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CHAPITRE XVIII

Départ pour Paris,

Nous partons; nous arrivons au château. Le plus bel appartement est destiné à mon père et à ma mère. M. de Méran se fait rendre compte de la distribution du local , et des meubles qui sont dans les différentes pièces. Partout la richesse

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et la grandeur sont unies à la commodité. Maman lui parle d'un superbe arbre généalogique, portant indication des faits brillans qui ont illustré notre famille, et qu'on a placé dans son cabinet. Il se le fait apporter. Il est peint de main de maître, sur du satin blanc, et les caractères sont en or. Mon père me fait remarquer que sous Charles V un Claude de Méran était déjà lieutenant d'une compagnie d'hommes d'armes. Il désire que l'arbre généalogique soit placé dans sa chambre ; il veut le voir de son lit. Il est rayonnant de joie.

Je remarque avec une vraie satisfaction que M. d'Apremont a porté les égards, la prévenance, la délicatesse aussi loin qu'ils peuvent aller. Il semble avoir prévu les goûts et les besoins de tous. A chaque instant, à chaque pas, on reconnaît la main qui se cache, et que le cœur aime à deviner. Cet homme-là , ma chère , est digne d'être aimé. Pourquoi l'amour n'est -il pas toujours le prix des plus brillantes qualités? Il est trop vrai que c'est par les yeux qu'on commence à aimer : ce qui les flatte est sûr de plaire. Le mérite peut fixer ensuite; mais ce n'est jamais lui qui détermine. ^

M. d'Apremont me demande si je veux voir mon appartement. Hélas , ce qu'on redoute n'excite pas la curiosité. Cependant je suis persuadée que cet appartement est orné de tout ce qui peut être utile ou agréable. Je ne veux pas désobliger mon bienfaiteur : je le suis.

Tout est grand et noble chez mon père; ici tout est recherché et élégant. On a prévu jusqu'à des besoins, dont je n'avais pas d'idée, et dont je ne me sens pas disposée à contracter Fhabitude. Je crois que ces besoins factices éloignent l'aisance des plus riches maisons, et que la première chose que doit apprendre une jeune femme, c'est de savoir se borner.

Cet appartement tient à celui de M. d'Apremont par une communication que je ne peux regarder sans effroi. C'est lui qui me l'indique, et il ajoute qu'elle ne s'ouvrira que lorsque je le permettrai. Malgré cette réserve apparente, je lis son amour dans ses yeux ; il perce dans chacun des mots qu'il m'adresse ; son accent , son silence même sont encore de l'amour. Il espérait sans doute que je répondrais selon l'impatience de ses désirs. Je le devais peut-être : je n'en ai pas eu la force. Claire, n'est-ce pas assez que je me résigne? Faut-il que j'aille au devant du coup?

Il a invité beaucoup de monde aujourd'hui. Il veut célébrer son mariage par une féte brillante. Une fête ! Une pompe funèbre conviendrait bien mieux , si ce jour doit finir par l'abnégation de moi-même, par ma soumission absolue aux volontés d'un maître.

« Ma chère amie, vous êtes bien jeune encore; « mais une femme comme vous n'est déplacée « nulle part. Je vous prie de vous mettre à la tête « de ma maison , et d'en faire les honneurs. Son-

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(c gez que je n'ai plus ma nièce, et qu'il faut que <c vous la remplaciez. »

