CHAPITRE XIV
Mademoiselle d'Jpremojit,
Le soleil paraît à peine, et je suis dans ma tour : il me semble que mon empressement doive se communiquer aux habitans du château. Quel enfantillage ! dirais-tu , si tu ne sentais qu'un intérêt très-majeur m'attire ici , et m'y fixe.
J'ai connu à peu près M. des Audrets , avant de l'avoir entendu. Je ne sais si je me trompe; mais il me semble que les mouvemens, les habitudes du corps peuvent donner une indication- générale du caractère de l'individu : autant que je le pourrai, je ne perdrai rien de ce que fera mademoiselle d'Apremont.
Il y a deux heures que je suis ici, et personne ne paraît encore; pas une croisée ne s'ouvre au château. J'ai le temps de réfléchir et je vais tirer quelques conséquences de ce repos apathique. Je dormais peu quand j'étais heureuse : mon bonheur me tenait éveillée. Je dors moins depuis que l'infortune m'a frappée. J'infère de là que le sommeil n'approche que des êtres tranquilles. Le cœur de mademoiselle d'Apremont est donc en repos. Si j'ai bien entendu tes lettres, elle a vu le bien-aimé, et son cœur est calme! Qui donc pourra l'émouvoir ? personne. Cette première remarque a cela de satisfaisant que la jeune personne ne pressera pas son oncle de conchire.
Mais si elle a les agrémens , les qualités que la renommée publie, comment n'a-t-elle pas fortement frappé quelques-uns des jeunes gens qui raccompagnent? et le silence le plus absolu paraît régner aussi chez eux... Hé, mon Dieu! estil nécessaire d'ouvrir ses persiennes , pour s'occuper très-sérieusement de Jules et de mademoiselle d'Apremont? Ne préjugeons rien encore; attendons, attendons.
La porte du péristyle s'ouvre enfin... oh! ce ne sont que des laquais..^. Une femme de chambre paraît. Un des jeunes gens se précipite sur ses pas; elle se jette derrière une touffe d'arbres qui la cache aux valets, mais qui ne me dérobe rien. Le jeune homme la suit, et lui remet un papier qu'elle serre dans une poche de son tablier. Ce n'est pas à elle qu'on écrit, puisqu'on trouve aisément l'occasion de lui parler. On ne' lui dit que quelques mots ; on*ne daigne pas prendre sa main, qui s'avance assez naturellement ; on se retire : le papier est pour mademoiselle d'Apremont.
On n'écrit pas à une femme , sans avoir quelques probabilités de succès. D'ailleurs la facilité avec laquelle la suivante a reçu le billet , prouve que ce n'est pas le premier dont elle se charge , et une demoiselle ne reçoit pas plusieurs lettres d'un homme qui ne l'intéresse pas. Mademoiselle d'xipremont a donc une inclination. Quelle découverte, Claire! quel baume elle porte dans mon sang!
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La femme de chambre' se rapproche du château. Elle joue , ou elle en fait le^semblant , avec un jockei de dix à douze ans, qui paraît éveillé comme un page. Un autre jeune homme descend le péristyle, ne la regarde point, et s'enfonce dans le bois. La femme de chambre saisit le ballon du jockei, et le jette dans une touffe de rosiers. L'enfant court à son ballon , et la suivante est sur les pas du jeune homme qui la précède. Les arbres me les dérobent tout -à -fait... Ah! je les revois. Le monsieur s'arrête; la femme de chambre le joint, reçoit de lui un second papier, le cache dans l'autre poche de son tablier, saute, court et revient au péristyle, où, pour avoir l'air de faire quelque chose , elle arrange un bouquet de fleurs que lui offrent les vases de marbre qui ornent les degrés.
Je t'avoue , Glaire , qu'en ce moment ma pénétration est en défaut. Il est impossible , n'est-il pas vrai , qu'une femme reçoive des lettres de deux hommes à la fois ? Peut-être y a-t-il quelque autre dame au château. Au reste, comme je te le disais tout rà- l'heure , ne préjugeons rien; attendons.
Un jeune homme, très-bien fait, saute tous les degrés à la fois. Il fait pirouetter la femme de chambre , lui arrache son bouquet , et fuit avec la légèreté du daim. La femme de chambre s'élance après lui... Y aurait-il un troisième billet? A qui donc tout cela pourrait-il s'adresser?... Précisément, l'officieuse suivante reçoit encore un papier. Elle cache celui-ci sous son fichu.
Plus ces scènes se multiplient , et moîns je conçois le jeu des acteurs. Je reviens à ma première idée : peut-être la femme de chambre a-t-elle , pour son compte , un rôle intéressant dans cette affaire. Ne peut-on suivre la sierme en menant celle d'une autre?... Cependant on se serait arrêté auprès d'elle ; on ne me devine pas au haut d'une tour , armée d'une perfide lunette , et on lui aurait dérobé quelque caresse... Je m'y perds, je m'y perds.
