‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 25 sur 64 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Jules et des ^udrets.

La voiture entre dans une vaste cour ; elle s'arrête devant un péristyle ; on m'aide à descendre ; je me laisse conduire... Le nuage, qui est sur mes yeux, se dissipe. Je regarde autour de moi... Il est là. Il attendait son oncle. Il le salue, il l'embrasse !.. Son cœur n'est plus à moi ; non, il n'est plus à moi : embrasse-t-on le mari d'une femme qu'on aime? Il m'adresse de ces choses qui pourraient me flatter dans la bouche d'un autre... Ah! Claire, quelle froideur!., ou quel empire il a sur lui!

Je me fais conduire à mon appartement. Jeannette me met au lit. Elle veut se retirer; je la retiens. Mon amie, n'aimes-tu pas à parler de M. de Villers, quand tu n'es pas avec lui? J'ex-

3'JQ. ADÉLAÏDE

primais mes doutes, mes craintes, mes vœux, des vœux coupables, sans doute, auxquels je ne me rendrai jamais... Peut-être ne voulais-je que m'entendre dire ce que je n'ose plus croire. Comme Jeannette me devine ! Elle a vu , dit-elle , la rougeur sur le front de Jules; elle a remarqué de l'embarras; tout en lui annonce un amour violent et contraint... J'ai attiré Jeannette à moi; je l'ai pressée dans mes bras.

Humiliée et de mes sentimens et de ma conduite, je me suis tournée; ma main a repoussé Jeannette. Je lui ai dit de me laisser, d'annoncer que je suis fatiguée à l'excès, que je veux me reposer, que je ne veux voir personne. Que pouvais-je faire et dire de plus?

Mais ce prétexte d'aujourd'hui me servira-t-il demain, après demain? Que deviendrai -je, mon Dieu ! je veux être sage , vous le savez. Inspirezmoi, secourez-moi, soutenez-moi. Ce malheureux sera faible à son tour : je n'attends plus rien que de vous.

On entre chez moi, malgré mes ordres. Jeannette m'annonce M. d'Apremont. Je ne peux me dispenser de le recevoir. Il s'approche de mon lit; il m'interroge, sur mon état, avec le ton de la plus touchante bonté. Ah! quel mal il me fait! qu'il est dur de recevoir des marques d'affection , quand on sent qu'on ne les mérite pas î mais est-il bien vrai que je sois coupable? Des lois, des cérémonies sont- elles plus respectables, plus fortes

que la nature; doivent-elles lui imposer silence; dépend-il de nous de lui résister?.. Oublie ce que je viens d'écrire, Claire, je tâcherai de l'oublier moi-roéme. Puissé-je être toujours digne de M. d'Apremont; puisse-t-il ne se repentir jamais de m'avoir épousée!

« Un homme est derrière lui, et la disposition « des lumières m'empêche de le reconnaître. Elle «. est assez bien, dit M. d'Apremont. Approchez- « vous, monsieur, et embrassez votre tante. »

Oh ! mon amie , j'ai été près de m'élancer de mon lit, de tomber aux genoux de M. d'Apremont, et de m'écrier : éloignez -le, éloignez-le; vous allez nous perdre tous. J'ai senti , qu'en me sauvant, je détruirais sans retour l'illusion à laquelle tient peut-être la vie de mon époux. Je suis restée immobile ; j'ai étouffé des soupirs , des sanglots; j'ai attendu le coup, mortel pour quatre : cette femme n'a- 1- elle pas aussi des droits incontestables !

Mes yeux étaient fermés. Je craignais de voir cette figure enchanteresse , embellie encore de l'incarnat du désir. J'ai senti ses lèvres effleurer mon front; j'ai entendu distinctement un soupir... Il s'est perdu dans le fond de mon cœur. Ma main était là; elle ne cherchait pas la sienne; la sienne aurait pu la rencontrer... Il s'est éloigné, Glaire; mais il a soupiré encore, et l'indifférence ne soupire pas.

Il veut prendre congé de nous. M. d'Apremont le fait asseoir.

« Pourquoi, monsieur, n'avez -vous pas em- « brassé votre tante, quand elle est descendue « de sa voiture ? — Je craignais , monsieur , que a cette liberté vous déplût. — Ne l'avez -vous ja- « mais embrassée? — Monsieur... Elle... Elle était « libre alors. — Un baiser innocent n'est jamais « déplacé , et ne peut alarmer personne. Vous me i( jugez relativement à mon âge , je le vois, et vous « ne me rendez pas justice. Je me la rends , et je (( n'ai pas la prétention de remplir exclusivement le « cœur de madame. Vous avez été élevé chez M. de (c Méran ; vous avez été le frère d'Adèle ; soyez-le « toujours, mon cher Courcelles. — Quoi, mon- « sieur, vous savez?.. — Oui, des Audrets m'a ce tout dit, et j'ai pensé d'abord, je vous l'avoue, « que vous aviez pu être unis par un sentiment « plus vif que celui de l'amitié. Il a ramené le calme (c dans mon ame par une réflexion très-simple : on « ne peut être infidèle à madame , et si vous l'art viez aimée, vous n'auriez pas épousé ma nièce. « Cependant , ma bonne amie , ces petits mys- « tères-là détruisent insensiblement la confiance , « sans laquelle il n'est pas de bonheur réel. Pro- « mettons-nous de ne nous rien cacher à l'avenir. »

Tu prévois en quel état j'étais, en écoutant M. d'Apremont. Un criminel , traduit devant son juge , n'éprouve pas plus d'anxiétés.

DE MERAW. D^D

Jules partageait mon embarras et mes alarmes. Il craignait sans doute que M. d'Apremont n'eût pas dit tout ce qu'il sait. En effet, des Audrets n'a pu connaître, que par des domestiques, les soins et les secours que Jules a reçus de mon père pendant dix ans, et ils ne se sont pas tu, probablement , sur un projet de mariage qui a été public... Ah! quel mariage, s'il se fût fait! l'amour l'eût consacré; un bonheur sans bornes et sans mélange nous l'eût rendu plus cher chaque jour... Claire , des Audrets sait tout , j'en suis convaincue. Il paraît renoncer à d'odieux projets, et il en prépare sourdement le succès. Quel intérêt aurait-il eu à rechercher ce qui s'est passé, dans ma famille , avant mon mariage; pourquoi n'aurait-il dit à M. d'Apremont qu'une partie de la vérité, s'il n'avait voulu se conserver les moyens d'avancer ou de rétrograder selon les circonstances?.. Qu'il tremble; Jules est ici; il sera mon protecteur, et le crime pâlira devant lui.

M. d'Apremont a marqué le désir de voir sa nièce , et Jules est sorti avec lui. J'avais un besoin d'épancher mon cœur , de trouver quelqu'un qui m'écoutât déraisonner , et qui eût la complaisance de déraisonner avec moi! J'ai sonné. Jeannette a paru. Il n'est pas flatteur d'être réduit à vivre d'une manière intime avec ses gens. Mais la bonne jeune femme peut être exceptée. Elle mérite d'être exceptée par sa discrétion , et son dévouement absolu.