Sa nièce ! Quelle foule d'idées cruelles ce mot a fait naître ! L'infidélité et le parjure ; les nœuds infortunés qu'ils ont préparés pour M. de Courcelles , et pour moi ; les conséquences effrayantes qui peuvent en être la suite , voilà ce qui se présente d'abord à mon imagination. M. d'Apremont a donné la jouissance de cette terre à M. et madame de Méran. Il est certain qu'au premier jour il va me conduire à Paris. Je serai forcée de recevoir sa nièce, sa nièce, que je méprise, que je hais. Et son mari... Si je le revois, il n'est plus de repos pour ton amie. Il m'aime encore, dit-il; il est ardent, impétueux; cependant il me respectera, je l'espère, je le crois. Mais cache-t-on l'amour à des yeux intéressés à bien voir? Quel tourment de passer sa vie à dissimuler avec l'homme , qui jamais ne mérita ma tendresse, et à la feindre pour celui qui ne peut m'en inspirer ! Sans cesse occupée à me garantir des charmes de l'un , et de la pénétration de l'autre , je serai réellement la plus misérable de toutes les créatures. Puisséje n'être pas la plus coupable !

Il n'est qu'un moyen de m'en garantir, et je vais l'employer. Mande chez toi M. de Courcelles. Dis -lui que j'arrive; que je ne dois plus le voir, et que si je lui inspire encore un véritable intérêt , il quittera la capitale. Je sens qu'on n'éloigne pas un homme qu'on a cessé de craindre ; que

cêtte prière est ipi âveu positif de ma faiblesse. Hé, ne la connaît -il pas ? Ignore - 1 - il que je l'ai trop aimé pour l'oublier jamais? Qu'il pense d'ailleurs ce qu'il voudra; mais -qu'il obéisse.

Le monde abonde ici de toutes parts. Il faut que le sourire soit sur -mes lèvres, quand mon cœiir est brisé; il faut que ma conversation soit engageante, quand je donnerais l'or et les pierreries, dont je suis chargée, pour être seule avec moi-même. Les aveugles! ils me félicitent, ils félicitent M. d'Apremont, et le poison circule dans mes veines! Puissé-je l'éloigner de lui!

Maman vdit que je souffre ; elle a pitié de moi. Elle me remplace dans mille circonstances; mais elle ne peut me dispenser de la représentation. Représenter ! c'est à ce froid et ridicule plaisir que la plupart des hommes sacrifient le bonheur, qu'on peut se prcfcurer partout , quand le cœur est en rapport avec ce qui l'environne.

Je trouve un moiinent pour parler à ma mère. Je lui fais, part de mes craintes à l'égard de M. de Courcelies; elle les trouve exagérées. Ma mère n'a donc jamais aimé. On dit, Claire, que le monde tolère la galanterie dans une femme mariée, qui d'ailleurs respecte les bienséances. Maman a toujours été vertueuse ; elle ne peut partager cette insouciante indulgence. Je reviens à ma première idée i elle n'a jamais aimé. Cependant elle loue ma prudence. Elle se propose de t'écrire de son côté XIX. ' 23

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une lettre que tu communiqueras à l'homme dangèreux; mais que tu rfe lui laisseras point.

M. d'A.premont vient nous joindre. Il nous demande la permission.de se soustraire avec nous au bruit, au tumulte pendant quelques instans. Maman nous quitte sur un prétexte assez léger. Craint-elîe, bon Dieu, que je ne sois pas assez avec lui.? Il passe mon bras sous le sien; il me conduit à ce pavillon chinois , où j'ai connu l'anfe de celle qui a causé tous mes maux. Quel genre de supplice m'attend aujourd'hui en ce lieu? Il me fait asseoir près de lui; il me parle .de son amour; il le peint avec la chaleur d'ùne imagination délirante ; il me rappelle ce que j'ai cent fois entendu de la bouche d'un autre, et il ne peut me rendre mes sensations. Il me couvre de baisers. Je les supporte; mais mon cœur ne les reçoit pas , et ma bouche ne peut les lui rendre. Ah! je le prévois, la porte fatale s'ouvrira ce soir! Hé! qu'importe? Que gagne un malheureux condamné à retarder sa dernière heure?...

La mienne a sonné „ Claire. Ce que je réservais au plus tendre amour est Sevenu le' prix de terres, de châteaux. Quelle misère! qu'a-t-il pu, que peut-il m'offrir en compensation du bonheur du reste de ma vie?

