‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 78 sur 82 · CHAPITRE XXVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVin

Rencontre imprévue.

Le praticien de Lagny ressemble au père d'Eustacbe : beaucoup d'estime pour la famille de Pierre; mais Louison aura mille écus de dot, et Pierre ne possède que son métier de garçon imprimeur.. . Je donne mille écus à Pierre; j'obtiendrai pour lui ime imprimerie à Lagny, et, toujours semblable au père d'Eustacbe, le bon praticien ne trouve plus que des qualités à mon protégé. Pierre est enchanté, et demande la permission de me baiser la main; Louison demande celle de me baiser la joue; Thomas me baiserait les pieds. vJe lui ai fait un joli cadeau. Je veux qu'il soit, à la noce, aussi gai qu'on peut l'être, quand on n'épouse pas sa maîtresse.

Les apprêts du mariage, la joie des amans, l'activité, les complaisances de Thomas, du concierge, de sa femme, répandent dans cette maison, et dans les alentours, un mouvement qui vivifie tout. J'écoute , je décide , j'ordonne ; les

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habitans du hameau gagnent quelque argent; on me bénit; on m'aime; je suis heureuse.

Il est si doux d'être aimé! il est si facile de l'être ! Ceux qui n'ont pas d'amis n'en veulent pas, et n'en méritent point.

L'affection qu'on me porte éloignerait - elle les réflexions, ou empéche-t-elle ces bonnes gens de s'y arrêter? J'ai pu, par égard pour la princesse, l'accompagner ici ; mais il était naturel que je retournasse avec elle à Paris, où j'aurais trouvé, à une époque qui n'est pas éloignée , les ressources de l'art, et les commodités que je ne peux me procurer dans cette espèce de désert. De cette première idée, il était simple de conclure que j'ai de puissantes raisons de me cacher, et une femme qui se cache, dans la position où je suis, a nécessairement des reproches à se faire. Cette pensée m'attriste au milieu de la joie générale. Si on ne voyait que le bienfait, et non celle à qui on le doit; si les marques de respect qu'on m'accorde n'étaient que le prix d'un peu d'or... non, vingt personnes ne dissimulent pas, avec cet accord, cette persévérance. Les gens de la maison, ceux du hameau, n'ont jamais feint, à l'égard de la princesse, cet attachement que mon premier aspect semble leur avoir commandé. Rassuronsnous, et jouissons du présent.

Le grand jour est venu. Il y a ici un désordre pittoresque, qui m'arrache à mes idées ordinaires, et qui m'amuse infiniment. La petite Louison

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est radieuse; son gros Pierre rit toujours, lors même qu'on ne lui parle point, qu'il ne dit rien, et que peut-être il ne pense pas. Je le crois de ces hommes dont l'amour est tout en action. Louison serait- elle déjà connaisseuse ?

Nous avons les parens et les amis de Lagny, qui regardent, de l'œil du plaisir, le violon de Thomas. Thomas se croit, dans sa cuisine, le premier homme du monde. Il meurt d'envié d'assister à la cérémonie , et il ne se consolerait pas , si un plat était manqué. Que fera-t-il? la curiosité l'emporte sur l'importance de ses fonctions. Il donne à deux ou trois paysannes les instructions nécessaires, pour le suppléer pendant une heure, avec une gravité et un ton doctoral, à faire mourir de rire.

Il a passé l'habit des dimanches; il est venu prendre sa part des rubans que j'ai distribués; il en a chargé sa boutonnière et le manche de son violon ; il a pris la téte du cortège. Le violon crie ; on le suit en chantant, en dansant; l'impulsion se communique à toutes les têtes. Je crains bien pour le dîner. Heureusement du Reynel n'est point ici.

L'auguste oui est prononcé, et jamais je ne l'ai entendu dire d'aussi bon cœur. Leur œil reconnaissant se tourne vers moi. Puissent -ils, dans vingt ans, si je les rencontre, me regarder encore ainsi! ils n'auront connu du mariage que ses douceurs.

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Ne le disais-je pas? Le dîner est gâté. Thomas est furieux , désespéré. J'espère qu'il ne suivra pas l'exemple du maître d'hôtel du grand Coudé. Je ne suis pas un héros, et mon cuisinier ne porte pas l'épée.

