CHAPITRE XXV
Monsieur de Francheville.
Madame Ducayla écrit aussi des volumes ; je reçois d'elle un énorme paquet. Je le parcours; tout y est relatif à M. de Francheville. Hélas ! je n'ai pas eu un instant à donner à son souvenir. Lisons. En s'occupant des autres, on échappe à soi-même.
« Notre procès a occupé le public de Marseille , comme celui de toutes les villes de France. Les mémoires , pour et contre moi , y ont été lus avec avidité et intérêt. Tous les cœurs, tous les vœux étaient en ma faveur, et l'on a applaudi au jugement qui m'a réintégrée dans mes droits à l'estime générale.
« L'opinion s'est fortement prononcée contre
M. de Francheville. On était loin de présumer qu'il pensât à retourner dans une ville, où il n'avait pas laissé un ami, et où on ne prononçait son nom qu'avec mépris. Cependant , peu de jours après notre dernière entrevue, poussé par une passion, que la résistance de Julie a rendue insurmontable, il a quitté Paris, et oubliant tout, jusqu'aux moindres bienséances, il a reparu à Marseille.
f( Il s'est d'abord présenté chez du Reynel , qu'il se flattait d'abuser encore, et qui a refusé de le recevoir. M. Montbrun, maintenant instruit de tout, a répondu, pour sa femme, que Julie est sous sa protection, et qu'il saura faire repentir quiconque s'écartera des égards dus à sa maison. M. de Francheville a écrit à madame Ducayla. Ses lettres n'ont pas été reçues.
« Rebuté partout, mais non découragé, il s'est flatté que la famille de Julie entrerait dans ses vues, ne fût-ce que pour exercer, contre cette jeune femme, une inimitié trop connue. Cette famille, injuste à son égard, mais fidèle à l'honneur, a répondu qu'elle ne veut avoir aucun rapport avec un homme tel que lui, et que si madame Ducayla s'oubliait au point de consentir à un pareil mariage, ses parens emploieraient tous les moyens qui sont en leur pouvoir, pour l'empêcher de se déshonorer.
a M. de Francheville , outré , a répliqué à cette lettre par un défi. Un lieutenant de vaisseau^
cousin-germain de Julie , lui a écrit ce billet reiuarquable :
tt Le duel est une infraction aux lois. Malheu- « reusement il est quelquefois impossible à deux « hommes d'honneur de ne pas s'écarter de ce « qu'elles prescrivent ; mais cette infraction ne « peut être tolérée que lorsque cette voie est la « seule qui puisse réhabiliter l'un d'eux dans Teste time publique. Votre réputation ne peut être ré- « tablie par aucun moyen, et je perdrais la mienne « en me mesurant avec vous. )i
« M. de Francheville , furieux , a été dans tous les cafés accuser son adversaire de lâcheté , et lire ce billet, qui le couvre de honte. Partout il a trouvé des improbateurs, et seul contre tous, il a voulu se faire un parti. Tel est l'excès de son égarement, qu'il a été chercher des appuis dans cette classe d'hommes qu'il aurait rougi de voii autrefois, et qui comblent la dégradation de celui qui les paie.
« Bientôt des gens sans aveu se sont répandus dans la ville, et se sont essayés à l'insulte, par des plaisanteries grossières, adressées aux personnes qui leur avaient été désignées. Il était facile de juger d'où partaient ces premiers coups, et de pressentir que l'impunité ajouterait à l'audace. Le ministère public a intimé à M. de Fran cheville l'ordre de sortir de la ville dans leè vingtquatre heures.
«Je l'avais beaucoup aimé,, dit Juhe; je l'ai-
«mais encore. Jugez, ma chère amie, de ce que «j'ai dû souffrir. Chacun de ses écarts me faisait « craindre pour lui et pour moi , et ses impru- « dences réitérées ont enfin justifié mes craintes.
« Oh! s'il eut été libre lorsqu'il m'offrit son « cœur, avec quelle satisfaction j'eusse reçu ses « vœux et sa main! il serait encore estimable... « Que dis- je? celui que Fanchette n'a pu fixer ne « devait l'être par personne , et si j'avais été sa « femme , il eût trouvé une autre Julie. »
Madame Duca3da n'étend pas plus loin les réflexions qui lui sont personnelles. Elle reprend son récit.