Il était deux heures du matin quand on s'est retiré; il m'a conduit à mon appartement* il a fortement exprimé le désir d'y rester avec moi.

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11 voulait , disait - il , me mériter avant que de m'obtenir! Un homme se souvient-il, le lendemain, de ce qu'il a promis, juré la veille? Je lui ai répondu, en frissonnant, que je n'avais rien à lui refuser.. Jeannette pleurait, en me déshabillant: elle a heureusement eu l'adresse de lui dérober ses larmes. Que te dirai-je enfin? Il a tenu dans ses bras une femme mourante, inanimée. Il a rappelé, à ma mémoire, ces premiers baisers d'amoilr, cette impulsion irrésistible qui m'entraînait vers un objet adoré , qui me mettait en sa puissance, et il n'a pu me rien faire éprouver de semblable. Cependant il se croit heureux. Oh! combien il le serait , si je pouvais lui rendre caresses pour caresses , transport pour transport ! Cela ne se peut, cela ne sera jamais : mes sens seront toujours muets auprès de lui. Je ne peux être que sa victime.

Cependant je dois lui rendre justice. L'indifférence , l'éloignement même qu'il m'inspire ne m'empêchent pas .d'être sensible, à ses qualités. Il les a toutes ; il ne lui manque que le don de plaire, et je crois que j'aurais pu l'aimer, si une passion aveugle, insurmontable n'avait 1:'empli mon cœur avant que je le connusse.

Il comble mes parens de prévenances , d'égards et de bienfaits. Il a pour moi les attentions les plus délicates ; il cherche à pénétrer mes moindres désirs, et il se félicite d'avoir pu les satisfaire. Ah! pourquoi ne dispose-î-on pas de ses

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affections? Je le répète, je lui consacrerais toutes les miennes. Plains-moi, Claire; plains un homme digne d'un meilleur sort.

Des Audrets se conduit d'une manière irréprochable à mon égard. Depuis que je suis mariée, il ne m'a pas adressé un mot qui pût me déplaire, et je crois qu'il fait valoir mes moindres marques de déférence pour M. d'Apremont ; qu'il s'étudie à mettre mes faibles talens en évidence qu'il cherche à ajouter à l'amour, à l'estime, à la confiance que m'accorde son ami. Avec de semblables procédés, il ne lui sera pas difficile de détruire les impressions, très-défavorables, que j'ai conçues de lui.

Mon père se rétablit sensiblement. Le bonheur est père de la santé, et je crois M. de Méran très -heureux. Ma mère jouit de sa satisfaction. C'est un puissant motif de consolation, pour moi, de penser qu'ils tiennent tout de leur fille, et que chaque jour elle leur devient plus chère ; mais aussi , qui a besoin de se. consoler , souffre plus ou moins , et il est des douleurs qui doivent être muettes. Ce n'est qu'à toi que je confierai les miénnes; je les adoucirai, en les déposant dans le sein de l'amitié.

Que viens -je d'apprçndre?... Claire, je ne me connais plus. Nous partons incessamment pour Paris. J'y retrouverai celui qui m'a fait tant de mal, et que je ne peux haïr. M. d'Apremont veut que M. et madame de Courcelles habitent une

DE MJÉRAN.

aile de sa maison. « J'ai remarqué, me dit-il, que « la société de ma nièce vous est agréable; on « dit son époux tharmant ; nous fixerons les plai- « sirs au milieu de nous; vous les rendrez plus « piquans , et vous leur devrez une teinte de « gaieté qui fera de vous lîne femme accomplie. » J'ai combattu ce projet, par tous les raisonnemens qui se sont offerts à mon imagination; je me suis étendue sur la difficulté de maintenir l'harmonie entre deux ménages, qui n'ont pas les mêmes intérêts, ni peut-être les mêmes goûts. Il m'a répliqué, avec la plus touchante franchise, que la société exclusive d'un homme de son âge ne convient pas à une femme de dix - huit ans ; qu'il n'entend pas que son amour le rende iri\portun , et que d'hcfnnêtes distractions me rendront le devoir plus doux. J'ai résisté encore. Il m'a pris la main , il l'a baisée tendrement , et il m'a dit avec un sourire plein de bonté : «Permet- « tez que j'ordonne à mon Adèle d'être heureuse « autant qu'elle peut l'être. Voilà la première fois a que je m'exprime ainsi : ce sera la dernière. »