Les aides de cuisine sont allés se cacher. Pauvres femmes! elles ne saveut pas que, dans le monde, bien des gens se chargent de ce qu'ils n'entendent point, font tout mal, paient d'audace, et reçoivent quelquefois des félicitations.

Tout est brûlé, rien n'est mangeable. Cela est assez indifférent aux mariés : ce jour n'est pas pour eux celui de la gourmandise; mais les autres... Thomas a repris bravement le tablier et le bonnet de coton. Au bout d'une heure, la table est chargée d'œufs à toutes les sauces, et de volailles de tous les genres, déguisées en beef steck. On a attendu , on a grand appétit , et la faim est le premier de tous les cuisiniers. La gaieté renaît; elle brille même dans les yeux de Thomas. On rit du dîner perdu; on savoure celui qu'on a. Le vin est bon, les bouteilles se vident, se remplissent; la chansonnette commence; le joyeux refrain se fait entendre ; Tliomas reprend son violon.

Monsieur le praticien est le personnage le plus considérable ; en conséquence ^ il me présente sa grosse main, couverte d'un beau gant blanc. Moi, danser, dans l'état où je suis!... «Un menuet, « madame la comtesse , cela ne vous fatiguera

a pas. Un menuet, répètent tous les gens de la u noce. Un menuet, reprend Thomas, en me faia sant la révérence la plus gracieuse; je joue celui (( à'Exaudet à ravir, c'est mon triomphe. »

Comment priver ce bon Thomas du plaisu^ de jouer son chef-d'œuvre, et de le jouer pour moi? Je n'ai jamais su danser le menuet; mais je me crois au moins de la force de monsieur le praticien. J'accepte sa main; nous nous plaçons.

Pierre était sorti, je ne sais pourquoi. Il rentre ; il a l'air troublé. Il dit quelques mots à l'oreille de Louison; l'étonnement se peint sur sa figure; elle sort à son tour. Que se passe-t~il donc ? Ah ! quelque convive est probablement sorti des bornes de la tempérance. Quelques vases, quelques vitres cassées... Allons, allons, je ne verrai rien. Il est une classe d'hommes pour qui le plaisir est si rare, qu'on peut lui pardonner d'en abuser un peu.

Comment donc, monsieur le praticien danse son menuet avec les airs de la vieille cour! je n'y entends rien du tout; cependant je vais; mon danseur me guide de l'œil et de la main. Quelle jouissance pour lui de pouvoir enseigner quelque chose à madame la comtesse ! je ne suis point humiliée, et je déploie toute l'amabilité qui est en moi. Eh, mon Dieu! qui est celui qui n'a rien à apprendre? Lalande ne savait probablement pas comment se fait une épingle.

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Louison rentre au moment où mon danseur m'a remise à ma place. Je lui fais signe de s'approcher, et après l'avoir prévenue que je n'aurai pas d'humeur, quelque chose qui soit arrivée , je l'interroge sur ce qui s'est passé entre elle et son mari. « Madame, un homme s'est présenté à la « grille , pendant que vous dansiez. A travers sa « pâleur et son extrême faiblesse , il est aisé de «juger que sa figure a dù être belle. Ses habits, «dans le plus grand désordre, ont été riches, et «annoncent un personnage distingué. — Finis, « Louison; que veut cet homme? — Il a demandé « qui demeure dans cette maison. — Et vous avez « répondu? — Madame la comtesse de Laclos. Il « connaît beaucoup le général , a-t-il dit. Il n'a «jamais vu madame; mais il aime à croire qu'elle « est bonne comme son mari. Il m'a chargée de « vous dire qu'il n'est pas criminel , que depuis « trois jours, il est caché dans la forêt de Crécy, et « qu'il tombe d'inanition. Je n'ai pas eu le temps «de vous consulter, madame, et j'ai servi, à ce « pauvre homme, ce qui restait de mieux du dîner. « — Tu as bien fait, Louison. Cependant, si nous « n'avions beaucoup de monde ici , je serais em- « barrassée. Trois jours, passés dans une forêt, «annoncent de grands sujets de crainte, ou des « aventures extraordinaires, et dans l'un ou l'autre « cas, cet homme peut être à redouter. Mets au- « près de lui quelqu'un de tes parens, que tu

« chargeras de l'observer, et quand il aura mangé, «donne -lui l'argent qu'il croira nécessaire pour a continuer sa route. »

Pendant que nous causions, la bruyante contredanse occupait et ceux qui dansaient, et ceux qui attendaient le moment de danser à leur tour. Je continuais de partager la joie générale ; je m'étais abandonnée à la satisfaction intérieure , qu'on éprouve toujours, quand on a fait un peu de bien; aucun nuage ne s'était élevé dans mon esprit de toute cette journée. J'élais loin de prévoir ce qui allait m'arriver.

