‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 80 sur 82 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Encore des victimes.

Hélas ! j'avais bien des raisons de le dire : il n'est plus pour moi de jours sans nuages. Un bulletin de Tarmée nous frappe d'un coup terrible. La princesse le supportera-t-elle ? Le corps, que commandait son époux, est victorieux, sur tous les points; mais le chef meurt an sein de la victoire. Rang, fortune, considération, félicité, espérances, tont est enseveli dans la tombe.

Il m'aimait, et la princesse tenait à lui, par tons les sentimens, qui peuvent remplacer l'amour, et qni sont peut-être plus durables. Ah î pleurons, pleurons ensemble. Pouvais-je prévoir qu'elle aurait jamais besoin de mon frêle appui; qu'elle attendrait, qu elle recevrait de moi des consolations? Il est des événemens, qui rappellent aux grands qu'ils ne sont que des hommes. L'amitié seule peut en adoucir l'amertume. Heureux encore, dans leurs désastres, les grands qui ont mérité d'avoir des amis1

Je me consacre, je me voue tout entière à ma chère Amélie. Ce que mon cœur a d'affection , ce que mon esprit a de ressources lui appartiennent exclusivement. Je ne verrai qu'elle, je ne m'occuperai que d'elle, tant que ses larmes cou- XV L 28

leront. J'oublierai tout pour elle, tout, jusqu'à l'amour.

Pauvres enfans! ils ne sentent pas leur malheur. Ils pleurent en voyant pleurer leur mère; ils rient un moment après. Honorine ne les quitte pas; elle les distrait continuellement , et si une teinte de tristesse obscurcit ces visages charmans : « Et moi aussi, dit-elle, j'ai perdu mon père, et je ce ne pleure pas. w Elle sent toute la différence qui existait entre le prince et M. de Franche ville. Fille du premier, elle fondrait en larmes. Je ne lui reproche pas sa dissimulation : il est des circonstances, où elle devient indispensable, et elle ne mérite jamais le blâme, lorsqu'elle est utile à quelqu'un, et qu'elle ne nuit à personne.

La princesse reçoit du souverain la lettre la plus touchante. Il honore le prince de ses regrets; il adopte ses enfans; il prie leur mère de solliciter ses grâces; il l'invite à se rappeler qu'une mort glorieuse rend l'homme immortel. «Ah! je ne «suis qu'une femme, dit-elle. Que de pleurs me « coûtera la gloire ! que de femmes elle a fait « pleurer comme moi ! »

L'auguste épouse du monarque mande la princesse auprès d'elle. Elle veut la voir, l'embrasser, s'affliger avec elle. Ecrire , penser, agir ainsi, c'est se montrer digne de son rang. «Je mènerai mes « enfans avec moi, dit Amélie. Ils ont une longue «carrière à parcourir; ils ont besoin d'un appui

(( aussi Solide que respectable. Je pars, et je re- « viens m'enfermer et vivre avec mon amie. »

Je ne suis pas d'un rang à pouvoir les accompagner : je reste avec Honorine. Je m'applaudissais de pouvoir lui donner quelques heures^ j'aimais à me retrouver mère, après m'étre montrée bonne amie; ma sécurité était entière, et j'allais verser des larmes de sang.

Un tumulte, un bruit extraordinaire se font entendre à la porte de l'hôtel. Je cours à une croisée; la voiture entre au grand galop de six chevaux... Que s'est-il passé, grand Dieu! On retire la ptincesse du carrosse... Elle est sanglante, inanimée; le plus jeune des enfans est brisé... Je tombe sans connaissance sur le parquet.

Que ne suis-je morte en ce moment! Je reviens à moi, pour contempler le plus affreux spectacle; pour gémir de la perte la plus douloureuse, la plus irréparable : Amélie n'est plus.

Sa voiture sortait à peine de la barrière... ah! mon Dieu! mon Dieu!... le plus jeune des enfans était appuyé contre la portière... elle s'ouvre, l'enfant tombe sur le pavé, la princesse s'élance... la roue les écrase tous deux.

J'embrasse ces restes inanimés. On^Veut en vain m'en arracher; je m'y attache; j'en suis inséparable.

Des chirurgiens, des médecins... Eh! que peuvent-ils contre la mort ?

La fatale nouvelle se répand avec rapidité! La

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}3rincesse n'a jamais nui à personne; ell-e a fait beaucoup de bien; elle n'avait que des qualités; elle était chérie, considérée; les cœurs reconnaissans, les gens honnêtes sont en deuil aujourd'hui.

Quatre heures sont écoulées ,^et on n'entend que des sanglots. Pas un ordre n'est donné, et qui aurait , bon Dieu , ' la présence d'esprit de s'occuper de quelque chose ! Un grand dignitaire vient, par ordre supérieur, se mettre à la téte de cette maison, et je bénis la prévoyance et la bonté sur le trône. Je ne suis capable de rien. De long- temps ma téte ne sera à moi.

On m'invite, on me presse de passer dans un autre appartement. Je sens qu'ici je ne suis bonne à rien; que j'embarrasse au contraire. Je sens aussi que si je sors, il ne me sera plus permis de la revoir. Triste et chère victime de l'amour maternel, je n'entendrai plus cette voix qui m'a si souvent soutenue; je nè verrai plus ces yeux, qui exprimaient la bonté, ce front, où se peignait l'ame la plus noble. Il ne reste que du sang, des lambeaux... Tout est mort.

On me renouvelle l'invitation de me retirer; on insiste. Je suis immobile, je n'entends pas. Honorine. prend ma main; elle me regarde tendrement. «Ne veux-tu pas vivre pour ta fille? — « Ahî que du moins j'emporte ime boucle de ses «. cheveux. » On peut à peine les démêler de la fange qui les couvre. On me donne cette boucle; je la porte sur ma bouche, sur mon cœur. Ho-

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lîorine mVntraiiie; je me laisse conduire. Je rentre chez moi, fatiguée, oppressée, anéantie.

