CHAPITRE XXIV
Le Réveil,
Oh ! quel réveil ! quel réveil ! le néant succède aux plus douces, aux plus brillantes illusions. Je suis seule ! il s'est arraché de mes bras pendant mon sommeil; il a eu la cruauté de me priver de ses derniers adieux!... Eh! n'a-t-il pas eu raison? Que nous eût servi de nous attendrir ensemble, sur un malheur inévitable ? Il nous a épargné des larmes à tous deux.
Quel jour que celui d'hier! qu'ils seront longs et amers, ceux qui vont le suivre! Un portrait! voilà tout ce qui me reste de cet être accompli. Et ce portrait, au lieu d'adoucir les tourmens de l'absence, me rappellera sans cesse ce que j'ai perdu.
Quelle solitude je remarque autour de moi! celui qui vivifiait tout ici, il y a quelques heures; qui répandait sur moi des torrens de feu et de vie, y'est éloigné, et tout a disparu avec lui. Que ri'a-t-il emporté aussi ce cœur plein de son image !
Mon œil humide contemple la place qu'il occupait près de moi. Je l'y cherche, comme s'il était possible que je l'y trouvasse; je lui parle comme s'il pouvait m'entendre; je prête l'oreille, comme
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s'il allait me répondre. Si je parvenais à me faire illusion!... Non, non, je suis trop près encore de la réalité. L'imagination ne s'abuse que lorsque les plaies du cœur se ferment, et la mienne commence seulement à saigner.
Hier, mes malheurs étaient effacés de ma mémoire. Ils se reproduisent aujourd'hui, augmentés du sentiment de cette cruelle séparation.
Un billet ! un billet ! il est écrit au crayon. Il a tracé ces caractères à côté de moi, dit-il, et les yeux baignés de pleurs. Il m'offre l'hommage de sa vive reconnaissance. Il ne me doit rien : deux amans heureux donnent et reçoivent mutuellement. Il me jure une fidélité à toute épreuve ; il reviendra plus tendre, plus empressé que jamais... Reviendra-t-il , mon Dieu! Je peux, ajoute -t- il, être tranquille du côté de mes gens : il n'y avait personne chez le concierge, personne à mon antichambre quand il est entré, et il profite, pour se retirer, du moment où il a entendu sortir ma femme de chambre. Il finit par ces expressions , que l'amour seul , peut trouver, que lui seul sait bien entendre.
Je lis, je relis ce billet, avec autant d'avidité que s'il ne m'eût jamais écrit. Je crains d'en effacer un mot, ime lettre, un point. Pourquoi donc m'est-il plus précieux que les lettres qu'il m'écrivait chez la princesse ? C'est que ces lettres n'exprimaient que le désir, et ce billet me rappelle mon bonheur.
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Ma fille entre chez moi, et je rougis en la voyant. Elle me parle de ce qu'elle appelle mes distractions de la veille; elle se plaint de l'indifférence que je lui ai marquée à la promenade, de l'espèce d'abandon où je l'ai laissée le soir. Elle me demande si elle a fait quelque chose qui m'ait déplu; elle me demande la permission de m'embrasser. La permission ! voilà la première fois qu'elle se sert de ce mot. J'ai donc été bien extraordinaire , bien différente de moi - même ? Sainte - Luce, vivant avec moi , m'aurait - il fait oublier enfin ce que je dois à cette enfant? Non, non , cette fièvre des sens transporte , égare , entraîne , et ne rend pas insensible à l'amitié : l'amour maternel n'est que l'amitié , accrue des soins journaliers que nous donnons à l'enfance, des sacrifices que nous lui faisons.
Je presse Honorine sur mon sein. Je sens, avec joie, qu'elle n'a pas perdu ses droits sur mon cœur. A mesure que je l'en rapproche, le poids qui m'oppresse devient moins insupportable.
