CHAPITRE XXIX
^ Bien donner ^ c'est prêter.
Quelles idées s'emparent de moi; se succèdent sans interruption; m'accablent par leur multipli-
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cité, par le mouvement, rapide et continuel, qu elles donnent à tout mon être ! Il est constant que M. de Francheville peut me perdre dans l'opinion publique; mais achèterai - je son silence au prix de la moitié du bien de ma fille, et sais-je si cet homme, après avoir obtenu cette moitié , n'exigera pas le sacrifice de l'autre ? Je vois avec terreur que j'ai tout à redouter.
S'il avait cependant la probité de certains scélérats dont la parole était inviolable? si, content de m'avoir arraché une somme considérable, il m'oubhait jusqu'à ce qu'elle soit dissipée, il ne resterait aucune trace de mon état, qui fait maintenant sa force, et pour qu'un homme, aussi dégradé, obtienne quelque confiance, il faut qu'il prouve ce qu'il dit jusqu'à la conviction. Je ne sais à quoi m'arréter, et personne auprès de moi, de qui je puisse attendre un conseil! Ah! c'est surtout à présent que je sens combien la princesse m'était nécessaire. Elle ne pouvait toujours prévenir le mal : elle avait au moins l'art de me le faire oublier.
Il faut cependant que je me détermine , et mon mdécision augmente à chaque instant. Il n'exigera pas le capital, a-t-il dit, si je veux le garder avec moi. Ah ! si je ne devais pas compte de ma fortune à ma fille, je donnerais tout ce que je possède pour m'épargner le malheur de le voir. . . Non, je ne céderai pas; je fuirai, s'il le faut. Il écrira, il parlera. Ma réputation parlera plus haut
que lui, et il ne sera cru que de mes domestiques, que je ne reverrai pas, et à qui l'attachement, qu'ils m'ont voué, imposera peut;; être silence. A qui d'ailleurs s'ouvriraient-ils? à des gens sans consistance comme eux.
Comment ceux qui ont parcouru cette foret dans tous les sens, n'ont-ils pas porté plus loin leurs recherches? comment n'ont -ils pas visité les habitations environnantes? peut-être le respect dû au prince les aura retenus... Que de peines ils m'eussent épargné si... Malheureuse! qu'allaisje dire? quel désir allais-je former... le père d'Honorine n'est -il pas assez malheureux? puis -je souhaiter de voir combler son infortune? Soulageons-le, et bannissons des pensées indignes de moi.
Thomas revient de Lagny. H n'est pas aisé dan^» cette ville d'habiller décemment un homme en une heure de temps. Cependant Thomas y a trouvé ce qui est strictement nécessaire, et la simplicité même de ces vétemens peut tromper l'œil vigilant de ceux qui cherchent M. de Francheville.
Tous nos convives sont retirés, et un éclat, s'il s'en permet un, ne peut avoir de publicité. Je, vais essayer de concilier son bien-être avec mes intérêts, et ceux d'Honorine. Je me fais accompagner de Louison, et je passe chez lui.
« Vous m'avez notifié vos intentions, monsieur, « avec une clarté et une précision que j'imiterai : « il n'est agréable, ni pour vous, ni pour moi de
« prolonger nos entretiens. Je vais vous instruire « en peu de mots de ce que je compte faire pour « vous, ^oilà des habits et du linge. J'aurais voulu « vous présenter quelque chose de mieux, mais « une petite ville offre peu de ressources, en ce « genre. Prenez cette bourse; c'est tout ce qui me « reste en argent comptant. Acceptez ces diamans, « que vous avez refusés une fois, mais dont vous « n'aviez pas un besoin aussi pressant. J'y join- ^ « drai la moitié de mon revenu , qui vous sera w exactement payé , partout où vous le désirerez , « sous la condition expresse que vous vous reti- « rerez à l'instant.
