CHAPITRE XX
Suite du précédent.
Je vois de mes croisées Jeannette et son mari traverser la cour. Ils sont chargés de leurs effets, et ils vont passer cette porte , qui ne s'ouvrira plus pour eux. La bonne jeune femme s'arrête devant mon appartement; elle me regarde d'un air attendri et douloureux. C'est maintenant que je sens le vide qu'elle va laisser autour de moi. Nous parlions de lui , et elle recueillait mes soupirs et mes larmes. Elles tomberont désormais sur mon cœur; elles me suffoqueront. J'ai couru à mon secrétaire; j'ai mis dans ma bourse ce qui me restait d'or; je l'ai jetée à ces vrais amis, que je ne dois plus revoir.
Des Andrets rentre. Sa main droite est enveloppée d'un mouchoir. Le ciel a-t-il défendu, protégé l'innocence? Jules a-t-il triomphé?
Je n'ose me Uvrer à cette idée consolante. J'ai ouï dire que souvent les deux adversaires sont blessés ; qu'ils restent quelquefois sur la place. L'image de Jules mourant me poursuit sans relâche ; je ne peux résister au tourment que j'endure.
Je parle à Thérèse , c'est le nom de la vieille femme qu'on a mise auprès de moi. Elle me répond avec un laconisme désespérant. Ce que ses réponses me laissent pénétrer, c'est qu'elle a l'ordre de me servir, de me satisfaire sur tout ce que je lui demanderai. Mais certaines réticences me font sentir qu'elle ne se chargera d'aucune lettre de moi, ni pour moi. Elle m'a parlé avec moins de réserve de M. d'Apremont. Il ne donne aucune marque de colère; il est profondément affligé. Non, Claire, cet homme n'est pas méchant, et il serait facile encore de le ramener à celui qui m'a ôté son estime et le repos. Mais il me perdra ; il l'a juré , et il sera fidèle à son inique serment.
Les questions que je faisais à Thérèse, avaient pour objet principal de l'engager à savoir quel accident est arrivé à des Audrets. Il n'était pas présumable qu'on lui répondît assez brièvement, pour qu'elle ne pût saisir aucun détail de ce malheureux combat. J'ai représenté à cette femme
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que Fami de son maître doit lui inspirer de l'intérêt et qu'il convenait qu'elle s'informât comment il s'est blessé. Elle m'a répondu que cette démarche ne lui paraissait pas nécessaire, et qu'elle pourrait annoncer de sa part une curiosité déplacée. Elle s'est retirée dans l'antichambre , et je suis passée dans mon cabinet, d'où je t'écris ce qui est arrivé, et les cruelles réflexions que mon état provoque sans cesse.
Gomment colorera-t-on dans le monde, et aux yeux des gens de la maison, la réclusion forcée où l'on me tient, et la nécessité où l'on croit être de me mettre sous la garde d'une femme sévère? Il faudra donc que M. d'Apremont» me déshonore, ou qu'il consente à passer pour le plus injuste , le plus cruel des hommes. Cette première idée me paraît d'une importance telle, pour lui et pour moi, que je ne balance pas à lui écrire. Je m'exprime avec une grande modération , et cependant je lui fais sentir les conséquences qu'entraîne le parti auquel il s'est arrêté. Je proteste encore de mon innocence ; mais de peur de l'aigrir davantage, je me tais sur la calomnie et ses machinations. Dieu permettra un jour que la vérité se découvre.
Thérèse a lu la suscription de ma lettre, et elle a consenti sans peine à la porter à son adresse. J'entends tourner la clé de ma première porte; ce son me fait un mal affreux; il m'humilie et
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m'irrite à la fois. Moi, traitée comme une femme coupable! Eh! qu'ai-je fait qu'user du droit, bien légitime, de me défendre?
Je vois trop que je n'ai aucun acte de complaisance à attendre de Thérèse, et je me suis mise dans l'impossibilité de la gagner, en donnant ce que j'avais à Jeannette. Mes diamans sont encore à ma disposition; mais l'être le plus vénal n'accepte pas d'objets de cette nature. Ils se reconnaissent partout. Ah! si Jules vit encore, il trouvera des moyens de m'instruire de son sort , et par conséquent du mien. Si dans vingt -quatre heures je ne vois rien, je n'entends rien, j'en concluerai que la vie ne sera plus pour moi qu'un insupportable supplice , et j'aurai le courage de m'en affranchir, j'en jure par l'amour.
