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Je viens de passer deux heures à mon piano ; j'y ai chanté ces romances que Jules aime tant,, et que le charme de sa voix rendait si touchantes. En me levant j'ai voulu prendre l'air, et j'ai vu M. des Audrets, rêvant à la même place où il était deux heures auparavant.
Je me suis retirée , et le soir j'ai fermé mes persiennes , pour ne plus les rouvrir tant que cet ennuyeux voisin sera à Velzac.
Depuis quelques jours ma bonne Jeannette tournait autour de moi. Elle paraissait toujours prête à me parler, et les mots expiraient sur ses lèvres. Ce matin, je l'ai mise à son aise, parfaitement à son aise , et elle s'est enfin expliquée. Je te l'avais bien dit, Jérôme et cette excellente fille s'aiment. Ils croient , avec raison , que quelqu'un qui connaît les peines de l'amour doit leur être favorable, et ils sollicitent ma médiation auprès de maman. Ils n'ont pas voulu ajouter que les services continuels qu'ils me rendent, leur donnent des droits à ma bienveillance. J'ai saisi cette occasion pour leur parler de ma réconnaissance, et je me suis empressée de la leur prouver.
Maman aime beaucoup Jeannette, et elle commence à estimer Jérôme. Il m'a suffi de lui exposer les faits pour obtenir son consentement, et elle m'a répondu de celui de M. de Méran. Classe obscure , mais heureuse , où le cœur est tout, et de qui le mot coin^enances n'est pas même connu , pourquoi Jules et moi ne sommes-nous
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pas nés dans votre sein ? Le jour où nous nous sommes aimés eût été celui de notre bonlieiu\ Nous serions pauvres ; mais nous n'aurions pas d'idée de ces besoins, dont l'aisance fait contracter l'habitude. Nous travaillerions ; mais le repos nous paraîtrait plus doux. Mon père, né dans cette condition, ne serait pas tourmenté de sa chimère de grandeur; il vivrait sans désirs, comme sans regrets, et notre félicité embellirait ses derniers jours. Mais je suis fillç de qualité, M. de Méran est fier , M. d'Estourville est immensément riche ; il faut que je souffre, aujourd'hui , demain , dans un mois , dans un an , toute ma vie , peut-être. Oh ! mon pauvre cœur ! mon pauvre cœur î
A la fin du dîner, mon père a fait venir Jeannette et Jérôme. Il a donné son consentement à leur mariage , avec une sorte de solennité. Jérôme a sauté à deux pieds de haut, et il est retombé à genoux devant mon père. Jeannette, profondément inclinée , rougissait de pudeur et de plaisir. Ces bonnes gens m'aiment de tout leur cœur, et ils ne cessent de me tourmenter. M. de Méran a parlé, aux futurs époux, des devoirs et des doi^eurs du mariage ; il s'est exprimé avec une dignité imposante , et se laissant aller à l'affection qu'il a toujours eue pour Jeannette , il l'a recommandée à la tendresse , aux égards, aux soins de Jérôme, d'une manière bien touchante. Hélas ! c'est à peu près ainsi qu'il nous parlait à Jules et à moi, il y a environ un
an et demi. Que de maux ont depuis pesé sur nos têtes !
Quelques instans après , on a annoncé M. des Audrets. Mon père n'avait aucune raison de ne pas le recevoir : il est entré. Il s'est présenté avec l'embarras d'un homme qui craint quelque chose. Aurait-il eu une intention directe, en me fixant à ma croisée , avec une continuité fatigante pour moi ? Il s'est remis promptement , et le compliment qu'il a adressé à mon père est d'un homme d'esprit. Il a dit à maman les choses les plus obligeantes , et enfin j'ai eu mon tour, comme tu peux bien le croire. Il est retombé, en me parlant , dans son premier embarras. Tout ce que j'ai entendu, c'est que les grâces ingénues se sont fixées près de moi ; que M. des Audrets aime passionnément la musique; qu'il me croit une virtuose, et qu'il s'estimera heureux, quand je voudrai bien lui permettre de m'entendre.