Que Jules s'éloigne , qu'il s'éloigne à l'instant , n'importe sous quel prétexte. Je passerais ma vie avec lui! Je m'exposerais à des combats continuels! Je le verrais dans les b.ras de celle qui me l'a ravi! Je serais sans cesse torturée par le bonheur de cette femme , et par le sentiment de ce que j'ai perdu ! C'est un supplice affreux ; c'est

plus que les forces humaines ne peuvent supporter.

Dis à Jules que je suis à ses pieds, que je les embrasse, que je le conjure de m'éviter. S'il résiste , je suis décidée à tout avouer à M. d'Apremont. Je troublerai son repos, je le sais; je le rendrai malheureux peut-être; mais il saui'a que sa femme veut vivre irréprochable , et que si elle n'a pu lui donner son cœur, elle conserve tous ses droits à son estime.

Je me répète, je le sens , je me répète jusqu'à te fatiguer; mais je souffre, Claire, et le sentiment de mes peines se renouvelle sans interruption.

'J'ai confié à maman mes anxiétés, et ma résolution. Cette fois , elle a vif et pensé comme sa fille. Elle a frémi du danger continuel, auquel je serais exposée ; elle se repent de n'avoir pas confié à M. d'Apremont, le nom d'un jeune homme qu'il va connaître , peut-être pour son malheur et le mien. Il est trop tard pour revenir là- dessus. Commencera-t-on par faire naître la crainte dans le coeur de mon époux, ou le forcera- 1- on à rompre avec sa nièce ? Maman veut consulter M. de Méran.

Nqus nous sonimes enfermés tous les trois. Mon père a paru accablé de ce qu'il venait d'entendre. Ainsi son bonheur, qui m'a coûté si cher, a déjà subi une altération sensible. Il a de bril-

lantes , de grandes possessions, et la paix s!éloigne de son cœur. Quelle 'leçon pour ceux qui courent après de \ aines jouissances, et qui négligent celles que la nature leur offre avec profusion.

M. de Méran , qui a toujours déployé un grand caractère, s'est montré faible et irrésolu. Il a formé vingt projets absurdes ou inexécutables. Il s'est attendri; il s'est affligé sur moi; il m'a demandé pardon , et moi , pauvre jeune femme , j'ai ét'é obligée de consoler mes parens éplorés , et de prendre seule une détermination.

J'ai engagé mon père à écrire à l'instant à ]Vn\I. d'Estouville et de Courcelles; à leur recommyder fortement l'honneur et le repos de sa fille, et de son époux. Il a pris la plume, il n'a pu lier deux idées de suite, et je lui ai dicté presque tout. Sa* tète n'est plus à lui, et il faut que je m'arme de courage, moi, faible roseau, battu de tous les vents. Ces lettres ne sont pas ce qu'elles pourraient être, je le sens; mais elles feront sentir à M. d'Estouville la nécessité d'une discrétion absolue , et à M. de Courcelles les ménagemens qu'il doit à tous ceux que perdrait une imprudence. Vois -les tous les deux, Claire. Tu sens combien il importe de maintenir le bandeaii sur ^ les yeux de M. d'Apremont , et pour Dieu , que Jules s'éloigne, je le répète encore,' ou je ne réponds de rien

