon cœur; mais elle ne le remplit plus exclusivement. Mes sens sont calmes; l'objet, qui les a si vivement agités, est dans un autre hémisphère. Les intérêts majeurs qui m'occupent éteignent, peu à peu, mes autres sensations. Je reprendrai sur moi un empire absolu.

J'ai conféré longuement avec Un avocat célèbre.

Il a pris des notes détaillées, sur tout ce que je lui ai dit. Mon mémoire paraîtra incessamment.

Le prince vient de me présenter au chef suprême de la magistrature, qui m'a écoutée avec complaisance. Mais il m'a objecté que la dénégation des faits n'est pas une preuve, et qu'il n'est pas de coupable qui ne nie ce dont on l'accuse. Il a ajouté, avec beaucoup de douceur, que la bienveillance de la princesse est, pour moi, une présomption favorable; mais seulement pour le public, et que les tribunaux ne prononcent pas d'après des présomptions. Le prince s'est élevé contre cette manière de voir. Le magistrat lui a fait observer, avec beaucoup d'égards, combien, dans cette affaire, leur manière de sentir doit être différente, et je suis vsortie de chez lui, le cœur navré, les yeux pleins de larmes.

c( x\insi donc, disais-je, on m'accuse, et je serai c( condamnée, parce que je ne peux confondre le « calomniateur. Non , m'a répondu le prince. Si « une simple dénégation n'est pas une preuve , « l'accusation qui n'en présente aucune peut-elle « être admise ? » Je défie qu'on en trouve contre moi.

Affaire cruelle pour moi, pour lui, quel qu'en soit le résultat! Si je succombe, il aura divulgué mon infamie et sa honte. S'il est accablé par la vérité, il n'est plus, aux yeux des honnêtes gens, que le vil jouet des passions les plus effrénées; qu'un être sans pudeur, sans probité, marqué du

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sceau de la réprobation générale, et cet homme est le père de mon enfant !

N'est-il pas de moyens d'arrêter cette scandaleuse procédure? Est -il possible qu'il ne sente pas combien elle nous sera fatale à tous deux? Sera-t-il sourd à la voix, conciliatrice et puissante, qui essaiera d'opérer un rapprochement? La médiation du prince ne fera-t-elle pas ce que n'obtiendraient jamais mes plaintes et mes prières? Un homme du monde ne heurte pas un personnage, élevé jusqu'aux marches du trône; il cède à regret; mais il sacrifie tout à la crainte de déplaire, à celle d'un ressentiment qui peut l'atteindre tôt ou tard. M. de Francheville est éloigné de Julie; il mène une vie dissipée, peutêtre pour échapper aux reproches de sa conscience ; mais la dissipation ne s'accorde pas avec un amour violent. Peut-être encore ne désire-t-il qu'un prétexte pour cesser ses poursuites; peutêtre n'est-il arrêté que par la fausse honte de faire les premiers pas. Eh bien? je les ferai; j'invoquerai l'intervention du prince... Non. Il parlera en homme indigné; il s'expliquera avec le ton de hauteur, que prend naturellement un grand, à l'égard de l'inférieur qu'il méprise; il humiliera mon mari; et le coupable, persuadé qu'il doit renoncer à l'estime, n'a plus d'intérêt à rétrograder. Je m'adresserai à la princesjse. Il n'y a qu'une femme, et une femme d'esprit, qui puisse apporter, dans une entrevue aussi délicate, ces mena- XFL i8

gemens, cet heureux choix de mots, ces insuuiatioHS fines et fortes à la fois, qui frappent l'esprit et le cœur, sans blesser l'amour- propre.

Je lui ai communiqué mon idée; elle a daigné l'adopter. Elle a fait prier M. de Francheville de se rendre chez elle. Il a résisté à une première invitation; il n'a osé se refuser à la seconde. Au moins, j'aurai tenté tous les moyens possibles de redoiuier un père à mon enfant. Ahî qu'il revienne à nous, du moins en apparence; qu'il me délaisse, qu'il suive ses goûts; mais qu'il respecte les mœurs publiques, et qu'Honorine un joinpuisse l'avouer sans rougir.

Est-ce trop exiger de lui? Une femme outragée peut -elle se conduire avec plus de modération ? Celle, dont j'use envers lui, ne doit -elle pas le ramener à des sentimens honnêtes, et n'aurai- je pas justifié ses bienfaits, si je parviens à le sauver de lui-même?