Je fais une réflexion un peu tardive à la vérité. Est-il bien d'épier ainsi les actions de ceux qui ne nous doivent aucun compte de leur conduite? Mais, dis-moi, Claire , n'ai-je pas le droit de m'occuper de mes intérêts les plus chers; et si je suis réservée au dernier des malheurs , si Jules doit céder enfin aux prières , aux promesses, aux persécutions , n'est-il pas essentiel pour lui de bien connaître celle qui ne fera jamais son bonheur , mais dont les défauts pourraient empoisonner sa vie. Je verrai tout ce que je pourrai voir. Je n'exagérerai, je n'atténuerai rien. J'en prends l'engagement formel, et je le tiendrai rigoureusement.
Quelle phrase viens-je d'écrire! si Jules doit céder... Ah! répète-lui que je l'en crois incapable. Mais j'étudierai mademoiselle d'Apremont, et si elle donne , contre elle , des armes dont un honnête homme puisse se servir, ce ne sera plus son amour que vFules opposera à son oncle, mais le
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langage de la raison, qui finit toujours par persuader.
Les deux portes du péristyle s'ouvrent. M. d'Apremont descend les degrés. Il donne la main à une jeune personne , dont un grand chapeau de paille cache entièrement la figure. Les jeunes gens et M. des Audrets , rangés circulairement à côté et derrière l'oncle et la nièce, font respectueusement leur cour. Aucune autre femme de marque ne les précède ou ne les suit. Il n'est pas présumable que la suivante que j'ai vue se charge de la correspondance de ses compagnes. Les trois billets sont-ils donc pour mademoiselle d' Apremont, et si elle est capable de semblables écarts, quel nom donnerai-je à sa conduite?
On se promène avec un calme , au moins apparent. Mademoiselle d'Apremont tourne la tète , de temps en temps, sans doute pour répondre à ceux qui l'accompagnent. Pas un mouvement, pas un geste qui décèle l'agitation de Famé. La présence de l'oncle comprime toutes les passions.
Je n'ai pas d'observation à faire en ce moment, aussi n'ai-je pas balancé à suivre Jeannette, qui est venue m'avertir qu'on m'attendait à déjeuner. Je l'ai engagée à se lier particulièrement avec la femme de chambre aux billets, que je lui ai désignée, aussi bien que je l'ai pu, par sa taille élancée, ses grands cheveux blonds, et sa robe de taffetas gris. Jeannette est trop communicative
pour ne pas la faire parler, et il ne faut qu'un mot pour expliquer ce que j'ai vu.
Nous quittions la tablée, lorsqu'un grand laquais, galonné de la téte aux pieds, est venu demander à quelle heure M. et mademoiselle d'Apremont pourraient venir rendre leurs devoirs à M. et à madame de Méran. Si le message se fût adressé à moi, je les aurais reçus à l'instant même, tant je brûle de voir cette terrible rivale. Mon père a répondu que l'heure lui était indifférente, et qu'il verrait toujours avec plaisir des voisins aussi distingués. *
Le domestique était à peine sorti de la salle à manger, que M. de Méran a donné ses ordres. Il nous a invitées maman et moi à faire la plus brillante toilette; il a prescrit à Jeannette et à Jérôme de prendre leurs habits de noce , et de ne plus quitter l'anti-chambre ; il est allé ensuite se couvrir la téte de poudre , et le corps de broderie. J'ai représenté à maman que cette affectation nous donnerait un ridicule ; que ce luxe d'un moment rappellerait notre médiocrité. Elle m'a répondu avec beaucoup de douceur, qu'une fille qui peut complaire à son père , en mettant une robe au lieu d'une autre, ne doit pas balancer. Elle a raison.
Il n'est qu'onze heures du matin, et nous voilà tous parés, comme si nous allions à une féte. J'ai remarqué à demi-voix, que lorsque nous rendrons à M. d'Apremont la visite qu'il va nous faire, il
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faudra reprendre les mêmes habits , ou en mettre d'inférieurs. M. de Méran a froncé le sourcil. J'ai couru à mon piano, et j'ai touché cet air si gai, et qu'il aime tant , pour rappeler la sérénité dans son ame.
Je n'avais pas fini , que Jérôme est venu annoncer Tonde et la nièce. « Ouvrez les deux battans » , lui a dit mon père.
Ils sont entrés, suivis de deux jeunes gens, trèsempressés auprès de la demoiselle. Le cœur m'a battu avec une extrême violence; toutes mes facultés ont passé dans mes yeux et mes oreilles.
Mademoiselle d'Apremont est bien, très -bien. Il est facile de trouver une figure plus régulièrement jolie. Il n'en est pas de plus noble, et en même temps plus prévenante ; son sourire est enchanteur. Sa taille est haute, fine et déliée; elle ne fait pas un mouvement qui ne découvre une grâce nouvelle. Elle ne laisse à désirer qu'un peu plus d'embonpoint.