Il ne s'est rien passé de nouveau ici depuis

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onze jours. Mon père est tout-à-fait rétabli. Il a de longues conférences avec mâraan. Ils sont sérieux et souvent pensifs. Il ne m'est pas difficile de deviner ce qui les occupe : ils attendent des lettres de MM. d'Estouville et de Courcelles. Ils craignent et ils désirent à la fois de les recevoir et de les lire. Moi,je;suis assez tranquille à cet égard. M. d'Estouville est , dit -on, un homme plein d'honneur, et la discrétion lui paraîtra un devoir. M. de Courcelles en a un plus difficile à remplir, puisqu'il a cessé d'être libre. Mais il s'agit de mon repos et de mon honneur, de ceux d'un homme auquel il est allié, et rien ne balancera, dans son ■ esprit , un motif aussi puissant. Claire , il m'ob^a, j'en suis sûre , et ta réponse à mon dernier paquet m'annoncera son départ , et celui d'une femme dont l'aspect me ferait horriblement .souffrir.

M. d'Apremont semble chaque jour être plus amoureux. Que cet amour-là est difficile à supporter ! Il me répète que mes organes sont à peine développés , et qu'il viendra un temps où je partagerai ses transports. Il me croit une femme froide. Je lui laisse une erreur, à laquelle je dois quelques intervalles de tranquillité. Moi une femme froide ! S'il avait été derrière mon marronnier; s'il avait vu ces baisers prolongés , interminables , l'incarnat de mes joues, les mouvemens précipités de mon sein ; s'il avait entendu ces soupirs de feu et ce mot terrible... Oublions, oubhons des momens délicieux et trop tôt écoulés. Je ne peux y penser sans crime.

L'e domestique qui va prendre les lettres à Tarbes , arrive en ce moment. Jeannette l'a vu comme moi ; elle court à lui ; il lui remet un paquet... Je te remercie, ma bonne Claire, avant de l'avoir lu.

Des lettres pour mon père... il a fait appeler maman... Je vole; nous entrons tous trois dans son cabinet. Mon œil n'est pas incertain ; l'écriture l'a frappé. Je brise le cachet; je lis à haute voix.

Ses expressions sont décentes, réservées même, et cependant pleines de charme. Il consent à ce que lui demande mon père ; il sent la nécessité de s'éloigner d'une femme , qui sera toujours dangereuse pour lui, et qui n'a pas oublié , peut-être, qu'il a dû lui appartenir. Madame de Courcelles tient beaucoup aux plaisirs bruyans de Paris ; mais il a déclaré l'intention formelle de voir des biens dont elle s'est peu occupée , et il a manifesté le désir de l'emmener avec lui. Ce voyage , a-t-il dit, ne doit durer que quinze jours; mais il saura le prolonger, autant que les circonstances l'exigeront.

M. d'Estouville marque à mon père la plus grande déférence ; il proteste que jamais il n'a dit un mot , que jamais il ne lui échappera rien qui puisse faire pénétrer le secret de mon cœwr.

Je reviens à la lettre de M. de Courcelles. Avec quelle facilité il s'éloigne de moi! Il se rend, sans faire la plus légère observation, à une simple învi-

tation de mon père ! Ah ! il croit trouver le bonheur dans un désert, avec l'astucieuse qui m'a ravi sa main ! il ne m'aime plus, il ne m'aime plus!... H-é, pourquoi m'aimerait-il encore? Le doit-il? puis-je le désirer? Non, non, qu'il me délaisse; qu'il me fuie ; je ne peux m'en plaindre : et moi aussi je l'ai voulu.

Quel étrange assemblage de désirs et d'alarmes, de contradictions de toute espèce , que le cœur de ton amie 1 S'il fût resté à Paris , j'aurais cru qu'il méditait ma perte ; il m'ôbéit , et je me plains î Dis-lui, Claire, que je suis rëconnaissante ; dis-lui... hé, sais-je ce qu'il convient de lui dire? Sais-je ce que je pense, ce que je veux? Prolégemoi , mon amie , fais-le partir, défends-moi contre mon cœur, contre le sien . J'approuve ce que tu feras; je me soumets aux mesures que tu auras arrêtées.