Louison revient. Les alimens ont remis la figure de cet homme, qui est bien; mais sa faiblesse est encore extrême. Sa chaussure est en lambeaux; ses jambes et ses pieds sont blessés en plusieurs endroits, et il sollicite, comme une faveur insigne, la permission de s'arrêter ici un jour ou deux.

Mon premier mouvement est à l'humanité, le second à ma sûreté personnelle. Ce ne serait pas la première fois que d'adroits fripons auraient excité la sensibilité, pour en abuser ensuite. Je suis à l'abri de tout danger pour cette nuit ; mais demain les gens de la noce me quitteront; Pierres'occupera de sa femme, et je ne sais jusqu'à quel point je peux compter sur Thomas. Je n'écoute que la prudence. J'ordonne à Louison d'ajouter quelque chose à ce qu'elle a déjà donné; de ren~

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voyer cet homme, et de s'assurer si réellement il s'éloigne d'ici.

Elle est à peine sortie pour exécuter mes ordres, qu'elle rentre et me supplie de voir ce pauvre homme, qui est dans l'impuissance de marcher. « Eh bien , Louison ! qu'il prenne une voiture. — « Eh, madame! où en trouver à l'heure qu'il est, «et comment osera-t-il paraître dans l'état de « délabrement où sont ses habits? Voyez-le, ma- ((. dame; je suis certaine qu'il vous inspirera quel- « que intérêt. »

Il n'a jamais vu madame de Laclos; ainsi de ce coté, je ne suis exposée à rien. En évitant toute conversation suivie, je ne craindrai pas de répondre gauchement à ce qu'il me dirait du général. Il est souffrant; il peut être honnête; je me laisse entraîner; je passe dans la salle à manger.

J'entre, et cet homme paraît sortir d'un accablement profond. Il soulève sa tète, et la laisse ausssitôt retomber, en poussant un cri d'effroi et de douleur. S'il m'a vue, son coup d'œil a été rapide comme l'éclair. Le connais -je? La précipitation de ses mouvemens ne m'a pas permis d'en juger. Pourquoi ce cri, si je lui suis étrangère, et que peut-il signifier, si j'ai rencontré cet homme dans la société? Mon état peut exciter l'étonnement; mais l'effroi, la douleur?... Je m'y perds. Le parti le plus sage est de me retirer.

J'allais m'éloigner, lorsque ce malheureux a

confusément articulé quelques mots, qui me clouent sur le parquet. « Elle est témoin de la u juste punition de mes désordres!... La misère, uFexil, l'abandon me paraissaient insupporta- « bles... Ce n'était rien... Paraître devant elle est a le dernier terme du malheur. »

Cette voix me pénètre d'effroi à mon tour; lui frisson mortel glace mon sang, je me sens défaillir... Louison me soutient; elle va appeler; je n'ai que le temps de porter ma main sur sa bouche. Je regarde autour de moi... Je ne vois qu elle dans cette salle. Je me la suis attachée par tous les liens que respecte une belle ame. Dieu en soit loué !

Le malheureux fait un effort, pour se lever et se traîner à mes pieds. Il m'a reconnue, je n'en doute pas. Le mal est fait; je n'ai plus rien à redouter. Mais pourquoi s'humilie -t- il? je ne le souffrirai point. Je vais à lui, je lui parle, je lui prends la main, je le force à rester sur son siège... Oui, il m'avait reconnue; mais il ne savait rien encore. J'étais sauvée, si j'avais pu suivre mon premier mouvement.

