CHAPITRE XXIL
Détails.
Je lui écris, il me répond. Nos lettres sont brûlantes. Il est des momens, où je donnerais le reste de ma vie, pour une heure passée avec lui, et cependant j'ai le courage, j'ai la force d'écartet cette pensée. Je mande mon avocat. Je le consulte sur les moyens d'assoupir l'affaire intentée contre M. de Francheville. Il croit qu'une protection, très-puissante, peut seule le dégager. Je vais trouver le prince. Je parle, je presse, je supplie. « C'est moi, monseigneur, que le ministère public «va venger; je ne veux pas l'être. Je suis inca- « pable d'un sentiment haineux. Que M. de Fran- « cheville soit rendu au repos et au bonheur, s'il « peut en goûter encore. Ne souffrez pas que le « père d'Honorine, d'Honorine que vous aimez «tant, soit publiquement déshonoré. — Il l'est, « madame, par sa conduite envers vous. Le monde « a prononcé, et son jugement est irrévocable. — « Hé bien, monseigneur, que. ce jugement ne soit « pas sanctionné par celui des tribunaux. J'implore «votre appui. Si vous me le refusez, ou s'il est «insuffisant, j'irai me prosterner sur les marches «du trône, et je demanderai grâce, non pour «M. de Francheville, mais pour son enfant. —
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« Veuez, femme respectable, venez avec moi chez « les juges. »
Le prince est reçu partout, non seulement avec les marques de respect dues à son rang, mais avec celles de la considération et de la déférence qu'inspirent ses éminentes qualités. Il n'est personne qui ne se montre empressé de lui complaire. Mais comment un magistrat intègre accorderait -il ce désir avec son devoir? La plainte a été rendue en présence d'un auditoire nombreux, composé de ce qu'il y a de mieux à Paris; le tribunal a commencé l'instruction de l'affaire ; rien ne peut arrêter le cours de la justice; l'autorité suprême peut seule lui imposer silence.
«Donnez-moi votre enfant, me dit le prince. « Je vais solliciter l'indulgence du souverain. »
Je rentre à l'hôtel, et j'y apprends des choses qui m'affectent plus vivement encore. Le malheureux est en prison, et il manque d'argent! Il a écrit à différentes personnes, et il n'a essuyé que des refus. Le prétexte est qu'il a rompu lui-même tous les liens qui l'attachaient à la société. La vérité est que l'infortune éloigne, repousse. En prison, sans argent!... ses amis l'abandonnent! Je ne l'abandonnerai pas.
Il ne doit rien; ses biens sont libres; mais il faut le temps d'écrire aux fermiers; il leur faut celui de faire des fonds; sa situation ne lui permet pas d'attendre, et je n'ai pas vingt louis à ma disposition!... Je vais envoyer ce que j'ai. C'est
bien peu de chose ; mais cela suffira aux besoins du moment. Je verrai, dans la journée, demain, à lui procurer des moyens abondans d'existence.
Je fais et je scelle mon petit rouleau. Je le donne à un valet de chambre; je le prie de le porter à M. de Francheville.
Ce valet de chambre a été indiscret : la princesse entre chez moi ; elle me comble de caresses et d'éloges. Des louanges, parce que je ne veux pas que celui, qui m'a si tendrement aimée, connaisse le besoin! ai-je quelque chose, d'ailleurs, qui ne me vienne de lui, qui ne soit à lui? Que puis-je lui donner qui ne soit une restitution?
Mon procédé va être connu dans tout Paris : on ne parle que de cela dans l'hôtel. On en parle comme d'une chose extraordinaire. La vertu est donc bien rare, puisqu'on décore, de son nom, une conduite aussi simple, une action aussi obligée ! je vois que je deviendrai célèbre malgré moi. Triste avantage pour une femme, quelle que soit sa célébrité! L'obscurité et mon amour, voilà ce qui me convient, voilà tout ce que j'ambitionne.
La princesse m'offre de l'or. Je le refus! avec modestie. J'ai des moyens certains de m'en procurer, et s'il fallait que j'empruntasse, il n'est qu'un être de qui je consentirais à recevoir. La princesse m'aime véritablement; je reçois chaque jour des preuves nouvelles de son affection; mais il est des bons offices qui pèsent sur une ame délicate. Celui qui emprunte se met nécessaire-
Di-: sociÉii;. 295 njeiil au-dessous (le celui qui prête. Si j'étais dépourvue de ressources, c'est à Sainte-Luce que je nradresserais , dusse- je ne jamais rendre. De deux amans, le plus heureux est celui qui oblige.