Elle m'a abordée avec la plus aimable cordialité ; elle ma adressé des choses extrêmement flatteuses , et qui n'avaient rien de recherché. Ou je me trompe fort, ou elle a beaucoup d'esprit; elle a surtout celui du moment. Elle a monté la conversation , avec moi , jusqu'au terme qu elle a jugé que je ne pouvais pas dépasser, et elle s'est arrêtée là. Mais quand l'entretien est devenu général , elle m'a étonnée' par l'art avec lequel elle cachait, sous le plus aimable badinage, la force
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du raisonnement et la justesse des observations. Je l'aurais aimée dès ce moment, si j'avais pu cesser de voir en elle ma plus cruelle ennemie. Tu dois sentir, Glaire , combien je suis vraie dans le jugement que je porte d'elle.
Cependant , elle a , je crois , vingt-deux ou vingtquatre ans. Elle doit réunir tous les suffrages, tous les vœux; elle a de la naissance, de la fortune , et elle n'est pas mariée ! Les hommes , intéressés à bien voir, auraient-ils quelque raison de.iâ mésestimer? Est-ce vraiment à elle que s'adressaient les trois billets, et aurait -elle déjà donné lieu à d'autres réflexions du genre des miennes? Il est des momens où je le désire bien vivement, Claire. Il en est d'autres, où je regretterais qu'un des plus parfaits ouvrages qui soient sortis des mains de la nature, se dégradât volontairement.
Il y avait au moins une heure que M. et mademoiselle d'Àpremont étaient avec nous, et je n'avais pas jeté encore les yeux sur leur ajustement. Un amour violent absorbe-t-ii nos autres facultés au point d'éteindre en nous cette avide curiosité , petite passion des femmes qui n'en ont pas d'autres? Mademoiselle d'Apremont était mise avec la simplicité des grâces qui'ne la quittent jamais. De la mousseline des Indes, du linon et des dentelles seulement; mais toiit cela est taillé avec tant de goût, et drapé avec 'tant d'élégance! Son oncle portait un h^bit très-uni; un dessous de
nankin, un chapeau et des souliers gris. Je n'ai pu m'empêcher de penser que mon père resseniblait un peu à ces comédiens, qui passent, pour paraître un instant sur la scène, un habit brillant , qu'ils déposent'quand la. toile est baissée. La mise de ma mère et la mienne me rappelaient ces bonnes femmes, qui, prêtes à monter dans une diligence, se chargent de tous leurs joyaux, pour éblouir des gens plus riches qu'elles. L'oncle et la nièce n'ont point paru s'apercevoir de ce travers, que j'aurais voulu nous épargner à tous. Mademoiselle d'Apremont n'a cessé de me combler de prévenances. Elle m'a fortement engagée à l'aller voir souvent, pendant le temps qu'elle passera à Yelzac. J'ai promis , Claire : elle me séduit complètement quand , à force d'amabilité , elle me distrait des projets de MM. d'Estouville et d'Apremont; mais au moindre retour sur moi-même, je me promets bien de trouver le défaut capital qu'elle a sans doute, ou tous les hommes finiraient par tomber à ses pieds. Ces trois billets, ces trois billets!.. Mais avec autant d'esprit \ de connaissance du monde et des convenances , estil vraisemblable quelle se mette, pour ainsi dire, dans la dépendance d'une femme de chambre? Je torture mon imagination, et je ne trouve aucune explication satisfaisante de ce qui s'est passé dans ce parq. %
J'ai examiné les deux jeunes gens, et je les crois très-tendrement attachés à mademoiselle d'Apre-
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mont. Je n'ai pas remarqué qu elle accordât de préférence à aucun; mais elle leur marque une bienveillance, une sorte d'estime, et même des prévenances, bien propres à resserrer des liens, que déjà peut-être il ne dépend pas d'eux de rompre. Peut-on jouer ainsi avec l'amour? Ou elle ne connaît pas son ascendant, ou elle ignore les peines d'un sentiment qui n'est point partagé. Je ne crois pas qu'elle ait lé malheur d'être née trèssensible : elle conserve , à tous les momens , une liberté d'esprit qui prouve le calme de son cœur. Oh ! si elle pouvait s'attacher à un de ces jeunes gens!
Après une conversation très-longue , très-variée , et par conséquent attrayante, l'oncle et la nièce ont pris congé de nous. A Velzac, comme en Normandie, on a l'amour-propre de juger les autres , et on se donne le plaisir d'en médire un peu. M. et madame de Méran s'accordent parfaitement avec moi sur les agrémens et les qualités de mademoiselle d'Apremont. Ils pensaient d'abord qu'elle pourrait être un peu plus réservée; mais je leur ai fait remarquer que son âge autorise certaines choses, qui seraient déplacées dans une jeune personne de dix-sept à dix-huit ans ; qu'il n'est pas de femrne qui ne sente intérieurement ce qu'elle vaut, et que le désir de briller est presque légitirïie, quand on a tout ce qu'il faut pour se le faire pardonner. Mon père et ma mère sont revenus à mon avis. Tu vois avec quelle loyauté
je me conduis envers celle, que tout autre que moi détesterait peut-être. Toute à l'amour, je sais souffrir, me plaindre, pleurer, et je ne peux haïr.