La conversation est devenue générale, et je l'ai observé à mon tour. Je n'ai plus à te parler que de sa figure, dont l'éloignement ne m'a pas permis de juger de ma croisée. Il a la bouche grande, mais assez bien meublée ; le uez trop fort , les yeux vifs et assez ouverts. Les sources noirs et très-fournis se joignent, et sont d'un effet désagréable. Je ne m'arrête à tout cela, que parce que cet homme me fait peur, quand il me regarde, ce qui ne lui arrive pas souvent. Il paraît avoir contracté l'habitude de ne jamais fixer celui à qui
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il parle , et on prétend que les gens au regard oblique sont faux. Que m'importe, après tout? Je n'ai rien à craindre, ni à espérer de lui.
Il a exprimé le désir de m'entendre à mon piano. Mon père , qui veut bien me croire beaucoup de talens, et qui en tire une certaine vanité, a appuyé M. des Audrets. J'ai prétexté un grand mal de tète : je ne veux rien faire pour cet hommelà. Je ne veux pas surtout qu'il entre dans ma chambre ; qu'il en touche aucun meuble : il en effacerait l'image du bien-aimé.
Je suis sortie, et j'ai été faire un tour de jardin. J'y ai trouvé Jeannette et Jérôme , causant dans la plus douce intimité. Le son de leur voix, qui arrivait à mon oreille , portait l'expression de la volupté ; le contentement se peignait dans tous leurs traits; ils n'avaient pas un mouvement où je ne trouvasse l'amour. Ah! Claire, ce spectacle me tue. Que de choses il me rappelle ! L'envie ne peut entrer dans mon cœur. J'ai fait, au contraire, tout ce qui était en moi pour couronner les vœux de ma bonne et fidèle Jeannette ; je m'en applaudis, même en ce moment. Mais suis-je condamnée à avoir sans cesse sous les yeux le tableau d'un bonheur auquel il ne m'est pas permis d'atteindre ? C'est le supplice de Tantale.
Je suis rentrée, et j'ai retrouvé M. des Audrets. J'ai pris mon ouvrage, pour être dispensée de le regarder , et j'ai été m'asseoir dans l'endroit le plus reculé du salon. J'écoutais en travaillant. Il
vit habituellement chez M. d'Apremont. Sa fortune est très-bornée ; mais son ami supplée à tout avec magnificence. M. d'Apremont est aussi bel homme qu'on peut l'être à cinquante ans. Son esprit est orné , son caractère est ferme ; ses opinions sont invariables. Il n'a jamais voulu se marier, précisément parce qu'il aime beaucoup les femmes, et qu'il redoute la dépendance à laquelle son épouse l'aurait facilement assujéti, si elle avait eu l'ambition de le mener. Voilà , ce me semble , un singulier motif pour s'éloigner du mariage. Eh, Claire, un mari que mène un peu sa femme est-il donc si à plaindre ? Ne nous est-il pas permis de chercher dans la douceur, dans des insinuations raisonnées , un ascendant que nous tournons à l'avantage de tous deux? Est-il sans exemple qu'un époux <égaré ait été ramené par l'épouse modérée et sensible?
Je crois que M. des Audretsne cesse de me regarder lorsque je travaille, car jamais je ne lève les yeux sans rencontrer les siens. Cet homme-là me gène , et commence à me déplaire beaucoup.
Je m'aperçois cju'on a descendu mon piano dans le salon , pendant que j'étais dans mon bosquet. Je vois qu'il faut chanter , pour me débarrasser de cet importun. Je me lève, je me place, et je prélude. Il est derrière moi , et il me regarde , dans la glace, *d'une manière qui m'intimide au point de m'empécher de continuer : je retourne à mon ouvrage. Mon père me dit que je fais l'en-
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limt; M. des Audrets se plaint amèrement de la privation que je lui impose. Il a Faudcfce de me présenter la main pour me reconduire à l'instrument; je cache les miennes sous mon métier, et je lui lance un regard qui le déconcerte. Il a fait un tour ou deux dans Iç salon; il a dit quelques - niaiseries, a pris son chapeau, et s'est retiré. Que me veut cet homme, Claire? Il ignore que mon cœur est donné, et peut-être il se flatte de parvenir à me plaire. Si j'étais libre, il ne m'inspirerait que de l'aversion.
11 est revenu aujourd'hui , sous le prétexte de communiquer à mon père une lettre qu'il a reçue de son ami. M. d'Apremont exprime une vive satisfaction d'avoir M. de Méran pour voisin , et il ajoute q[ue sa nièce s'empressera de se lier avec moi. Il est clair que M. des Audrets a parlé de nous en termes favorables , afin de lier les deux familles , et de pouvoir être avec moi tous les jours. Je répondrai, au premier mot expressif qu'il m'adressera, de manière à l'éloigner pour toujours.