Je tenais sa main, et je la pressais avec i'expression de la sensibilité. Il semble recouvrer quelque courage , quelques forces. Ses yeux se lèvent sur les miens; ils saisissent tout mon être; ils reviennent, ils s'arrêtent sur cet enfant... Elle u aussi, s'écrie-t-il, elle a commis une faute! L'idée « de sa perfection ne me poursuivra donc plus! »

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J'allais tomber à ses pieds, lui demander grâce. Ses derniers mots me révoltent, et me rendent toute ma fierté. « Oui, monsieur, j'ai commis « une faute. Mais vous l'avez voulue; vous l'avez « préparée , pendant que vous étiez mon époux. « — Je ne désire pas que vous vous jutifiiez, «madame. Je n'attends de vous que des secours. « J'ai le droit d'en réclamer. »

Ainsi cet homme a perdu tout sentiment de décence. Il ne voit dans ma faiblesse qu'un trait de ressemblance avec lui; il s'applaudit de me trouver déchue. Il est insensible au tort que cet enfant peut faire à Honorine. Il ne s'informe pas si j'ai pris des mesures, pour garantir à sa fille l'intégrité de sa fortune. Il ne sent que sa misère , et il tend bassement la main à celle qu'il a voulu dépouiller de tout.

Il était grand encore, lorsqu'il me rendit les diamans , que je m'étais empressée de lui sacrifier; mais il aimait Julie. L'ame honnête de cette jeune dame avait entretenu, dans la sienne, des principes de délicatesse et d'honneur. Il ne s'était pas dégradé jusqu'à se prostituer à ces femmes, dont le vice est l'aliment, et dont le souffle est empoisonné.

Il veut des secours. Pourquoi les demander? Ne se souvient -il pas que je les lui ai toujours offerts , et peut-il croire que ma main se fermera à l'aspect du malheur; qu'elle repoussera le père d'Honorine, en proie à tous les besoins? Je lui

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donnerai des secours; lui-même en déterminera l'importance; mais il s'éloignera, dès que ses forces le lui permettront. Conserver quelque relation avec lui, serait partager son infamie.

« Louison, mon secret t'est connu. Il n'y a plus « pour toi de comtesse de Laclos. Mais si je t'ai « inspiré quelque affection, tu garderas le silence, (( même avec ton mari. Monsieur, vous devez « sentir la nécessité de vous taire. Un éclat nuirait « à votre fille, sans me mettre sous votre dépen- « dance. Je compte sur votre discrétion. Loui- « son, conduisons monsieur à l'appartement de la K princesse.

Nous l'établissons dans cette chambre, où reposait naguère la femme la plus accomplie que j'aie connue. Nous pansons ses blessures; nous prévoyons ses besoins; nous lui laissons ce qui peut lui être agréable, ou utile pour le reste de la nuit.

J'ai toujours évité le danger des demi- confidences : on est bien près de parler, quand on s'occupe de conjectures. Louison, dans l'ignorance absolue des détails, pouvait laisser aller son imagination fort au-delà de la vérité. J'ai cru ne devoir rien lui cacher.

Elle a donné des larmes à ma situation. Pauvre enfant! des larmes le jour de son mariage, à l'instant même qui va couronner son amour, sa constance , sa sagesse ! et c'est moi qui les fais

couler! avec les intentions les plus droites, je fais le malheur de tout ce qui m'est cher. C'est par moi, c'est pour moi que Sainte -Luce expose sa vie ; c'est pour conserver l'estime de ma fille que je l'ai éloignée de moi, que je l'ai privée de sa mère; c'est par moi que la princesse a été attaquée dans sa réputation. Où s'arrêtera la fatalité qui me poursuit?

Il ne suffit pas d^ réfléchir sur le passé; il faut se garder de l'avenir. Cet homme, reçu avec distinction, et soigné par moi, sera dans une heure Tobjet de la curiosité générale. Faisons un roman, simple comme ceux qui le raconteront, sans doute, dans les environs. M. de Francheville a été attaqué et volé dans la foret. Il est ami particulier du général Laclos, auquel il a sauvé la vie en Espagne, et en le comblant d'égards et d'attentions, je suis loin, très-loin de m'acquitter envers lui.

Louison va répandre cette histoire. Elle me promet d'ailleurs un silence absolu. Je l'embrasse tendrement; elle me quitte pour revoir Pierre. C'est bien naturel : il est minuit.

Je suis chez moi, et j'appelle en vain le sommeil. Le délire de Louison me fait sentir l'absence de Sainte -Luce, et mon cœur, déjà contristé par cette idée, se flétrit quand je pense que M. de Francheville est à vingt pas de moi. Il n'est pas à craindre, puisqu'il a perdu toute espèce de

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sensibilité; mais sa présence est pénible, embarrassante. Quand cet homme-là cessera-t-il de me faire du mal ?