« — Des conditions, ma belle dame, des con- « ditions î il vous sied mal de vouloir en imposer. « Souvenez - vous que vous n'avez qu'un parti à « prendre, celui de la soumission. — Je vois avec n « quelque satisfaction, monsieur, que vous m'es- « timez encore assez , pour être persuadé que je « ferai tout pour conserver ma réputation. Je vous «préviens, cependant, que je ne me permettrai « que ce qui me paraîtra légitime, et que la crainte « ne me fera pas oublier ce que je dois à votre fille « et à la mienne. — Comment donc, les grands « principes ; de la noblesse dans le ton ; de la di- « gnité dans le maintien! C'est Minerve, parée de « la main des Grâces. Je ne retrouve plus Fan- « chette, si vive, si enjouée, si étourdie! Elle saisit « alternativement tous les rôles , et elle a l'art de «les embellir tous. Jamais, madame, je ne vous
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« ai vue si séduisante. Il serait parbleu plaisant « de nous reprendre, et de duper ce petit Saintece Luce, qui a eu la bonté de s'aller faire tuer pour « l'amour de vous. »
Il se lève, l'œil étincelant, les bras étendus vers moi... Je pousse un cri d'horreur; Louison sonne à tout briser; Pierre et Thomas accourent.
« Eloignez-vous, leur crie-t-il, d'un ton et d'un « air terrible. Je suis le mari de madame, et per- « sonne n'a le droit d'intervenir dans nos affaires «privées. — Vous ne lui êtes plus rien, répond c( Pierre, avec assez de résolution, et vous sorti- « rez d'ici à l'instant. » Il est clair que Louison a parlé. Devais-je croire qu'une femme cache rien à l'homme qu'elle aime? Au reste, cette indiscrétion me vaut deux défenseurs; mais aussi M. de Francheville n'a plus rien à leur apprendre. Dans toute autre circonstance, j'aurais été accablée de confusion; mais ce moment de crise ramenait toutes mes pensées à celle de ma sûreté personnelle.
Pierre finissait à peine de parler, que Thomas vole , et reparaît armé de ce qui s'est trouvé sous sa main. «Vous ne supposez pas, madame, re- « prend l'homme farouche , qu'un fugitif ne s'oc- « cupe point de sa défense. Vous voulez que j'en « vienne aux grands moyens; j'y consens. La pos- « session d'une femme comme vous ne peut trop « s'acheter. » Il tire des pistolets de sa poche , et ordonne à Pierre et à Thomas de marcher devant XFL '1-
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lui. L'aspect des armes à feu leur ôte tout leur courage. Ils obéissent à regret, je le vois clairement; mais ils obéissent.
Louison, éplorée, suit son mari, et essaie de fléchir notre ennemi commun. Je reste seule, et j'entends fermer la porte de la chambre ; on en ôte la clé... Où va-t-il les conduire? Suis- je à la disposition de cet homme? Moi, je recevrais ses embrassemens ; je succéderais à des misérables, qui sont la honte de leur sexe; je trahirais Sainte- Luce!... Je donne tout ce que j'ai, ma vie, s'il le faut , et je resterai fidèle.
La porte se rouvre... C'est lui, c'est lui!... Je tombe à ses genoux, je lui demande grâce. « Qu'elle est belle dans les larmes ! que sa grosce sesse lui sied bien ! je crois la voir pour la prête mière fois. Allons, Fanchette, il est inutile de a faire l'enfant. J'ai mis tes gens dans la cave, et « pour ménager ta pruderie, je te promets de ne « rien dire de ce qui va se passer. Voilà tout ce « que je puis pour toi. Viens m'embrasser. Le (t plaisir d'abord; nous réglerons ensuite les af- « faires d'intérêt. »
Je m'élance; je mesure de l'œil la hauteur de la croisée. Il m'arrête ; il me saisit. « Tu ne réflé- « chis pas, ma petite, que tu vas priver la JFrance a d'un petit Sainte-Luce, et de la plus jolie femme « de Paris. )> Je ne m'occupais plus de mon enfant; j'étais tout à son père. Mon amour doublait mes forces ; le barbare m'en opposait de bien su-
Di: socj K j É. 4ic) périeures. Je sentais les miennes faiblir, de moment en moment... C'en est fait, il faut que je succombe dans une lutte aussi inégale, et je ne peux mourir !...