Nous avons parlé long-temps... Tu sais bien de qui. Jeannette a fait les mêmes remarques que moi. Il s'est formé , il est embelli , et l'usage du monde lui a donné une noble assurance, qu'il n'avait pas au château , et qui lui sied si bien ! nous nous sommes peu arrêtés à ces choses , qui , cependant sont très-intéressantes; mais nous ne pouvions nous lasser de parler de deux cœurs, également tourmentés , de chercher ce qui se passe dans le sien, comme si nous pouvions Fignorer. Etrange empressement de se rendre plus misérables ! son amour ne doit - il pas faire son désespoir et le mien? J'en suis convaincue, et je sens que son cœur m'est nécessaire , comme l'air que je respire. Oh! oui, oui, cette femme l'a séduit. Il était innocent , même en tombant dans ses bras. Dans ses bras! Ah! Claire, quelle image! Et mon imagination la reproduit sans cesse.

Que de raisons m'éloignent de cette femme , à qui cependant je ne pourrai refuser quelques marques d'attention ! La bienséance , ce que je dois à son oncle m'imposent la loi de surmonter une répugnance , qui va quelquefois jusqu'à l'aversion. Jeannette, qui a du jugement, me fait observer que c'est en voyant fréquemment madame de Courcelles que je ferai revenir entièrerement M. d'Apremont des idées qu'a pu lui communiquer des Audrets. Cette réflexion me ramène sur l'explication qui a eu lieu une heure auparavant. J'interroge Jeannette; elle me pro-

BE 3IÉRAN.

teste qu'elle ni son mari n'ont jamais prononcé le nom de M. de Courcelles, en présence de des Audrets. Elle ajoute qu'il n'a pu rien savoir de Firmin ni d'Ambroise , qui nous ont quittés en Normandie ; mais elle se rappelle que , lorsqu'elle allait jaser avec les femmes de mademoiselle d'Apremont , des Audrets lui a parlé plusieurs fois du renversement subit de notre fortune, et des causes qui Font amené. Elle ne se souvient pas d'autre chose. Rien de moins satisfaisant que ces réponses, et rien de plus vrai, j'en suis certaine.

M. d'Apremont rentre ; il fait servir à côté de mon lit. Il me parle beaucoup de sa nièce, de Taffection que lui porte son mari , de la douce harmonie qui règne entre eux , et il semble vouloir pénétrer mes plus secrètes pensées. Il me fixe , avec une continuité qui me fait horriblement souffrir. Je parviens cependant à me contraindre, au point de lui répondre avec une aisance, qui peut faire croire au repos de mon cœur. Voilà, Claire, voilà l'effet des institutions humaines; elles forcent, à la dissimulation, une femme qtii a toujours chéri la vérité , et à qui il n'est plus possible de la dire. Voilà mon premier crime , et ce n'est pas le mien ; il est celui des cruels qui m'ont forcée à donner ma main sans mon cœur; qu'il retombe sur eux... Misérable! Qu'ai-je dit? C'est mon père, c'est ma mère que

j'accuse ! Que Dieu les bénisse , et que je souffre seule.

Je ne peux supporter l'inquiétude où je suis ; je continue à me plaindre de la fatigue : M. d'Apremont se retire.

J'ai passé une assez mauvaise nuit. Je voudrais être réellement malade , ne pas sortir , et ne recevoir personne, celui surtout avec qui je n'ose rais plus être vraie , à qui je dois cacher l'amour le plus tendre et le plus constant. Tu ne saurais croire à quel point je redoute une entrevue avec sa femme. Cependant je sens la nécessité de me soumettre , et surtout de donner à cette démarche une apparence d'amitié. Je me fais habiller, et je propose à M. d'Apremont de m'accompagner chez sa nièce. Hélas! je le sens à présent, que d'yeux sereins par devoir, et qui se noient en secret dans les larmes!

Madame de Courcelles était sur une chaise longue , parée de ce que le négligé , le plus recherché , peut ajouter à la nature. Son état est ce qui m'a frappée d'abord , et un mouvement , dont je n'ai pas été maîtresse , m'a fait détourner la vue... c'est lui qui Fa rendue mère, et moi... Ah! Claire, cette idée me brise le eœur. Elle a répondu à mon compliment avec une affabilité qui ne m'a pas abusée. Je ne l'estime pas assez pour croire qu'elle voie, sans un dépit secret, celle qui lui enlève cent mille écus de rente , et elle

ne peut avoir oublié cette lettre dont je m'étais emparée , et qu elle a déchirée dans un accès de fureur. Au reste, les démonstrations extérieures ont été , de part et d'autre , ce qu'il fallait pour satisfaire M. d'Apremont.

Il demande des nouvelles de M. de Courcelles. Madame répond, d'un air distrait, qu'il est chez lui ; qu'elle le croit occupé. M. d'Apremont prie sa nièce de lui faire dire que nous sommes à l'hôtel. C'est Firmin qu'elle charge de l'avertir; il saura que je suis ici , et si la prudence l'éloigné de moi, il ne pourra se refuser à l'invitation de son oncle. Je vais le voir... mais il faudra que j'impose silence à mon cœur, que je mette un masque sur ma figure , que je prenne celui de l'indifférence... Il vaudrait mieux qu'il ne vînt pas , je le sens , et je serais affligée , profondément affligée s'il ne descendait pas. A quelle étude je suis réduite ! Toujours tromper les autres , m'efforcer d'être impénétrable , ériger le mensonge en principes , voilà mon sort.

On ouvre une porte... Le cœur me bat avec une extrême violence... Ce n'est pas lui, c'est Firmin qui annonce qu'il va paraître. Je vois un piano; je cours y cacher mon trouble, ma rougeur. Il entre. M. d'Apremont a les yeux sur moi: quel supplice! Je crois cependant que je me possède assez pour lui imposer. Des dames , quelques jeunes gens se présentent; la conversation

38o ADÉLAÏDE

s'anime, elle devient générale, je me remets entièrement, j'observe et je réfléchis

Madame de Courcelles est l'objet de tous les hommages; elle est charmante, pour ceux à qui elle veut plaire; elle les provoque, elle les attire, elle ne laisse, aux autres femmes, ni une attention , ni un regard. Le mariage ne l'a pas changée, et le malheureux qui l'a épousée est le seul qu'elle n'aperçoive pas : il paraît étranger dans sa maison. Ceux mêmes qui la fréquentent ont l'impudence de l'y compter pour rien , ils suivent l'impulsion que leur donne madame. Jules, être nul quelque part! celle qui devrait être fière du titre de son épouse, s'éloigne de lui, et en écarte les autres! La misérable ne l'a jamais aimé, je te l'ai dit, Claire. Elle a voulu un état : l'homme qui le lui a donné n'est plus rien pour elle.

Et M. d'Apremont me parle de l'harmonie qui règne entre eux ! Ils sont d'accord sur un seul point , sur l'éloignement qu'ils ont l'un pour l'autre. M. d'Apremont n'a pu s'y tromper, et il a sans doute des raisons particulières pour s'être exprimé ainsi. Que ne donnerais-je pas pour les connaître , et je ne peux que les soupçonner.