Je commence à raisonner: je le dois à la présence de ma fille. Hélas î je n'ai besoin, pour l'aimer, pour le lui dire, ni de précautions, ni de détours. Les sentimens doux , qui ne laissent jamais de regrets, qu'on peut avouer hautement, constitueraient-ils essentiellement ce qu'on nomme bonheur? Je le crois, si le bonheur réside dans le repos de l'ame , qu'il ne faut pas confondre avec l'inaction. Le repos de l'ame consiste
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dans^ un mouvement régulier, que rien ne ralentit, que rien ne précipite. Ce bonheur est celui des ames froides. Je ne le connaîtrai jamais.
Vingt fois, dans la journée, j'ai tiré ce billet de moii sein. J'ai passé les caractères à l'encre , pour en assurer la durée. Je le lis avec un plaisir toujours nouveau, et cependant j'ai repris mes occupations ordinaires auprès d'Honorine. Je suis distraite, très-distraite. A chaque instant, l'image de Sainte - Luce vient se placer entre ma fille et moi. Je fais, pour n'en être pas obsédée, des efforts qui ne sont pas fructueux; des larmes, que j'ai soin de cacher, coulent par intervalles; mais la leçon continue, et quand j'ai pu être concise et claire, je souffre moins, parce que le sentiment d'un devoir rempli est une consolation réelle.
Cette journée s'écoule lentement; mais enfin elle passe, comme passeront celles qui vont la suivre. Des souvenirs, des privations, des vœux impuissans, voilà ce qui va remplir des semaines, des mois, des années. Que deviendrais - je , si je n'avais Honorine?
Mais cette enfant elle-même n'ajoute-t-elle pas la contrainte à ce que ma situation a de pénible ? Ne faut -il pas que je m'observe sans cesse, si je veux être impénétrable, et puis-je lui laisser soupçonner ce qui se passe dans mon cœur? J'ai été heureuse, parfaitement heureuse; mais ce genre de bonheur lui est encore étranger; je ne lui en
ferai pas pressentir l'existence. Puisse-t-elle l'ignorer long - temps ! puisse - 1 - elle n'avoir pas besoin , pour je garantir d'une faiblesse, de lire le chapitre précédent. Il est inutile à qui ne connaît qu'un amour légitime; les femmes de ce genre n'ont pas d'idée du bonheur fugitif, des combats, des regrets, qui accompagnent et qui suivent une passion, qu'on ne peut ni vaincre ni avouer. L'infortunée qu elle subjugue ne cherche pas même à lui échapper; l'exemple est perdu pour elle. Sous tous les rapports, ce chapitre est inutile. Je le déchirerai.
Me voila rentrée dans cette chambre, qui devait m'étre si chère; dont je ne voulais pas m'éloigner, et où je n'éprouve que des sentimens douloureux. J'interroge tous les objets; je regarde autour de moi. J'ouvre ce cabinet , où il reposait en m'attendant : il n'y est pas. Ces dentelles, ces rubans qu'il a jetés çà et là , et auxquels je n'ai pas voulu qu'on touchât; cette chaise longue, ce lit... il n'y est plus, il n'y est plus... peut-être n'y reviendra - 1 - il jamais.
Déjà des lieues, des provinces nous séparent; il court, et chaque instant l'éloigné davantage. Il m'écrira, a-t-il dit, de ville en ville. Voilà donc tout ce que j'aurai, tout ce que je peux attendre de lui! A peine aura-t-il mis le pied sur son vaisseau, que je serai privée des dernières marques de son existence et de son amour. Bientôt il perdra de vue cette terre que j'habite, et par laquelle
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nous semblons encore tenir l'un à l'autre. Il la cherchera à travers un horizon, qui s'épaissira de phis en phis; ses yeux trompés, se baisseront enfin. Il m'adressera nn dernier adieu , dont je ne peux prévoir l'instant ; auquel il me sera impossible de répondre d'intention; le néant commencera pour lui... Il glace déjà mon ame.