« M. de Francheville est sorti de la ville, pour s'épargner des affronts plus sanglans. Sa ténacité était trop connue, pour qu'on n'éclairât pas sa marche. Bientôt on a découvert qu'il s'était arrêté à un village à quelques lieues de Marseille , où il a loué une assez jolie maison.
« Madame Ducayla, alarmée de tout ce qui venait de se passer , s'est tenue , quelques jours encore, renfermée chez madame Montbrun. Cependant l'exil de M. de Francheville, la tranquille obscurité dans laquelle il vivait, lui ont insensiblement rendu le repos, et du calme à la sécurité, le passage est naturel, et presque inévitable.
« On allait donner à Marseille une comédie nouvelle, qui avait obtenu à Paris le plus brillant succès. Depuis long-temps on désirait la représentation de cet. ouvrage. Le concours nombreux des
spectateurs , la présence et la protection de la famille Monthrun, et des plus honnêtes gens de la ville, tout ce qui peut rassurer une femme timide, devait, le soir, se réunir autour de Julie. Elle a cédé à l'impulsion de la curiosité, et au besoin de se distraire.
(c Déjà la police avait signalé au parterre quelques agens de M. de Francheville , auxquels leurs moyens connus ne permettaient pas de payer leur billet d'entrée , et dont la mise , fort au-dessus de leur état, annonçait des projets. L'œil de la surveillance la plus active s'est fixé sur eux. Bientôt ils ont donné ces marques d'impatience , naturelles à des spectateurs avides de jouir , et qui n'étaient ici que le prélude d'un violent orage. Au bruit des sifflets, à celui des cannes, ont succédé les vociférations les plus indécentes. L'autorité a ramené l'ordre, pour un moment, en faisant commencer le spectacle.
« Des murmures d'improbation se sont fait entendre avant que l'exposition fût terminée; des coups de sifflet sont partis de différens coins de la salle, dès le milieu du premier acte. I^es gens raisonnables, qui voulaient entendre et juger la pièce , ont imposé silence aux perturbateurs de la scène , qui leur ont répondu par des juremens et des menaces. Des hommes sages ne se battent pas pour ou contre un auteur, qui leur est étranger. Quelques-uns d'entre eux ont pris prudemment le parti de se retirer ; les autres ont attendu que
le calme leur permît d'eiitenclre quelque chose : il ne devait pas renaître.
« Le magistrat, indigné de tant d'audace et d'opiniâtreté, a ordonné à la force armée d'entrer, et de se saisir des mutins. Aussitôt ces misérables ont fermé toutes les portes du parterre , que l'officier de garde a fait briser à coups de crosse. C'était ce qu'on demandait : il fallait un prétexte pour porter à son comble le désordre qui devait amener le moment décisif. Un combat corps à corps s'est engagé entre les émissaires de M. de Francheville et la garde , à qui la foule , qui se pressait autour d'elle, ne permettait pas de se servir de ses armes. Les hommes tranquilles, incapables de se mêler volontairement dans cette rixe, heurtés, coudoyés, renversés, foulés aux pieds, ont, en dépit d'eux, été obligés de se défendre, et dès-lors le combat est devenu général.
« Les femmes, effrayées, se sont jetées hors de leurs loges , et ont voulu se retirer chez elles. Les portes principales avaient été fermées par d'autres émissaires, qui agissaient extérieurement. On marchait au hasard; on allait çà et là, sans trouver d'issue. Enfin ce cri terrible : au feu! s'est fait entendre, de différentes parties de la salle. A ce cri , chacun s'est occupé de son salut particulier. Ceux qui formaient une société ; les membres d'une même famille, séparés, ou par la frayeur, ou par les personnes qui se précipitaient entre eux, ne pouvaient ni se voir, ni se retrouver. Ju-
DE SU Cl H TÉ.
lie, égarée, tremblante, seule, pour ainsi dire, au milieu de cette foule exaspérée, a reçu avec transport Foffre qu'on lui a faite de la conduire hors de la salle, par une porte qui venait de s'ouvrir. Deux messieurs Font enlevée dans leurs bras, et soutenus par d'autres, qui forçaient tout ce qui était devant eux , ils l'ont portée dans une petite rue voisine, où s'est trouvée une voiture. La portière a été ouverte à l'instant; on allait y mettre Julie , qui ne soupçonnait rien encore , lorsque l'officier de marine, son parent, a fondu, l'épée à la main, sur les prétendus messieurs qui s'étaient emparés d'elle.
