‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 14 sur 64 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Personnages nou{>eaux.

Une lettre de toi, ma bonne, mon excellente amie! avec quelle tendre sollicitude tu dissipes mes alarmes ! avec quelle complaisance tu me parles du bien -aimé, et avec quelle satisfaction je te vois applaudir à sa constance, à sa respectueuse fermeté avec son oncle! Ah! je le sens, nous nous aimerons jusqu'à la mort, et on nous sépare , et les auteurs de nos maux croient peutêtre avoir aimé ! ils n'ont connu de l'amour que le nom.

M. d'Estouville , dis-tu, a donné à Jules tout l'argent qu'il lui a demandé; il a consenti qu'il vînt ici, sous la seule condition qu'il ne chercherait pas à me voir, et qu'il ne m'écrirait plus. Que le ciel soit loué ! mon amant n'a rien ajouté aux promesses qu'il a faites à mon père, et qu'il remplit si religieusement.

M. d'Estouville se flatte , sans doute , que l'absence et le temps m'effaceront du cœur de son neveu : il en juge par le sien. Non, cet hommelà n'a jamais aimé.

Nous venons de recevoir nos malles, chargées à Argentan , et ce qui vaut mieux , mon piano et toute cette musique que Jules m'a choisie , et qu'il chantait avec moi dans des temps plus heu-

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reiix. J'ai fait porter tout cela dans ma chambre : je veux qu'elle soit pleine de lui; que tout y soit amour. C'est là et dans mon bosquet que je passe ma vie, que je le retrouve sans cesse, que je le pleure souvent, que je suis quelquefois heureuse.

M. Dupont est venu nous parler de cent et quelques arpens de terre, qui sont à vendre dans notre voisinage. Cette ouverture a fait plaisir à M. de Méran , assez embarrassé de cinquante mille francs, environ, qui lui restent encore. Il a chargé l'homme d'affaires de conclure. J'ai pensé d'abord qu'il y avait encore du Jonas dans cette acquisition. J'en ai parlé franchement à M. Dupont , qui , me voyant à peu près instruite , n'a pas cru devoir dissimuler avec moi. Il m'a avoué qu'on a dépensé ici quinze mille francs, et que les meubles achetés à Tarbes en coûtent huit. Mais il m'a protesté, et il m'a prouvé que les terres de ce pays -ci sont fort inférieures à celles de la ]N"ormandie.

Ainsi notre revenu se trouve porté à neuf mille francs. Je m'en applaudis à cause de mon père, car maman pense, comme moi, que l'opulence oblige à une représentation , souvent trop gênante, et qui ne donne jamais le bonheur. C'est le cœur qui en est le foyer, et l'être qui est audessus du besoin, peut n'avoir rien à désirer. Cet accroissement d'aisance permet à maman d'adjoindre à Jeannette une cuisinière , chargée du soin de la basse-cour. Ainsi, je redeviens made-

moiselle de Méran , c'est-à-dire que je ne fais plus que ce qui me plaît. Je brode, je touche du piano, j'arrose mon marronnier, et je vis d'amour.

A propos d'amour, je m'aperçois que Jeannette et Jérôme s'attachent l'un à l'autre. Cette découverte me fait plaisir. Ce garçon, accoutumé aux environs brillans de Paris , aurait pu s'ennuyer dans nos montagnes, et vouloir retourner chez son premier maître. L'amour fera pour lui de nos sites sauvages un lieu de délices, et cet homme est absolument nécessaire à notre correspondance ! Hélas ! ils n'ont besoin , pour être heureux , ni de parens , ni de fortune. Ils s'uniront quand ils auront dit j'aime; et je crois que le moment n'est pas éloigné. Alors ils seront irrévocablement fixés ici. Tu vois que tout s'arrange aussi bien que je peux le désirer dans ma triste position

Je suis mécontente, Claire, très -mécontente, et c'est de Jules. Il devait nous mieux connaître et contenir son oncle.

Ce matin, j'ai voulu serrer dans le coffre de mon secrétaire des fleurs artificielles, dont le carton est arrivé brisé. J'ouvre et je trouve... Tu le sais peut-être aussi bien que moi, et tu partagerais mon mécontentement avec Jules, si je croyais que tu n'eusses pas fait tout ce qui était en toi pour empêcher que je fusse humiliée par M. d'Estouville. Dé quel droit prétend-il me forcer

à recevoir de lui un bienfait, et un bienfait inutile, puisque maman, ni moi ne pouvons plus nous parer de ces diamans, qu'il est indispensable de cacher soigneusement à mon père ?