Hélas! Je n'ai plus d'amis! Je ne suis plus connue que de ces gens que le désœuvrement fait chercher et supporter. Cenx-là n'entendent pas le langage du cœur, et Honorine est si jeune encore! Une conversation longue, et suivie, serait pour elle un travail... Où est elle donc?... Ah! la voilà, je la retrouve!... Elle ne m'a pas quittée.

Son jugement est faible encore; mais son extrême sensibilité lui tient lieu de tout. Elle fait un roman sur l'amitié; elle peint ce sentiment, comme on désirerait qu'il prit être; mais il lui échappe des éclairs d'une vérité qui fixe l'attention, qui attache. Jusqu'ici elle a flatté ma douleur; maintenant elle la combat, par l'énumération des ressources qui me restent. Chère enfant! elle n'a pas d'idée de ce qui console de tout. Son grand moyen est dans l'affection que j'ai pour elle; dans le tendre attachement qu'elle m'a voué. Quelques années encore, et elle sentira que deux femmes peuvent se convenir beaucoup, s'aimer sincèrement, et ne pas se suffire.

Oui, je causerai avec Honorine. Elle ne remplacera pas la princesse; elle ne me la fera pas oublier. Elle me distraira, elle me calmera.

Thomas paraît. Cet honnête homme partage toutes mes sensations. îl souffre de ce que je suis affligée. Il tire Honorine à l'écart, 11 lui parle assez long-temps. Que lui veut-il?

Ils désirent m'arracher de cette maison ; me conduire à l'appartement que j'occupais, avant d'aller à Crécy. Ils sentent ce qu'ont de poignant, pour moi, les tristes apprêts, qu'il est impossible de me dérober entièrement. Ils prévoient quels déchiremens j'éprouverais à l'aspect de la pompe funèbre. Je suivrai leur conseil. Pleurer un ami, c'est l'aimer encore; aimer c'est jouir... mais s'abandonner, sans réserve, à une douleur inutile, c'est faiblesse. « Ne veux- tu pas vivre pour ta «fille, m'a dit Honorine?» Ces mots renferment la mesure de mes devoiirs.

Thomas a fait avancer une voiture. Il m'invite à descendre. Il a tout disposé pour que mes effets me suivent. Honorine me prend la main. Je cède à leurs instances et à ma raison. Ainsi donc ce rêve d'intimité mutuelle, si douce, si nécessaire aux cœurs aimans, est évanoui, sans retour. Qui me rendra cette confiance absolue qui adoucissait mes peines? A. qui oserai -je parler de Sainte-Luce, et comment n'en point parler ! Non, personne ne remplacera la princesse.

Il y a d'elle un portrait monté en médaillon. Si je pouvais l'obtenir!... Oh! il ne me quitterait qu'à la mort. « Honorine , va le demander à mon- <( seigneur. Il est dans un tiroir du secrétaire, où «ce matin elle écrivait encore.» Ce matin, elle écrivait encore, elle pensait, elle aimait, et déjà il ne reste rien d'elle î qu'est-ce donc que l'intervalle qui sépare la vie du néant? un point imper-

ceptible, quon ne redoute, peut-être, que parce qu'on ne Ta pas franchi.

'( Ma fille, prie monseigneur de m'abandonner « ce portrait ; il en restera d'autres à ces pauvres « enfans. Dis-lui que j'étais l'amie de leur mère; « que tout mon être est navré, et que je le con- « jure de ne pas me laisser sans consolation. »

Monseigneur veut me le présenter lui-même. Il m'amène les enfans. Ils veulent, dit-il, prendre congé de l'amie la plus vraie qu'ait eu la prin cesse; me remercier des douceurs que j'ai répandues sur sa vie , des larmes que je donne à sa mémoire. Ces mots les font couler avec plus d'abondance; j'en couvre ces infortunés, à qui il ne reste plus qu'mi grand nom et de l'or. J'exprime, d'une voix timide, le désir de les prendre avec moi, et, s'il est possible, de m'acquitter, par mes soins, par la plus tendre sollicitude, de ce que je dois à leur mère... Elles vont à Ecouen , l'ordre en est donné. On me remercie affectueusement de mon offre. Me remercier! quel est le plus heureux de celui qui donne, ou de celui qui reçoit? Elles vont à Ecouen! elles n'y trouveront pas de mère, et je voulais devenir la leur.

Je n'insiste pas, et je suis Honorine et Thomas. Je traverse une chambre , où nous nous retirions quand nous voulions être tout-à-fait à nous. C'est là, que nous lisions les lettres de Sainte -Luce; que nous en pesions les mots; que j'ajoutais à la pensée. C'est là, que mon départ pour Brest a

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été combattu, ma retraite à Crécy arrêtée. Yoilà l'ottomane, d'où elle m'écoutait; d'où elle opposait la raison, les mœurs publiques à un cœur brûlant, à une tête exaltée.,. Je contemple cette ottomane; je crois l'y voir encore. Je cherche à l'entendre; je couvre mes yeux de rnes mains, et l'illusion est complète. Je pousse un cri d'effroi. c( Oh ! sortons , sortons d'ici. Ma tête se dérange. « Sortons. »

Cette illusion m'accompagne de pièce en pièce, parce que partout je retrouve un souvenir. Je m'arrête devant la porte cochère; il me semble^ en la regardant, tenir encore par quelque chose à Amélie. Je désire et je crains de passer cette porte , qui ne s'ouvrira plus pour moi. On me supplie, on m'entraîne; je sors, jë pars, j'arrive chez moi.

Il n'y a point ici de souvenirs d'amitié; rien qui ramène des larmes. Tout y est inanimé. Que ces murs sont froids! Rien ne parle à mon cœur. J'éprouve un vide affreux. Je regrette mes sensations douloureuses: souffrir, c'est sentir, c'est être.

Qu'ai- je dit! voilà des murs, où tout est vie et bonheur. Je suis dans ma chambre à coucher. Là, je retrouve l'amour, ses séductions, ses espérances. Ce lit, cette garde-robe, cette chaise longue me rappellent tout. Souvenirs puissans, soutenez-moi.