On frappe à la grille, à coups redoublés, et le monstre ne quitte pas sa victime. La grille tombe avec fracas. . . Il me laisse enfin ; il court à la fenêtre. «Je suis perdu, s'écrie-t-il. Applaudissez- « vous ; jouissez de votre triomphe. Si je croyais «que vous m'eussiez trahi, je vous ferais sauter « la cervelle ; mais vous êtes trop timide pour avoir « eu cette idée-là. »
Je regarde... Des gendarmes, des huissiers, des gardes de la foret... Je prends mon oppresseur, je le pousse dans un arrière-cabinet; je le couvre des effets que la princesse y a laissés; je ferme la porte; je cache la clé dans mon sein, et je me hâte de réparer le désordre affreux où je suis.
On se répand dans toute la maison; on ouvre, on cherche; on n'oublie pas un recoin. Le chef des gendarmes entre seul, dans la chambre où je suis restée; il se présente d'un air décent; il me marque des égards. « Vous avez été l'objet de «quelque violence, me dit-il, vous le nieriez en «vain, madame. Faites votre déclaration, et in- « diquez-moi le coupable. — Je n'ai à me plaindre « de personne, monsieur, et je ne sais de qui vous « me parlez. — Le procédé est généreux, madame. «Permettez, qu'en l'admirant, je remplisse mes « obligations. Vous refusez de parler: dites -mpi
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« du moins, je vous en prie, où est celui de vos « gens que vous avez envoyé à Lagny. — Vous le «connaissez, monsieur? — C'est lui, madame, « qui nous a déclaré que vous étiez au pouvoir « d'un homme, capable de se porter, contre vous, « aux dernières extrémités. Il me l'a nommé. Dece puis quatre jours , j'avais reçu de Paris son site gnalement, et j'ai fait aussitôt monter ma bri- « gade à cheval. Près d'ici , j'ai rencontré des « huissiers et des gardes de la foret, qui m'ont « dit avoir détaché l'un d'eux, pour obtenir du « prince la permission de fouiller cette maison, « qu'ils ont constamment observée. L'envoyé ne «revient pas; mais je continuerai mes recher- « ches : le prince est trop ami de l'ordre, pour « souffrir que ses domaines servent d'asyle^à ceux «que poursuit l'autorité. Je vous prie, pour la « seconde fois, madame, de faire comparaître ce « domestique. »
Je prévoyais les suites de cette espèce d'interrogatoire; je ne répondais plus. Dénoncer est d'un lâche, et il est une sorte de courage, que mon sexe a souvent porté très -loin : celui de souffrir et de savoir se taire. Mais les gendarmes avaient enfoncé les portes des caves, et ils avaient rendu la liberté à Louison, à Pierre, à Thomas. Tous trois paraissent; ils tombent à mes pieds, ils les embrassent. Des larmes de joie et d'attendrissement s'échappent de tous les yeux; un cri se fait entendre : Vous êtes sauvée !
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Le brigadier ne s'était pas éloigné de la porte du cabinet, où j'avais enfermé M. de Francheville. Ces hommes-là ont-ils un instinct, ou une habitude qui les fait deviner? Celui-ci a fait un signe à sa troupe, et elle est allée se ranger sous la croisée. Peut-être mes regards, constamment fixés sur cette porte, ont décelé le malheureux. Je ne vois plus de moyens de le sauver, et cependant je le désire sincèrement. J'oublie tout ce qu'il m'a fait : il est toujours le père d'Honorine. Ce titre est sacré pour moi, et il n'est pas de femme qui puisse haïr l'objet de son premier amour.
«Voulez -vous bien, madame, me remettre la « clé de cette porte? me dit le brigadier. — Je ne «l'ai pas, monsieur. — Il faut donc la briser. — « Monsieur le commandant, prenez garde, s'écrie «Thomas, il a des pistolets. — Soyez tranquille, « mon ami. » Les gardes de la foret sont en ligne en face de la porte; leurs armes sont prêtes; au moindre mouvement, de M. de Francheville, ils vont faire feu.
« Un moment, m'écrié- je. Ce sont ses créan- « ciers qui le poursuivent. Je n'ai pas la somme « exigée; mais je vais m'engager à la payer, dans « le plus court délai. Madame, répond le briga- « dier, ce sacrifice ne conservera pas la liberté à « M. de Francheville : il est banni de Paris, il a « rompu son ban. Vous le tirerez des mains des « huissiers; mais je dois m'assurer de sa personne.