J'écris au concierge du château de Champagne. Je fais partir une femme de chambre. Je lui ordonne de prendre et de m'apporter mes diamans. lis sont nécessaires à celui de qui je les tieiis, et je n'ai pas besoin de parure. C'est moi q'ué Sainte-Luce aime : que lui importent des ornemens, qui ne satisfont que la vanité? Les mines de Golconde valent-elles un sentiment?
J'entends l'équipage du prince. Je cours audevant de lui.
Je cherche à démêler sur sa figure le résultat de sa démarche. Son air est riant; il a réussi.
J^'ordre est expédié. Il enjoint la cessation de toute espèce de poursuites. Le malheureux sera remis en liberté, sous la seule condition de quitter Paris. Honorine est rayonnante. Elle n'a que dix ans ! mais elle sent beaucoup. Affligée de ma peine, elle en a enfin pénétré les causes, et il ne m'a plus été possible de lui rien cacher. Elle a vu, alternativement, son père et moi au moment d'être écrasés. Les nuages se dissipent, et son jeune coeur s'est rouvert à la joie.
Dès que M. de Francheville sera libre, je prendrai congé de la princesse. Recevoir plus longtemps les marques d'intérêt qu'elle me prodigue, serait en abuser. Mais où me retirerai -je ? Coni-
ment vivrai-je ? Je n'ai pas eu le loisir d'y penser, et c'est ce qu'il est important de connaître.
Je fais prier mon avocat de se rendre à l'hôtel. Il me communique le prononcé du tribunal. Ma fille me reste; je m'y attendais. Depuis le jugement rendu, je n'avais pas eu la moindre inquiétude à cet égard. Je suis maintenue dans les droits que me donne mon contrat de mariage. M. de Francheville a reconnu, par cet acte, que je lui ai apporté quatre cent mille francs, et il a manifesté l'intention de m'abandonner la terre de Champagne, qui en rapporte trente, parce qu'il est tenu à une pension alimentaire envers sa fille. Trente mille francs par an ! c'est la moitié de tout ce qu'il possède! Dois-je user de ces droits, qui me paraissent excessifs? Ne serait-ce pas dépouiller, sans pudeur, un homme, avec qui je n'ai plus aucun rapport; de qui, par conséquent, je ne devrais plus rien recevoir? Il a l'habitude et le goût de la dépense; je reprendrai sans peine celle de la médiocrité obscure, qui convient à ma situation. Non, je n'abuserai pas des circonstances qui me favorisent. Il s.'est montré grand envers moi; je suivrai son exemple; je me bornerai à une faible partie de ce que je peux exiger. J'aurai rempli mes devoirs dans toute leur étendue, et, tranquille à cet égard, je ne vivrai plus que pour l'amour.
Si cependant les passions de M. de Francheville, si le défaut d'ordre, si la prodigalité déran-
geaieiit ses affaires, s'il dissipait, avec ce qu'il a, la valeur de cette terre, que je suis disposée à lui rendre, que deviendrait Honorine, que sa fortune seule peut relever de l'espèce de dégradation, qui frappe le malheureux enfant d'époux divorcés? Elle est encore aux portes de la vie: pendant quelle longue suite d'années elle déplorerait un désintéressement que je n'ai pas le droit de me permettre! ne serai-je pas, d'ailleurs, maîtresse dans tous les temps de donner à son père les secours dont il aura besoin?... Je suis décidée : j'exercerai mes droits dans toute leur étendue.
Ma femme de chambre est de retour. Je fais venir un joaillier; je livre mon écrin. J'envoie, à M. de Francheville, la presque totalité de son prix. Je ne me réserve que ce qui m'est indispensablement nécessaire, dans ces premiers momens d'embarras, d'incertitude et de besoin.
Il est en liberté. Il se présente à l'hôtel; il demande instamment à me parler. Je ne le verrai pas; nulle considération ne m'y oblige. Que prétend-il? Nos liens sont rompus; il ne dépend plus de nous de leS reprendre. Que me dirait-il , qui ne soit inutile ou déplacé ?
A peu près certain de n'être pas reçu, il avait une lettre prête , et il me fait prier de la recevoir.