Je tiens le portrait de mon amie; je- le place près de celui de l'homme adoré. Voilà les lettres

qu'elle m'écrivait à Crécy. Je les entremêle avec celles de Sainte -Lnce. De deux sentimens, j'essaierai à n'en faire qu'un, ou, du moins, à les modérer l'un par l'autre. Penser à Amélie, m'aidera à supporter les privations de l'absence; à espérer longuement. L'amour me consolera des pertes de l'amitié.

Je placerai Honorine entre deux êtres , qui auraient épuisé mes sensations , si elles n'étaient inépuisables; entre deux êtres, qui me manquent également, et qui pourtant sont là, toujours là. L'amour maternel imposera-t-il silence à tout autre sentiment? Je suis loin de le désirer. Qu'il me procure seulement des momens de repos.

C'est dans ma chambre à coucher que je me fixe, et Honorine consent à partager ma retraite. Je m'efforce de la lui rendre agréable. Je varie, sans cesse, ses plaisirs; mais ces plaisirs -là sont entre elle et moi. Elle paraît satisfaite de ce genre de vie : l'est -elle réellement? Peut-être se plaîtelle à être seule, et elle l'est quand nous sommes ensemble; mais à son âge, l'isolement est dangereux, et je m'aperçois que je l'abandonne souvent à son imagination. Peut-être aussi portet-elle à l'excès les procédés et la complaisance. Je l'observerai. Que ses goûts soient contraints, ou qu'elle éprouve cette inquiétude, qui porte une jeune fille à penser, je la rendrai au monde, et, pour elle seule , je me soumettrai à le revoir. Oh! oui, oui, c'est à sa mère qu'elle se sacrifie.

Je surprends des marques d'ennui qui ne sont pas douteuses. On remédie à ce mal -là; on^n'a rien à opposer à un cœur, qui soupire pour un objet qu'il ne connaît pas encore; qui éprouve un besoin ardent de le connaître; qui est à lui du moment où il paraît. Des distractions, beaucoup de distractions reculent cette époque, la plus dangereuse de notre vie. J'ai eu tort, grand tort d'enfermer cette enfant avec moi. La disproportion d'âge, la qualité de mère, qui impose toujours, établissent, dans les caractères, des différences prononcées; dans les inclinations, des nuances remarquables, et elles nuisent essentiellement à cet aimable abandon , qui entraîne le cœur et le fixe. On aime sa mère ; mais on ne l'aime pas de la même manière que sa jeune amie. Je n'aime pas Honorine comme j'aimais Amélie : je sens que je dois être toujours réservée avec elle. Une fille ne doit voir, pour ainsi dire, que l'enveloppe du cœur de sa mère. Si elle en sondait les profondeurs , elle cesserait de reconnaître en elle la première des femmes, et celle qui n'occupe pas le premier rang dans l'estime de sa fille, ne peut plus compter sur elle.

Changeons un plan , conçu sans réflexion , et dont les vices deviennent chaque jour plus frappans. Rentrons dans le monde. Il a ses écueils, comme la retraite. Mais une bonne mère veille, et la société qui cesse de convenir, est facilement remplacée, à Paris, par une autre, qui peut-être

ne conviendra pas davantage. Mais cette variété produit au moins le mouvement. Le mouvement occupe la téte, et il n'agit que sur elle : il assure le repos du cœur. Le prolonger, c'est gagner beaucoup.

On m'accueille, comme quelqu'un dont on pouvait se passer; mais qu'on revoit avec plaisir. On juge inutile de continuer à me marquer ces égards, ces prévenances, que je devais à l'amitié de la princesse , à la protection distinguée de son époux. Je ne suis plus qu'une femme qui remplit exactement ses devoirs, ce qui n'est pas trèscommun; qu'une femme aimable et jolie, ce qui plait partout, et ce qu'on me laisse n'est pas à dédaigner.

Comment, en effet, distinguerait- on un petit être, qui ne peut plus faire obtenir de grâces, et qui n'apporte dans un cercle que sa portion d'agrément? Chacun n'a-t-il pas le droit de se croire aussi intéressant qu'elle? L'amour- propre manque-t-il jamais de le persuader, et ne doit-elle pas s'estimer heureuse qu'on lui rende, à peu près^ la justice qu'elle mérite?

Il y a ici un M. d'Herbin , qui paraît s'attacher sérieusement à moi. Je suis dans l'aisance, et il est assez présumable qu'une femme de mon âge pense à se remarier. M. d'Herbin ne m'a pas adressé un mot, qui annonce des projets : c'est en circonvenant ma fille, qu'il compte arriver

jusqu'à moi. Lorsqu'il lui dit quelque chose, d'aimable, il a toujours un œil tourné sur sa mère, et il ne manque jamais de venir me rendre ce qu'elle lïii a répondu, comme si je ne l'entendais pas; comme si j'ignorais qu'elle a de l'esprit. Ruser ainsi, c'est presque se déclarer ouvertement.

Cet homme a quarante ans. Sa figure est belle, sa tournure noble, sa mise recherchée. Son imagination n'est pas brillante; mais je le crois essentiellement bon. On le dit riche. Avec toutes ces ressources, il doit être désiré. Aussi dès qu'il paraît quelque part, les mamans cherchent à l'attirer de leur côté; les petites demoiselles réunissent tous leurs moyens de plaire. Il en est qui courent après les grâces qui les fuient, ce qui les fait grimacer, et apprête à rire à leurs rivales. M. d'Herbin ne voit rien de tout cela. Il a la bonté de s'occuper exclusivement d'une femme qui ne répondra pas à ses vues. Il ne sait pas qu'il n'est pour moi qu'un homme au monde; qu'aucun ne peut lui être comparé, et que l'offre d'un trône ne me tenterait , qu'autant que je pourrais le partager avec lui.

Je prends avec M. d'Herbin un ton extrêmement réservé. Il me paraît affreux d'encourager line inclination, qu'on ne veut point partager. Les jouissances de la coquetterie sont le produit d'une basse dissimulation, de froids calculs, qui déshonor<3nt, selon moi, celles qui emploient de

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semblables moyens. Les hommages, les adorations de tous les hommes réunis ne valent pas une ligne, écrite de la main de Sainte-Luce.