<c Thomas, donnez-moi cette hache, et finissons.»
La porte cède au second coup. Fran cheville est debout, armé de ses pistolets. Le brigadier se tourne vers les gardes; le commandement fatal va lui échapper... Je me précipite au-devant des coups; je m'élance sur Francheville ;. je le couvre de mon corps : « Malheureux, voulez-vous mourir c( sur Téchafaud ! »
Il laisse tomber ses armes; il vient présenter sçs mains aux fers honteux qu'on lui prépare. On l'entraîne; il marche attaché à la queue d'un cheval... Ce spectacle me fait un mal horrible. Je me laisse aller sur un fauteuil. Je me sens prête à tn'évanouir.
Ma bourse , mon écrin sont restés sur cette table où il écrivait. « Pierre, prenez cela, allez «après lui... prenez encore ces habits, ce linge; « allez, courez. Qu'il n'ait à regretter que sa liberté.
«Ah, Thomas! qu'avez -vous fait? — Mon de- «voir, madame. — Vous en avais -je prié? — « Vous en êtes incapable , et je n'avais qu'un parti (c à prendre, celui de vous servir sans votre aveu , « sans vous le dire.
« — Louison, Tjouison, vous m'aviez promis le « secret. - — J'ai parlé , madame ; mais je tremblais « pour votre fortune et pour vous. Nous nous « sommes concertés tous trois, et nous avons pris « les mesures qui nous ont paru les plus propres « à assurer votre repos. Pouvions-nous faire moins M pour quelqu'un qui nous a comblés de bienfaits?
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(f donner à de bonnes gens, madame, c'est prêter. »
Je me snis laissée aller à nn premier mouvement de sensibilité. Je réfléchis maintenant, et je sens que cet homme n'eût pas cessé d'être dangereux pour moi. Je parcours les lettres qu'il vient d'écrire... des horreurs, adressées contre moi, aux personnages les plus distingués de la cour et de la ville; des plaisanteries infâmes, écrites aux compagnons de ses débauches; l'invitation de conduire ici des misérables, et de me confondre avec elles; l'expression du vice qui ne se cache plus. J'envisage les choses, sous leur véritable point de vue. Je le plains, je l'aiderai; c'est tout ce que je lui dois.
Cette scène si longue, si continuellement variée, et toujours terrible, les impressions, diverses, et toujours violentes, que j'ai successivement éprouvées, ont soutenu mes forces jusqu'à la fin : je suis à présent dans un accablement profond. . . Mes facultés intellectuelles ont perdu leur énergie. J'éprouve un malaise général. Louison ne me quitte pas un instant. Elle me parle, et je l'entends à peine; elle me prodigue ses soins; elle n'agit que sur mon cœur : c'est un foyer inépuisable; le reste est insensible. Bonne jeune femme! que je suis heureuse de l'avoir! elle a raison : Bien donner, cest prêter.
Mon mal augmente à chaque instant. Déjà des douleurs aiguës.., serai-je mère avant le temps?...
Ce malheureux a tué l'enfant de Sainte - Luce. Voilà ce que je ne lui pardonnerai jamais.
Louison ne me suffit plus, et je n'ai qu'elle auprès de moi. Elle fait monter la femme du concierge. Quelle ressource! Thomas prend un cheval, et court à Lagny. Il reviendra trop tard.. . .
Tout est terminé. La nature et de faibles secours ont suffi... Je n'entends pas ce cri qui rassure une mère; qui dilate son cœur; qui lui fait oublier ce qu'elle a souffert. Mon enfant, Louison, mon enfant?... Tu pleures! il est mort. Tu te tais : je n'ai plus rien à te demander.
Que de peines m'a causées son existence! je l'ai perdu et je gémis. Oh! combien je l'aurais aimé! Celui-là était aussi l'enfant de l'amour. C'est par ménagement pour un infâme que je me suis cachée; c'est à l'effroi qu'il m'inspirait, à ma pusillanimité, à une fausse honte que j'ai immolé cette victime. Que répondrai- je à Sainte -Luce quand il me demandera son fils ?