Il s'est établi dans l'esprit de M. de Méran, par des flatteries délicates, fines, et insinuées avec beaucoup d'adresse , il faut que j'en convienne. Ainsi il est parfaitement accîieilli, et il est presque toujours chez nous. Il me parle avec une circonspection, qui dissiperait mes premières craintes, s'il ne semblait épier l'occasion de m'entretenir en particulier. J'espère qu'il ne la trouvera jamais.
Il* affecte une franchise à laquelle je ne crois
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pas. Il voudrait nous faire croire à son attachement* par des confidences qui n'ont rien de bien important; mais qui tendent à prouver un abandon absolu. Il pourra tromper mon père; moi, je l'ai jugé, et tous ses efforts ne contribueront qu'à m'affermii; dans l'opinion que j'ai conçu de lui. Il nous a dit entre autres choses que M, d'Apremont s'occupe sérieusement de l'établissement de sa nièce. Elle a de son père et de sa mère, qu'elle a perdus dans son enfance, cent mille livres de rente , et elle en attend beaucoup plus de son oncle. Cependant il ne paraît pas trèsfacile de la marier. Il y a eu des conférences, à ce sujet, entre M. d'Apremont et l'oncle d'un jeune homme, orphelin aUvSsi... Claire, ces premiers détails m'ont fortement émue, et j'ai fixé, à mon tour, M. dés Audrets. Je n'ai aperçu aucune marque d'embarras; ainsi il ne cherchait pas à me pénétrer, comme je l'ai cru d'abord. Il racontait simplement des faits , auxquels il me croit étrangère, à moins cependant qu'il sôit maître de lui, au point de prendre toujours le masque qui convient à la circonstance , ce qui n'est pas impossible. Alors il veut se venger de l'éloignement que je lui marque, et il a complètement réussi. Mais d'où saurait - il que j'aime aussi tendrement que je suis aimée? Hé! peut-être de M. d'Estouville. Il a continué.
Le jeune homme , a-t-il dit , oppose à son oncle une résistance, que jusqu'ici rien n'a pu vaihcre.
Il est éperdûment amoureux d'une demoiselle qu'on dit très -jolie, très- aimable , et pleine de qualités; mais qui ne lui convient point, parce qu'elle n'a pas de fortune. Les deux oncles sont persuadés que le temps et l'absence le feront revenir de ce ridicule entêtement. L'hiver , qui s'approche, ramènera les plaisirs bruyans; la dissipation , les agrémens de mademoiselle d'Apremont, l'amour - propre , toujours flatté d'une conquête brillante, feront le reste. Ils le croient, du moins. Pauvres gens !
Une restait plus à M. des Audrets qu'à nommer Jules et ta déplorable amie.
Mon père et ma mère se sont regardés ; il ne m'eût pas été possible d'articuler un mot, si j'avais voulu hasarder une question. Toutes réflexions faites , cet homme ignore la part, très-active, que je prends à cette affaire. D'après le sentiment secret que je lui suppose , il ne se serait pas expliqué avec une légèreté aussi offensante pour moi.
Mademoiselle d'Apremont est donc cette rivale, qui doit finir par m'écraser , uniquement parce qu'elle est riche. Elle arrive. après demain. Oh! comme je vais l'observer! je ne suis pas jalouse, Glaire : ce sentiment ne convient pas à ma triste position. Mais je veux voir si cette femme est réellement digne d'un cœur, qui, jusqu'à présent, n'a battu que pour moi... Hé ! le désir de la bien connaître, est- il autre que cette jalousie, dont je me défendais tout à l'heure? Puis-je me dis-
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simuler les alarmes où me jettent les agrémens qu'on accorde à mademoiselle d'Apremont ; la séduction des plaisirs , les insinuations perfides et sans cesse répétées , les occasions de se voir, qu'çn multipliera à l'infini ? Et quelles sont mes armes à moi ? Des vœux impùissans , des plaintes solitaires : des larmes stériles peuvent-elles combattre une femme qui réunit tout ce qui charme, séduit, entraîne? Je suis perdue , Claire , ou Jules est plus qu'un homme.