Mais bientôt la gloire disputera son cœur à l'amour. La nécessité, le devoir, la vigilance continuelle qu'exige le commandement, affaibliront, insensiblement, ces impressions du cœur, qui se fortifient dans la solitude, auxquelles je ne peux échapper. Eh! tant mieux. 'Ne suffit-il pas de ce que je souffre? Que les jouissances de l'ambition le dédommagent, le consolent. Qu'il soit heureux, et que je le sache.
Le jour renaît, et je n'ai pu fermer les yeux. La nuit cependant n'a pas été longue : je n'ai pas cessé de m'occuper de lui.
Deux lettres à la fois! après-midi, j'en reçois une autre. Elles sont courtes, trop courtes; mais il n'a eu qu'un moment, et elles sont si tendres, si expressives! Oh! écris, écris, jusqu'à ce que l'Océan me ravisse cette dernière et triste ressource. Ecris-moi sur ton vaisseau. Peut- être un autre bâtiment, faisant voile vers les côtes de France, passera près du tien. Il prendra, il m'apportera tes lettres. Triste ressource, ai-je dit! ah ! c'est tout ce qui reste à l'amour malheureux , et il se trouve riche de ce qu'il n'a pas perdu. XFI. 21 .
Je vais chez la princesse. C'est à elle seule que je veux parler de lui, et il faut que j'en parle; je suis lasse de penser. Elle me reçoit avec sa bonté ordinaire; elle m'écoute avec complaisance. J'appuie sur le moindre détail; si une légère circonstance m'échappe, je rétrograde, je reviens, je me répète, et je ne dis jamais assez. Grâces, mille grâces à celle qui sait écouter! écouter un infortuné, c'est plus que lui répondre.
Je ne lui ai rien caché. On se rattache, en quelque sorte, au bonheur qui n'est plus, en se laissant aller au plaisir de le peindre.
Je l'ai vue étonnée , pénétrée , attendrie. Au milieu des diverses sensations que je lui ai fait éprouver, j'ai cru surprendre un mouvement de terreur, qu'elle a paru vouloir me dérober. Qu'ai-je à craindre? Il m'adore, je suis libre, et ma faiblesse est cachée dans le sein de l'amitié. Ah! je me suis trompée sans doute : la princesse n'a rien à redouter pour moi.
Elle me fait dîner avec elle; elle me conduit ensuite dans ce jardin solitaire, qui réunit les richesses des deux mondes. C'est là qu'il faut se promener, quand on veut penser, parler en liberté. Sainte -Luce! Sainte -Luce! nom chéri, que j'ai sans cesse à la bouche, et qui fait battre mon cœur, soit que je le prononce, soit que la princesse le répète.
Les heures s'écoulent , dans les plus doux épanchemens. N'avais-je pas raison de le dire? l'amitié
n'est pas étrangère à l'amour! £li! l'amour est-il autre chose que l'amitié , plus le désir ?
La princesse m'invite à la voir souvent; elle m'engage à lui confier mes embarras, mes chagrins, s'il m'en survient de nouveaux. A quels chagrins puis-je être sensible, après avoir perdu mon amant?
Je rentre chez moi, et je trouve enfin le sommeil. Mes yeux se rouvrent, pour lire deux lettres, que m'apporte ma femme de chambre. II me dit, dans la seconde, que ses vaisseaux ne sont pas prêts à appareiller, et que, selon les apparences , il passera quinze jours ou trois semaines à Brest. Trois semaines à Brest ! quelle idée vient me frapper! avec quelle avidité je la saisis! 11 me prie de lui répondre à V hôtel de la Marine. 11 me prie ! eh! ne serai-je pas heureuse de lui écrire, comme il le sera de me lire? Oui, sans doute, je lui écrirai; je vais lui annoncer que je pars, que je vole dans ses bras. Quinze jours à passer avec lui! aurais-je osé l'espérer? Je n'en perdrai pas un seul instant.
Et Honorine?... Je l'emmènerai avec moi. Elle n'a pas vu la mer : ce sera le prétexte de mon voyage. Il faut des prétextes à tout, puisque le monde exige qu'on justifie jusqu'à ses moindres démarches.