Jules est seul dans un coin ; il rêve profondément ; il pense peut-être au rôle humiliant qu'on lui fait jouer ; peut-être il s'occupe des moyens de remonter à sa place, et de faire descendre sa femme à la sienne... Peut-être, ah! peut-être il

DE MÉRAIN. 38 I

compare son sort à celui que je lui réservais. Quels égards , quelles prévenances, quels soins je lui eusse prodigués! L'amour le plus tendre les eût rendus faciles pour moi, et précieux pour lui. Prévenir et combler les vœux de l'être qu'on adore, ce n'est pas obéir, c'est jouir. Les yeux de Jules se portent sur les miens , il m'adresse un regard douloureux... ah! je l'entends.

Madame de Courcelles nous invite à dîner. M. d'Apremont me demande ce que je veux faire je ne veux pas qu'il interprète mon refus ou mon acceptation. Je lui réponds que je ferai ce qui lui conviendra. Il reste. Si je vois juste, nous sommes dans un état de défiance mutuelle ; elle doit amener une guerre sourde , qui fera le malheur de M. d'Apremont , et qui comblera mes infortunes. Il faut que ces premiers nuages se dissipent. J'opposerai la plus grande franchise au soupçon, quand je serai instruite. Si des Audrets connaît notre amour, j'en ferai l'aveu à mon époux; je me mettrai sous sa protection; je le prierai de me conduire dans ses terres , et de me sauver de moi-même. Cette conduite l'affligera , je le sens ; mais elle me rétablira dans son estime, et elle assurera mon repos.

Un dîner n'est jamais gai quand on le partage avec des gens inconnus, pour la plupart, avec un être qu'on aime trop, et qu'on est occupé de réflexions sérieuses. J'entendais rire autour de moi , et je n'étais pas à la conversation. Madame

382 ADÉLA.IDE

de Courcelles parlait beaucoup, était souvent applaudie ; voilà tout ce que j'ai remarqué. Jules était à un bout de la table, moi à l'autre, et nous ne nous sommes pas adressé un mot. M. d'Apremont paraissait nous observer tous deux , et j'ai pensé que ce silence, affecté entre jeunes gens , qui ont été élevés ensemble , pouvait être interprété à notre désavantage. J'ai voulu parler à Jules , et telle était ma préoccupation , que je ne pouvais lier deux pbrases de suite. J'ai feint une violente migraine : c'est , je crois , la ressource des femmes qui n'en ont pas d'autre , et qui veulent cacher une vive émotion. Je me suis levée en disant que l'air me soulagerait. M. d'Apremont m'a suivie; il m'a témoigné le plus tendre intérêt , et il était de bonne foi : la dissimulation ne s'exprime pas ainsi. J'ai jugé que mes observations et mes craintes sont sans fondement. Mais il est si facile de croire ce qu'on redoute !

Je me suis sentie rassurée, et j'ai dit que je me trouvais mieux. M. d'Apremont m'a présenté la main , et m'a conduite au salon où on venait de passer. Jules , que j'avais soigneusement évité pendant trois heures, dont l'œil darde tous les feux de l'amour , dont le son de voix me fait frissonner, Jules était dans un fauteuil à côté de celui où M. d'Apremont m'a placée. J'ai été tentée de me lever et de fuir à l'extrémité du salon. Un sentiment de prudence m'a retenue. Tout ce qui

Dt: M 11 R AN. 383

est exagéré doit paraître suspect, et je n'ai aucune raison apparente d'éviter M. de Courcelles. Je lui ai parlé d'un opéra, nouveau en province, et que je n'ai pas vu : il fallait bien dire quelque chose. Depuis dix-huit mois cet ouvrage est oublié à Paris, et les courtisans de madame ont éclaté de rire, comme si j'avais dit une sottise, et qu'ils eussent le droit de la relever. Ils savent , tous les hommes savent peut-être , qu'on ne fait pas mieux sa cour à une femme que lorsqu'on en humilie une autre. M. d'Apremont a rougi de colère ; il a adressé des choses très-fortes à ces messieurs, qui se sont efforcés, gauchement, de justifier une impertinence. Jules et moi avons trouvé le moment de nous dire quelques mots. « Etes- « vous heureuse ? — Et vous ? » Deux soupirs se sont échappés à la fois. « Comment M. d'Apre- « mont se conduit-il? — Bien, très-bien. — Ah! « je serai moins malheureux. — Mais il soupa çonne que je vous ai beaucoup aimé. — Que a vous m'avez aimé, dites-vous? Ah ! Adèle. — Ah! c( Jules. — Un amour comme le nôtre s'éteint-il « jamais? — Nous nous sommes ôté le droit d'en « parler , et c'est vous qui m'en avez donné « l'exemple. — Combien j'ai expié, combien j'ex- « pie tous les jours une faute, qui ne fut pas la « mienne! — Ah! je le crois, mon ami; mais ne a parlons plus de cela. — Ne craignez rien, Adèle. « Je vous respecte autant que je vous aime. » La conversation est devenue générale.

Entends-tu, Claire, il me respecte autant qu'il m'aime. Je peux donc me livrer avec sécurité au doux penchant de mon cœur. Sans doute il est affreux de vivre avec la certitude de n'être jamais à l'homme qu'on adore; mais tourmens d'amour ne sont pas sans douceur. Cet état est préférable au repos apathique de l'indifférence : cette espèce de calme ressemble au silence des tombeaux ....

J'arrive à un incident qui peut avoir pour moi les suites les plus funestes, et contre lequel la prévoyance et la sagesse offrent bien peu de ressources. Plains ta déplorable amie , et conseille-la, si tu vois quelque moyen de la soustraire aux écueils entre lesquels elle marche. Ce matin, M. d'Apremont est sorti, et, pour la première fois , des Audrets est entré dans mon appartement sans se faire annoncer. Je lui ai marqué ma surprise et mon mécontentement de cet oubli des convenances. « Il ne s'agit pas , madame, a-t-il dit, (c de convenances , ni d'autres semblables niaisece ries; mais d'une explication dont va dépendre « le sort de votre vie.

« Mademoiselle d'Apremont a rejeté mes vœux, « et je l'en ai punie en lui ôtant cent mille écus « de rente. Je vous les ai donnés , malgré vos « premiers refus. J'ai inspiré à M. d'Apremont « l'estime et la confiance , qui vous rendent aussi « heureuse que peut l'être une femme qui n'aime « pas son époux. Il dépend de vous que cet état

« soit durable , et il est inutile de vous rappeler « à quel prix je le maintiendrai. — Sortez, mon- « sieur, sortez; dispensez-moi d'en entendre date vantage. — Non, madame, je ne sortirai pas, « et vous m'écouterez.