H est entré; j'entends tout d'un cabinet voisin, La princesse s'exprime avec une douceur, une grâce, une sensibihté auxquelles il ne résistera pas. Ce n'est pas un pardon qu'elle lui offre; elle le prie, elle le presse de ne pas m'accabler. Elle lui représente, elle lui prouve que son intérêt personnel doit le porter à étouffer cette affaire. Elle lui rappelle qu'il est père; elle lui trace un tableau fidèle d^ la beauté d'Honorine, de sa candeur, de l'amour qu'elle lui porte. Si un ange s'était chargé de ma défense, il ne parlerait pas

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avec plus tle charme, de force et de raison... Il paraît ébranlé.

Je ne balance plus. Honorine est avec moi; j'ouvre la porte du cabinet; je me présente; je lui présente sa fille ; je la mets dans ses bras. Je tombe à ses genoux; je les mouille de mes larmes; je les presse contre mon sein; j'invoque son cœur. J'ai le ton , l'accent de la tendresse ; j'en éprouve la douce émotion; je peux encore revenir à lui; je le sens, je le lui dis, je le conjure de le vouloir. Honorine ne me comprend pas; mais elle voit ma douleur. Elle élève ses mains innocentes, elle demande grâce... Oh! elle va nous être accordée. Sa paupière est humide , sa poitnne gonflée, sa respiration pénible. Il est fortement agité, et rien dans ses mouvemens, dans l'expression de sa figure, n'annonce un homme qui se prépare à consommer un crime. La princesse nous enlace tous dans ses bras. Il ne cherche pas ma main; je prends la sienne; il n'éloigne pas sa joue, et j'y fixe mes lèvres. Honorine le caresse, en lui donnant les noms les plus doux. Ses larmes coulent enfin. Il en couvre le visage de son enfant.

«Je suis un malheureux! je suis un monstre! (c s'écrie-t-il ; je le sens, je l'avoue; mais une face talité inexplicable me poursuit et me subjugue. « Comment lui échapper? Où chercher un refuge? « Dans les bras de madame , lui répond la prin- « cesse. »

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Il s'y précipite; il me presse tendrement dans les siens; chaque instant ajoute à sa vive sensibilité. Dieu soit béni! J'ai retrouvé mon époux; Honorine a retrouvé son père.

Il va donner ordre à son avocat de cesser ses poursuites; de retirer sa plainte, et, s'il est possible, tous les exemplaires de ce mémoire diffamant. Il me reconduira en Champagne ; il s'y fixera tout-à-fait; il y vivra, entre sa fille et moi.

Il me laisse dans un enchantement, qui n'est pas celui de l'amour; mais un sentiment délicieux , indéfinissable , qu'éprouvent seuls ceux qui échappent à une crise terrible. Je reçois les félicitations du prince, de la princesse, de toute la cour. Le bruit se répand , du palais dans les hôtels voisins, que mon mari a reconnu ses torts, qu'il s'empresse de les réparer, qu'il me rend son affection. La mienne en sera le prix; j'y ferai tous mes efforts, et je sens, avec une satisfaction bien pure, qu'ils ne seront pas impuissans.

Il ne vient pas, et il devait être de retour dans deux heures. Elles s'écoulent les unes après les autres. Je les compte; je prête l'oreille, je regarde... Je ne vois, je n'entends rien. M'aurait-il trompée? Oh! non, non. Éloignons cette idée; elle est insupportable. Vif, emporté, il se laisse aller au gré d'une imagination délirante; mais il est incapable de feindre, par la violence même de ses sensations. Il a pleuré, et les larmes d'un homme tel que lui sont toujours sincères.

Cependant il ne vient pas! je ne saurais résister plus long-temps à mon impatience. J'envoie chez lui, chez son avocat, chez son avoué. Qu'une journée est longue, pour qui attend et souffre'

Mes émissaires rentrent, les uns après les autres, et celui qui paraît, ajoute à l'inquiétude que m'a donnée celui qui l'a devancé. Il a quitté son hôtel garni; on ignore où il s'est retiré; son avocat même n'a pas son adresse. Il m'a trompée, oui, il m'a trompée, et je retombe dans un état plus cruel que celui dont il m'avait tirée. Le poids de l'infortune vient m'accabler avec plus de force, au moment où toutes les facidtés de mon ame s'ouvraient à l'espérance et au bonheur. Je ressemble à ce malheureux qu'on conduit au supplice, à qui une voix imprudente fait entendre le mot grâce, qui lève ses yeux reconnaissans vers le ciel, et qui, en les reportant autour de lui , retrouve les bourreaux , le désespoir et la mort.

