‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 22 sur 64 · E MER X N. 34 I · texte numérisé non relu

E MER X N. 34 I

(( objets, dont ma tendresse se plait à vous offrir « l'hommage. » Un coup d'œil de reconnaissance a été ma réponse; il m'a baisée au front, et s'est allé asseoir k l'extrémité de la chambre.

Mon père me regarde avec une complaisance, un orgueil!.. Dans toute autre circonstance j'aurais ri de moi-même. Figure-toi une poupée, surchargée d'ornemens, par un enfant sans goût et sans adresse, et tu auras une idée de ce qu'était ton amie. Des boucles d'oreilles superbes, et un bonnet de nuit; un riche collier sur une guimpe de percale; une ceinture en brillans sur une robe d'indienne; des aunes du plus beau point d'Angleterre chiffonnées autour de mes bras, attachées précipitamment en plusieurs rangs sur le bas de ma robe. Je me faisais pitié, et je gardais ce ridicule accoutrement, pour ne pas déplaire à M. d'Apremont. Je lui dois des égards et de l'obéissance : c'est tout ce que je peux lui accorder.

Encore un écrin! Quand cela finira-t-il? On tire de celui-ci des bracelets enrichis de gros brillans. Sur l'un, est le chiffre de M. d'Apremont et le mien; sur l'autre est son portrait! Je peux, je dois porter celui d'un homme que je n'aime pas, et cette image vivante d'un objet qui me fut long-temps cher, que je n'ose plus nommer^ reléguée au fond d'un secrétaire... Je te la renverrai, mon amie; ce sera le premier sacrifice que je ferai au devoir. Oh , combien j'en aurai à lui faire ! Le plus cruel de tous est celui que M. d'Apremont

3l\'2 ADÉLAÏDE

désire peut-être avec ardeur, qu'il a le droit d'exiger... Quoi, un mot me met à la disposition de cet homme, et des sermens d'amour, mille fois répétés, n'ont rien fait pour mon bonheur?.. Ne pensons plus à cela.

Il prend mes mains; il couvre mes doigts de bagues ; il les en couvre jusqu'à la première phalange; il croit les baiser; il ne baise que des cailloux. Avec quelles délices je les ai abandonnées , ces mains , à cet autre qui eût regretté d y trouver quelque chose qui ne fût pas elles! Claire, je reviens toujours à ce malheureux. Ce moment est celui des comparaisons. J'en fais de bien affligeantes, et ce sujet est inépuisable : apprends-moi donc comment on oublie.

On sert un joli dîner près du lit de mon père. M. d'Apremont me demande la permission de se placer auprès de moi. Il sait bien que je n'ai rien à lui permettre, rien à lui interdire. Le médecin offre un blanc de poulet à mon père. Il prétend que la santé revient vite, quand le cœur est satisfait. Je vois, de moment en moment, cette maxime se confirmer. M. de Méran est bien faible; il le sera long-temps; mais les symptômes effrayans disparaissent ; sa conversation est suivie ; elle est attachante. Je ne peux me dissimuler que je dois sa vie à M. d'Apremont. Je fais un effort sur moimême ; je lui rends le baiser qu'il m'a donné sur le front. Ce baiser paraît le combler de joie, et il froisse mon cœur.

DU MÉllAJN.

Maman annonce nn poète aimable. Qui ne croirait, en voyant mes atours, que je suis l^eureuse, parfaitement heureuse? Le vulgaire admire un palais éclatant d'or; il ne sait pas que les soucis l'habitent, et que le bonheur peut se rencontrer sous le chaume. Je l'y aurais trouvé , ou je l'y aurais fait naître : mon père ne l'a pas voulu... Il vit; je m'attache à cette idée; elle seule peut me soutenir.

Mais quel est ce poète? C'est l'homme qui foule aux pieds tous les principes , et pour qui l'amitié n'est qu'un vain nom. Il a célébré dans ses vers rhymen et ses douceurs. Il ose me féliciter, et il sait que je suis la plus malheureuse des créatures! Perfidie de la part de M. de Courcelles; égoïsme de celle de M. d'Apremont; adulation et mensonge dans la bouche de des Audrets , voilà ce que j'ai vu, ce que je vois; voilà les hommes que j'ai connus , et ceux avec qui je suis condamnée à vivre !

Ah ! ce n'est pas ainsi que je peindrais l'hymen. Je placerais une colombe sur un autel ; un vautour lui arracherait le cœur ; le sang de la victime éteindrait le flambeau... Éloignons ces idées funestes.

La nuit approche, et ses ténèbres me glacent d'effroi. Claire, tu as fait un sacrifice; il ne t'a rien coûté; tu l'offrais à l'amour. Et moi, moi!..