Jeannette vient rôder autour du cabinet. Elle y entre , elle en sort ; elle y revient. Elle croit que je n'ai pas saisi les signes qu'elle m'a adressés. Je brûle de tenir ta lettre : celle-là renferme des dé^ tails. Mais puis-je décéler notre correspondance , par un empressement qui serait remarqué , interprété? Jeannette rentre. Elle me dit que M. d' Apremont me demande. Je la devine , je sors ; je cours chez moi , elle me suit, le paquet est dans mes mains ; je vais le dévorer.

Il a été chez toi ; il a reçu mes ordres avec soumission ; mais il part désespéré. Il est tombé à t(?s genoux ; il les a mouillés de ses larmes ; il

t'a conjurée de nie dire que je s<?rai toujours l'objet de ses vœux, de ses adorations, et que la marque la plus forte qu'il puisse me donner de son dévouement à mes volontés , est de sortir de Paris, au mpment où je vais y arriver. Il s'ensevelira dans une campagne, avec une femme, qui a parlé un moment à ses sens, et qui ne saurait arriver à son cœur... Le mien se 'brise d'atten- <lrissement et de douleur. L'infortuné! Paris lui offrait des distractions, et il sera seul avec celle, qui nous a perdus tous deux. Ah ! quel bien elle m'a ravi!... Qu'il soit honnête homme ^ Claire; qu'il n'oublie jamais que bientôt il sera père , et que la femme , à qui il devra ce titre précieux , a droit au moins à des ménagemens. Qu'il pense... ma téte n'est phis à moi. Une foule d'idées s'y heurtent, s'y confondent, et je n'ose descendre dans mon cœur.

Je vais presser notre départ. Tes lettres ne suffisent plus ; j'éprouve un besoin inexprimable de te voir, de te parler : ce n'est qu'à toi que je peux tout dire. J'aime beaucoup maman ; mais le respect nuit à la confiance. Je t'entretiendrai , -non de mes espérances, je n'en'Si plus; je te développerai mes peines, ce sujet est inépuisable; mais s'y abandonner sans réserve, c'est presque se soulager.

J'ai parlé à M. d'Apremont. Je lui ai représenté que ses hôtes , qui se succèdent sans interruption , qu'une foule de domestiques causent ici un tu-

multe , une sorte de désordre qui ne conviennent pas à des personnes âgées; que M. et madame de Méran sont relégués dans un appartement, très-beau sans doute, mais dont leurs tranquilles habitudes leur permettent rarement de sortir. J'ai marqué le désir de connaître Paris , et je n'avais pas cessé de parler, que M. d'Apremont appelait ses gens et leur donnait ses ordres. Quel homme j'offense, et par ma dissimulation, et par des sen- •timens que je m'efforce en vain d'étouffer ! Ah î si l'on pouvait disposer de son cœur , le mien serait tout à lui.

Dans deux jours nous quitterons Velzac. Je reverrai l'amie de mon enfance ; je verrai la chambre où tu l'as reçu , le siège qu'il a occupé , l'endroit où il a versé ses dernières larmes. J'y déposerai les miennes, je les cacherai dans le sein de l'amitié. •

Nous partons après demain pour Paris. Je vais quitter de bons parens, qui^ depuis que j'existe, n'ont eu envers moi d'autre tort que de ne pâs assez sentir ce que me coûte le sacrifice que je leur' ai fait. Ils regardent l'amour comme une erreur aimable , à quf on doit des instans heureux ; mais qui ne peut remplir qu'une courte partie de notre existence. Ils ne soupçonnent pas que, pour certaines personnes, l'amour est l'affaire de toute la vie. Je. vais les quitter, et j'en serais, je crois inconsolable , si je ne m'éloignais d'eux sous la protection du plus respectable des hommes.