J'ai donné peu d'attention à l'oncle. M. et madame de Méran lui trouvent un grand sens , de la facilité, de la tenue; mais ils le croient opiniâtre, et même irascible. Ils ont loué sa taille, sa tournure, son maintien, et la régularité de ses traits. Je ne sais pas encore bien quelle est sa figure ; mais il a cinquante ans , et n'en eût-il que vingt , il ne ferait pas sur moi la plus légère impression.
J'ignore si mon père a été frappé de mes réflexions sur sa broderie et sur notre parure trèsrecherchée à ma mère et à mol. Mais il les a rendues nulles en décidant que là visite de M. d'Apremont lui serait rendue cet après-dîner. Comme on ne fait pas ordinairement deux toilettes par jour, il est tout simple de nous présenter dans l'état où nous sommes; comme on ne se pare pas tous les jours à la campagne , et que M. d' Apremont nous a donné l'exemple de la simplicité , on ne concluera rien contre notre garde-robe, en nous voyant mis selon notre usage habituel. Mon père ne m'a pas communiqué ses idées à cet égard; mais voilà probablement ce qu'il pensait.
Jeannette a poçctuellement suivi les instructions que je lui ai données, et elle n'a pas perdu un instant. Elle a pris , pour s'introduire au château, un prétexte assez adroit. Elle a demandé à saluer les femmes de mademoiselle, et à leur
donner sur les localités, qu'elles ne connaissent pas encore , tous les renseignemens dont elles peuvent avoir besoin. On a paru lui savoir trèsbon gré de ses prévenances, et il ne lui a fallu qu'un moment pour se mettre au mieux dans l'esprit de la première femme de chambre. Il a suffi de louer la finesse de sa taille , la beauté de ses cheveux blonds, et le goût de sa robe de taffetas gris , pour en recevoir l'invitation de voir le château, et ensuite, celle beaucoup plus intéressante , d'aller se reposer dans, sa chambre. La flatterie, contre laquelle on s'élève tant, est-elle naturelle à l'homme? Sans aucun art, et peut-être sans 'réflexion, Jeannette a trouvé la corde qu'il fallait pincer.
Le caquetage s'est monté d'une manière suivie dans cette chambre. Julie n'est pas fine, et cependant elle se vante d'avoir la confiance de sa maîtresse. Je doute à présent que mademoiselle d'A,premont la donne à personne. On s'est entretenu , selon l'usage , de tous les individus qui habitent le château. Trois de ces messieurs, au moins, ^ont éperdûment amoureux de la demoiselle, qui paraît ne se décider pour aucun, et ses irrésolutions sont très - lucratives pour Julie , à qui on suppose une influence qu'elle ne peut avoir. Ce matin même, elle a reçu, dans le parc, des cadeaux que chaque aspirant lui a remis en cachette, et déployant trois papiers, qui étaient sur sa commode, elle a fait voir à Jeannette une
bourse à monture d'or, une fnontre émaillée, et de jolies boucles d'oreilles. Décidément cette fille ne sait rien : si elle avait le secret de sa maîtresse, elle serait moins communicative. Il résulte de ce que je viens de te dire , que j'ai pu me tromper à l'égard des trois billets; mais ce qui change en certitude le soupçon d'un défaut essentiel , c'est que mademoiselle d'Apremont a été plusieurs fois au moment de se marier, et que les prétendans se sont retirés brusquement, sans daigner motiver un procédé aussi bizarre. Je connaîtrai ce défaut : il est impossible qu'il ne s'en manifeste quelque chose à des yeux constamment ouverts, et si je parviens à saisir un premier fil , je déchirerai bientôt le voile dont mademoiselle d'Apremont s'enveloppe.
Je sens bien que faire manquer ce -mariage n'est pas assurer mon repos. Il est à Paris d'autres femmes qui peuvent convenir à M. d'Estouville. Cependant il tient beaucoup à la fortune, et wne très-riche héritière ne se rencontre pas tous les jours. D'ailleurs, dans ma position, c'est beaucoup que gagner du temps.
Nous partons pour nous rendre au château. Je t'écrirai demain ce qui se sera passé.
Tout est grand dans cette maison. Le ton du maître est noble et imposant. Mademoiselle d'Apremont reçoit , et prévient les besoins et les désirs, comme elle fait tout, avec une aisance, et une grâce, qui lui sont particulières.
Sept à huit personnes étaient venues de Tarbes, et avaient dîné au château. Quand nous sommes entrés , le salon était garni , et cette circonstance m'a paru favorable aux observations. Une demoiselle est plus réservée quand le cercle est rétréci, que dans une assemblée nombreuse, où elle ne peut être l'objet d'une continuelle attention. Les allans et les venans changent sans cesse la forme du tableau, et les conversations particulières se lient sans inconvenance; c'est là ce que j'attendais.