« Inébranlable dans la résolution que j'ai prise « à votre égard, j'en ai préparé le succès par tous « les moyens que m'a suggérés la prudence. Vous « les nommerez astuce , perfidie , atrocité : il m'im- « porte peu que vous opposiez dés mots à un cours « d'événemens qui doit vous entraîner.

a Persuadé de la facilité avec laquelle on allume « la jalousie d'un vieillard , j'ai senti que votre « destinée est dans mes mains. J'ai pensé aussi c( que je doublerais mes avantages , si j'avais à c( avancer quelques faits positifs, et j'ai fait parler a Jeannette. Je n'ai pas eu la maladresse de l'en- « tretenir de vous : je connais l'attachement que ce vous lui portez , la confiance que vous avez en « elle. Cela suppose des services essentiels rendus , c( et vous nommer eût été lui fermer la bouche. « Je lui ai parlé de M. de Méran , de ses revers , « et j'ai appris les rapports d'intérêt qu'il a eus « avec un M. Rigaud , qui exerce maintenant une (c petite place à Cherbourg, Les femmes sont face ciles en général, et une démarche, couverte «du voile de l'amitié, réussit presque toujours « auprès d'elles. J'ai écrit à madame Rigaud que « M. d'Apremont , homme âgé et puissamment «riche, se plaît à faire des heureux ; qu'il était XIX, 2 5

« disposé à corriger envers vous les torts de la « fortune , et qu'il dépendait d'elle de vous rap- « procher de l'homme que vous aimez ; qu'il suf- « fisait pour cela de m'indiquer son domicile ac- « tuel, afin qu'on pût traiter directement avec sa « famille ; épargner ainsi à M. de Méran des dis- « eussions d'intérêt , toujours dures pour celui « qui reçoit , et surtout l'humiliation d'un refus (c formel , si les vues bienfaisantes de M. d'Apre- « mont restaient sans effet. J'ignorais si vous ai- « mez ou non ; mais l'affirmative me paraissait « possible, et s'il n'en eût rien été, ou si madame « Rigaud n'en eût rien su , je n'aurais hasardé. « qu'une lettre , qui devenait sans conséquence.

(c Cette femme a pour vous un sincère attache- « ment ; mais elle est crédule et confiante à l'excès. (C Elle a saisi avec avidité , avec une sorte d'en- « chantement , l'ouverture que je lui ai faite. Elle « m'a répondu , dans le plus grand détail ; elle « m'a écrit l'histoire du marronnier , du chiffre et ce des premiers baisers d'amour. Elle ne m'a confié « tout cela, dit-elle, qu'afin de me prouver, jusce qu'à l'évidence, que le bonheur de votre vie (C était attaché à votre union avec M. de Courcelles, (( Elle finit en bénissant M. d'Apremont , et en c( appelant sur moi les faveurs célestes : les bonnes (( femmes ont toujours une petite dose de dévoc( tion.

(C Nanti de cette pièce importante, que je ferai « valoir si vous m'y forcez, je suis avancé rapide-

« ment dans la route que je me suis tracée. Vous «.avez du remarquer, depuis quelques jours, de « l'incertitude , de l'irrésolution dans la manière « d'être de M. d'Apremont à votre égard : en voici « les raisons. Je lui ai appris que M. de Courcelles «a été élevé avec vous; j'ai insinué qu'un beau « garçon a pu être dangereux pour une jeune « personne de votre âge ; mais j'ai observé en « même temps que s'il vous eût réellement aimée, « il n'eut pas épousé mademoiselle d'Apremont. « Tantôt je parais craindre les suites du sentiment « qui a pu vous lier à ce jeune homme; tantôt je « rejette cette pensée , comme injurieuse pour « vous. Si je suis satisfait de votre conduite à mon « égard, je ramènerai dans l'esprit de M. d' Aprece mont une sécurité absolue; je la détruirai sans «retour, si vous persistez dans vos refus. J'élè- « verai d'abord quelques nuages ; bientôt je les «accumulerai; je les précipiterai les uns sur les « autres ; je susciterai des orages , et le premier « effet de mes persécutions secrètes sera de vous « séparer de Jeannette , qui vous est , je crois , « très -nécessaire, et qui, s'il me plaît, ne sera plus « avec vous dans quatre jours.

« Je n'ai à craindre ici que M. de Courcelles ; « mais vous ne l'armerez pas contre moi. Il vous « est trop cher pour que vous l'exposiez aux « chances incertaines d'un combat particulier. « Yous ne m'arrêterez pas non plus en cherchant « à m'inculper auprès de M. d'Apremont. Vous

« êtes vindicative , vous me l'avez prouvé ; mais « vous n'avez ni l'énergie , ni la présence d'esprit « qui pourraient vous tirer des embarras et des « alarmes continuelles où je vous jetterai. Au pre- « mier mot que me dira votre mari , j'entre dans c( votre appartement , la lettre de madame Rigaud « à la main ; je vous reproche devant lui l'ingra- « titude dont vous payez ses bienfaits ; je fais res- <( sortir avec malignité- les scènes voluptueuses qui « se sont passées entre M. de Courcelles et vous; « j'irrite la jalousie déjà très-active de M. d'^Apre- « mont; je vous accuse d'être encore d'intelligence « avec votre amant ; je vous rappelle l'adresse avec (( laquelle vous avez saisi hier l'occasion de lui « parler en particulier ; je soulève le voile qui « couvre l'avenir, et je vous montre tous les deux « abandonnés aux transports d'un amour effréné. « Je n'aurai pas besoin d'ajouter que vous voulez « m'éloigner , parce que , témoin incommode et « sévère de vos actions, je remplis les devoirs de a l'amitié envers M. d'Apremont : cette réflexion «se présentera naturellement à lui. Exaspéré, fu- « rieux , il éclatera , il tonnera sur vous. Je vous if connais; vous rougirez, vous pâlirez, vous fonce drez en larmes , vous tomberez à genoux , vous f( conviendrez des faits, vous demanderez pardon, « et vous ne l'obtiendrez pas.

(.( Je vous donne vingt-quatre heures pour vous « décider ; demain je viendrai prendre votre ré- (c ponse. »

DE MÉRAJV. 389

li eût parlé des heures encore s^ns que j'eusse pensé à l'interrompre. Je ne peux entendre prononcer le nom de Thomme adoré sans être hors de moi, et les menaces du monstre, et la profondeur de son plan se réunissaient pour m'accahler, pour m'anéantir. Te l'avouerai-je , Claire, cette scène , qu'il se proposait d'amener entre M. d'Apremont et moi, a eu lieu à l'instant même. Je n'ai pas rougi de tomber aux pieds de l'infâme; de le supplier de m'épargner, d'épargner mon amant dans l'esprit de sa femme et de son oncle. J'ai mouillé ses genoux de mes larmes, et l'excès de ma douleur a du lui apprendre ce qu'ignore madame Rigaud , qu'il m'est impossible de vaincre mon amour, et qu'il est à la fois le tourment et le charme de ma vie. Sourd à mes supplications ; insensible à la position humiliante où je m'étais mise devant lui, ses yeux étincelaient des feux de la luxure; sa bouche écumait; des mains, impatientes du crime, le préparaient déjà... J'ai retrouvé tout à coup cette énergie, dont il ne me croyait pas susceptible ; je me suis relevée ; j'ai tiré violemment le cordon de ma sonnette... Il en avait, m'a-t-il dit, détaché le fil de fer, et j'étais à sa discrétion... Jeannette a paru lorsque je me croyais sans ressource. « J'ai tout entendu , « s'est écriée la bonne jeune femme , et qui se « conduit comme vous venez de le faire ne peut « être qu'un lâche. Je vais trouver M. de Cour- « celles ; vous recevrez de lui le châtiment que

« VOUS méritez, et vous me perdrez ensuite si vous « pouvez le faire. — C'est bien , c'est très-bien , « ma petite ; vous êtes la digne confidente de ma- « dame. — Elle vous a ordonné de sortir; je vous « en réitère l'ordre. Si vous refusez de vous y « rendre, j'appelle mon mari , et les gens de notre « état savent comment on chasse un homme tel « que vous. » Le misérable est sorti, en balbutiant des menaces que sans doute il effectuera.