IN^iman est froide ; mais elle est prudente. Elle a d^ l'expérience , parce qu elle a beaucoup réfléchi. Peut-être ses conseils me seraient-ils nécessaires : il est tant de circonstances où une jeune femme est embarrassée avec un homme, à qui elle ne tient que par la reconnaissance ! Il est tant de choses que l'indifférence ne prévoit pas! Tu seras mon guide; je ferai ce que tu me prescriras : fais qu'il ne se repente jamais de m'avoir épousée.

Il est inutile que je te dise que ma maison sera la tienne ; que nous nous verrons tous les jours. Je ne t'invite pas à venir rompre des téte-à-téte, difficiles à soutenir; mais tu dois sentir, comme moi , le besoin de donner des heures entières à l'amitié, et je te tiendrai compte de celles que tu déroberas à M. de Yillers.

Nous allons monter en voiture , et je n'ai le temps que d'ajouter quelques lignes à ce que je t'ai déjà écrit. Maman m'a donné des instructions, très-générales, sur la manière dont je dois me conduire avec M. d'Apremont. Une femme doit être sage , voilà la maxime qu'elle m'a présentée sous mille mots différens. Cela ne suffit pas , je le sens, Claire. 11 doit y avoir une délicatesse dans les procédés , une teinte d'affection dans les moindres choses , que le cœur devine , et qui ne s'apprennent pas. Maman n'en a point d'idée , puisqu'elle ne m'en a point parlé. Mon cœur ne trouvera rien ; mais mes yeux te suivront auprès de M. de Yillers, qui agi4; si puissamment sur toi,

et je tâcherai de t'imiter... Ah! Claire, imite;t-on l'amour ? ^

Mon père s'est atte^idri , en m'adressant son dernier adieu, en me donnant son dernier baiser. Cependant j'ai remarqué que ses yeux se portaient avec complaisance sur l'intérieur du château, sur les. ameublemens , sur le parc. Il était aulant au sentiment d'une jouissance nouvelle, qu'à celui d'une séparation , qui peut durer autant que sa vie. Cette pensée m'a fait de la peine; elle m'a tiré des larmes. Je me suis consolée en pensant que chaque minute va me rapprocher de toi . ,

Je vais t'écrire quatre lignes, de la première auberge où nous nous sommes arrêtés. Trente lieues de faites dans une excellente berline, traînée par six chevaux ; deux courriers en avant ; les relais prêts à notre arrivée à chaque poste ; c'est aller comme des princes. Je suis dans le fond de la voiture avec M. d'Apremont. J'ai demandé que ma bonne Jeannette montât avec nous. Elle est en face de moi. Elle me dispense de trop voir des Audrets , qui est à côté d'elle. Les deux hommes causent ; Jeannette et moi, nous nous régardons !.. Cette bonne jeune femme est née avec une pénétration rare : elle entend tout ce que lui disent mes yeux , et les siens me répondent avec une expression!...

De quel coup tu viens de me frapper! Ton exprès m'a jointe à Montauban ! Quelle lettre il a remise à Jeannette ! De quelle douleur elle m'a

saisie ! Quoi ! ton mari , heureux de ton amour , n'ayant rien à désirer de la fortune, a été séduit par des idées d'ambition! Il renonce à son indépendance ; il se charge d'ulie responsabilité, peutêtre au-dessus de ses forces, et pourquoi? Pour se tirer de la foule, pour se mettre en évidence. Eh ! ne sait-il paâ que le cœur perd tout ce qu'on gagne en célébrité; que les vraies jouissances sont celleB de la nature, et que le sage les trouve auprès de lui? Enfin il l'a voulu; il va occuper une grande place à Bordeaux , et il t'emmène avec lui ! C'est toi que j'allais chercher à Paris; je n'y trouverai qu'un désert. Ah! pourquoi n'ai-je pas reçu cette lettre plus tôt ? Je serais restée à Vçlzac ; j'y aurais vécu auprès de ma mère, dont les conseils , trop généralisés , auraient pu cependant m'étre utiles... Claire, nous continuerons de nous écrire. Le luxe dont tu seras environnée, la considération que tu partageras avec ton mari , ne te feront pas oublier une infortunée , pour qui tu peux beaucoup encore. Elle sent comment on vit avec un homme qu'on aime ; mais avec celui... Ecris.-moi, Claire, écris-moi. Ne me prive pas de cette dernière ressource. Doux et intimes épanchemens de l'amitié , vous ne renaîtrez plus pour moi. Il faut donc que je renonce successivement à tout ce qui attache à la vie ! Ah ! dès long-temps il ne m'en reste que les amertumes.