Je demande à ma fille si elle ne sera pas bien aise de voir le premier port de France , si elle ne désire pas embrasser M. de Sainte-Luce, qui n'a
pas eu le temps de prendre congé de nous. Elle est disposée à monter en voiture à l'instant même. Comme elle me sert! son impatience seconde la mienne, et la couvre. J'ai l'air de tout faire pour elle, et dans trois heures je serai en route. En route ! que ce mot est doux à Toreille , quand on part pour rejoindre son amant!
Mais ma conduite à l'égard d'Honorine n'estelle pas répréhensible ? J'ai menti à l'innocence ; je n'ai pas craint de l'employer à l'exécution de mes projets; de la faire servir de voile à mes plaisirs. Je n'ai plus qu'un pas à faire : c'est de la rendre témoin de mes transports. Cette réjflexion m'afflige profondément. Je sens qu'il faut partir seule, ou rester. Rester? je ne le peux pas. Mon coeur, ma félicité, ma vie, tout est à Brest, tout m'y attire, m'y pousse avec une force irrésistible. Mais cette enfant?... il faut qu'elle demeure. A chaque instant je me pénètre de plus en plus de la nécessité de la laisser à Paris : les bienséances , les bonnes mœurs , la sollicitude maternelle m'en imposent la loi. Mais comment lui persuader de rester, après la proposition que je lui ai faite, et qu'elle a acceptée avec tant de satisfaction? Comment, d'ailleurs, si je pars seule, colorerai-je ce voyage?... Eh! que m'importent l'opinion, les propos! Que ne font pas oublier l'amour et le bonheur?
Que dis-tu, malheureuse! ta réputation est-elle à toi seule? N'entends-tu pas une voix intérieure,
qui te crie que tu dois la conserver pour ta fille? N'est-elle pas une portion précieuse de son héritage ? Sacrifieras-tu les principes les plus respectables à la soif de jouir ?
...Ah! j'ai trouvé, je le crois, le moyen de concilier le devoir et mon cœur. Je répandrai , j'écrirai, à mes connaissances, que la grêle a ravagé mon vignoble; que mes fermiers me demandent une remise; que je vais m'assurer de la réalité de leur perte, et en ordonner l'estimation. Je prierai la princesse de recevoir ma fille pendant mon absence... Je mentirai donc aussi à cette femme respectable!... Eh! un mensonge qui ne nuit à personne , n'est-il pas innocent ? n'est-il pas louable , si, loin de nuire, il est utile à quelqu'un, et pourquoi m'interdirais -je, pour moi, ce que je ferais avec empressement pour un autre ? Ces raisons me paraissent sans réplique. Cependant je me défie de mon cœur; il excuse, il justifie, il colore ce qu'il désire.
Je vais chez la princesse. Je l'établirai arbitre entre l'amour et moi. Son amitié tolérante ne m'interdira rien de ce que je peux me permettre.
Elle sourit, avec bonté, en m'écoutant; elle m'embrasse, quand j'ai cessé de parler. «Pauvre « femme , me dit-elle , quel désordre règne dans <t cette téte , et dans ce cœur ! Quels orages s'y « forment, et que vous pouvez encore détourner! ((Vous vous préparez une jouissance bien vive, «j'en conviens; mais quels chagrins cuisans vont
«la suivre! Plaisirs d'un jour s'oublient facile- « ment; niais l'habitude de plusieurs semaines dece vient un nœud que rien ne peut plus rompre. Je « ne serai pas avec vous , pour vous défendre de « vous-même , pour vous protéger contre votre « amant. Il n'aura qu'un mot à dire pour vous « faire tout oublier, tout braver, et ce mot , vous « le direz , vous , si son extrême délicatesse lui K impose silence. Incapable de réfléchir et de pente ser , tout entière à votre délire , vos yeux ne « s'ouvriront , vous ne reviendrez à votre enfant , « à ce que vous vous devez , que lorsque l'Océan « aura mis entre nous une barrière que vous ne «pourrez plus franchir. Une femme, jusqu'alors « estimable, estimée, cessant de se respecter; sui- « vaut un jeune homme aux extrémités du monde; « ce jeune homme, oubliant une réputation à sou- « tenir, négligeant son devoir, sacrifiant à un fol « amour les plus belles espérances, voilà ce que « verront ceux dont vous serez entourée. Leur « opinion se manifestera malgré eux; elle se dé- « cèlera dans les choses mêmes les plus indiffé- « rentes. Vous vous interrogerez tous deux sur le «jugement qu'ils auront porté; vous en reconnai- « trez l'équité, et ce sera pour vous le dernier « terme du malheur.