Je t'ai déjà dit que je n'ai ici que Jules pour protecteur. J'ai saisi l'idée de Jeannette ; je l'ai chargée d'aller le prier de se rendre chez moi. J'ai mis Jérôme dans mon antichambre, et j'ai laissé toutes les portes ouvertes.

Jeannette était à peine sortie, quand j'ai pensé que la férocité n'exckit pas le courage , et que peut-être des Audrets ne s'est contenu à l'égard de Duverlant et des deux autres, que pour ménager la réputation de mademoiselle d'Apremont, et la sensibilité de son oncle. J'ai frissonné, en pensant au danger où j'allais exposer celui qui est l'ame de ma vie, en qui depuis quatre ans je trouve mon univers. Hélas ! la même crainte m'a empêchée de dévoiler à mon père les premiers outrages que j'ai reçus de des Audrets. Plus courageuse , j'aurais banni de la maison paternelle M. d'Apremont et son faux ami ; je serais libre encore, et je me livrerais, sans remords, à la passion qui m'égare, qui m'entraîne, et qui ne finira qu'avec moi.

Tourmentée par le sentiment de ma position , et par des idées impossibles à concilier, je suis tombée dans un fauteuil, étouffée dans mes sanglots, incapable de consulter mon jugement, et de prendre une résolution. Si l'infâme eût été là, il triomphait, et je mourais de honte et de douleur. J'ai appelé Jérôme ; je l'ai fait asseoir à côté de moi; j'ai retrouvé quelque force, en pensant que j'étais sous la sauve - garde d'un honnête homme.

Alors des réflexions, plus suivies, se sont présentées à moi. J'ai senti qu'il fallait dire ou taire tout à M. de Courcelles; que lui détailler les infamies auxquelles je viens d'être en butte, c'était renoncer à tout moyen de conciliation; que s'il n'y a pas de sang répandu, un éclat terrible est inévitable j et que la violence même de Jules le tournera contre moi. Si je me tais, et que je ne donne aucun motif raisonnable au message dont j'ai chargé Jeannette, je paraîtrai avoir désiré, avec Jules, une entrevue particulière, que la calomnie ne manquera pas d'empoisonner. Il est là, le monstre ; il épie mes actions mes discours ; il se fera des -armes de tout. Que pensera Jules luimême , si je ne l'ai mandé que pour lui parler de choses indifférentes? Ne sait-il pas que ces conversations, insignifiantes d'abord, entre deux êtrfes qui s'adorent, prennent bientôt le caractère du sentiment qui les domine? N'a*t-il pas éprouvé, comme moi, que les mots brûlent, et amènent

3gi ADJilLAIDE

ces baisers qui portent le délire à son comble? Lui donnerai-je lieu de croire que je suis avide de ces caresses, qui m'ont conduite une fois au bord du précipice ; qu'insensible à sa générosité , à qui je dois l'honneur, je veux faire de lui mon complice , et le conduire au mépris des nœuds respectables, qui nous lient l'un et l'autre! Ah! Claire , quelle horrible perplexité !

Pendant que je flottais au milieu de ces irrésolutions , que je m'interrogeais sur le parti que j'avais à prendre, Jules et Jeannette sont entrés avec la rapidité de la foudre. Jules était rouge de colère; ses membres étaient agités de mouvemens convulsifs. (c Où est, s'est-il écrié, le misérable qui «ose m'inculper, et outrager la plus respectable « des femmes? » Je me suis levée précipitamment; j'ai porté une main sur sa bouche; j'ai senti de l'autre des pistolets sous son habit.

J'étais destinée à embrasser, ce jour -là, les pieds de ceux que je hais, que j'aime et que je crains. Je me suis jetée à ceux de Jules; je l'ai conjuré, par l'amour le plus tendre , de ménager ma réputation, le repos de sa femme; de se conserver pou-r l'enfant qui lui devra bientôt le jour. Ce que le sentiment a de plus tendre, ce que la nature a de plus touchant , j'ai tout employé, tout épuisé, et sans succès : il était altéré de sang.

Injuste envers Jeannette, oubliant que je l'ai moi-même envoyée chez Jules, je lui ai reproché de l'avoir instruit, comme s'il était possible de se

DE 3liRA.N. 'dc)5

taire , quand on tremble pour quelqu'un à qui on est étroitement attaché. J'ai éclaté en plaintes , en murmures, et rendue entièrement aux sentiment de mon devoir, j'ai interpellé Jules. Je lui ai demandé de quel droit il se déclare mon défenseur; pourquoi il ose entrer armé chez mon mari, qui peut se montrer inopinément, et demander, du ton d'un maître irrité, la cause du désordre où nous sommes l'un et l'autre. «Vous exposerez- « vous à porter une main coupable sur l'homme «à qui je me suis donnée? Ajouterez- vous un « crime aux obstacles, sans nombre, qui nous sé- « parent déjà? Ne sentez-vous pas que je me jetterai « entre M. d'Apremont et vous, et que je recevrai « le premier coup ? » Il ne m'a pas répondu un mot, et j'ai jugé, à la sombre expression de sa figure, à la contraction continuelle de ses muscles, qu'il était inébranlable dans sa résolution.

Quel bizarre assemblage de contradictions que le cœur humain ! Je me suis livrée à de nouvelles alarmes, et je n'ai plus écouté que le cri de mon cœur. Convaincue que le langage de la raison , de la prudence, de l'amour même, ne pouvait rien sur son ressentiment, j'ai voulu essayer si d'innocentes caresses n'auraient pas cette force entraînante, qui soumet, qui éteint toutes les autres sensations. Je n'avais rien à craindre de lui, ni de moi : Jeannette et son mari étaient présens.

Je me suis approchée; j'ai pris sa main ; je l'ai portée sur mon cœur, et sur mes lèvres. Je l'ai en-

lacé dans mes bras; je l'ai pressé sur mon sein; ma bouche effleurait son front, ses joues, et lui adressait, par intervalles, les plus tendres supplications. Quel moyen, Claire! Qu'il est puissant et doux à la fois ! Malheureuse, combien je regretterai de l'avoir employé! Il était rouge encore; mais ce n'était plus l'indignation qui colorait sa figure enchanteresse ; c'étaient l'amour et tous ses feux; ses yeux en peignaient le délire; j'allais triompher, je n'en doute pas; il se serait éloigné , quand M. d'Apremont et des Audrets ont paru.