On me permet de quitter enfin les ornemens dont je suis chargée. Je les avais pris à regret, et

je souffre de m'en voir dépouillée. 11 me semble que chaque objet qu'on m'ôte, est une barrière de moins aux désirs de l'homme qui peut tout, qui voudra tout ; devant qui je serai forcée de dévorer mes larmes ; qu'il me faudra feindre d'aimer. Feindre l'amour ; tromper un homme , auquel on s'est donné pour des titres, pour de l'or, c'est une véritable prostitution.

M. d'Apremont annonce qu'il va retourner au château. Maman me fait un signe; je me lève. « Restez , me dit-il avec la plus grande bonté ; rescctez, mon amie, auprès de votre père. Demain, « il sera en état d'être transporté. Vous l'établirez « chez moi, et vous y prendrez la place qui vous apte partient. » Un malheureux , battu de la tempête , qui voit la mort sous ses pieds , et à qui on donne un frêle esquif, renaît à F espoir pour quelques instans encore. Ainsi ton amie s'est trouvée heureuse, dans son désastre, de gagner une nuit, une journée.

Je ne suis plus nécessaire à M. de Méran. Je rentre dans ma chambre, dans cette chambre, où il m'était permis de penser, d'écrire, et que je quitte demain pour jamais. J'habiterai un château, où je n'aurai plus rien à moi, pas même les jouissances de l'amitié. Je ne pourrai t'écrire qu'à la dérobée; je n'oserai plu^ te parler de lui... Hé! pourquoi t'en parlerai-je? Il ne mérite pas un soupir, pas un regret.

Je ne peux le haïr; mais je profiterai du moment

où j'écoute mon cœur, et mon orgueil blessés. Je fermerai ce paquet; j'y mettrai son portrait et ses lettres : je ne veux plus rien avoir de ce qui fut à lui.

... Son portrait! le voilà. Voilà ces lettres où il me jurait un amour éternel; où il me peignait ce sentiment , tel qu'il est encore dans mon cœur, d'où je dois le bannir. Voilà la lettre qui annonce sa chute, et notre commun malheur, un malheur dont il nous est maintenant impossible de nous relever. Ah! Claire, ce n'est pas celle-là que je relis. Je reprends celles qui disaient amour et bonheur; je les porte sur mes lèvres, sur mon sein ; mes yeux les dévorent ; je crois les lire pour la première fois.

Et ce portrait, qui adoucissait les lourmens de l'absence, qui ouvrait mon ame à l'espoir, qui la nourrissait des plus douces illusions, je le baigne de larmes, et cependant je vais m'en séparer. M'en séparer! Ah! quitte-t on un bien qu'on a en sa puissance, qu'on est maître de conserver, lorsqu'on sent que l'éloigner de soi, c'est s'arracher la vie ? Déjà les lettres sont dans le paquet; mais ce portrait, ce portrait!.. Hé! le devoir ne parle-t-il pas aussi haut que l'amour ? N'est-ce pas lui seul que je dois désormais écouter? Garderai-je une image, qui sans cesse donnerait de nouvelles forces à mon amour? Non, jamais je n'aimerai M. d'Apremont; mais Foutragerai-je , en rendant un culte criminel à une peinture, qui ment à mes

yeux, eomme ces lettres ont menti a mon cœur? Cette idée rallume mon ressentiment; elle me donne des forces contre moi-même. Ma main écarte ce portrait... Mes vœux insensés le rappellent. Je le reprends, je le repousse encore... Je ne le peux, Glaire, je ne le peux. Je le presse dans mes mains, comme si je craignais qu'on veuille me l'arracher; je le place sur mon cœur palpitant; je le couvre de baisers et de larmes nouvelles...

« Madame d'Apremont, que faites-vous? Pensez « à ce que vous êtes, et à ce que vous vous dece vez. » Je jette un cri d'effroi ; le portrait s'échappe; il roule sur le parquet. Maman le relève; elle saisit ces lettres ; elle fuit. Je reste clouée sur mon siège ; mes coudes sont appuyés sur mon secrétaire; mon visage inondé de pleurs, est caché dans mes mains; ma voix timide murmure tout bas :. j'ai tout perdu, j'ai tout perdu!

Maman revient près de moi. Elle me prend dans ses bras ; elle me caresse ; elle me console; elle essaie de me faire entendre le langage de la raison. La raison , ah ! qu'elle est impuissante où parle, où règne l'amour! Cruel amour! je le croyais éteint. Mon union avec un autre, l'éloignement, la terreur que cet homme m'inspire lui ont rendu sa première vivacité. « La raison , maman , la raison ! « — Veux-tu te perdre, Adèle? — Hé! que m'imc( porte? — Quoi, l'honneur, ta réputation?... — « L'honneur consiste à n'être pas infidèle. — Jules

DK MÉRAN.