Il m'a trompée!... non, il était de bonne foi, j'en suis convaincue. Son cœur n'a-t-il pas toujours été partagé? L'infortunée Mirville n'étaitelle pas oubliée près de moi? Ne reprenait-elle pas son empire dès qu'il m'avait quittée? Julie aussi a été oubliée un moment. La nature et mes larmes ont éloigné son image; elle s'est reproduite avec une force irrésistible. S'il revenait, il s'attendrirait encore, et il serait tout à Julie, en s'éloignant de moi.

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Je l'excuse, je crois,.. Ah! il est le père d'Honorine : je ne peux l'oublier.

Le prince est indigné. Il veut le trouver; lui reprocher sa mauvaise foi, l'oubli du respect qu'il doit à la princesse, et qu'il a abusée comme moi. La police a fait des recherches. On a trouvé mon mari. Mais il refuse de recevoir personne; il ne répond à aucune des lettres que nous lui écrivons ; il a renvoyé les dernières , sans vouloir les lire. Le malheureux! il n'a pas l'habitude du crime, et il se défie de son cœur. La princesse ne me quitte pas; elle me console; elle cherche à me rendre ma première énergie, qui peut seule me tirer de l'accablement profond où je suis. Je sens, plus que jamais, la nécessité de me défendre, et je souffre horriblement à l'aspect de cette pile de mémoires, où je me porte accusatrice à mon tour, et qui seront distribués demain. Oh! oui, j'allais revenir sincèrement à lui; j'en trouve la preuve dans les combats qui s'élèvent entre ma raison et mon cœur. Cruel homme ! quelle femme tu dédaignes, tu rejettes! elle t'avait pardonné tout, jusqu'au dessein de lui ôter l'honneur, et tu veux que ce projet coupable s'accomplisse!... Oh! ma fille! ma fille!

Dans deux jours, cette cause sera soumise au jugement du tribunal et du public. Déjà le journaliste avide se dispose à recueillir les détails, et l'oisiveté à s'en amuser. Et moi, triste aliment de la curiosité, renfermée ici, incertaine de mon sort,

coniptaiit les miimtes, les secondes, en pleurant sur Honorine, j'attendrai qu'on vienne m'apprendre si je suis ou non une femme d'honneur.

Téméraires et vains jugemens des hommes ! ils croient avoir tout fait quand ils ont prononcé d'après leur conscience. Et qu'est-elle cette conscience, sur laquelle ils se reposent, si ce n'est leur manière de voir et de sentir? Deux juges, dont l'un condamne et l'autre absout, dans la même cause, n'ont-ils pas également la conscience en paix? Un des deux se trompe nécessairement : quel est donc celui qui peut se flatter de voir et de sentir juste? Et on trouve des hommes qui osent juger !

Mon avocat dit ma cause excellente. Il voit, il sent ainsi. Serait-ce la première fois qu'il aurait eu cette opinion d'une affaire, et que son client

aurait succombé? Pourquoi ajouté -je, aux

tourmens, dont je suis la proie, cette affreuse anxiété, qui est peut-être le phis cruel de tous? On va prononcer sur ma réputation; mais peuton m'en dépouiller, même en déclarant que je l'ai perdue? N'ai-je pas pour moi ma mémoire, qui est ici ma conscience? N'ai-je pas l'estime de la cour et de la ville?... Mais cette estime survivrait-elle à un jugement qui m'en déclarerait indigne? La princesse, elle-même, entraînée par la multitude... Oliî ma tête! ma tête! il me semble qu'elle va éclater. Les idées y surabondent, et elles s'y multiplient sans cesse. Elles y portent

un désordre, qui se communique à tout mon être. Je ne conçois pas comment j'existe.

Le jour, l'heure sont arrivés. Le prince a envoyé son secrétaire intime au palais. Il a l'ordre de venir, sans perdre un instant, nous donner le résumé du jugement.

Quel sera-t-il?... Oh! mon enfant! mon enfant! je suis déshonorée, si ton père n'est déclaré un homme pervers. Il faut que tu perdes l'un ou l'autre. Si c'est moi, que deviendras- tu? On ne confiera pas l'innocence à une femme adultère... Moi adultère, grand Dieu!