«Que vous ai-je dit? s'est écrié le monstre. Le c( désordre est à son comble, vous le voyez, et j'a- « voue que je ne le croyais pas. )) Jules s'est dégagé de mes bras avec violence ; il a été droit à M. d'Apremont. « Cet homme, lui a-t-il dit, vient « de faire à madame d'infâmes propositions. Il l'a a menacée de tous les maux , qui peuvent accabler (c une femme honnête , si elle refusait de se rendre « à ses désirs. Irrité de ses refus et de ses mépris, « il a commencé à exécuter son cruel projet. Il « s'est hâté de vous prévenir, parce qu'il croit que « la première impression est la plus forte , et la « plus durable. Mais sa lâche hypocrisie cédera à a l'évidence : je vais, monsieur, vous rapporter les « faits. — Ne croyez pas, monsieur, m'abuser sur « vos intentions perfides , et calomnier impunéc( ment un ami, qui m'est sincèrement attaché, et « que vous n'accusez que parce qu'il a dévoilé « votre odieuse conduite. — Impunément , dites-

DE BIÉIIAN. SqS

« VOUS, monsieur? Il est deux êtres de qui je peux a supporter la menace , M. de Méran et vous. Le «lâche qui vous abuse, se tait, et il fait bien. — « Monsieur, je n'ai pas l'habitude de m'emporter « devant des femmes. Nous nous expliquerons dans « un lieu plus convenable. — Je suis à vos ordres , « monsieur. »

De ce moment, je n'ai vu que Jules bravant le fer meurtrier; je me le représentais percé de coups, renversé sur la poussière, la rougissant du sang le plus noble et le plus précieux. Je me suis élancée; je me suis jetée aux pieds de M. d'Apremont ; je l'ai supplié de m'entendre. 11 m'a écoutée ; mais il m'a laissée à genoux.

« Monsieur, avant que vous eussiez pensé à m'é- « pouser, je connaissais l'homme qui veut me char- « ger de votre haine et de votre mépris. Il avait « porté ses vues criminelles sur mademoiselle d'A- « premont , sur la nièce de celui qu'il ose appeler (c son ami. Je l'ai entendu la menacer de lui faire « perdre votre fortune, si elle rejetait ses vœux; «j'ai entendu mademoiselle d'Apremont lui ré- « pondre, avec le froid dédain que lui portent « tous ceux qui le connaissent. Furieux , impatient « de se venger, il vous à amené à me remarquer, « il a fait valoir auprès de vous quelques qualités , « quelques talens , et son libertinage ayant sans «cesse besoin. d'un aliment nouveau, il m'a dé- « claré que je serais votre femme, quil me pos- « séderait, ou qu'il me rendrait le plus misérable

« des êtres. Vous voyez déjà l'effet de ses menaces. « Ce n'est plus à un époux bienveillant et sensible « que je m'adresse; je parle à un maître prévenu, «qui ne croit plus à mon honnêteté, ni à ma « franchise, et qui me laisse devant lui dans la «position la plus humiliante. — Relevez- vous, « madame, et donnez-moi quelques preuves de ce « que vous venez d'avancer. — Tout ce que je « viens de vous dire est consigné dans des lettres « détaillées , écrites à madame de Villers. Par vous , « sans doute , s'est écrié le monstre. La belle «preuve, vraiment! Monsieur, ai -je repris , je « ferai venir ces lettres. Vous en suivrez l'esprit « depuis la première jusqu'à ce jour. Vous verrez « que , long-temps avant que je vous connusse , «j'avais l'habitude de déposer tous mes secrets « dans le sein de mon amie, vous trouverez, dans « ces lettres, un caractère de vérité que l'impos- « ture n'imite jamais. »

Que risquais-je en parlant ainsi? Je ne pouvais me dissimuler que M. d'Apremont n'ignorerait pas long- temps que Jules est l'objet de cette passion insurmontable, dont je lui ai fait l'aveu le jour où il m'a proposé sa main.

«Mes lettres, ai -je ajouté, peuvent vous pa- « raître insuffisantes : interrogez votre nièce elle- « même. Elle s'est tue jusqu'à présent , parce que «cet homme. lui a déclaré qu'il opposerait, à ses «justes plaintes, l'influence qu'il a sur vous, et «qu'elle ne serait pas écoutée. — Madame, ma-

a dame, celle dont vous parlez m'a toujours dé- « testé. Cent fois elle m'a donné lieu de croire « que les bontés dont m'honore son oncle ont « allumé sa haine. D'ailleurs quelle confiance aurait «mon ami dans ce qu'avancerait une femme qui a n'a pas su se respecter? Que voulez-vous dire? « s'est écrié M. d'Apremont. — Il m'en coûte , a mon ami, de vous révéler un secret affligeant; « mais il s'agit ici de ma réputation , de votre es- « time , et il m'est permis de ne rien ménager : « d'ailleurs ce mystère sera bientôt dévoilé. La «grossesse de madame de Courcelles est plus « avancée qu'elle devrait l'être. Certaines femmes « s'empressent de détourner d'elles l'attention , en «inculpant avec éclat, en traduisant, au tribunal « public , un homme irréprochable. La cause se « discute vivement, longuement; le moment de la « délivrance arrive , sans que l'avide curiosité ait « pu calculer les époques, et peut -être ces deux « dames s'entendent-elles pour nous jouer, vous « et moi. »

M. d'Apremont était atterré ; je m'étais tramée à demi morte sur un sopha, et Jules cherchait Jeannette , que cette scène terrible avait éloignée. S'il eût entendu des Audrets, il n'eût pas été maître de lui.

« Hé ! pourquoi, a repris le monstre, ces dames «ne seraient-elles pas d'accord? elles ont besoin « l'une de l'autre. La coquetterie de madame de «Courcelles prouve, qu'en se mariant, elle n'a

« obéi qu'aux circonstances; elle a besoin que son «mari soit occupé ailleurs, et ne voie pas ce qui «se passe chez lui. Madame d'Apremont ne peut « refuser de la bienveillance à celle qui lui rend « son amant , et toutes deux sont intéressées à vous « tromper. Enfin, sans s'arrêter à des lettres, à de « frivoles dépositions , voyez les faits , mon ami ; « ils parlent, et c'est à eux qu'il faut croine. Yous « venez de surprendre madame dans les bras de «M. de Courcelles, et telle est en eux l'habitude « du désordre , qu'ils n'ont pas craint de s'y livrer « en présence de leurs gens. Mon cœur saigne en « vous présentant ces tristes réflexions. Je me re- « pens amèrement d'avoir contribué à votre ma- «riage; mais puis-je me taire, mon ami, quand «je suis ouvertement accusé d'avoir voulu séduire «votre nièce et votre femme, et ne dois-je pas « rappeler toutes les circonstances qui peuvent « vous rendre suspect l'acharnement de mes en- « nemis ? »

M. d'Apremont était pâle, défait; il pouvait à peine articuler, il balbutiait des mots sans suite... « L'habitude du désordre! s'est-il enfin écrié, non, «barbare, elle ne Fa pas; elle était pure quand « elle a reçu ma main. -Sa conduite depuis a été « irréprochable. Il y a trois jours seulement que « nous sommes à Paris, et une femme honnête ne « passe pas, aussi rapidement, de l'innocence au « crime. La présence même de ses gens , qui vous «paraît prouver contre elle, est précisément ce

« qui me rassure : la femme la plus dissolue se « cache pour se livrer à ses transports. Elevée « avec M. de Courcelles, madame d'Apremont a dû « conserver au moins de l'amitié pour lui , et ils « ont pu goûter les douceurs d'un sentiment esti- « mable. Enfin , un véritable ami ne fait pas de « semblables aveux ; il plaint celui que trompe «une épouse infidèle, et il se garde bien de lui n plonger un poignard dans le cœur. Eloignezc( vous, homme insensé ou cruel; laissez-moi re- « naître à l'illusion , qui me rendait la vie si pré- «cieuse, et sans laquelle il me serait maintenant « impossible d'exister. »