Il s accuse, il se repent. Il répète ce qu'il a dit, dans l'entrevue que nous avons eue en présence de la princesse. Il se repent! Il est trop tard. Il me remercie de mes dons, en admirant ma gé-
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nérosité. Je n'ai pas été généreuse, mais équitable. Madame d'Elmont a été au-devant de lui; il en a reçu des secours, et il me conjure de reprendre ce que je lui ai envoyé. Je ne reprendrai rien. C'est à madame d'Elmont qu'il doit rendre. Quelque éloignée que je sois de lui, maintenant, je lui suis plus que cette dame. 11 lui a rerais de gros biens; il le devait, et il n'a acquis, par cet acte de justice, aucun droit sur sa fortune. 11 désire voir sa fille, l'embrasser avant de s'éloigner... Oh! oui, oui, il la verra, il l'embrassera. 11 n'est plus époux; mais il est toujours père, et malheur à moi si j'avais la pensée de le dépouiller des douces prérogatives attachées à ce titre.
Je permets qu'on le fasse monter; je laisse Honorine à la dame de compagnie delà princesse, et je me retire chez moi. Là, des réflexions sans nombre viennent m'assaillir. Je vois un homme repentant, et qui n'aura peut-être pas la force de se vaincre; je le vois dégradé à ses propres yeux, et c'est là le dernier degré de l'humiliation. Obligé de recevoir, de celle qu'il a poursuivie avec acharnement; de baisser son front orgueilleux devant elle; de descendre à la prière, pour obtenir un dernier baiser de son enfant; repoussé de toutes les classes de la société; réduit à cacher son nom, ou à vivre au fond d'une foret, quel sort! Il est affreux. Yoilà où la légèreté, l'imprévoyance, l'oubli des principes, ont con duit, par désirés, l'homme le plus aimable, et le
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plus (ligne d'être aimé. Il sent toute l'éteiidue de son malheur, puisqu'il conserve de la sensibilité : ah! quoi qu'il ait fait, il est trop puni!
Ces idées me touchent jusqu'aux larmes. Je crois trouver, dans ma conduite du moment, de la dureté et de l'orgueil. J'ai refusé de le revoir! j'ai exprimé mon refus , d'une manière sèche et dédaigneuse! je l'ai offensé, je l'ai aigri peut-être, lorsqu'un entretien , de quelques minutes , pouvait le consoler, lui rendre le goût, l'amour du bien, et ne m'exposait à aucun inconvénient! J'ai eu tort, grand tort. Mais comment revenir sur ce qui est fait? * ,
Je vais m'approcher de la chambre où ils sont. Je trouverai peut-être un prétexte; j'entendrai peut-être quelque chose , qui rendra mon entrée simple et naturelle.
J'ai l'oreille à la porte, et je ne peux rien distinguer. Il me semble cependant que leur ton , même celui d'Honorine , a quelque chose de solennel. 11 élève enfin la voix. « Dis à ta mère, qui « n'a pas voulu me recevoir , et cjui m'a rendu «justice, dis-lui que je ne demande plus qu'une «grâce. Elle te verra le jour, la nuit; tu seras « sans cesse avec elle , et ton malheureux père te « dit un dernier adieu. Elle a ton portrait; elle y « tient beaucoup , je le sais ; mais elle l'accordera « à Honorine. Va, mon enfant, prie, supplie, qu'il « me reste au moins quelque chose de toi. «
Non, cet homme n'est pas né méchant. Per-
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sonne n'a le droit de le haïr; on ne peut que le plaindre.
Je me retire avec précipitation. J'attends Honorine : elle paraît. Avec quelle candeur , quel intérêt elle expose le vœu de son père ! avec quelle chaleur, quel charme elle me parle de sa situation , de ses regrets , de sa douleur ! Elle eût vaincu, lors même que je n'aurais pas entendu M. de Francheville. Honorine n'est plus un enfant; il ne lui reste, du premier âge, que les grâces naïves, qui le rendent si intéressant.
Elle me presse de la suivre , et je ne lui oppose aucune résistance. Elle s'applaudit de son succès. Chère enfant, il était assuré avant que tu parlasses.
Je ne peux le voir sans émotion, dirai -je le mot, sans pitié. Son air est timide, son ton suppliant... Oh! non, non, je ne souffrirai point qu'il s'abaisse devant moi. Je me hâte de prendre la parole: «Vous désirez, monsieur, le portrait « de votre enfant : ce désir est trop naturel pour « que je ne m'empresse pas de m'y rendre. Je n'ai « aucun mérite à vous abandonner ce portrait : «je n'y tenais que parce que je l'avais reçu de cf vous. Je réparerai facilement cette perte. »
Je détache mon bracelet, et je le lui offre. l\ saisit ma main ; il la baise avec une expression , qui tient du respect. Je lui présente ma joue : pouvais-je faire moins dans un pareil moment? Il ose à peine l'effleurer. L'infortuné! puisse son
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repentir être aussi durable qu'il me paraît sincère!