Nous allions entrer à Arpajon. Jeannette m'a fait un signe très-prononcé. J'ai porté la vue sur

le grand chemin, et j'ai cm reconnaître Firmin, déguisé en roulier. Mille pensées , plus cruelles les unes que les autres, sont venues ni'assaillir. Firmin est au service de" M. de Gourcelles; il se déguise, quoique M. d'Apremont et des Audrets pe l'aient jamais vu; il vient au devant de nous; c^est moi qu'il cherche. Les précautions que prend cet homme annoncent l'importance de sa mission. Que peut-elle être, bon Dieu! quand il est impossible d'espérer, on ne prévoit que des malheurs, et les catastrophes les plus effrayantes se présentent à mon imagination.

L'incertitude est, je crois, le plus insoutenable des maUx , parce que le coeur ne sait auquel s'arrêter, et qu'il les redoute tous à la fois. En arrivant à Arpajon, j'ai marqué le désir de prendre quelque chose : je veux donner un moment à Jeannette et à Firmin. Je me fais servir dans une salle basse, et je vois dans la cour la bonne jeune femme passer à côté du prétendu roulier, sans s'arrêter, sans même le regarder. Firmin sort ; il se glisse le long des croisées, qui donnent sur la rue; il reprend le chemin de Paris : sa mission est remplie.

Je prie ces messieurs de sortir un moment, et de m'envoyer Jeannette. Elle accourt ; elle met le loquet; elle tire les rideaux: il faut tant de choses à une femme qui voyage , et quoi de plus naturel que ces petites précautions, quand elle loge au rez-de-chaussée? Jeannette me remet un papier... C'est son écriture , grand Dieu ! le malheureux ! que me veut-il ?

DE MÉR A ^.

Madame,

« Les suites d'une chute très-forte retiennent « depuis trois jours madame de Courcelles au lit. « Quelque déférence que j'aie pour vos ordres, je « n'ai pu prendre sur moi de l'abandonner dans « l'état où elle est. Vous êtes trop équitable , et « trop sensible pour trouver mauvais que j'accorde, (( à mon épouse, des soins que vous ne refuseriez « pas à un être qui vous serait indifférent.

« Vous sentez, madame, ce que je dois d'égards « à l'oncle de madame de Courcelles. Je ne peux «me dispenser de lui aller rendre mes devoirs, « au moment où il arrivera à Paris. Je me dispense «d'entrer dans des détails, qui seraient, je crois, « infiniment pénibles pour tous deux. Mais soyez « certaine que je me soumettrai , sans murmure , « à ce que votre prudence me prescrira. »

Il m'est impossible de te rendre l'effet que ce billet a produit sur moi. Mon premier mouvement, je te l'avoue à ma honte, a été au plaisir de revoir un être qui me fut si cher, et dont je me croyais éloignée pour jamais. Un prompt retour sur moimême m'a fait sentir les dangers auxquels je vais être exposée. J'en ai fi'émi, Claire, et je n'y peux songer sans un serrement de cœur affreux. Hélas ! le ciel m'est témoin que, depuis mon mariage, j'ai tout fait pour être toujours digne de l'homme qui m'a associée à son sort. Mais l'épreuve à laquelle je suis réservée est trop forte pour mon XIX. 24

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