M. d'Herbin s'approche de madame d'Ehxionî. Je suis Tobjet de leur conversation, je le vois clairement. Je vais me soustraire à cette espèce de persécution. Je me joins à un groupe de jeunes personnes, dont ma fille dirige et anime les petits jeux. Je ne suis pas gaie : ces futilités me plaisent moins que jamais. J'ai l'air de jouer, pour paraître faire quelque chose, pour échapper à ce qui se passe autour àe moi.

Madame d'Elmont me tire du cercle joyeux. Elle me conduit à l'extrémité de l'appartement. A quoi bon tant de mystère? Ne sais-je pas ce qu'elle va me dire? Elle me parle d'abord de choses indifférentes... «Ce n'était pas la peine, lui «dis -je en souriant, de m'amener si loin, pour « disserter sur un bonnet, sur une robe bien ou (( mal faite, sur une figure plus ou moins gauche. « L'observation vous embarrasse. Je vais vous (c mettre à votre aise. Dites à M. d'Herbin que je « suis sensible à l'honneur qu'il me fait; mais que «je ne peux lui donner le plus léger espoir. Une « inclination, de quatre jours, ne peut avoir jeté « des racines bien profondes. Il m'oubliera faci- «lement, et alors il me saura gré de ma fran- « chise. »

Je laisse madame d'Elmont 3tupéfaite de ma pénétration, ou de ma loyauté. Je prends ma

fille, je sors, et je me promets de ne me présenter, de quelque temps , dans les maisons où va M. d'Herbin.

« Où irons-nous aujourd'hui, ma fille? — Allons ((dîner à la campagne. — Deux femmes seules! (( — Prenons Thomas avec nous. — C'est à peu (( près n'avoir personne. — Un domestique bien (( couvert, annonce des femmes d'un certain rang. « — Prenons Thomas. — Partons, maman. — ■ (( Partons. »

Nous traversons les Tuileries, les Champs-Élysées ; nous montons l'avenue de Chaillot. (( Voilà (( une jolie auberge, maman. — Entrons-y. »

Thomas nous précède. Il visite les chambres, les cabinets; il nous place dans un réduit charmant; il va ordonner le dîner.

Nous ne sommes séparées que par une cloison de deux hommes, dont la voix n'annonce pas un extérieur séduisant. Je crois entendre des chantres de cathédrale, qui psalmodient. Ils parlent de prison , d'émeute , de garde forcée , de sang répandu. Cette conversation, qu'il est impossible de ne pas entendre, n'a rien d'amusant. Et puis deux hommes, qui se croient seuls, peuvent s'entretenir de choses infiniment déplacées à l'égard de ma fille. Je me lève; je vais dire à Thomas que nous ne voulons pas être enfermées, et qu'il ait à nous faire servir dans le jardin.

Quelques personnes, de notre connaissance, s'y étaient déjà établies. Je m'applaudis de les

rencontrer : notre petite partie en sera plus agréa ble à Honorine. Nous nous approchons. L'étonnement se peint sur toutes les figures ; les yeux sont fixés sur nous, avec une immobilité, qui me saisit, qui me glace. « Qu'ai-je donc encore à rea douter, m'écriai-je? — Comment, madame, vous «ne savez rien? — ^ Au nom de Dieu, expliquezu vous. Ne me laissez pas plus long -temps dans <( cette horrible incertitude. »

Un homme, que je connais plus particulièrement que les autres, me conduit dans une allée écartée. «Vous respectez trop les bienséances, «madame, pour être ici, si vous aviez connais- « sance d'un événement, qui est, en ce moment, « l'objet de toutes les conversations. M. de Fran- « cheville vous est étranger selon la loi; cepen- « dant il tient encore à vous par sa fille , et à ce « titre, vous ne pouvez lui refuser de la compas- «sion, et vos bons offices: il importe donc que « vous soyez instruite.

« Il a soulevé les malheureux qui sont détenus « avec lui. Il s'est mis à leur téte. Il a surpris et « égorgé la garde intérieure ; il a mis ses guiche- « tiers aux fers. Déjà il avait ouvert les portes, « lorsqu'un fort détachement s'est présenté , et a « fait de la rue un feu roulant sur les cours. Le « plus grand nombre de ces misérables a péri. « M. de Francheville est de ceux qui ont le mal- « heur d'avoir survécu à cette scène. On les a «jetés dans des cachots, et le dernier supplice

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(c les attend. Ne perdez pas un moment. La pro- « tection la plus puissante peut seule sauver M. de (c Francheville. »

Hélas î je n'ai plus de protecteiirs ! que puis-je? qu'on me le dise; je le ferai à l'instant. Je ferai tout, pour soustraire à l'échafaud le père d'Honorine. Je m'éloigne avec cette enfant; je lui raconte la déplorable aventure, qu'il était impossible qu'elle ignorât long-temps. Je la ménage dans mon récit; je veux insensiblement la conduire à la catastrophe. Elle m'a pénétrée, dès les premiers mots. Elle s'afflige, elle se désole, elle me conjure d'avoir pitié de son père. A-t-eîle besoin de me prier? Ne me connaît-elle pas? %

Nous courons nous renfermer chez nous : le spectacle de la douleur est nul pour les cœurs indifférens , et il est humiliant de pleurer devant eux. D'ailleurs, nous avons besoin de nous recueillir, de prendre des informations, de régler, sur elles, un plan quelconque.