L'écrin était enveloppé d'un papier, qui porte ces mots, tracés par une main inconnue :

« Mademoiselle de Méran ne sera pas dépouillée « d'une parure que lui destinait l'affection de mate dame sa mère. On la supplie de croire qu'on est «loin de penser à blesser son amour-propre, et «on se flatte qu'elle acceptera, sans répugnance, « un témoignage de la profonde estime qu'on a « pour elle. »

Oui, mon amour-propre est blessé; il l'est de la manière la plus douloureuse. Non , M. d'Estouville ne m'estime pas , puisqu'il me refuse à son neveu, déjà riche assez pour qu'on ne doive pas s'occuper d'ajouter à sa fortune. Cet éloge affecté n'est qu'une dérision piquante , et je ne vois dans ce cadeau que l'orgueil de l'opulence, qui veut faire sentir, à la médiocrité, l'intervalle qui les sépare. Que M. d'Estouville se souvienne que la fortune est inconstante; que mon père a été riche comme lui; que sa noblesse date d'aussi loin que la sienne ; qu'il a sur lui l'avantage de lui avoir conservé son neveu; de l'avoir élevé dans des principes, qui l'honoreront partout; que de tels bienfaits ne s'acquittent pas avec quelques brillans , et que donner est un outrage dans la position où nous nous trouvons respectivement.

Sûre de rassentiment de ma mère , je me suis mise à mon secrétaire, et j'ai écrit à cet oncle fastueux tout ce que je viens de t'en dire. J'ai adouci les expressions, parce que je crois qu'une femme ne doit jamais sortir d'une modération, au moins apparente, lors même qu'elle est offensée. Ma lettre terminée, j'ai été chercher maman. J'ai mis sous ses yeux l'écrin , le billet , et ma réponse. Elle m'a embrassée , et je suis demeurée convaincue que nous avons tous, du juste et de l'injuste, un sentiment qui ne nous égare jamais.

Ma mère a écrit à M. Dupont. Elle lui enjoint de renvoyer cet écrin à M, d'Estouville , et de lui dire que si ces diamans reparaissent ici, ou si, par des moyens détournés , on nous fait parvenir quelque chose que ce soit , M. de Méran en sera averti aussitôt, dût sa fierté nous faire tomber dans l'indigence. Demain, de grand matin, Jérôme portera ce paquet à Tarbes.

Parlons d'autre chose : il me répugne de m'étendre sur ce qui ne fait pas honneur aux gens que j'aime. A une demi-lieue d'ici est un superbe château, qui appartient à M. d'Apremont, ancien colonel de cavalerie, chevalier de l'ordre de Saint- Louis, et, ce qui vaut mieux, plein de qualités, dit-on. Cette terre est d'un rapport considérable, et le propriétaire en a d'autres encore en Picardie et en Champagne. Il a cinquante ans , et n'est pas marié encore. Il est aux eaux de Bagnères, avec une nièce qu'il aime beaucoup, et il doit

venir passer deux mois ici. Mon père a déjà feuilleté son Dictionnaire de la Noblesse, et il a trouvé que les d'Apremont descendent des comtes d'Armagnac. Il n'est pas d'illustration plus ancienne et plus pure, et M. d'Apremont sera fort bien reçu ici, s'il juge à propos de prévenir un homme respectable, qui, de sa splendeur passée, ne peut plus offrir que des souvenirs.

Un M. des Audrets, bon gentilhomme qui a servi sous M. d'Apremont, et qui ne l'a pas quitté pendant les orages de la révolution, est ici depuis quelques jours. Il est chargé de tout faire préparer pour recevoir dignement le maître du château. Nous tenons ces détails de Jeannette , qui court de tous les côtés. M. des Audrets ne s'est pas encore présenté chez nous; mais je l'ai entrevu plusieurs fois de ma croisée : il donnait des ordres dans le parc , dont une partie de murs borde un côté de notre jardin. Il m'a paru âgé de quarante-cinq à quarante-huit ans; il n'est ni bien ni mal fait ; ni beau ni laid ; et peut-être ni spirituel ni borné. Au reste , sa manière d'être m'importe peu : l'Apollon du Belvédère animé ne fixerait pas mon attention.

M. des Audrets rentre dans le parc en ce moment, et pour la première fois ses yeux se portent sur ma croisée. Il me regarde avec une ténacité qui tient de l'affectation. Je quitte ma fenêtre , puisqu'il ne veut pas que j'y reste. Il y a des êtres bien extraordinaires.

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