Rassurée par ces paroles de paix , je me suis levée, j'ai couru à M. d'Apremont, j'ai pris ses mains , je les ai mouillées des larmes de la reconnaissance ; il m'a ouvert les bras , je m'y suis précipitée. « Vois , a-t-il dit à des Audrets , vois , « reconnais l'expression de la vérité. Une femme , « je le sais , peut être faible à tout âge ; mais à « celui d'Adèle , on n'a pu faire une étude ap- « prpfondie du mensonge ; on ne sait pas encore «masquer la perfidie. C'est toi qui trompes, ou « qui t'es trompé , et dans l'un ou l'autre cas , il « faut nous séparer. »

La scène avait changé de face. L'opinion , le cœur de M. d'Apremont se prononçaient en ma faveur, et déjà je me croyais délivrée des obsessions de l'infâme. « Vous m'éloignez de vous, a-t-il « dit à M. d'Apremont, parce que votre honneur

a m'est cher, et que ma vive amitié n'a pu sup- « porter les atteintes qu'on lui porte cliaque jour, a La voix d'une femme coupable l'emporte sur ce les droits que quinze ans d'affection et de soins «m'avaient acquis sur vous. Vous le voulez, je « pars ; mais du moins je vous laisserai convaincu « que l'imposture s'est armée contre moi. et que « ma conduite à votre égard a toujours été celle « d'un honnête homme. Yoilà une pièce qui dé- « truit toutes les allégations qu'on a opposées à «mon témoignage. Prenez, lisez, jugez. »

Il a tiré de sa poche la lettre de madame Rigaud. M. d'Apremont l'a lue avec un serrement de cœur, dont je ne peux te donner d'idée. Il s'est levé' tout à coup ; ses yeux étincelans se sont portés sur moi ; il s'est avancé avec une violence qui m'a glacée d'effroi, et il s'est arrêté, sans doute par le sentiment de tre qu'il se doit à lui-même. « Per- « fide , vous m'avez parlé d'un amour insurmon- « table ; mais vous m'avez caché ces caresses brù- « lantes , ces transports , dont le souvenir seul est « déshonorant pour vous et pour moi. Le nom «de M. de Courcelles est resté au fond de votre « cœur, et vous me l'auriez nommé en arrivant à « Paris, vous m'auriez placé entre vous et lui, si « vous n'aviez conçu l'affreux projet de consom- « mer le crime , que dès long- temps vous avez « ébauché. » •

Jules est rentré avec Jeannette, et M. d'Apremont a lu à haute voix cette phrase accablante !

« Je crois que ces jeunes gens , si dignes de vous « intéresser , sont unis par des nœuds que la mort « seule peut rompre , et si vous désirez des détails (c plus particuliers , Jeannette , qui a toute la con- « fiance de mademoiselle de Méran , pourra vous (c en donner. »

«Sortez, a-t-il dit avec menaces à la bonne « jeune femme , sortez de l'hôtel , avec votre mari, « et que je ne vous revoie jamais. Celui qui a sé- « duit ma nièce , a-t-il ajouté , en s'adressant à « Jules , celui qui se montre ouvertement l'amant « de ma femme , ne doit plus se flatter d'être cru. (( Rougissez de votre conduite ; réparez -la , s'il est V possible , et gardez-vous de jamais paraître dans « cette maison. — Ainsi donc le vice triomphera, « et l'innocence tombera sous ses coups î — L'in- « nocence , dites -vous! lisez à votre tour cette « lettre foudroyante , et démentez - la si vous le « pouvez.

« Je ne nierai rien , a répondu Jules ; mais je « présenterai les faits sous leur véritable point de « vue. J'ai séduit votre nièce , dites-vous ? Je con- « viens que j'ai obtenu ses faveurs avant le ma- « riage ; mais je me suis bâté de réparer sa faiblesse « et la mienne. Est - ce ainsi que se conduit un « séducteur? Madame et moi nous sommes aimés, « avec une extrême tendresse. Mais si l'honneur cf n'eût été le mobile de toutes nos actions , nous « ne nous serions pas bornés à d'innocentes ca- « resses ; nous aurions mis M. de Méran dans

a la nécessité de consentir à notre mariage , et « M. d'Estouville n'eût pu laisser , dans l'avilisse- «ment, le dernier rejeton d'une famille illustre. « Je vous ai respecté , sans que vous en sussiez « rien. Au moment de votre départ de Velzac , <c j'avais donné mes ordres ; je m'exilais de Paris ; a j'allais vivre dans les terres de madame îa com- « tesse, et je n'ai été retenu ici que par l'accident « qui lui est arrivé, et que vous connaissez comme « moi. Vous m'avez surpris dans les bras de ma- « dame d'Apremont ? Toutes les portes seraient- « elles restées ouvertes , si votre présence avait « été redoutable pour nous ? Furieux contre celui « qui , seul , pense à vous déshonorer , j'exhalais « mon ressentiment en termes peu mesurés , et « madame m'adressait les instances les plus vives, « les remontrances les plus affectueuses ,^ pour « m'engager à éviter toute espèce d'éclat , et à « ménager votre repos. Qu'y a-t-il de répréhen- « sible dans ce que nous avons fait , et quelles « inductions en pouvez -vous tirer contre nous?

«Mais je vais lire cette lettre, qui vous paraît « la preuve irrécusable d'une intelligence crimi-

« nelle

« Pourquoi monsieur a-t-il interrogé madame Rite gaud ? Quel intérêt avait-il à connaître les sen- « timens secrets de madame d'Apremont , si déjà « il n'avait conçu des projets ? Pourquoi aurait-il (c conservé cette lettre , s'il n'avait eu l'intention « de s'en faire une arme contre elle , et pourquoi

DE MJÉRAN. ^lO'^

^(aurait-il attendu à s'en servir jusqu'à ce jour, a si sa position , à l'égard de madame , n'avait « changé tout à coup ce matin ? N'est-il pas évi- «. dent que la communication de cette lettre est « l'effet d'un sentiment subit de colère et de yence geance ?... Dieu ! grand Dieu ! quel trait de luc( mière ? Cette lettre a été écrite un mois avant « votre mariage. Voyez , monsieur , voyez la date. « C'est quand cet homme l'a reçue , qu'il devait « vous la montrer , vous faire connaître que le « cœur de madame était prévenu pour un autre, « empêcher une union qui pouvait faire le malheur « de tous deux. Cette confidence alors eut été a franche et louable. Aujourd'hui , elle ne peut « couvrir que des desseins coupables , et ce sont « ceux que je vous ai dévoilés.

c( Tout ce que je vois , tout ce que j'entends , a « repris M. d'Apremont , me donne la triste conte viction que jamais je n'obtiendrai la tendresse « de madame. Mais ne doit-elle rien à ses sermens, « à ses devoirs, à mon amour, à mes égards , à « mes largesses ? M. de Courcelles ne sent-il pas ce ce que la délicatesse lui prescrit en ce moment ? <c — J'obéirai à sa voix , monsieur. Je ne cherche- « rai point à voir madame , et je m'éloignerai de « Paris , aussitôt que la santé de madame de Courte celles me le permettra. — Cette conduite est « noble , et je ne peux rien demander de plus. <f Des Audrets, faut-il que je perde à la fois tout « ce qui m'attachait à la vie ? Parlez , malheureux ;

4o4 ADÉLAÏDE

« justifiez- VOUS du dessein affreux qu'on vous im- « pute , et qu'au moins l'amitié me reste pour « fermer les plaies cruelles qui déchirent mon « cœur.