Nous rentrons. Quelqu'un, me dit ma femme de chambre, m'attend depuis plus de trois heures... C'est M. d'Herbin. « Oubliez, madame, tout c( ce que vous a dit madame d'Elmont. Ce n'est (C pas à l'homme, pénétré de ce que vous valez, « et qui mettrait son bonheur à partager votre K destinée , que vous parlez en ce moment. Vous c< voyez un ami vrai, sensible, désintéressé, qui « vient vous offrir sa fortune et son crédit, et qui ce ne prétend pas vous engager par ses bons offi-

«ces. Permettez - moi de vous servir. Je m'éloi- (( gnerai ensuite , si vous le désirez. »

Honorine se jette dans ses bras; elle vole dans les miens. Elle l'a comblé des plus tendres caresses; elle me supplie d'accepter ses propositions. Le procédé de M. d'Herbin me touche jusqu'aux larmes. J'emploierai sa protection ; j'autoriserai ses démarches; mais je ne contracterai, envers lui, aucune obligation pécuniaire. L'homme le plus honnête, le plus simple, attache toujours trop d'importance à ce genre de service; il met l'obligé dans une sorte de dépendance, à laquelle une femme ne doit jamais se soumettre, à l'égard de quelqu'un , qu'elle ne veut , qu'elle ne peut pas aimer.

Nous pensons mûrement aux moyens à employer dans une pareille circonstance. M. d'Herbin a déjà été à la prison, pour s'assurer de l'exactitude des faits. Le récit, que j'ai entendu, est exagéré, comme cela arrive toujours. M. de Francheville n'était pas à la téte des révoltés. Il a été entraîné, peut-être par des menaces; peut-être même par de mauvais traitemens, et on le nomme partout, parce que lui seul est connu.

Il est, dit M. d'Herbin, des circonstances atténuantes qu'on fera valoir. Il me propose de voir les chefs de la magistrature, de les faire solliciter par des personnages de la plus haute distinction. Je le remercie affectueusement, et je le presse d'agir.

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On m'aiiiipnce un ecclésiastique : c'est le chapelain de la prison. M. de Francheville l'a fiiit appeler. Il lui a avoué sincèrement toutes ses fautes; il l'a chargé de venir demander et obtenir le pardon de celles qu'il a commises envers moi. Il gémit de n'avoir été rendu à lui - même que par l'excès de l'infortune. Il attend la mort; mais il la subira avec résignation, s'il n'emporte pas ma haine'au tombeau; si sa fille garde de lui un souvenir. Moi, le haïr, grand Dieu! je n'ai jamais fait de vœux que pour son amendement et son bonheur.

Je prie l'ecclésiastique de se charger d'une lettre. Il me répond que cela ne lui est pas possible; qu'il est lié par son serment et son devoir. Je l'engage à rassurer au moins ce malheureux; à lui dire que je ferai les plus grands efforts pour le sauver; qu'il peut compter sur moi, comme aux jours heureux, où nous existions l'un par l'autre. Le bon prêtre me le promet. Je l'interroge ; je le fais entrer dans les moindres détails , et son récit diffère encore des deux autres, qui déjà ne s'accordent pas. Je jette un voile sur ma téte ; j'envoie chercher un fiacre; je me fais conduire à la prison; je demande à voir le concierge; on m'introduit, je me nomme.

Cet homme n'a pas l'insensibilité, qu'on reproche aux gens de sa profession. Il me marque de la bienveillance, de celle qui n'a rien d'affecté, qui part du cœur, qui encourage. Il répond, avec

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complaisance, à mes questions; niais enfermé Inimème par les révoltés, il est beauconp de choses qu'il ignore, et que l'instruction du procès révélera. Oh! il ne sera plus temps d'agir. Il est un seul point, sur lequel tout le monde est d'accord; c'est que la vie de ce malheureux est dans un danger imminent.

Cependant que puis-je tenter, si je ne suis précisément instruite? M. de Francheville ne cachera rien à celle en qui il a mis son dernier espoir. Je demande au concierge la permission de le voir : il ne peut être redoutable pour moi dans l'état d'angoisse où il se trouve. Cette grâce m'est refusée. Il est au secret. Personne ne peut l'approcher que l'aumônier et le guichetier, qui lui porte ses alimens.

Je sors. J'entre dans un cabaret qui touche à la prison : les convenances ne sont rien dans un moment comme celui-ci. Il s'agit d'épargner la mort au père, et le déshonneur à la fille. J'espère apprendre , dans cette maison , le nom du guichetier qui garde M. de Francheville. Je le ferai venir, je lui parlerai. S'il est humain, je le persuaderai; s'il aime l'or, je le gagnerai. L'infortuné pourra au moins m'écrire.

Le premier objet qui frappe ma vue , c'est Pierre, ce bon Pierre que j'ai marié à ma fidèle Louison. C'est le ciel qui me l'envoie. Il fouillera, s'il le peut, jusqu'au fond des cachots. Il est assis, devant une table, avec un homme d'assez mau-

vaise mine, à qui il parle très-bas. Je m'approche de Pierre; je lève un coin de mon voile. « C'est <( vous, madame, c'est vous... Venez, venez... » Il se lève précipitamment; il jette un écu sur le comptoir ; il entraîne son homme; je les suis; je les fais monter dans mon fiacre; je les mène chez moi.

Pierre est venu à Paris pour les affaires de son commerce. Il a entendu raconter, chez un de ses fabricans, la déplorable aventure de M. de Francheville. Il a couru à la prison; il a cherché, il a trouvé le guichetier qui sert ce malheureux. Brave, digne homme! il lui a offert tout ce qu'il possède, pour l'engager à favoriser une évasion... Une évasion! Quel trait de lumière!

Le guichetier n'est pas incorruptible. Il s'étend sur les difficultés , sur le danger d'une telle entreprise, ce qui signifie qu'il met à ce service un prix auquel je ne pourrai peut-être pas atteindre. Je le presse de prononcer; Honorine est presque à ses genoux.

«Après-demain, nous dit -il, les prévenus se- « ront transférés à la Conciergerie , et il ne sera « plus en mon pouvoir de rien faire. » Ces mots nous glacent d'effroi. « Ce n'est pas là , m'écrié- (c je, ce que je vous demande; mais la somme que « vous désirez. '

(c — Madame , un homme qui manque à son « devoir, perd toute espèce de considération. )i La considération d'un guichetier! «Il lui faut un dé- « dommagement, proportionné à ce qu'il perd. Je

«demande cinquante mille francs. — Je les trou- « verai.

(( — Madame, lai homme de mon état, qni a manque à son devoir, et qui est arrêté, passe (c le reste de sa vie aux galères; il lui faut un dé- « dommagement, proportionné au péril auquel il « s'expose : je demande encore cinquante mille « francs.