(c Vous n'avez plus rien à me dire, monsieur? « — Non, madame, si vous ne jugez pas conve- « nable de me répondre. — Je répondrai à tout ce tf qui sera étranger aux événemens , qui se sont « passés depuis trois mois. — Ahl Fanchette, tant « de bonté m'accable. Porter la délicatesse jusqu'à « m'interdire l'aveu de mes torts ! — Ne vous les «rappelez, monsieur, que pour n'en plus avoir à « l'égard de personne. »
Il reprend ma main ; il la baise avec transport : je sens couler ses larmes. « Soyez homme, lui <c dis-je d'une voix altérée. Il est inutile de nous (( attendrir maintenant : le mal est sans remède. »
Il s'éloigne de quelques pas; il me regarde, avec une expression , que je ne peux rendre. Il couvre ses yeux de son mouchoir; il sort sans proférer un mot. Ah! si ce divorce n'eut pas été prononcé, je pardonnais, j'oubliais tout, je tombais dans ses bras. Je m'en serais repentie sans doute; mais est -il possible d'oublier tout- à- fait l'objet de son premier amour? Est-il dans le cœur d'une femme de voir, avec indifférence, le père de son enfant? Le premier de ces sentimens se ranime , se réchauffe par l'autre. Oui , je chérirai toujours celui à qui je dois Honorine.
Sainte-Luce, ne t'alarme pas. Ce que j'éprouve ne ressemble en rien à ce que tu m'inspires. D'un côté, je n'ai que des souvenirs; du tien, est le plus tendre amour, qu'embellit l'espérance.
Que vois -je sur cette cheminée? un écria!.... c'est le mien. Il a racheté mes diamans. Rien ne iui a coûté, pour me rendre une parure, dont je peux me passer; mais qui m'était chère, parce qu'elle me rappelait ces jours d'ivresse, qui ont suivi notre union. Voilà ce que je lis sur un papier placé dans Fécrin. Quel mélange d'oubli de soi-même et de grandeur, de faiblesse et d'énergie ! 11 dédaigne maintenant la fortune; il sacrifie une partie de ce qui lui reste à une femme qu'il a voidu avilir, qui ne peut plus être à lui, et qu'il comble d'égards. C'est Francheville , c'est son cœur qui agit en ce moment : le reste lui est étranger. Passions cruelles, insurmontables, qui l'égarez sans cesse, éloignez -vous de lui! Sans vos suggestions, il n'eût pas cessé d'être aimable; j'aurais conservé mon époux, Honorine son père; un bonheur calme et pur eût succédé aux prestiges de l'amour... Et Sainte-Luce, Sainte-Luce !... Ah ! Francheville raisonnable , l'eût éloigné de moi, quand je lui ai fait pressentir le danger. Cette passion invincible ne se serait pas emparée de toutes mes facultés; ce jeune homme ne me serait pas devenu nécessaire comme l'air que je respire.
Et je parais regretter de l'aimer exclusivement. 'Ne m'a-t-il pas méritée, par sa constance et son dévouement? A-t-il eu, depuis trois ans, un désir, a-t-il formé un vœu, dont je ne fusse l'objet? N'est-ce pas par moi, et pour moi qu'il s'est cou-
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verr (le gloire, dans les combats? N'a-t-il pas poussé la générosité jusqu'à exposer sa vie contre Soulanges, pour assurer celle de mon époux, du rival le plus redoutable qu'il pût avoir jamais? iV'est-il pas accouru du fond de la France au premier bruit de mon déshonneur? N'a-t-il pas fait son affaire de la mienne? N'est-ce pas à lui que je dois la conservation de ma renommée? Et je lui disputerais mon cœur! Il est à toi, tout à toi, sans restriction, sans réserve. Je t'appartiens, je me donne, je me livre : il est temps d'acquitter enfin les dettes de l'amour.
Je lui écris de me trouver un logement convenable. Je ne manquerai pas au respect que je dois à ma protectrice : je m'interdirai chez elle des transports qu'elle n'approuverait pas. Qu'elle n'approuverait pas! Seraient-ils donc condamnables? Oui, oui, s'ils n'étaient pas consacrés par la loi.
Eh bien ! il ne me reste à lui donner que ma main; je la lui offrirai. Il s'honorera de la recevoir. Nous porterons la vertu jusqu'à attendre le terme que cette loi a fixé... Encore un an d'attente, d'anxiétés! Et sa profession, qui peut me l'enlever demain , et les hasards de la guerre , qui peuvent me le ravir à jamais!... Loin de moi de vains scrupules, fondés sur des préjugés. La nature, plus ancienne, plus puissante, parle seule à mon cœur; elle seule sera écoutée.