Placée dans un angle, d'où je pouvais tout voir, j'avais d'abord été distraite par les lieux communs que m'adressaient ceux qui passaient près de moi. J'ai appris combien il est facile de se défaire d'un importun. Ces messieurs me donnaient un peu d'humeur, et je ne répondais que par oui et par non. Ils m'auront prise pour une imbécile; n'importe. En cinq minutes, je me suis trouvée aussi isolée, que si j'avais été seule dans le salon. Cette expérience m'a fait connaître qu'une femme , aimée de trois hommes, ne les fixerait pas longtemps , si elle ne prenait la peine de leur paraître aimable, et si' même elle ne leur donnait des espérances. Cette première réflexion m'a conduite à penser que le défaut de mademoiselle d'Apremont pouvait bien être la coquetterie, et je n'ai pas tardé à me convaincre de la justesse de cette opinion.
Assise entre les deux jeunes gens qui l'avaient
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accompagnée chez nous , elle leur adressait alternatiyenaent de ces regards de feu qui portent le trouble dans les sens, et qui disent autant que l'aveu le plus positif. L'un d'eux lui a dit à l'oreille quelques mots, auxquels elle a répondu à haute voix , et en riant de tout son cœur, probablement pour ôter à l'autre tout soupçon d'intelligence entre elle et son rival. Je voyais son genou s'approcher de celui de qui elle détournait la téte, sans doute pour lui prouver que , même en écoutant ce qu'on lui disait ailleurs, elle s'occupait exclusivement de lui. La satisfaction se peignait dans les traits de ces pauvres jeunes gens. Ils faisaient, pour l'empêcher d'éclater, des -efforts qui ne m'échappaient pas , et ils se regardaient , de temps eh temps, avec un rire ironique, qui prouvait que chacun d'eux insultait intérieurement au malheur de son concurrent.
Bientôt une autre scène a attiré mon attention. On avait lié quelques parties , et le troisième prétendant était enchaîné à une table de boston. Il ne perdait rien de ce qui se passait au fond de la salle , et le dépit , l'indignation , la jalousie contractaient une figure vraiment intéressante. Les yeux àe mademoiselle d'Apremont se portent sur cet autre infortuné; elle se lève, se fait avancer un fauteuil par ceux mêmes qu'elle quitte; elle s!assied auprès de celui qu'elle torturait depuis un quart d'heure, et sous le prétexte de voir son jeu et de le conseiller ,^ elle approche la tête jusqu'à
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pouvoir respirer son haleine , et , dans cette position , son bras se trouve accollé au sien depuis l'épaule jusqu'au coude. Tu n'as pas d'idée, Claire, de la révolution subite qui s'est faite sur ce visage si sombre quelques secondes auparavant. Les nuages s'en sont éloignés; l'hilarité et le contentement y ont repam. Les deux autres observaient, aussi attentivement que moi, la table de bostou, et l'air d'une profonde affliction succédait, par degrés, à l'ivresse dans laquelle je les avais vu plongés. Il me semble qu'un amant doit démêler un rival au milieu de cent mille hommes, et ces trois malheureux ne peuvent s'abuser sur leurâ prétentions respectives. L'amour - propre , quelques demi -faveurs secrètes, persuadent à chacun d'eux qu'il est aimé ; la légèreté de mademoiselle d'Apremont leur fait craindre ou de ne pas l'être assez, ou qu'elle leur échappe. Comme elle étudie leurs sensations! Comme elle paraît deviner leur pensée ! Avec quelle facilité elle les calme, elle les rassure par un regard, un sourire, un mot qui semble jeté au hasard , et qui échappe à ceux qui n'ont pas d'intérêt à en saisir le sens! Ces jeunes gens- sont une cire molle que cette femme modifie à son gré. Cela durera-t-il?
Je pense qu'il faut infiniment d'esprit pour bien jouer un rôle aussi difficile que celui dont se charge mademoiselle d'Apremont ; mais quel travail effrayant il exige! il faut juger ce qu'il convient de faire, pour attirer l'homme indifférent.