« Madame, dans la position où je vais me mette tre, je serai contraint de m'expatrier, et ce sa- (( crifice exige un dédommagement. Je demande « encore cinquante mille francs.

«Madame, quand on voyage sans passe-port, « il faut loger chez des gens de connaissance. J'ai «la liste de ces maisons -là, d'ici à Calais. On y « est en sûreté ; mais tout s'y paie fort cher. Il faut « trouver, sur la côte, un patron de barque, qui « consente à se fixer en Angleterre, et qui gagne « son équipage. Je ne peux entreprendre cela à « moins de cent mille francs. Ces différens articles « forment im total de deux cent cinquante mille « francs. Il les faut demain dans la journée. Je « consens qu'ils soient déposés ici. J'ai besoin d'in- « telligences à l'extérieur; votre M. Pierre me sert coudera, et comme il paraît faire le plus grand « cas de votre amitié , il ne recevra pas de salaire.

« Dans trente-six heures, à la faveur de la nuit, «je vous amènerai M. de Francheville. Je me char- « gérai de le conduire à Douvres, si vous remplis- « sez ces conditions. Si vous y manquez, je le fais

'( arrêter à vos yeux, et je le réintègre dans son « cachot. »

J'étais muette crétonnement et d'indignation. S'exprimer avec cette impudeur! marchander, avec ce sang-froid, la vie d'un homme, d'un père! la mettre à un prix qui ferait la fortune de vingt individus, tels que celui qui me parlé! deux cent cinquante raille francs! Et de quoi vivra cet infortuné en Angleterre? Je serai forcée d'ajouter un nouveau sacrifice à ceux que j'aurai déjà faits. Ma pauvre fille sera ruinée, ruinée entièrement... Mais l'échafaud! Oh, mon Dieu! mon Dieu!

Je parle à ce malheureux guichetier. Je tâche de le faire consentir à une réduction. Il est inexorable. Deux cent cinquante mille francs! J'hésite, je balance... Honorine tombe à mes pieds. « Maman, laisseras-tu mourir mon père? — T'expo- (( serai-je aux horreurs de l'indigence? — Je la sup- (( porterai. — Consulte-toi bien, ma chère enfant. « Défie-toi d'un mouvement de sensibilité, et d'un « enthousiasme , qui t'honore ; mais qui peut être «suivi du repentir. — Maman, crains -tu la mi- (( sère? — Je ne la crains que pour toi. — Suppor- «î tons-la ensemble , et faisons notre devoir. »

Je me tourne vers ce guichetier. « Quels sont, a lui dis-je, vos droits à ma confiance, pour que (c je vous livre ma fortune , et le sort du père de (( ma fille? — Le besoin, qui me fait entreprendre, « et l'impossibilité où je serai de rester en France, c< après avoir exécuté. » Que de choses j'ai à ré-

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pliquer à cela! Ce ne sont pas des raisons qu'il faut cl cet honnue.

M. (rKerbin rentre. Il a vu différentes personnes. Il me répète ce que m'a déjà dit ce guichetier : le péril est extrême, et, dans deux jours, les prévenus seront transférés. «Maman, laisse- « ras-tu mourir mon père ! »

Ce cri me déchire le cœur. J'interroge M. d'Herbin. Il ne lui reste pas la plus légère espérance, « Je paierai la somme exigée, m'écrié-je. Demain « soir elle sera à votre disposition.

« Il est impossible que vous l'ayez , me dit f< M. d'Herbin. Permettez - moi de vous la procu- « rer. — Recevez, monsieur, mes sincères remeru cîmens. J'ai des fonds considérables chez mon « banquier. Je les retirerai, et je ferai face à tout «< ce cju'exige cette cruelle circonstance. »

Thomas, témoin du mouvement continuel qui règne dans mon appartement, va, vient, interroge, écoute. Il entre enfin. Il me demande la permission de seconder Pierre, dans ce qu'il fera pour la délivrance de M. de Francheville. M. d'Herbin se met à la téte de cette délicate entreprise. « Vous refusez ma bourse, me dit -il; vous ne « m'empêcherez pas d'exposer ma personne. »

Il y aurait quelque générosité à ne pas profiter d'un semblable dévouement; mais Pierre et Thomas ont besoin d'être guidés, et M. d'Herbin est intelligent; il a de la prudence. Que Dieu le préserve de mal! qu'il les en préserve tous trois!

M. d'Herbin ne veut pas me fatiguer de la discussion des moyens à employer. Il sort avec mes dignes domestiques, et ce guichetier. Je regarde Honorine, et des sanglots s'échappent malgré moi. Je gémis en pensant que demain il ne lui restera que sa figure, des qualités et des talens : ce n'est pas cela qu'on épouse aujourd'hui. L'aimable enfant cherche à me calmer; elle est résignée à tout, à travailler, s'il le faut. Elle a plus de courage que moi, et cependant je ne suis pas née dans l'opulence. Peut-être pour bien savoir ce que c'est qu'être pauvre, faut-il l'avoir été?

La pauvreté sera-t-elle le plus grand de mes maux? Sainte -Luce compte épouser une femme qui a un rang, des entours, de la fortune. Que fera-t-il, quand il me trouvera dépouillée de tout cela? Dépourvu de bien lui-même, consentira-t-il à me sacrifier les plus brillantes espérances ; à partager mon obscurité ? S'il m'abandonne , c'est fait de moi.

Oh! non, non, il ne voudra pas que je meure. Jusqu'à présent, il a tout fait pour moi. Les obstacles, l'absence, le temps, rien n'a changé son cœur. C'est pour moi qu'il voulait être riche : eh bien, je peux l'être encore; je le serai de son amour.

Pierre et Thomas rentrent vers le milieu de la nuit. Tout est arrêté, convenu. La porte du cachot, laissée ouverte; des échelles de corde, des crochets de fer; un mur de soixante pieds de haut

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à (lesceiidre; le carrosse de M. d'Herbin à cinquante pas de là... que sais-je? Je ne peux suivre la conversation. Honorine me sourit; elle me caresse. « Mon père te devra la vie. Oh! combien il « se repentira de t'avoir affligée ! )>

Le jour reparaît. Il dissipe les idées sinistres de la nuit. Il est l'ami des malheureux, et Francheville en est privé. Puisse-t-il le revoir bientôt, et en faire, à la fin, un emploi utile et honorable!