« — Non, madame, non, je ne descendrai pas « à ce degré d'avilissement. Non, je n'abandon- « nerai pas ma fille. Je vous jure, par tout ce qui a touche un cœur honnête ^ de ne jamais mériter
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« la sévérité avec laquelle vous venez de prononcer « contre moi. — Eh! ma chère amie, craindrais-je «autant, si je vous aimais moins? Vous êtes sin- « cère en ce moment, je le sais, et vous le serez « encore en vous dégradant. Vous répéterez ce « que vous m'avez déjà dit : Un désert et son cœur. « Mais le cœur se refroidit enfin , et la solitude « devient insupportable. On sent le besoin de la « société, et elle n'admet plus ceux qu'elle a re- « jetés de son sein. — Vous oubliez, madame... — « Je n'oublie rien de ce que vous m'avez dit. Je « veux croire même que vous aurez la force de « vous séparer de votre amant. Ne serez-vous pas , « le jour où il s'arrachera de vos bras , plus malce heureuse que vous l'êtes aujourd'hui ? Votre sé- « paration est opérée, le coup est porté, la bles- « sure est moins sensible , et vous allez vous ex- « poser à de nouvelles angoisses. Quel en sera le « dédommagement? des souvenirs? Seront-ils plus « vifs, plus doux que ceux que vous conservez? « Ce ne sont pas les jours qu'il faut compter; mais « la somme de bonheur qu'ils procurent. N'avez- «vous pas épuisé, dans une nuit, tout ce qu'il « est possible d'en avoir et d'en supporter ?
« — Ainsi, madame^ il faut s'interdire la jouis- « sance du lendemain, parce qu'on n'a pas oublié « la félicité de la veille ; ainsi un jour heureux « pourrait suffire à toute la vie. Le croyez-vous , « madame , et connaissez-vous quelqu'un , qui ait f( assez d'empire sur soi , pour se conduire d'après
ce un tel raisonnement ? Quels sont les dangers « que voujs redoutez pour moi ? Ne savez-vous pas « que Sainte - Luce m'a offert le sacrifice de sa «gloire, de son état, et que je l'ai refusé? Vou- « lût-il, à Brest, renouveler le même hommage, «je combattrais son dévouement, par les motifs « que je lui ai opposés ici. S'il refusait de s'y ren- « dre, je le conduirais moi-même sur son bord, « et je ne m'en éloignerais qu'après lui avoir in- « spiré mon courage et ma résignation. — Et si « vos efforts étaient vains? — Sainte-Luce est un «héros, madame. Votre supposition est inadmis- « sible. — Admettez qu'elle soit fondée. — Alors, « madame, alors... Mais pourquoi votre imagina- « tion féconde ne prévoit-elle que des maux? Tant « d'exagération n'annonce-t-elle pas le dessein , la «volonté de vous soumettre tout, tout, jusqu'à «l'amour? Je n'écoute plus rien. Le bonheur est « à Brest; il m'attend , il m'appelle, et je cours le « saisir.