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sans paraître lui faire d'avances. Il faut sentir ce qu'on peut accorder, pour le fixer, sans rien perdre de son estime. Il faut dissiper Thumeur et prévenir le dégoût , en le faisant passer à propos de la crainte à l'espérance. Il faut tout voir, tout faire de sang-froid , p^rce qu'un mouvement , un geste, une inflexion de voix doivent être calculés. Quel métier que celui-là! qu'il est bas et pénible! et quel est le prix de tant de soins? La coquette en trouve-t-elle un à froisser, à déchirer, à désespérer des cœurs honnêtes , sans aucun avantage pour elle? C'est à ce plaisir barbare que mademoiselle d'Apremont a sacrifié des établissemens avantageux. Une soif dévorante de plaire lui fait chercher, sans cesse, de nouvelles victimes, et l'homme dont elle accepterait la main, serait le plus misérable des êtres , s'il n'avait assez d'énergie pour la ployer sous un joug de fer. Mais quelle vie, Claire, que celle d'un mari réduit à tourmenter sa femme, . pour alléger le poids de ses propres maux ! Oh ! què Jules évite cette enchanteresse , comme l'homme prudent s'éloigne d'un précipice, dont les bords sont émaillés de fleurs. ^
C'est au plaisir barbare de faire des victimes, ai-je dit, que mademoiselle d'Apremont a sacrifié des partis convenables. Quelque esprit que je lui reconnaisse , quelque empire qu'elle ait sur ellemême, quelque adresse qu'elle mette dans sa conduite, est-il possible qu'elle soit constamment
impénétrable? Des hommes jaloux n'ont -ils pas dû enfin la juger, et la brusque retraite de quelques-uns ne prouve-t-elle pas que loin d'avoir rien sacrifié à son incalculable orgueil, elle a eu rhumiliation d'être abandonnée? Qui sait si dans quatre jours, il lui restera un des trois êtres qu'elle tourmente aujourd'hui ? Dans quelques années, elle aura perdu ses agrémens. Successivement délaissée de tous ceux qu'elle aura attirés , et qui auront enfin apprécié ^ ce cœur de glace et sa duplicité, elle vieillira sans avoir un ami. Digne punition de sa coquetterie effrénée.
Il me semble que mes observations , très-générales jusqu'ici, je l'avoue, suffiraient pour autoriser Jules à vouloir bien connaître celle qu'on lui destine, et à engager son oncle à l'étudier lui-même, avant de la jeter dans ses bras. Cependant, je ne m'en tiendrai pas à ce que j'ai vu hier. Je tâcherai de pénétrer dans les détails, de connaître quelque particularité qui me donne la mesure des mœurs de mademoiselle d'Apremont, comme j'ai celle de son caractère. L'occasion m'est offerte : son oncle donne, dans deux jours, une fête, à laquelle nous sommes invités. Le tumulte , l'espèce de désordre inséparable d'une réunion nombreuse, sont favorables à l'intrigue, et pourront servir ma jalousie.
Je ferai venir Jeannette au château. Elle est liée avec les femmes de la maison, il est tout simple qu'elle aille leur aider , et qu'elle s'amuse XIX. i6
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ensuite à voir danser. Je la chargerai d'observer de son côté.
Ne me reproche, pas, Claire, de commettre la faute, dont j'avais cru d'abord mademoiselle d'ApTemont coupable, celle de me mettre dans la dépendance de ma femme de chambre. Jeannette sait que Jules m'a été solennellement promis par mon père; que je suis forte de son consentement aux yeux de la raison et de l'équité , et que le malheur, qui nous a séparés, n'a pu désunir deux cœurs, qui battront éternellement l'un pour l'autre. Je cherche à me conserver un bien , qui est à moi, par le droit le plus légitime. Il n'y a rien dans tout cela qui puisse altérer Festime que me porte Jeannette. Mademoiselle d'i\premont, au contraire , en confiant sa triple intrigue à Julie, se déshonorerait dans son esprit.
A propos, je ne t'ai rien dit de M. des Audrets : les accessoires disparaissent devant l'objet principal. Il m'a beaucoup regardée, m'a peu parlé, et ne m'a dit que des choses indifférentes. J'ai remarqué plusieurs fois, dans la soirée, que maman avait sans cesse les yeux sur lui, et c'est peut-être à sa surveillance que je dois la liberté dont j'ai joui.
Il est des momens où il me semble que je ferais bien d'appuyer mes récits d'un témoignage irrécusable , de celui de ma mère , par exemple. Je crois qu'il conviendrait mieux , que le jour de la féte j'errasse , avec elle , dans les appartemens et
le parc, que seule ou avec Jeannette; mais à son âge et dans le calme absolu de ses sens, se prêterait-elle à des démarches que la passion seule peut rendre excusables? Et puis consentirait-elle à éclairer M. d'Estouville sur la conduite de mademoiselle d'Apremont? En cherchant à l'éloigner de cette jeune personne, ne paraîtrait - elle pas vouloir le rapprocher de moi, et quelle serait sa confusion, si on lui refusait la confiance que nous accordent si rarement ceux dont les intérêts diffèrent des nôtres? Ahî Claire, pourquoi n'es -tu pas ici? Toutes réflexior^s faites, j'agirai seule; je n'écrirai que pour le bien-aimé; son cœur et sa prudence feront le reste.