— «Que je me justifie! et de quoi? d'une as» « sertion vague , dont on ne donne aucune preuve, «et qui ne tend, je le répète, qu'à éloigner « un surveillant fâcheux. Si j'aimais madame au « point de trahir les devoirs les plus saints de « l'amitié, aurais-je facilité son mariage avec vous? « Ne me serais-je pas proposé moi-même , et dans «l'extrême médiocrité où elle vivait, n'étais -je « pas un parti sor table ? Ne me serais-je pas du « moins assuré de ses dispositions , et de celles de « sa famille à mon égard ? On me fait un crime « d'avoir interrogé madame Rigaud , et de vous « avoir caché sa réponse jusqu'à ce jour. N'était-il « pas naturel , lorsque votre passion s'est pronon- « cée , que ma tendre sollicitude voulût connaître « celle à qui vous alliez vous unir ? Lorsque j'ai « reçu cette lettre , monsieur venait d'épouser « mademoiselle d'Apremont. Trop aimable , pour « n'être pas tendrement chérie , j'ai dû penser « qu'en effet monsieur était infidèle , et que le « dépit éteindrait dans le cœur de madame , un « amour désormais sans espoir. Qu'aurais-je gagné « d'ailleurs en vous communiquant cette pièce ? « Vos désirs ne connaissaient plus de fi:'ein ; la « raison eût été impuissante ; vous ne m'auriez « pas même écouté, et cependant, plus tard, des

DE MÉRAN. Z^OJ

« souvenirs cruels se seraient reproduits , et au- « raient détruit à jamais votre repos. Je viens , a dit-on , de vous la faire lire cette lettre , parce « que ma position, à l'égard de madame, a changé « tout à coup ce matin. Oui , sans doute elle a (f changé , puisque ce n'est qu'aujourd'hui que la « calomnie s'est ouvertement prononcée , et m'a « réduit à la triste nécessité de me défendre. Quel « homme raisonnable me blâmera d'avoir usé de « tous mes moyens, et pourra croire que l'intérêt, « beaucoup trop direct , que prend M. de Courc( celles à cette scène , soit dicté par cette délicatesse dont il parlait tout à l'heure , et dont vous « attendrez long-temps les effets! — Malheureux! « — Point de mots , jeune homme , des choses. « Vous vouliez , dites-vous , quitter Paris , et vous K n'y êtes retenu que par l'accident arrivé à ma- « dame de Courcelles. Une femme qui reçoit tous c* les jours, qui donne à dîner, et qui fait les « honneurs chez elle , n'a plus besoin de vos se- « cours. Mais vous avez été bien aises de vous « appuyer d'un prétexte qui vous permît de vous a voir et de vous rapprocher. En effet , madame « vous mande ici , et il n'est pas difficile de de- «( viner pourquoi vous accourez ; vous vous livrez « à des caresses , que réprouve cette délicatesse « que vous invoquez si légèrement, et quoi que « vous en disiez , laisser les portes ouvertes , quand « on a des gens affidés , est beaucoup plus adroit « que de les fermer. Enfin M. d'Apremont et moi

4o6 ADÉLAÏDE

« nous entrons , avec quelques précautions , je «l'avoue; vous êtes surpris, et incapables de réic fléchir dans une position aussi critique , vous c( m'accusez , moi, étranger de tout ce qui se passe « entre vous. Sans doute , il est commode , pour « cacher ses projets , d'en supposer aux autres. « Mais pour donner à cette fable l'air de la vrai- « semblance , il vous aurait fallu plus de temps , cr pour la composer , et la mûrir. »

Ce calme , cette astuce , cette persévérance dans le dessein de me nuire, ont porté l'égarement de Jules au dernier période. Aveuglé par la colère , oubliant qu'il allait assurer le malheur du reste de ma vie, il s'est élancé sur des Audrets le pistolet au poing. « Tirez , monsieur , lui a dit le «monstre, avec un sang -froid inconcevable; « ajoutez une action criminelle aux plus perfides «insinuations. Est-ce en vous présentant chez a M. d'Apremont avec des armes cachées , que « vous croyez lui prouver que vous n'y êtes entré « que pour faire éclater l'innocence ? L'homme « droit ne prévoit rien , ne craint rien , et s'ex- « plique. Celui au contraire qui a tout à redouter « d'un époux outragé , se met en mesure de se « défendre. »

Jules n'est pas fait pour être un assassin. Il a marqué de l'irrésolution , et cependant il avait le doigt sur la fatale détente. Je me suis élancée sur lui ; j'ai arraché l'arme de ses mains. Il a frémi du danger où je m'exposais en la saisissant par

le bout du canon. Il s'est reculé en chancelant ; il s'est appuyé sur une cheminée. La pâleur de la mort était sur son visage; ses yeux s'éteignaient. J'ai jeté l'arme au loin ; je me suis approchée de lui, et, oubliant à mon tour le témoin redoutable devant qui je parlais, j'ai supplié mon amant de ne donner aucune suite à cette affaire. Mes expressions , mon accent , étaient sans doute ceux de l'amour le plus tendre , puisque M. d'Apremont n'a plus été maître de lui. Il m'a saisi le bras avec violence ; il m'a entraînée ; il m'a conduite à mon appartement; il m'y a enfermée à double tour.

Ce n'est pas de moi que je me suis d'abord occupée : tu le croiras sans peine. Je me suis traînée à ma fenêtre , et j'ai vu Jules et des Audrets sortir en se menaçant. Je me suis sentie défaillir; j'ai espéré, un moment, que le trépas mettrait un terme à tant de maux... Ah! Claire, je l'ai déjà remarqué , on souffre , on pleure , on ne meurt pas.

Le monstre a du courage , je n'en doute plus. Si mon amant succombe, je ne lui survivrai pas; j'attenterai à ma déplorable existence. En attendant l'événement , je suis en proie à toutes les angoisses du désespoir...

Deux heures se sont écoulées; je les ai passées, accablée sous la verge du malheur , dans l'état le plus douloureux , où puisse tomber l'innocence et la faiblesse. Ma porte s'est ouverte enfin. Une

4o8 ADELAÏDE

femme âgée, et que je n'ai jamais vue, m'a demandé mes ordres. Des ordres! ah! je le vois, c'est une surveillante qu'on m'a donnée. Elle sera sans compassion , parce que la vieillesse est insensible à des maux qu'elle ne peut plus éprouver, et dont souvent elle perd le souvenir. Ainsi , je ne dois plus compter sur Jeannette ; m'en voilà séparée sans retour. Je ne recevrai plus de ces lettres où ton amitié me soutenait contre l'infortune et contre mon cœur. N'importe, je ne cesserai pas de t'écrire; je ne veux plus de distractions âmes douleurs. Qu elles me minent; quelles me tuent.

Page 1