« — Ma chère amie, vous ne me rendez pas «justice : vous me forcez à m'expliquer, sans dé- « tour. Je n'ai employé contre vous que mes plus « faibles moyens. J'avais présumé qu'ils pourraient « suffire, et j'avais résolu de ne pas détruire une « sécurité qui m'étonne , et à laquelle vous devez « quelque repos. Vous refusez de voir dans l'a- « venir. Je vais, quoi qu'il en coûte, fermer l'a- « byme que vous creusez sous vos pas. Ce n'est qu'avec délices que vous vous rappelez une nuit ,
« peut-être désastreuse ; c'est avec de nouveaux a transports , que vous vous en promettez de sema blables. Savez-vous, femme imprudente et aveu- « gle , si vous avez échappé au danger d'être mère , « et, si vous avez ce bonheur, vous flattez -vous « d'être constamment aussi heureuse ? Vous ré- 'c duirez- vous à Fhumihante nécessité de rougir devant votre fille? Si Sainte -Luce périt, ferez- « vous partager à un enfant, que vous ne pourrez « avouer, une fortune qui appartient tout entière « à Honorine , ou prendrez-vous le parti cruel c( d'abandonner ce déplorable enfant ? Telle est la « position où vous allez volontairement vous jeter. « J'ai dû vous faire sentir ce qu'elle aurait d'af- « freux pour vous , d'affligeant pour ceux qui vous. « aiment. Je n'ai plus rien à dire, et c'est à vous f à prononcer.
' « — Ah, madame! abandonnée à l'amour, à ses «délices, aux plus douces espérances, étais-je ca- « pable de rien prévoir ! Ma sécurité est détruite ; « mon cœur est bourrelé ; je ne respirerai que lors- (« que j'aurai la certitude d'être échappée à la honte. <c Quels jours, quelles nuits, au lieu de ceux que «je me promettais! Quel réveil, quel réveil! il « est entier, il est terrible.
«Non, je n'irai pas à Brest; je ne m'exposerai « pas volontairement aux malheurs que déjà j'ai « imprudemment bravés , et qui m'accableront « peut-être.
«Et ce malheureux, à qui j'ai écrit, qui va
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« compter sur une suite de jours fortunés, et qui « ne me verra pas! Je vais reprendre la plume; « je m'efforcerai de le consoler, moi qui ai tant « de besoin de l'être. Je tâcherai de lui inspirer « une résignation que je n'ai pas.
« Votre appui , vos sages réflexions , votre amitié « compatissante me restent, madame, et peuvent « me soulager. Il est seul avec son cœur; il n'a « personne à qui il puisse l'ouvrir, qui veuille s'af- « fliger avec lui. L'Océan, les périls de tout genre, « la mort , voilà la cruelle perspective qui va s'of- « frir à son imagination. Quinze jours de bonheur a eussent adouci ce tableau repoussant. Quinze « jours de félicité ! c'est bien peu pour toute la « vie , et il faut y renoncer ! »
Je me place au secrétaire de la princesse. Je rends mot pour mot à Saint -Luce ce que nous venons de nous dire. Je me plains amèrement des institutions sociales; mais j'annonce la ferme résolution de me conformer désormais à ce qu'elles nous prescrivent. Je cherche l'héroïsme de l'amour; je veux au moins en prendre le langage, et c'est mon cœur qui parle, un cœur faible, brûlant, déchiré. J'écris, j'écris... C'est un volume que je lui adresse. Hélas! ce n'est qu'écrire.
Je rentre chez moi dans un état impossible à peindre. Ce que j'éprouve n'est pas du désespoir : le moment n'est pas venu. C'est une anxiété poignante , un accablement profond. Je crains de regarder ma fille; il me semble quelle doit lire mes
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craintes sur mon front. Oh, si elles se réalisaient!... Détournez ce coup, o mon Dieu! détournez-le. Je ne suis pas criminelle; ayez pitié de votre faible créature.
Honorine me rappelle ma promesse ; elle veut aller à Brest. Je suis forcée d'employer des défaites, de mauvaises excuses, qui, à ses yeux, doivent ressembler à du caprice. Elle n'insiste pas; mais elle prononce intérieurement, j'en suis sûre, et elle prononce contre moi. Que je suis malheureuse î