(( Le tumulte a cessé dès que Julie est sortie de la salle; les portes se sont ouvertes, et ceux qui avaient causé le désordre ont cherché à s'évader, en affectant cette sécurité, qui ne peut être le partage que des honnêtes gens. Quelques-uns, qu'on avait signalés d'abord , plusieurs autres , qu'on avait remarqués ensuite, ont été arrêtés par la garde, qui avait été promptement portée à un bataillon tout entier.
«Cependant le parent de Juhe avait éprouvé d'abord une assez forte résistance. Son courage, sa présence d'esprit, ses cris redoublés, son bonheur ^ ont eu bientôt dispersé des misérables que la cupidité seule faisait agir, et qui avaient tout à redouter. M. de Lobsent a placé Julie dans la voiture même qui devait la livrer à M. de Francheville, et dont le cocher avait pris la fuite. Monté
sur le siège, ce digne jeune homme Ta conduite à son domicile, et l'a remise à la famille Montbrun , qu'il a trouvée en proie aux alarmes de l'inquiète amitié.
« Les gens arrêtés, et qu'on a interrogés le lendemain , se sont bien gardés de charger M. de Franche ville. Ils ne pouvaient l'accuser, sans se déclarer ses complices, et s'exposer aux suites d'un procès criminel. Faire du bruit au spectacle, n'est, au contraire, qu'un délit de simple police, et le magistrat, dépourvu de preuves écrites ou verbales, qui pussent lui servir de base, n'a pu donner de suites sérieuses à cette affaire. Cependant les vétemens de ces hommes, la fuite du cocher, qui n'a réclamé ni sa voiture, ni ses chevaux, annonçaient une main cachée, qui avait fourni à des frais assez considérables. Tous les soupçons se portaient sur M. de Francheville ; mais on avait acquis la certitude qu'il n'était pas sorti du village, où il s'est retiré, et où, probablement, il attendait madame Ducayla. Que lui dire sur de simples probabilités?
« Les malheureux que M. de Lobsent a mis en fuite, et auxquels on a demandé pourquoi ils avaient tenté de mettre Julie dans cette voiture, ont répondu qu'ils l'avaient jugée hors d'état de marcher. Interrogés pourquoi ils ont résisté à M. de Lobsent, ont répondu qu'ils lui supposaient de mauvaises intentions , à l'égard de cette dame , dont la sûreté, disait-on, est souvent menacée. Il
a fallu, se borner à prononcer sur les événemens qui se sont passés au spectacle, et les coupables ont été condamnés à un mois de prison.
« Cependant M. de Lobsent s'est, par hasard, trouvé nanti d'une pièce qui pouvait perdre M. de Francheville et ses agens. Sa blanchisseuse lui a rapporté, il y a quelques jours, un billet en lambeaux, qu'elle a dit avoir trouvé dans la poche d'un de ses gilets. M. de Lobsent, étonné, a cherché à se rappeler les détails de cette orageuse soirée. Il s'est souvenu enfin que, dans la chaleur du combat, il a remarqué un homme qui s'éloignait de quelques pas, et portait un papier à sa bouche. S'élancer sur cet homme ; lui arracher ce papier, qui pouvait être une pièce de conviction; le serrer dans sa poche , et revoler au secours de Julie , a été l'affaire de quelques secondes. Des considérations, relatives à cette jeune femme, l'avaient depuis exclusivement occupé, et lui avaient fait oubHer totalement ce papier, sur lequel on lisait encore distinctement ces mots :
«Je vous ordonne d'avoir, pour madame Du- «cayla, les égards les plus marqués, quand elle « sera en votre pouvoir. Je vous répète que je cf n'ai d'autre dessein que de Tépouser, et je gémis « de la nécessité, où elle me met, de la forcer d'y ce consentir. Je vous fais passer dix mille francs, ce dont je vous indique ci-après la répartition, et ^c j'espère que votre dévouement... »
« M. de Lobseiit a été commiuiiquer ce fragment à madame Ducayla, qui a reconnu récriture être celle de M. de Franchevilîe.
«Quel usage, madame, voulez -vous faire de « cette pièce? « a dit le jeune homme.