Elle sera remise à son père, à son père, qui n'attend qu'un jugement, qui me flétrisse, pour voler auprès de Julie, lui offrir sa main, l'obséder sans relâche. Et toi, mon enfant, et toi, livrée à des mercenaires, incapables de ces tendres soins , que je t'ai prodigués depuis ta naissance , indifférens à tes succès , au développement de ton esprit et de ton cœur, insensibles aux privations que t'imposera ce nouveau genre de vie , aux chagrins qu'eux-mêmes auront provoqués, tu souffriras, tu appelleras, tu invoqueras ta mère. Un mot, une caresse d'elle te calmeraient: ce mot, cette caresse te seront refusés. Nos cœurs ne s'entendront plus.

«Monseigneur, je vous dois beaucoup, et ce- « pendant je vous demande une dernière grâce. « Ayez pitié, si je succombe, de ma pauvre Ho- «norine; qu'elle ne vous quitte pas; qu'elle soit

« élevée avec les jeunes princesses. Elle est bonne, «sensible, docile. Sa soumission^ sa reconnais- « sance vous paieront de vos bienfaits. C'est tout « ce qu'elle pourra vous offrir; mais vous ne dé- « daignerez pas ce faible tribut. — Madame, je ne « crois pas que vous succombiez; mais si tel est « votre malheur, je me charge de votre enfant, je c( le dépose dans les bras de la princesse, et perte sonne n'osera l'arracher de cet asyle. »

Le secrétaire rentre. Un tremblement général me saisit; la princesse est obligée de me soutenir. Elle a la bonté de me donner des secours.

Il n'y a point de jugement définitif. Mon avocat a parlé en second, et il a développé une force de moyens, une éloquence qui ont entraîné l'auditoire. Son adversaire a répliqué. Des murmures d'improbation se sont fait entendre. Il a ramené les esprits en offrant, en demandant la preuve par témoins des faits qu'il a avancés. Sa demande est admise. Les témoins seront entendus à la huitaine.

Des témoins! il n'y en a pas, et j'en ai, moi! J'ai la présence d'Honorine, et la pudeur d'une mère. Elle était là; elle ne m'a pas quittée d'un instant, et j'interpelle toutes les mères. Quelle femme est assez vile pour se prostituer en présence de son enfant?

Au moment où le président a prononcé, un jeune homme décoré, couvert de sueur et de poussière, a percé la foule, s'est élancé dans

l'enceinte réservée aux juges, les a suppliés de l'entendre, et les a suivis dans la salle des délibérations. Quel est ce jeune homme ? Est - ce de moi qu'il s'occupait? Quel intérêt puis -je lui inspirer? Il n'en est qu'un qui soit disposé à tout faire, à tout oser pour moi, et l'Océan nous sépare.

Une lettre... elle est de lui; elle est de Sainte- Luce! Sainte-Luce est à Paris!

Il est ici î Ah ! dans la position où je me trouve , m'est - il permis de m'occuper de lui ? Courbée sous une accusation d'adultère, le serai-je par le cœur; justifierai - je, en secret, la haine de mon ennemi ? Je ne dois pas lire cette lettre.

Eh! qu'ajoutera- 1- elle â mes peines et à mes sentimens ? Je sais qu'il est ici : n'est - ce pas savoir ce qui l'amène, ce qu'il espère de l'avenir, qui va s'ouvrir pour moi? Cette lettre, d'ailleurs, ne peut-elle pas traiter de mon affaire, ne parler que de cela ? Ne sent-il pas l'extrême réserve que lui impose la circonstance ? Cependant... je ne peux m'en défendre, je l'avoue, je lirai; je lis.

Il venait de rentrer à Cherbourg. Le désœuvrement lui a fait parcourir un factum que le hasard lui a offert. Quels ont été son étonnement et sa fureur, quand il a vu que cet écrit me diffame, et que, sans le nommer, on l'inculpe directement î II est monté à cheval; il a couru jour et nuit, non pour aller séduire une femme à Marseille, mais pour venir défendre, secourir l'innocence. Il a déjà adopté un plan; il a pris des me-

sures générales. Il me prie d'être tranquille; il me promet le triomphe le plus éclatant. Oh! oui, je compte sur lui. C'est à l'amour qu'il appartient (le faire des prodiges. Encore un, celui-ci encore!