Je vais chez mon notaire. « Il me faut quatre c( cent mille francs, avant quatre heures du soir. c( — Y pensez -vous, madame? et comment les « trouverai-je? — Pas de difficultés , pas de remises. « Quatre cent mille francs, avant quatre heures. « — Et sur quoi les demanderai-je? — Sur ma terre. «—Personne ne me prêtera une somme aussi « forte sur un domaine qu'on n'aura pas le temps « de connaître. — £h bien! vendez-le. — ^Qui acheictera, avec cette précipitation, si vous ne con- « sentez à une perte considérable? On pensera, «avec raison, que vous êtes forcée de vendre à « la minute. On offrira peu, et on ne craindra pas « la concurrence , parce qu'il n'y a peut-être pas « quatre particuliers dans Paris, qui aient cette «somme en porte -feuille. — Ma terre vaut six «cent mille fi:'ancs. J'en veux quatre cent mille. « Il me les faut avant quatre heures. Ne perdez « pas un instant. Prenez ma voiture, et ne vous « arrêtez que lorsque vous aurez réussi. »

En sortant de chez mon notaire, j'aperçois Tho-

mas dans un café voisin. Que fait -il là? Je l'appelle; il marque, en me voyant, un extrême embarras. Il s'approche; il me répond, parce qu'il ne saurait s'en dispenser. Le serrurier, chargé de faire nos machines, lui a donné, dit - il , rendezvous en cet endroit. Un serrurier qui doiuie rendezvous à un domestique, dans un des plus brillans cafés de Paris! Thomas balbutiant ce mensonge, osant à peine lever les yeux sur moi... Que doisje penser de cette conduite? L'attachement de cet homme est prouvé, et cependant il me trompe, je n'en saurais douter. Je le presse de questions, et même de prières. Il me conjure d'être tranquille, d'espérer, et de donner toute ma confiance à ceux qui ne s'occupent que de mes intérêts. Ce n'est pas là répondre, et voilà tout ce que je peux tirer de lui. Attendons.

Je rentre chez moi. Midi, une heure sonnent, et mon notaire ne me fait rien dire encore. Je suis sur des épines.

Deux heures! Ce malheureux périra-t-il? Dieu sait que j'ai fait tout ce qui était en moi pour le sauver, et que je n'ai pas éprouvé de regrets.

« Pas de fonds, maman, pas de fonds, répète à « chaque instant Honorine. Oh , mon père ! mon « pauvre père !»

Je cède à son impatience et à la mienne. Je retourne, avec elle, chez mon notaire. Une table est couverte d'or; on minute un contrat. « Cet or est-i! pour moi , monsieur ? — Oui, madame. — ■

« Ah! maman, luoii père est sauvé! » Elle tombe à genoux; elle élève, vers le ciel, ses yeux et ses mains innocentes; elle le remercie; elle lui offre <i\in cœur pur. Pauvre enfant! ce sont peut-être les derniers que tu auras à lui adresser.

On me prête, sur ma terre, quatre cent mille francs pour un an, et au plus modique intérêt... Il n'y a que M. d'Herbin qui soit capable de ce trait-là. Thomas m'a suivie; il a épié mes démarches; il en a rendu compte à mon nouvel ami, qui a voulu prévenir ma ruine totale. Tout s'explique maintenant de soi-même, a Monsieur, dis- «je au notaire, je ne prendrai point cet argent- « là. — Madame, je n'ai trouvé qu'un seul homme (( disposé à m'ouvrir sa bourse. — ^ Toutes me con- « venaient, monsieur, excepté celle de M. d'Her- « bin. » Il m'a entendu d'un arrière-cabinet. Il paraît devant moi.

« Madame, souvenez- vous que mes services ne « vous engagent à rien. Je vous l'ai dit, je vous « le répète. Celui que je vous rends, en ce mo- (cment, n'est pas aussi considérable que vous le « croyez. J'ai emprunté moi-même cette somme à « dix de mes amis, et je ne leur paie pas d'autre (f intérêt que celui que vous paierez vous-même. t( — Cela n'est pas croyable. — Sur mon honneur, «je vous dis la vérité. Je vous tire de l'embarras « où vous êtes; je vous donne le temps de vendre ( avantageusement votre terre, si vous ne pouvez '< la conserver, et cela ne m'a coûté que quelques

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« démarches. » Je le tire à part. « Monsieur d'Hertz bin, vous m'aimez, et je ne peux répondre à (c votre tendresse. — Madame , je ne demande rien. « — Mais vous espérez tout de vos soins et du « temps. Vous me mettez dans la nécessité de «vous faire un dernier aveu. J'aime, j'aime avec « passion, un homme dont je suis adorée. Nos ser- « mens nous unissent déjà , et nous touchons , « peut-être, au moment de les répéter de la ma- « nière la plus solennelle. Voyez, monsieur, si je « dois accepter vos bienfaits. — Des bienfaits, mate dame, des bienfaits! Je ne vous rends qu'un «simple bon office, et quoique vous veniez de «navrer mon cœur, je mets encore toutes mes « ressources à votre disposition. — Ah! vous serez « toujours le meilleur, le plus cher de mes amis. «J'accepte; mais sous la condition expresse que « vous permettrez que ma terre soit immédiate- « ment mise en vente, et que je m'acquitte envers « vous, w Je fais part de mes intentions au notaire; je signe l'acte d'emprunt; on ferme les rouleaux; on en charge la voiture de M. d'Herbin ; nous y montons avec lui. Il me regarde avec amour, avec admiration. Il exprime ses sentimens, avec une réserve qui me touche. Pauvre d'Herbin! le plus grand malheur qui piit lui arriver, serait de m'avoir pour épouse. Je conçois ce qu'un homme aimant doit souffrir, lorsqu'il ne presse dans ses bras qu'une femme inanimée. Honorine est au comble de la joie : son jeune cœur est inacces-