Julie a répondu en la déchirant. « Ce procédé <c est noble, madame, mais est- il prudent? Armé « de ce billet, je pouvais contraindre cet homme- « là à s'éloigner, pour toujours. Votre repos était « assuré, et je ne vois plus qu'un moyen de vous « garantir de ses odieuses poursuites. — Quel est- «il, monsieur? — C'est d'ôter tout espoir à France cheville. — Je ne vous entends pas. »
Julie ne transcrit pas la fin de cette conversation. Je crois remarquer, de cet endroit à ce qui suit, un intervalle de quelques jours. Je cesse ici d'extraire dé son manuscrit les faits essentiels ; je copie ses propres paroles.
« M. de Lobsent sert depuis sa plus tendre jeunesse. Constamment éloigné de cette ville, il n'a pu partager l'éloignement qu'a pour moi ma famille. Revenu au milieu des siens, après de longs voyages, et des séjours prolongés dans nos portg principaux, il ne m'a pas jugée d'après les insinuations de ses parens. Il a consulté l'opinion publique; il l'a trouvée prononcée en ma faveur.
it II a saisi, avec empressement, l'occasion que lui a fournie la dernière catastrophe; il me voit assidûment. Je le reçois, comme un parent af-
feclionné, et un libérateur généreux. Il est jeiuie encore, fort bien fait; il a de l'esprit naturel, et une réputation sans tache. Sa fortune est médiocre; mais tout annonce qu'il la poussera rapidement.
« J'entre dans ces détails, ma chère amie, parce qu'il ne suffit pas que vous sachiez cè que ma position a de pénible; combien je dois désirer d'en sortir; je veux encore que vous connaissiez les qualités personnelles qui m'ont déterminée.
« Mon aimable cousine, me disait Lobsent, il y « a quelques jours, vous êtes continuellement ex- « posée aux entreprises d'un homme , qui ne mé- « nage rien , pas même sa réputation et sa perte sonne. Je peux veiller sur vous; ma qualité de « proche parent m'y autorise. Mais bientôt je quitte terai Marseille, et quel sera votre appui? M. Mont- «brun, homme respectable, j'en conviens, n'a « pas l'énergie propre à contenir un caractère tel « que celui de M. de Francheville , qui, tant qu'il «vous saura libre, conservera de l'espoir. Hâtez- « vous de placer un époux entre vous et lui, et choi- « sissez, je vous en conjure, celui qui vous appré- « cie le mieux, et qui vous aime le plus. L'union « que je propose vous présente un double avan - « tage : elle vous rapprochera nécessairement d'une c( famille, au sein de laquelle la nature a marqué « votre place. Ma mère m'aime tendrement, et elle « ne refusera rien à un fils qu'elle presse conti- « nuellement de faire un choix. Elle a un crédit
« absolu sur l'esprit de votre mère; elle la ramè- « nera à vous dès qu'elle le voudra sérieusement, « et mes frères seront vos défenseurs naturels, « pendant mes fréquens voyages.
« Élevé, pour ainsi dire, sur l'Océan, je n'ai pu «acquérir ce vernis, que donne la grande habi- « tude du monde. Mes expressions tiennent quelce quefois de la rudesse de ma profession; mais « mon cœur est droit, honnête, et sensible. Il est « plein de vous, et si vous daignez l'accepter, ja- « mais je n'oublierai que je vous dois mon bon- « heur, et que je me suis chargé du vôtre. »
« Depuis long-temps je sentais la nécessité de me détacher de M. de Francheville , et son dernier attentat avait fait plus que de longues et souvent inutiles réflexions. J'ai répondu à M. de Lobsent avec l'affection et la reconnaissance que devaient m'inspirer des vues aussi honnêtes, et je lui ai demandé la permission de consulter mes amies.
« Seule, je suis descendue dans mon cœur; j'en ai examiné les dispositions les plus secrètes, et il m'a semblé pouvoir y faire succéder sans peine, à celui de qui je n'ai reçu que des affronts, un jeune homme auquel je dois déjà beaucoup. »
Oh, qu'elle est heureuse de pouvoir ainsi reprendre et donner son cœur! que dis -je? en at-elle jamais senti l'impulsion, et le bonheur estil où il n'y a pas d'amour? Non; mais les grandes peines n'approchent pas de ces cœurs-là. Sous ce rapport, Julie est heureuse, au moins par l'ab-
seiice du mal. Je coiiliiiiie de copier î Hoiiorimapprendra qu'il n'est de repos que dans labsence des passions.