II termine sa lettre par la formule d'usage, sans ajouter un mot qui ait rapport à nos sentimens secrets. Par post-scriptwn, il me dit qu'il m'écrira tous les jours; qu'il m'instruira de ses démarches, et des succès qu'il croira pouvoir se promettre. Honnête, estimable, charmant jeune homme! il est toujours ce qu'il doit être.

Oui, il m'écrit tous les jours, à la même heure. Le timbre de ma pendule et le marteau de ma porte se font entendre en même temps. Il sait de quel poids m'accablerait un quart d'heure de retard.

Je lis ces lettres, je les relis, je les relis encore. L'expression devient plus sentimentale, plus forte. Le mot amour n'y est pas, et je le trouve à chaque ligne ; il est temps de l'arrêter. J'essaie de lui répondre avec calme. Je m'efforce de parler reconnaissance, amitié. Je suis gauche, contrainte. Comment fait-on pour écrire ce qu'on ne pense pas, pour ne pas dire tout ce qu'on pense?

Non, je ne suis pas reconnaissante, et de quoi le serais- je? Ne sais -je pas quelle satisfaction je trouverais à le servir, et pourquoi affecterais -je de me restreindre à l'amitié? Me mentir à moimême! Le tromperais - je, si je parvenais à me tromper ?

Il faut tout dire ou me taire... Je me tairai... Hélas! Je n'ai qu'un moment, dans toute une journée. Je le prolongerai, j'en doublerai les délices, en écrivant à mon tour... Je ne le dois pas; je ne le ferai pas. Depuis si long - temps je me nourris de sacrifices! Encore celui-ci.

Que peut la prudence contre une passion insurmontable ? J'aurais mieux fait de lui répondre, eussé-je dû écrire tout ce que je sens. Mon silence l'accable, dit-il. Aurais-je oublié son amour, sa constance inébranlable, son dévouement absolu? Je l'ai affligé. C'est ce que je craignais; je n'avais plus que cela à craindre. Sa lettre est enivrante. Elle porte le feu dans mes veines, le désordre dans ma téte , et je ne peux la quitter. Oh! grâce, mon ami, grâce ! je te la demande à genoux. Ne m'expose pas à combattre encore. Il m'est affreux de te résister. Si tu savais ce que me coûte une victoire, tu gémirais sur nous deux... Et je reprends cette lettre, et je la relis!... Je cours cacher mon délire dans le sein de la princesse.

«Madame, ôtez-moi cette lettre : c'est du poi- « son que je tiens dans mes mains. Je ne me (c connais plus; je ne sais où m'arrétep. Je vou- « drais que ce divorce, que j'ai tant redouté, fût « prononcé , dût - il entraîner ma diffamation. « L'homme, à qui je me donnerais, sait que je suis « pure. Cachée avec lui, n'importe dans quel coin «du monde, tout à l'amour et à ses délices, que

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a m'importeraient l'opinion des autres, leurs vai- « nés clameurs?... Je m'égare... Que serait-ce si «je le voyais, si je lui parlais! Au nom de Dieu, ((madame, ne me quittez pas; fermez -lui votre « porte; défendez qu'on reçoive ses lettres.., »

La princesse est effrayée de l'état où je suis. Elle me demande la clé de mon secrétaire. Je la lui donne , et j'ai pénétré son intention ! Elle revient. (( Eh bien, lui dis-je , en est-ce fait? — Ma (( chère enfant, il ne vous reste plus rien de lui. a — Et mes souvenirs, madame ! arrachez-les donc « aussi de mon cœur. «

Elle demande une voiture. Elle a la bonté de se rendre chez lui. La femme la plus distinguée de Fi ance , chez un capitaine de vaisseau ! Elle ne peut le recevoir ici , et la prudence ne lui permet pas d'écrire. Elle va le prier de me ménager. Je voudrais quelle fut partie, et cependant je la retiens. Elle se dégage de mes bras; elle s'éloigne. Me voilà seule... Seule! je ne le suis pas; je ne peux plus l'être.

Avec quelle impatience j'attends son retour! Elle me parlera de lui, rien que de lui : elle ne peut avoir à me parler d'autre chose.

La voilà ! la voilà î

C'est demain que les témoins seront entendus... Je l'avais oublié. Il n'avait qu'un moyen de s'élever contre leur témoignage : c'était de se mettre en cause lui-même; il l'a fait. Il a attaqué M. de Francheville en réparation. Il me semble qu'il ne

m'a rien dit de tout cela dans ses lettres. Non, il ne m'en a rien dit... Ai-je pensé moi-même à lui en parler dans ces réponses que je voulais faire si froides, et que je n'ai pu terminer!