Et moi aussi je suis un assassin, et le suis pour la seconde fois. C'est mon amour pour un homme, qui ne le méritait pas, qui a ôté la vie à madame de Mirville et a son enfant. Ils sont trop vengés.
J'ai résisté au malheur; je ne peux supporter le remords : il me tuera. « Laisse -moi, Louison, « laisse-moi. Tu n'arracheras pas de mon cœur le « trait qui le déchire, »
SOCIKTE.
OÙ suis-je? Que s'est-il passé ?... Est-ce un songe? est-ce k vérité? la princesse !... ma fille!... oui,€'est elle, c'est mon Honorine!... Dans une circonstance semblable elle a rendu la \ie à son père. Elle me la conservera; elle me la fera aimer encore.
Aimable enfant! elle s'attache à mon sein; elle m'enlace dans ses bras; elle me comble de caresses... Elle ne sait donc rien? Elle ne m'aimerait plus si elle avait cessé de m'estimer. J'interroge la princesse d'un coup d'oeil. «Soyez tranquille, (( me dit-elle tout bas; vous êtes entourée d'hon- « nétes gens. Votre secret est enseveli avec ce dé- « plorable enfant. Il a été inhumé sous le nom de « Francheville, parce qu'il n'y avait plus d'incon- « vénient à déclarer conformément à la loi. »
Louison s'éloigne de ma chambre pour la première fois. Elle rentre avec son mari et Thomas; ils savent que je leur suis rendue. Ils tombent à genoux devant mon lit ; ils adressent au ciel leurs remercîmens et leurs vœux. Les dignes gens! oui, oui, donner ainsi, c'est prêter.
Une maladie violente m'a mise au bord du tombeau. Quelques mots , jetés sans réflexion , me font entendre qu'elle était contagieuse. Dieu soit loué! aucun de ceux qui m'a donné des soins n'a été frappé.
Au moment où ma maladie a été jugée sérieuse,
Thomas est monté à cheval. Il ne s'est arrêté que devant l'hôtel de la prmcesse. Il l'a conjurée de ne pas me laisser mourir. La meilleure des amies a jugé aussitôt du remède, qui ferait sur* moi le plus d'effet. Le prince était parti la veille pour la grande armée. Maîtresse de ses actions, elle a volé à Ecouen; elle m'a amené ma fille.
Quel changement je remarque dans Honorine! elle n'a plus rien d'un enfant. Sa taille s'est accrue ; ses formes se sont développées. Son jugement et son caractère; son amabilité et ses grâces naturelles me la feraient aimer, ne fût-elle pas ma fille. La princesse est toujours la même, la première, la plus généreuse, la plus sensible des femmes. Quel doux et heureux effet produisent sur moi l'amour maternel et l'amitié! Je crois me sentir renaître. Pourquoi ces deux sentimens m'occupent-ils presque exclusivement? c'est qu'ils sont indépendans de la chaleur et de l'activité de notre sang. C'est une faculté inextinguible d'une ame noble et bonne. Ce qu'on nomme vulgairement amour, ne réside que dans les sens. Il faut en avoir perdu l'usage pour faire cette observation. Cette idée est humiliante, j'en conviens; mais j'éprouve combien elle est fondée. Mon amour a diminué avec ma vie; sans doute il renaîtra avec elle. Dois -je le désirer? Que de chagrins, bon Dieu!... mais aussi quelles délices!
Déjà oi^parle de me conduire à Paris. Je vou-
DE SOC l [• TE. y
drais y être, et oublier les scènes affreuses qui se sont passées ici... Oh! elles me seront toujours présentes.
Il faudra donc me séparer de ma bonne Louison et de son Pierre! Il va faire valoir l'imprimerie que je lui ai achetée à Lagny. Ils pleurent tous deux , quand ils parlent de me quitter. Si je disais un mot, ils me sacrifieraient leiu^ établissement: je ne le dirai pas; je dois les aimer pour eux. J'emmènerai mon Thomas ; il remplacera l'estimable Georges; il vieillira, il mourra près de moi.