Que de maux j'ai déjà soufferts ! Les plus douces espérances détruites, une séparation douloureuse et sans terme , l'exil des lieux où naquit notre mutuel amour, étaient , je le croyais du moins, plus qu'il est possible à un cœur brûlant de supporter. Eh bien , Claire , si l'infortune devait s'arrêter là , je serais encore heureuse , je le serais en ce moment. Mais le perdre sans retour , le savoir dans les bras d'une autre ! voilà le dernier, le plus grand de tous les maux. Cette idée est déchirante, affreuse; elle est mortelle pour moi. Ah! dis-lui bien qu'il est l'arbitre unique de ma vie ; qu'il peut me la conserver ou me l'ôter à son gré.
Je veux m'arracher à ces pensées cruelles. Tous mes efforts n'aboutissent qu'à en changer les nuances. Elles varient ; mais elles sont toutes accablantes. C'est aujourd'hui que Jeannette se marie. Je m'étais flattée de me distraire, en m'occupant des préparatifs, en réglant le repas, la petite féte
que mon père donne aux époux. Eh bien, ces apprêts mêmes, ou plutôt leur objet, la satisfaction de mon père et de ma mère, l'espèce d'ivresse de Jeannette et de Jérôme, les douces caresses qu'ils croient dérober à mes yeux , en passant , en repassant près de moi , tout me force à me reployer sur moi-même , tout pèse sur mon pauvre cœur, et le froisse d'une manière terrible, insoutenable.
La cérémonie est terminée. Jeannette a prononcé le mot qui l'unit irrévocablement à Jérôme , avec une fermeté qui annonçait bien que son cœur se donnait avec sa main. Elle n'est pas très -jolie, et elle m'a paru belle de son bonheur. Jérôme ét^iit radieux. J'avais pris un chapeau et un voile : je savais que j'aurais des larmes à cacher. Toujours, toujours des larmes! Combien j'en ai versé depuis un an , combien j'en verserai encore ! Cette demoiselle d'Apremont !.. Ah! Claire; la douleur n'est donc pas une maladie mortelle? On souffre, on pleure, on ne meurt pas.
Il est des instans où je voudrais fuir; il en est d'autres où je surprends l'espérance au. fond de mon cœur. Je cherche en vain à rappeler ma raison; elle est trop loin de moi. Je sens la nécessité de relever mon courage , et je ne trouve que l'amour. Quelle vie, grand Dieu, quelle vie!
Je me suis dérobée à la gaieté qui animait tout autour de moi, et qui me faisait sentir plus vivement mon malheur. J'ai porté dan^ mon bosquet mes plaintes secrètes ; j'y donnais un libre cours
à mes soupirs, et j'éprouvais quelque soulagement. M. des Audrets a paru tout à coup devant moi. Je me suis levée précipitamment , et je me suis élancée dans le jardin : je ne veux pas que cet homme s'arrête un moment dans cet asile de l'amour malheureux. Il m'a suivie, Claire. Son teint était animé, son œil étincelant^ sa respiration courte et gênée. Il m'a glacée d'effroi. J'allais pousser des cris, si je n'avais réfléchi aussitôt que nous étions en vue de la maison, et que je n'avais rien à redouter. Il m'a parlé en mots entrecoupés; son extrême agitation ne lui permettait pas de s'exprimer d'une manière suivie et intelligible ; aussi n'ai-je trouvé que de l'obscurité dans les choses qu'il m'a adressées. Il est atteint , m'at-il dit, d'une passion violente, et il ne peut vivre sans moi : je m'attendais à cet aveu. Il n'a pas de fortune; ainsi il ne doit pas penser à m'épouser : pourquoi donc me parle- 1- il de son amour? Mais il peut tout, a-t-il ajouté, sur un homme immensément riche , et il l'amènera à demander» ma main, si je veux lui promettre des marques certaines de ma reconnaissance, et lui en donner d'avance d'assez positives pour qu'elles soient une garantie de mes bontés à venir. Il sait que je ne peux disposer de rien, et il me demande d'avance des preuves de ma reconnaissance! Si j'avais de l'or, je le prodiguerais pour Téloigner, lui et l'homnfe sur lequel il peut tout. Il m'aime, dit-il, et il veut me marier à un autre ! Quelle dé-
mence, Claire! J'aurais ri de cette incohérence d'idées, si je pouvais rire encore.