L'heure a sonné, et le marteau est muet! Point de lettre! Je n'en recevrai plus! j'y ai consenti!

Voilà la nuit. La pendule répétera l'heure du matin, et je n'aurai pas de lettres!

Pas de lettres, ni de sommeil! Ah! quelle nuit !

La princesse entre chez moi". « Habillez -vous, c( ma chère amie; vous allez paraître devant le tri- « bunal. — Moi, madame! — Je sens ce que cette (c démarche a de pénible pour vous; mais elle est a indispensable. J'ai cru ne devoir pas vous en « parler d'avance : il est des choses qu'on sait toute jours assez tôt. — Eh! madame, que ferai-je au « palais? — Vous confondrez vos accusateurs. — «Je mourrai de honte. — L'innocence qui triom- <( phe vit et jouit. — Dispensez-moi, je vous sup- « plie... — ^ Le tribunal vous mande; que voulez- « vous que je fasse? Prenez Honorine avec vous. « Soyez confiante , et surtout courageuse. Pensez « que vous devez à votre enfant de lui conserver « l'honneur de sa mère. »

Je me laisse habiller; je me laisse conduire. Pourquoi deux voitures ?

On me fait monter dans l'une, avec trois jeunes dames, à peu près de mon âge, et de ma taille.

Honorine, trois autres petites filles, et une clame lie confiance de la princesse, sont dans l'antre. iNons partons.

Mon avocat attend à la grille du palais. Je descends , et ce n'est pas à moi qu'il présente la main ! Il prend une de ces dames; il la conduit; il ne parle qu'à elle; il lui adresse ce qu'il ne devrai;; dire qu'à moi. Je n'y comprends rien.

Cette dame appelle Honorine. Ma fille s'avance; un autre enfant court... Ah! il y a deux Honorine.

Mes genoux se dérobent sous moi. J'ai besoin d'être soutenue en montant l'escalier.

Nous entrons dans la salle du conseil; la porte se ferme; mon avocat s'approche de moi. «Vous «allez paraître, madame, devant les témoins qui « ont déposé contre vous. Il faut qu'ils vous re- « connaissent , et qu'ils vous désignent entre ces « dames. Ils ont peut-être des émissaires au-def hors : voilà pourquoi je me suis éloigné de vous, « quand vous êtes descendue de votre voiture. Ils «auront cru, probablement, que celle à qui j'ai « donné la main, que j'ai entretenue de votre af- « faire, est ma cliente. S'ils ont des intelligences « dans Tintérieur, ils voudront diriger leurs corn- « plices , et ils les égareront. M. de Sainte-Luce est « dans une autre salle , avec cinq à six jeunes ( gens de son âge. Il mettra les témoins à la même « épreuve, et la calomnie sera certainement conc fondue , si vo.us parvenez à vaincre ce trouble, « qui est bien naturel, mais qui vous décèlerait, »

Eh ! comment le surmonterai-je ? Atterrée par la force de l'accusation ; agitée par la présence de Sainte-Luce; effrayée, révoltée d'être donnée en spectacle; tourmentée par l'incertitude de mon sort à venir, puis -je commander aux facultés de mon ame? Quelle femme porte la sérénité sur son front, quand son cœur est brisé? Il en est, dit-on. Que je les plains ! elles ont nécessairement l'habitude du crime, ou du moins de la dissimulation.

Mon avocat m'apprend encore qu'il a demandé que madame de Soulanges se retirât avant que je parusse. Sa sûreté personnelle est liée à celle des autres témoins, et il lui eût suffi d'un signe pour les éclairer tous. La malheureuse! elle a tué son mari; elle est l'unique cause de ce malheureux procès! son aspect m'eût fait horreur. Mais sans doute elle eût baissé la vue devant moi, et c'eût été s'avouer coupable.

On nous invite à paraître... Oh! je le sens, il est impossible que les témoins ne me devinent pas.

Ils se composent de la misérable qui habite l'étage au-dessous de celui qu'occupe le chirurgien; des prostituées qu'elle retire chez elle; de quelques malheureux, ramassés çà et là, dont les physionomies annoncent des ames de boue. Le président fait lire leurs dépositions. Elles sont entièrement conformes. On leur a donné probablement leur leçon écrite; ils l'ont parfaitement retenue.