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sible encore à l'idée d'an triste avenir. Le mien est un peu soulagé du poids qui l'oppressait. J'entrevois qu'il pourra me rester deux cent mille francs, quand je me serai acquittée envers M. d'Herbin. Je les donnerai à ma fille en la mariant. Je fondrai ma vaisselle, mon mobilier; je redeviendrai Fanchette, et lorsque je serai madame de Sainte-Luce, l'économie d'une vie obscure dédommagera mon mari des biens que je ne lui aurai pas apportés. J'ai tout accepté de M. de Francheville, lorsque je ne connaissais ni le monde, ni les hommes, ni moi-même, et il a trop abusé des droits que donnent les bienfaits. Sainte-Luce est incapable des mêmes procédés; mais il me saura gré de ma modération, et je veux l'enchaîner, par tous les nœuds, qui attachent un galant homme.

La nuit approche , et nous ne pensons plus qu'à l'infortuné que son mauvais sort, ou plutôt ses fautes, placent maintenant entre une fuite incertaine et le supplice. Nous comptons les momens; nous revenons sur les mesures prises, sur celles qui restent à prendre. Tantôt nous les jugeons certaines; quelquefois elles nous semblent peu sûres. Nous nous félicitons, nous nous affligeons, sans motifs bien réels.

Il est onze heures. M. d'Herbin a demandé sa voiture. Il va attendre le malheureux; il l'amènera ici. Ils prendront tout leur or; il les conduira jusqu'à la forêt de Senlis. Là, ils trouveront un cabriolet et des chevaux... Leur or! ils trouveront!...

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Le voilà donc associé à un misérable guichetier; le voilà son égal! oh, les passions! les passions!

Minuit!... et personne ne paraît.

Honorine souffre horriblement. Je partage ses souffrances. Quelle nuit! bon Dieu!

Je crois entendre crier la porte cochère... Je ne me trompe pas; la voiture entre. Honorine court, vole ; je la suis.

M. d'Herbin , pâle, défait, se présente le premier. Thomas et Pierre sont consternés. Que s'estil donc passé ?

« Il est mort, dit M. d'Herbin. Il est mort! m'éc( crié-je. « Honorine s'évanouit. Je la fais revenir avec peine, et elle n'ouvre les yeux que pour déplorer la perte qu'elle a faite. Elle ne sépare pas encore le père de l'homme. Elle est toute à ses sensations, et elles sont extrêmes.

La solitude et le silence régnaient autour de la prison. Pierre et Thomas étaient parvenus, à l'aide d'un plomb, à jeter un bout de l'échelle de corde, par-dessus le mur, qui sépare la cour de la rue. La résistance qu'ils éprouvaient de l'intérieur, leur faisait connaître que l'extrémité de l'échelle était saisie par M. de Francheville. Ils tenaient fortement la partie de cette échelle qui pendait dans la rue, pour qu'on pùt monter de l'autre côté. Une pluie, assez forte, favorisait l'évasion.

Un homme passe auprès d'eux. Cet homme passe-t-il simplement? Est-ce un agent de police?

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Incertain de ce qu'il peut être, Pierre a l'imprudence de crier : Dépéchez - vous. Le cri, aux armes, répond aussitôt au sien. La garde paraît. Thomas et Pierre lâchent l'échelle et fuient. Elle glisse rapidement sur le faîte du mur; un bruit sourd se fait entendre; des gémissemens lui succèdent. Ces malheureux étaient presque au haut de la muraille. Privés du soutien qu'ils recevaient de l'extérieur, ils tombent comme des masses; ils se brisent sur le pavé de la cour. Pierre et Thomas ont été témoins d'une partie de ces événemens. M. d'Herbin a su les autres du chirurgien de la prison, qui est aussi le sien, et qu'on a mandé aussitôt.

Ainsi a fini l'homme pour qui la nature avait tout fait; à qui surtout elle avait prodigué les moyens de plaire; qui pouvait parcourir une carrière honorable et brillante; qui l'aurait terminée entre sa famille et ses amis; et qui aurait emporté les regrets de tous dans la tombe, s'il avait voulu maîtriser sa téte et son cœur.

Honorine s'afflige sans mesure. « Vous ne pouce viez sauver que sa vie , nous dit M. d'Herbin : « les tribunaux informent contre les contumaces, a Est-il bien sûr, d'ailleurs , que la conservation « de cette vie eut cessé de vous être onéreuse ? « Vous lui aviez fait le sacrifice de presque toute « votre fortune, et des trésors ne lui auraient plus «suffi : en deux mois il a dissipé dans sa prison «le produit des diamans de madame. — Hélas î

« lui répondis- je , je tenais tout de lui. — Mon- « sieur , n'oubliez pas que cet infortuné était « mon père. — Mon enfant, je respecte votre dou- « leur. Mais souvenez-vous combien vous avez été « près du déshonneur, et puissiez - vous jouir de « quelque consolation, en pensant que la justice « ne poursuit pas les morts. »

Non, je ne connais ni l'avarice, ni la bassesse qui l'accompagne. Je n'ai pas celle de me féliciter, en secret, de la mort de M. de Francheville. Mais lorsque ma mémoire me retrace tout le mal qu'il m'a fait, celui qu'il m'eût pu faire encore, s'il eût joui de sa liberté; quand je pense que son dernier retour sur lui-même n'était probablement dû qu'à l'excès du malheur, je ne peux m'affliger profondément sur son sort.

Je rends à M. d'Herbin la somme qu'il m'a prêtée. J'ai la satisfaction de conserver à Honorine la totalité de sa fortune, et d'avoir rempli rigoureusement mes devoirs envers son père.

Sans doute ce devoir ne s'étend pas jusqu'à payer les dettes considérables qu'il laisse après lui. Il a rompu volontairement tous les nœuds qui m'attachaient à lui : une étrangère ne doit rien à ses créanciers. Honorine, maîtresse de son bien, en disposera selon sa volonté, selon son cœur.

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