Le départ est fixé à demain. On s'occupe des préparatifs nécessaires. Je surprends quelquefois une larme qui coule sur la joue de Louison; je suis aussi attendrie qu'elle. Je serre moi-même ce portrait devant lequel je suis restée si souvent en extase, ces lettres que j'ai lues avec tant de charme ! Je sens que le moment de les relire avec ivresse n'est pas très- éloigné.
Nous allons nous séparer. Je dis à Louison et à Pierre un adieu peut - être éternel. J'embrasse tendrement la jeune femme. Je vais embrasser aussi son mari. Pourquoi ne l'embrasserais - je pas ? Il a été mou domestique ; il est devenu mon ami. Nous fondons en larmes tous les trois. Je voudrais leur donner une dernière marque de mon affection : je me suis épuisée en faveur du barbare... Ah! il me reste une petite bague. Je la passe au doigt de Louison. « Gonserve-la pour
<( l'amour de moi. — Ah! toute ma vie, madame. ^ Thomas est fou depuis qu'il sait que je l'emmène avec moi. Il est dans une activité continuelle, et il fait tout de travers. Il range, il défait, il recommence, il s'impatiente , il rit; il jurerait, si je n'étais là. Pauvre cher homme! sa tête se dérange pour bien peu de chose. Suivre une femme malheureuse et souffrante, est-ce un sort digne d'envie ? Ah ! tou t se peint en beau près des gens qu'on aime. Illusions , toujours des illusions! nous ne vivons que de ce!a. N'en est-ce pas une aussi que s'exagérer son malheur? Ne me reste -t- il pas l'espérance ? C'est elle que je dois écouter.
La princesse veut absolument que je descende chez elle. Elle a la bonté de m'assurer qu'il n'y a que moi qui puisse la dédommager de l'absence du prince. Je me rendrai aux vœux de l'amitié. Il est si doux de lui céder! J'occuperai une aile du palais. J'y serai tout-à-fait chez moi; je serai aussi chez mon amie.
Je suis installée. Honorine est enchantée de vivre familièrement avec les enfans d'un prince. Les illusions sont de tous les âges. Celle-ci cessera d'eu être une, si ces enfans ont le cœur de leur mère.
J'ai mis Thomas à la téte de mon domestique. Mes gens lui trouvent l'air gauche , emprunté , provincial enfin. Ils l'ont un peu plaisanté; mais je leur ai notifié si sèchement que je congédierais ceux qui manqueraient d'égards envers mon y^ïc-
totuni, que les railleries ont cessé à l'instant. On ne l'appelle que monsieur Thomas, et quand il donne un ordre, on lui répond par une inclination. Oh ! les hommes ! les hommes ! un souverain, s'il le voulait, ferait adorer ses éperons.
Encore une lettre de Sainte-Luce ! Ah! je reviens tout-à-fait à la vie. Il ne me reste rien des souvenirs qui m'ont si profondément affligée... C'est toujours son cœur; c'est son style, si rapide, si pénétrant. Il faut aimer avec passion pour écrire ainsi. Il réchauffe mon sang; il me rend tout entière à Famour. Le temps ne peut donc rien sur cet homme charmant; qu'il m'oublie aussi, pour que je sois toujours belle. Je ne veux l'être que pour être toujours aimée.
Il a détruit plusieurs établissemens des Anglais. Il avait acquis des richesses; il allait suivre le cours de ses succès, lorsqu'une tempête violente a battu ses vaisseaux , les a désemparés. Ils sont tombés, à la chute du jour, au milieu d'une division anglaise, qui croyait sa proie iissurée. En effet, comment se sauver? Au lever du soleil, il faudra combattre, ou se rendre. Espérer la victoire, monté sur des vaisseaux qui ne peuvent plus manœuvrer, c'est vouloir mourir les armes à la main, dans un combat trop inégal, sans utilité, et par conséquent sans gloire. Se rendre! cette idée est affreuse. Sainte-Luce parle, il persuade, il entraîne. On décide de mettre le feu aux vaisseaux, et de se sauver dans les chaloupes, à
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la faveur des ténèbres. Ce projet est aussitôt exécuté.