Je reçois ta lettre avec l'extrême satisfaction que j'éprouve toujours en te lisant. Mille et mille actions de grâces à l'homme charmant, qui aime avec persévérance autant qu'il est aimé. Ton fils, dis -tu, ajoute chaque jour quelque chose à ton bonheur. Ahî je sens combien doit être cher à sa mère l'enfant d'un père adoré. Aurai-je quelque jour l'inexprimable félicité de presser contre mon sein celui de Jules? Ah! si le sort m'accordait cette faveur insigne, je serais plus qu'une mortelle. L'enfant chéri n'accroîtrait pas notre amour: il est tout ce qu'il peut être. Mais Jules me disputerait et ses premières caresses, et le plaisir d'assurer ses premiers pas, et celui de lui faire articuler le premier son. Le vois-tu, cet enfant, s'échappant des bras de son père , pour venir se
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jeter dans les miens ? Jules le suit en tremblant J ^ tous deux s'approchent de moi; nous formons un groupe, immuablement uni par tous les sentimens qui font le charme de la vie, et nos parons, témoins de ces scènes délicieuses, bénissent le jour où ils nous ont unis.,. Encore un rêve, ma bonne amie , rien qu'un réve. Ah ! laisse - moi rêver. Le temps donné à de si douces illusions est une conquête sur la plus cruelle des réalités.
PuiS'je croire ce que je lis? Quoi, ces marques de .reconnoissance , que me demandait d'avance M. des Audrets, sont des faveurs, qui puissent lui garantir l'abandon absolu de ma personne , lorsqu'il m'aurait mariée ! Quelle perversité , quelle horreur! Oh! si je l'avais compris , je l'aurais, à l'instant même, écrasé du poids de mon indignation. Qu'il se garde de revenir sur de pareilles insolences : j'éclate, fussé - je au milieu de cent personnes. Et ma mère , qui a refusé de m'instruire ! Pourquoi tenir dans l'ignorance une jeune fille, que son âge même et quelques agrémens exposent à des dangers , dont la nature ne lui a pas donné d'idée ? Je ne redoute pas les hommes qui ne m'inspirent rien , et je suis peut-être entourée de pièges, dont on croit me sauver par la surveillance seule. Mais la plus tendre, la plus active sollicitude ne peut-elle être trompée par la ruse, l'adresse, la duplicité? Mon ignorance elle-même n'était -elle pas une arme terrible contre moi? L'inexpérience évite-t-elle un abîme vers lequel
elle marche les yeux fermés ? Tu as ouvert les miens : je t'en remercie, Claire. Oh! quel homme atroce que ce des Audrets.
J'ai passé deux jours sans t'écrire, parce que je n'avais à te rendre compte ni d'une sensation, ni d'une circonstance nouvelle. Je ne t'aurais parlé qu'amour, et je crains de te fatiguer en me répétant sans cesse. Et puis, ma bonne Claire, je t'avoue que je me suis occupée des dispositions nécessaires pour paraître convenablement à la fête de demain. Je voulais une mise au moins agréable et des couleurs qui ne me trahissent pas dans les ténèbres , si mademoiselle d'Apremont s'y enfonce, et que j'aie la hardiesse de m'y engager sur ses pas. J'ai arrangé une robe de levantine verte, que j'ai garnie de guirlandes de myrte. Je serai coiffée en cheveux, j'aurai des gants foncés; il ne me restera de blanc que le visage, et , quoi qu'en dise Jules, mes yeux ne porteront pas la lumière dans l'obscurité.
Je vais satisfaire un petit mouvement de curiosité. Je te quitte pour monter à ma tour, et voir quelque chose des préparatifs. Ils doivent être considérables , car M. d'Apremont veut donner la plus haute idée de sa magnificence et de son goût. C'est ainsi qu'il s'est expliqué avec son intendant et ses domestiques, à ce que m'a dit Jeannette, à qui Julie ne cache plus rien, même des très - légers défauts qu'elle a cru remarquer en sa maîtresse. La futilité des observations de
cette fiile est une preuve nouvelle de la prudence et de la discrétion de mademoiselle d'Apremont.
Tout est en mouvement dans le parc. Ici , on vide des paniers remplis de verres de couleur , et on les suspend aux arbres. Là, on plante des solives , dont je ne prévois pas la destination... Ah ! j'y suis, j'y suis ; il y aura un feu d'artifice. Plus loin on a monté un orchestre , et deux peintres travaillent à faire du marbre avec de la toile et des ais de sapin. Là-bas , est un superbe buffet... Ah ! voilà mademoiselle d'Apremont, Elle joue avec un bouquet , qu'elle tient avec une négligence qui a quelque chose de voluptueux. Elle se promène , elle rit , elle folâtre avec M. Duverlant , c'est l'homme au bostoit de l'autre jour. Elle le quitte, pour aller parler aux ouvriers. Elle parait les -encourager, les louer; son geste annonce la bienveillance y et je les vois pénétrés de sa bonté : cette fille-là veut plaire à tout l'univers. Elle revient à Duverlant; elle le quitte encore, pour revenir à lui; ils avancent, ils s'éloignent des ouvriers; ils arrivent à l'endroit même où Julie, l'autre jour, a reçu le premier cadeau. Là, ils s'arrêtent. Ils se croient invisibles. Leurs mouvemens annoncent la chaleur de leur conversation. Oh! si je pouvais les entendre !