Il m'a parlé de constance, de plaisirs vifs et mystérieux, de je ne sais quoi encore, où je n'ai rien compris du tout. Fatiguée, excédée de ce verbiage insignifiant, je l'ai interrompu , et je lui ai répondu , avec fierté, qu'il ne me convient pas d'écouter quelqu'un qui déclare ne pas penser à se marier; que j'ai d'ailleurs un éloignement invincible pour le mariage, et que je me flatte qu'il voudra bien à l'avenir ne me rien dire qui me soit personnel. Je suis rentrée, et j'ai tout répété à maman, pour qu'elle se place entre cet homme et moi, et qu'elle me délivre de ses importunités.
Le croiras-tu, Claire? ma mère, en m'écoutant, a marqué une surprise, une indignation qui m'ont fi:^appée. Je suis certaine de lui avoir rendu, à peu de chose près, les propres termes de M. des Audrets. Quelle signification cachée peuvent-ils donc avoir? Ce n'est pas tout: maman m'a expressément recommandé de ne rien dire de tout cela à M. de Méran. Cette défense a ajouté à mon étonnement et à ma curiosité. J'ai fait quelques questions à ma mère; et elle m'a répondu d'une manière tellement évasive, que je ne l'ai pas plus comprise que M. des Audrets. Tput ce que je peux présumer, c'est que cet homme m'a dit des choses déplacées, répréhensibles peut-être; mais je ne sais en quoi. Il m'aime, il veut me marier à un autre, et il compte sur
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ma reconnaissance ; je ne vois là que de la bizarrerie. Si tu y trouves autre chose , dis-le-moi , Claire, et si j'ai réellement à me plaindre de M. des Audrets , cache-le au bien - aimé , par la même raison, quelle qu'elle soit, que maman m'ordonne de me taire avec M. de Méran.
Gui, il y a dans ceci un côté très-sérieux : ma mère vient de tirer à part M. des Audrets; il a rougi, pâli, en l'écoutant, et, quand elle a cessé de parler, il s'est retiré sans répondre un mot. 11 m'a lancé un regard terrible, en sortant. Que m'importe sa colère ? maman est instruite , et veillera sur moi. Mais j'ai une envie de pénétrer ce mystère! Peut-être n'en est-ce un que pour ton amie. Tu entendras aussi bien que ma mère, et tu seras moins réservée qu'elle, n'est-il pas vrai ?
c< Je ne pouvais , m'a-t-elle dit le soir , interdire « cette maison à M. des Audrets, sans me mettre <c dans la nécessité d'instruire M. de Méran de mes «motifs; mais je me suis prononcée de manière à ce te garantir de rien entendre désormais qui soit « indigne de toi. » Je m'y perds. Ecris«moi, oh! écris-moi, dès que tu auras reçu ce paquet; je t'en prie, je t'en conjure.
Tous les habitans du village paraissent fous, aujourd'hui. Ils courent de chez eux à la grande route; de là à l'avenue du château d'Apremont; ils forceraient la grille, s'ils n'étaient contenus par des domestiques, qui ont assez de peine à les écarter. Yoilà la première fois que le propriétaire
visite ce château , et il y arrive avec un train qui peut piquer la curiosité. J'ai aussi cédé à la mienne. Armée d'une longue-vue, je vois ce que je te raconte de la chambre supérieure d'une de nos tours, d'où l'œil plonge dans la partie cultivée du parc. Je distingue une file de voitures à deux , quatre, et six chevaux, plus brillantes les unes que les autres. M. d'Apremont amène donc toute une cour avec lui.
On descend de carrosse; on monte au péristyle. Les messieurs ont des habits de campagne du meilleur goût. Un homme de belle taille est entouré de huit à dix jeunes gens qui paraissent lui marquer beaucoup de déférence ; c'est probablement M. d'Apremont. Une dame , mise simplement, mais avec élégance, est à son tour l'objet des hommages de ces messieurs : c'est sans doute la redoutable nièce. Quelques femmes se tiennent à une distance respectueuse : ce sont des suivantes. Des domestiques , en bottes , en culottes de peau, en vestes galonnées, déchargent les voitures, vont et viennent, et l'énigmatique des Audrets paraît donner des ordres de tous les côtés. Bientôt tout le cortège disparaît à mes yeux. On est entré au château; la nuit s'approche, et ce ne sera que demain que je re verrai un objet que je suis si intéressée à connaître et à juger.