« Il était indispensable que je consultasse madame Montbrun. Je devais cette marque de confiance à son amitié soutenue. Elle a fait appeler son mari, et à la fin d'une courte et affectueuse conférence, il a été décidé que j'accepterais les propositions de M. de Lobsent.
« Je lui ai fait dire aussitôt de me venir trou ver. Il a reçu avec transport la promesse île ma main; û a paru très -flatté qu'il ne m'ait fallu que quelques instans pour me déterminer. Il se croit, a-t-il dit, autorisé à penser que mon cœur répond au sien. Mon silence, et un certain trouble ont achevé de le convaincre. Il m'a demandé la permission de m'embrasser : je n'ai pas cru devoir la lui refuser. »
Elle n'a pas cru devoir la lui refuser! Du sangfroid, du calcul dans un pareil moment! et cette femme-là s'imagine aimer ! Poursuivons.
(( Le lendemain, j'ai reçu un billet de ma mère. Il est affectueux, et c'est, je crois, la première marque qu'elle m'a donnée de sa tendresse. Elle m'engageait à me rendre chez elle : j'y ai couru,
« J'ai trouvé la famille assemblée. Ma mère s'est levée, m'a embrassée, et m'a priée d'oublier le passé. Prier ! elle ne sait donc pas combien il est doux d'oublier les torts de ceux qu'on aime ! Je
me suis sentie touchée jusqu'aux larmes, eu recevant ses caresses, celles de ma tante et de nos autres parens. Lobsent partageait ma sensibilité et ma joie. Ce jour, le plus heureux de ma vie, est d'un bon augure pour la suite.
« Les articles ont été discutés et arrêtes dans la soirée. Je ne me suis mêlée de rien, et j'ai consenti à tout. Lobsent m'aime trop tendrement, pour vouloir abuser de mon ignorance en affaires.
« Ma mère m'a dit du ton de la bonté, que je ne devais plus avoir d'autre domicile que sa maison, jusqu'à ce que j'aille m'établir chez madame de Lobsent. Elle m'a invitée à choisir ce qui me conviendrait le mieux. J'ai pris, pour ne pas la gêner, deux petites chambres, assez modestement meublées, où elle voulait m'établir à l'instant. Je l'ai priée de se rappeler qu'on ne quitte pas brusquement, sans une démarche affectueuse et polie, quelqu'un à qui on a des obligations réelles. A peine ai-je eu fini de parler, que ma mère a envoyé chercher des voitures. Nous sommes tous partis pour nous rendre chez madame Montbrun; chez madame Montbrun, que personne de ma famille n'avait voulu voir, depuis qu'elle m'a accordé un asile. L'explication a été franche, la réconciliation sincère, et c'est encore mon mariage qui a fait ce bien- là. »
Je trouve encore ici un intervalle de quelques jours.
DE SOC*ïÉTÉ. 3/|5
« C'est demain que je me donne irrévocablement à ce que j'aime. »
A ce qu'elle aime! Il y a un mois, elle aimait M. de Francheville. Hélas ! elle n'aime personne. Laissons-lui son erreur. Heureux, pour quelques instans du moins, qui se laisse abuser par une douce illusion !
« C'en est fait, je suis à lui. Sa joie est extrême : je la partage bien sincèrement. Je n'ai pas le temps de vous en dire plus aujourd'hui. »
Oh, je le crois.
« Ma chère, ma bonne amie, quel homme que Lobsent ! Il est adorable. Vous savez ce que j'éprouve, ce que je pense : je n'ajouterai pas un mot. ))
M. de Lobsent a tout à gagner à la comparaison. Ducayla était un homme bien respectable : il n'était que cela.
(c Mon mari a fait surveiller M. de Francheville, du moment où mon mariage a été arrêté, jusqu'à celui-ci. 11 est parti le jour de la célébration : on ignore où il s'est retiré. Mais il est vraisemblable, d'après la solidité de sa voiture, et les malles dont on l'a vue chargée, qu'il s'éloigne du midi de la France. »
L'infortuné ! il a tout perdu sans retour, sa femme, sa maîtresse, sa réputation. Moins ar- <lent , plus susceptible de réflexion , il pouvait être heureux encore : le prince ne m'eut pas toujours refusé de le protéger. Hélas! est-ce à moi