Duverlant sort un papier de sa poche , et mademoiselle d'Apremont en tire un de dessous son fichu... L'échange est fait; chaque billet- est à son adresse. Écrire à un homme qu'on n'aime
DE MÉllAN. 2/17
pas! cela se conçoit-il? Je ne dormirais pins, si un homme, quel qu'il soit, Jules excepté, avait en sa possession une preuve de mon imprudence, ou de ma faiblesse.
Mademoiselle d'Apremont se tourne vivement. A-t-elle entendu quelque cjiose?... x\h î ce sont ses deux autres victimes qui volent sur ses traces. Elle va droit à ces messieurs; elle leur marque ce tendre empressement, qui ne manque jamais son effet. Duverlant se dérobe dans la profondeur du bois. Il ne veut pas sans doute qu'on le surprenne seul avec la demoiselle : ce serait exposer sa réputation. Comme il la sert !
Le maladroit ! Il a cru serrer son billet; il l'a laissé glisser, je ne sais comment ; le voilà par terre. Fort heureusement les autres prennent la route.du château. Mais quelqu'un , M. d'Apremolit lui-même peut passer et trouver cette lettre. Quel mal elle ferait , si les autres ont aussi une correspondance ouverte , ce qui est assez vraisemblable. Quel bruit , quels éclats , quel scandale , de la part de ces amans trompés , éclairés enfin sur le plus triste, et selon moi, le plus vil manège! C'est ce qui pourrait m'arriver de plus heureux , et éette idée me fait frissonner. Malgré la pitié, qui me parle en faveur de mademoiselle d'Apremont , je donnerais tout au monde pour avoir cette lettre. Je l'enverrais directement à M. d'Es= touvilie. Que dirait-il à l'aspect d'une pièce aussi convaincante ! Je vais faire courir Jeannette...
Est' ce bien moi, grand Dieu, qui médite un semblable projet !... Oui , oui , je vais envoyer prendre ce papier; mais pour le soustraire à tous les yeux. Je suis incapable d'en faire un usage répréhensible. Aucune considération ne me donne le droit de déshonorer mademoiselle d'Apremont.
O quel malheur! des Audrets seul, rêvant, arrangeant peut-être quelque perfidie , des Audrets prend l'allée qui conduit à l'endroit où est tombé ce malheureux papier. Peut-être ne le verra-t-il pas ; il occupe si peu d'espace 1 Le méchant avance, et mon cœur bat presque aussi fort que si j'étais la coupable. Il arrive, l'y voilà, il va passer... non... oui, oui, il va passer... il a vu le billet, il se baisse, il le prend, il l'ouvre, il le lit; il est l'ami intime de M. d'Apremont. Comment cela finira-t-il?
Duverlant revient sur ses pas. Il regarde, il cherche... Il n'est plus temps. Ce jeune homme paraît profondément affecté. Il passe à côté de des Audrets; ils se saluent, ils s'éloignent ; je ne les vois plus. j^ii3!^;^s
Je descends, affligée , fatiguée. Je rentre, et je trouve au salon un ancien officier de marine, invité à la fête, et qui s'est empressé de venir rendre ses devoirs à mon père , avec qui il a iait plusieurs campagnes. Il demeure à dix lieues de Velzac, et il est arrivé aujourd'hui, pour ne rien perdre de la fête de demain. Il connaît beaucoup M. d'Apremont, et les personnes qui composent sa société.
J'avais vraiment besoin d'être rassurée sur les suites que peuvent avoir les démarches , plus que hasardées, de la demoiselle. Peut-être Duverlant lui- convient -il, et alors, quelque usage que des Audrets fasse de sa lettre, elle n'aura été qu'imprudente. J'interroge l'officier de marine sur les qualités, l'état, la fortune de plusieurs de ces messieurs : c'est un détour que je prends, peur arriver, sans donner de soupçons, à ce pauvre Duverlant... Oh! bassesse. Oh! infamie. Il est marié, Claire, marié depuis deux ans à une amie intime de mademoiselle d'Apremont. Et elle reçoit ses lettres , et elle lui écrit, et elle ne l'aime pas! Elle n'aime personne. Elle enlève à une femme intéressante le cœur de son mari , uniquement pour satisfaire sa vanité. Quel nom donner à une semblable conduite ? Je n'en connais pas.
Fatiguée au-delà de toute expression, de réfléchir à des horreurs, dont je n'avais pas d'idée, et que je ne conçois pas encore, je me suis retirée dans ma chambre , et ce matin , je me suis décidée à suivre dans les ténèbres ces mystères d'iniquité. Que de choses ils couvriront de leurs voiles, si j'en juge par ce qu'on se permet en plein jour. Quoi qu'il arrive à mademoiselle d'Apremont, je ne la plaindrai pas.