La petite embarcation qui porte Sainte-Luce, passe heureusement à travers la flotte anglaise. Il voit dans l'éloignement les flammejs qui dévorent ces bâtimens que naguère il commandait. Le bruit terrible de l'explosion parvient jusqu'à lui, et le fait frissonner. Cette escadre, si long- temps la terreur des Anglais, n'existe plus. Il ne lui reste rien de ces richesses acquises au prix de son sang. Il erre avec sa gloire, et quelques compagnons d'infortune, sur une mer immense et orageuse. Ils n'ont de vivres que pour huit jours.
L'aurore renaît. Cette chaloupe est seule. Les autres sont -elles sauvées? Sainte -Luce ne voit autour de lui que des côtes ennemies. Une faible voile Fen éloigne; mais il faut des semaines, et un bonheur iiioui pour échapper au danger, et la faim, le plus cruel des fléaux, le menace et l'attend... Un vaisseau paraît à l'horizon. De quelle nation est-il? Il fait force de voiles; il arrive sur ces infortunés; ils se soumettent à leur sort.
O bonheur! ce bâtiment est américain. Le capitaine recueille ces malheureux; il leur prodigue les consolations et les soins; il les conduit à Philadelphie. Sainte -Luce court à New^- York; il y trouve le consul de France; ses compagnons ont une existence assurée, et il s'acquitte envers le brave homme qui l'a reçu à son bord.
Il a confié cette lettre à un parlementaire an-
qui (luit toucher à T.orient. Il saisira la première occasion qui se présentera pour repasser en France. Il volera dans mes bras; il pressera son enfant dans les siens... Son enfant! ah! ce mot me fait un mal!...
Mais pourquoi s'affliger sans cesse d'un événe^ ment cruel, mais irréparable; d'un malheur qu'on n'a point attiré sur soi? Je me le suis reproché amèrement, et cependant je ne suis pas coupable... Il revient, il revient plein d'amour et d'espérances; elles seront réalisées. Il a tout perdu; mais ce que j'ai est à lui. Qu'il est doux d'enrichir ce qu'on aime !
Que dis-je? et Honorine qu'il faut penser à établir, et ce que j'ai promis à son père!... Eh bien, je serai fidèle à mon dévoir envers l'une, et à mes promesses envers l'autre. Il me restera dix mille fi^ancs de revenu : n'est - ce pas assez pour l'amour? 11 s'égare ou s'endort sous des lambris dorés; la médiocrité lui donne une vie toujours nouvelle. Un travail , agréable et utile, prévient la satiété. Un mot réveille le cœur, et il est bon, si bon d'avoir là^ toujours là, ce qu'on aime; de partager le soin des affaires , et les plaisirs modestes qu'on peut se procurer! Le ricfie n'est à lui nulle part; la médiocrité est solitaire partout, même au milieu de la foule : on ne la remarque jamais. Le riche ne connaît de l'amour que le bruit et l'éclat; la médiocrité tourne tout au profit du cœur. Le riche la plaint en bâillant; elle
jouit dans le silence. Oui, la médiocrité est l'état qui convient à qui sait aimer, à qui veut aimer toujours.
Il revient! il revient!... Oh! la princesse me trouvera docile maintenant. Je reverrai le monde, et j'y porterai le contentement, et la gaieté franche qui l'accompagne toujours. J'y chercherai, j'y trouverai le plaisir; je l'y porterai peut-être. Honorine, d'ailleurs, a besoin de dissipation, et il est temps qu'on la voie, qu'on la connaisse, qu'on l'apprécie. Je veux que celui qui l'épousera l'estime et l'aime de bonne heure ; que le sentiment, dont il aura contracté l'habitude, devienne le premier, et le plus durable de ses goûts. Honorine ne l'enrichira point; mais elle lui donnera tout, excepté de l'or, et je le répète, l'or n'est pas le bonheur. J'ai connu des millionnaires , bien moins heureux que je le suis en ce moment. La soif d'acquérir, le soin de conserver ne sont-ils pas un mal réel? Je trouverai, pour mon Honorine, un homme aimable, et qui aura assez de raison pour préférer une honnête aisance à l'embarras des richesses. Ces hommes-là sont rares, je le sais; mais il ne nous en faut qu'un.