« t'en a donné l'exemple. — Je ne peux l'imiter. — « Et ton époux ? — Il n'est pas celui de mon choix, a — Ainsi , après avoir tout fait pour ton père , tu « veux le remettre sous la faux de la mort. Tu veux « que M. d'Apremont vienne lui demander compte « de ta vertu, que nous lui avons garantie; tu veux « que cet époux outragé te chasse de chez lui avec « éclat. Quel sera ton refuge ? Où cacheras - tu ta cf honte ? Auprès d'un père , dont tu auras hâté , « empoisonné les derniers jours ; qui te repous- « sera de son sein , et dont le dernier soupir sera «une malédiction. Viens, viens, suis -moi. » Elle me conduit au lit de mon père. « Vois comme il « repose. Il dort du sommeil du juste; il ne soup- « çonne pas que le crime hahite dans le cœur de « sa fille. Veux-tu , Adèle, qu'il n'y ait plus de re- « pos pour lui ? »

Ces paroles arrivent au fond de mon cœur , elles le pénètrent, elles le subjuguent. Un saint enthousiasme renaît. Je tombe à genoux , une seconde fois, devant ce lit, d'où j'ai éloigné la mort. Mon père s'éveille. Il demande avec intérêt pourquoi j'ai pris cette posture humihante. Ce moment est consacré à la vertu et à la vérité ; je lui dis tout; je le fais lire, comme toi, dans mon ame. Ses mains respectables s'étendent sur ma téte; il bénit sa fille chérie; il appelle sur elle les bénédictions célestes ; il prie avec ferveur que le calme renaisse dans son cœur déchiré. Oh î Claire, que la rehgion est puissante, quand elle a pour organe un vieillard, dont

le front est couvert de lauriers , et dont la bouche a toujours exprimé ses véritables sentimens! Je crois entendre Dieu même ; j'unis mes vœux à ceux de mon père; je jure d'étouffer mon amour, d'être toute à mon époux. Mon époux, ah! Claire, écrismoi, écris -moi tous les jours; prouve - moi qu'^n effet je lui dois tout; que mon cœur, que la nature ne sont rien; que les droits de cet homme lui tiennent lieu de ce qu'il n'a pas, de ce qu'un autre possède, à un degré si éminent.

11 fait à peine jour, et M. d'Apremont paraît. La piété règne encore sur toutes mes facultés; je vais à lui, je le presse dans mes bras; je lui présente mes joues. Claire j'étais vraie en ce moment. La reconnaissance , et , quelque chose qui ressemble à l'amitié, me parlaient en sa faveur. Hélas! il a paru comblé de joie de ce que je venais de faire pour lui, et j'avais si peu fait! Il m'aime avec passion. L'infortuné !

Il juge à mes yeux fatigués que je n'ai pas dormi. Il se plaint avec une extrême tendresse du peu de soin que je prends de moi , il m'annonce que mes femmes sont là, et qu'elles attendent mes ordres. « Monsieur , Jeannette a été c( élevée par ma famille; elle a crû avec moi; je « lui suis très-attachée ; permettez-moi de la gar- « der. Mon père, maman, donnez-moi Jeannette.» On n'avait rien à refuser à celle de qui on avait tout obtenu. Jeannette me suit ; son mari sera attaché à mon appartement. Ils auront plus d'ai-

sance, moins de travail, nous ne serons pas séparés, et je pourrai t'écrire.

Quatre femmes sont à l'anti- chambre. Quatre femmes pour moi! Hé, que veut-il que j'en fasse? Il me prie de les garder comme oBjets de luxe. Ainsi les grands mettent sur la même ligne leurs chevaux et leurs gens. Qui s'avilit jusqu'à servir, lorsqu'il peut vivre indépendant, du produit de son travail, mérite cette humiliation.

On dispose tout pour transporter mon père. Une excellente dormeuse l'attend au bas des degrés. On arrange un brancard pour le porter jusque-là. Ces femmes, des valets s'emparent de toute la maison. Ici on emplit des malles ; là on fait des ballots , des paquets. Tous se hâtent , tous cherchent à manifester leur zèle à leur nouvelle maîtresse. Qu'ils ne la craignent pas: jamais elle ne sera exigeante, parce qu'elle saura être modeste au sein de la fortune. Elle était riche de son cœur ; elle ne l'a plus ; que lui importe le reste ?

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