Je passerai chez lui dès que j'entendrai Louison. Je me sentirai plus forte, quand j'aurai mis cette jeune femme entre nous. J'enverrai prendre à Lagny ce qui est nécessaire pour le vêtir convenablement. Je verrai ensuite ce que je pourrai faire pour lui.

Il est huit heures, et le silence règne encore dans toute la maison. Sonnerai-jc? non. Que Louison prolonge son ivresse : elle reviendra assez tôt au souvenir de sa dépendance.

Elle frappe à ma porte, je lui ouvre. «Oh, a mon Dieu ! madame n'a pas dormi ! — Non , u Louison. — Ni moi non plus, madame. — Et tu u es brillante de santé. Louison, je suis malheui< reuse. — Sans l'avoir mérité. — Je ne le crois «pas, Louison. — Madame, je pleurerai avec « vous. — Ne t'occupe plus de mes peines. Con- « serve ta gaieté et ton cœur, pour le bonheur de «ton mari. — Ne puis- je le rendre heureux, « madame , et partager vos chagrins ? — Non ^ « Louison. La douleur se communique comme le « plaisir. N'attriste pas Pierre de celle qu'il ne « peut soulager. Passons chez M. de Francheville. »

Une nuit a suffi pour réparer ses forces. Il peut dormir! Je l'interroge, avec timidité, sur les causes du dénùment absolu où il se trouve. Je lui demande ce qu'il désire , ce qu'il attend de moi.

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« Mon histoire est courte , madame. J'ai mangé «ce que j'avais, et j'ai fait des billets pour cent « mille francs au-delà. Les échéances sont arrivées; « on a voulu me faire arrêter; j'ai été averti, et «j'ai pris la fuite. La police, qui semblait m'avoir ic oublié, m'a fait chercher partout. Je me cachais «le jour; je marchais la nuit. Je suis arrivé dans «cette foret; qui a été aussitôt investie. On en a « battu toutes les parties ; on est passé vingt fois « contre les broussailles qui me recélaient. Las « enfin de l'inutilité de leurs recherches, ceux qui « me suivaient, avec tant de persévérance, se sont « éloignés, et je me suis traîné jusqu'ici.

« — D'après cela, monsieur, votre projet n'est « pas de retourner à Paris? — Non, madame, je « resterai avec vous, si vous le permettez. — Avec « moi, monsieur, avec moi! — Oui, madame, avec « vous : nous nous sommes conduits tous deux de « manière à n'avoir rien à nous reprocher. Vous « avez trente mille livres de rentes, sur lesquelles « j'ai quelques droits ; nous les mangerons en- « semble , en dépit du divorce et de toutes les « observations que vous pourrez me faire. — Vous « oubliez, monsieur, que je suis indépendante. — « De moi, jusqu'à certain point; mais vous êtes « soumise aux circonstances; je peux publier l'état « où vous êtes, et il n'est point d'avocat qui anéan- « tisse un fait qui parle aux yeux.

« Ne comptez pas sur la protection du prince. « 11 pourra me livrer à ceux qui me poursuivent;

i) i: SOCIÉTÉ. /^i?} a il ne vous rendra pas ce que vous appelez hon- « neur. Vous n'opposerez plus ce mot à mes vo- «lontés; vous n'en ferez plus retentir les Iribu- « naux et les cercles de Paris ; vous n'armerez « plus personne contre moi.

« Je vous accorde vingt-quatre heures pour ré- « fléchir et vous soumettre. Ne les employez pas « à vous mettre en mesure. Le moment, où vous « agirez, sera celui où j'effectuerai mes menaces. « Que demain, à la même heure, un notaire m'ap- « porte un acte par lequel vous reconnaîtrez me «devoir cent mille écus, que je n'exigerai pas, « tant que je serai content de vous. Je n'ai rien à « ajouter, et vous êtes la maîtresse de vous reti- « rer. Mademoiselle, donnez-moi ce qu'il me faut « pour écrire, et qu'on m'apporte à déjeuner. »

Je le quitte, fondant en larmes, terrifiée de ce que je viens d'entendre; ne concevant, pas qu'on puisse porter à ce point la cruauté et la tyrannie. Je recommande à Louison de lui obéir aveuglément, jusqu'à nouvel ordre.

Je rentre chez moi, pénétrée de l'horreur de ma situation.

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