Le président ordonne à l'un d'eux de me re-

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connaître. Il fixe alternativement mes compagnes et moi. Le scélérat a Thabitucle de faire des victimes, et de lire dans leurs traits décomposés l'expression de la douleur. Il me désigne d'un ton ferme; les autres suivent son exemple.

J'oublie où je suis; je ne vois plus le tribunal, une assemblée nombreuse et respectable; je tombe à genoux; je prends le ciel à témoin de mon innocence; je le conjure d'éclairer mes juges. Honorine , fondant en larmes , se jette dans mes bras. « Voilà sa fille , s'écrient tous les témoins à la fois. » Et je n'ai, pour moi, que le témoignage de la femme du chirurgien, qui est nul, puisqu'elle est seule.

Une porte s'ouvre. C'-est Sainte-Luce qui entre, qui s'élance au milieu du parquet. Ce qu'il a entendu l'a exalté au point de ne plus lui permettre d'écouter sa raison, ni la prudence. Son aspect épuise ce qui me reste de force. Sainte- Luce, les témoins, les juges, tout disparaît devant moi.

Un bruit, confus d'abord, attire mon attention. Je retrouve peu à peu l'usage de mes sens. Je distingue enfin ce cri général de consolation : Vous avez gagné votre procès.

Je suis chez la princesse. Mon lit est entouré de tous mes amis... Sainte-Luce seul n'est pas ici. Il ne doit pas y être, je le sais; je ne dois pas désirer sa présence, et cependant...

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Je suis en état d'entendre les détails. C'est à Sainte-Liice qne je dois tout. Il a supplié les juges d'interroger séparément les témoins sur les localités. Il a offert sa téte en garantie de mon innocence; il a consenti à la perdre, si mes accusateurs ne se coupaient pas tous.

En effet, celui-ci a dépeint l'appartement de cette femme d'une façon, et celui-là d'une autre. L'un a fait, des meubles, un détail qui a été contredit par celui qu'on a fait comparaître ensuite. Convaincus et pressés par les juges, ils ont été forcés de tout avouer. On les a fait passer, du tribunal, dans ces lieux redoutables, où le crime commence à subir la peine qui lui est due, avant qu'elle soit prononcée. Le ministère public a dirigé, contre M. de Francheville; une plainte en subornation de témoins, et, sur la deniande de mon avocat, le divorce a été prononcé séance tenante.

Ma première pensée fut pour Sainte-Luce. Comment aurais-je pu me défendre du plaisir d'être libre; de m'occuper exclusivement de mon amant; de sentir que je pouvais faire mon bonheur et le sien , sans que le monde et ma conscience aient rien à me reprocher? Cette pensée me rendit des forces, de la gaieté. Je, m'y abandonnai pendant le reste du jour; elle me suivit jusque dans le sommeil. Sainte-Luce était sans cesse dans mes bras; j'appelais le moment où je l'y presserais en

effet, ce moment qui devait combler mon ivresse, la sienne, et nous faire oublier à tous deux tant lie combats et de privations.

Bientôt une pensée affligeante succède à celle dont je m'étais si délicieusement occupée. Je me représentais M. de Francheville , accusé, menacé, à son tour, dans son honneur, touchant peut-être à l'instant d'en être dépouillé. Je ne pouvais me dissimuler qu'il méritât son sort; mais il m'était impossible de cesser de voir en lui l'homme qui avait été mon éppux, et que la violence de ses passions avait seule rendu coupable. Avais -je pu vaincre celle qui m'attache irrévocablement à Sainte -Luce? J'ai combattu; mais à quoi a-t-il tenu que je succombasse? Cette idée ne me commandait-elle pas l'indulgence? Devais-je souffrir que l'infamie pesât sur la téte du père de mon enfant? Ne lui devais-je pas mon appui,- et celui de tous mes protecteurs? Aurais-je insulté à son infortune , en me livrant aux douceurs d'un amour, si long-temps comprimé , et que je ne pouvais maîtriser encore? « Sainte -Luce, mon ami, lui (( écrivis-je , je t'aime, je t'adore, tu le sais; je te « l'écrirai, je te le répéterai tous les jours, mais je « ne te verrai que lorsque la décence le permettra. « Encore ce sacrifice : c'est le dernier que je te dece manderai. Il te coûtera; il te coûtera beaucoup; « mais tu m'estimeras davantage , et qu'est-ce que «l'amour que n'accompagne pas l'estime?»

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