Cette résolution n'est pas de celles qu'un moment de désespoir fait naître , et que le moment qui suit fait évanouir. Il vaut mieux cesser d'être que souffrir sans relâche. Cette vérité est incontestable, et je la pèse dans le calme de mon ame... Du calme ! Elle n'en connaît plus celle qui veut mourir, et comment supporterai-je la vie? Si Jules existe , il faudra donc que je combatte encore , et que la honte succède à ces combats, car je le sens, ma bonne amie, tant que mon cœur palpitera , ce sera pour Jules ; toujours il brûlera de s'unir au sien , et si l'infortune , ou mon bonheur, me présente mon amant, et qu'il ose entreprendre, je serai à lui... Eh! serais-je si condamnable
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de céder à l'amour? Quels sont les droits d'un homme , dont l'injustice a rompu tous les nœuds que j'avais formés malgré moi? Dois -je quelque chose à celui qui ne ménage plus rien? Ne dois-je pas tout, au contraire, à celui qui possède exclusivement mes affections, et qui s'en est toujours montré digne ? J'oublie qu'il a été faible avec mademoiselle d'Apremont. Elle a surpris ses se|is ; mais son cœur n'a pas cessé d'être à moi.
Affreux raisonnement ! Est-il quelque chose qui dispense de la vertu? Je conserverai la mienne, et je n'en ai qu'un moyen... la mort.
Ainsi, que Jules vive ou non , la mort, toujours la mort.
Thérèse rentre et ne me rapporte pas de réponse. Loin de revenir si;ir ce qu'il a fait, M. d'Apremont ne daigne plus même écouter mes plaintes. Il n'est plus mon époux , il ne veut plus l'être , il me rend à moi-même.
Les croisées de mon cabinet ouvrent sur la rue. Je regarde à chaque instant, et je ne vois ni Jules, ni personne qui lui appartienne. Mes yeux se portent sur un grand tableau, suspendu à un fort clou à crochet... Ce clou... un lacet... tu m'entends, Claire... Demain, demain. La journée finit; les ténèbres s'épaississent, et je ne distingue plus ceux qui passent dans la rue. Je ferme ma croisée; je m'assieds en face du tableau. Je contemple ce clou avec une joie barbare... Ce clou!... oui, ce clou.
Thérèse vient me dire que je suis servie. Les
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insensés! mange-t-on quand la tête est perdue et que le cœur est déchiré? Je prends un couteau; je le cache, je ne sais par quel motif; mais il peut arriver que j'en aie besoin.
Oh ! que cette nuit est longue ! Je vais , je viens , je m'assieds, je me lève; je ne peux trouver de repos nulle part , ni dans aucune position. Thérèse dort profondément. La clé de la porte d'entrée est sous son oreiller; j'en vois le bout, je peux la prendre. Mais l'extérieur de mon appartement est gardé sans doute, et puis le suisse... D'ailleurs où irais -je, à l'heure qu'il est, seule, sans argent?... Il faut rester. Douze heures encore, et je terminerai mon agonie.
Je vois les premiers rayons du jour; je me remets à ma croisée ; j'y respire un air frais ; il me soulage un peu. Ah! Claire , que la nature est belle, qu'elle est attachante pour l'être misérable, qui se prépare à fermer ses yeux , pour ne les rouvrir jamais !
Dieu, mon Dieu, que ne vous dois-je pas!... Je tombe à genoux, Claire; j'incline ma tête devant la Divinité ; je lui rends grâce.
Avant de te dire ce qui vient de se passer, je vais te donner une description abrégée des lieux, sans laquelle tu ne m'entendrais pas.
L'hôtel se compose d'un corps-de-logis , entrecour et jardin, et de deux ailes formant un angle droit avec le bâtiment principal , qu'habitent
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M. d'Apremont el des Audrets, et duquel on ne peut rien voir de ce qui se fait dans les rues adjacentes. Mon appartement tient le premier étage tout entier d'une de ces ailes. Au-dessus est une terrasse à l'italienne; au rez-de-chaussée est un autre appartement, le plus riche de l'hôtel, qui ne sert qu'aux jours de cérémonie, et b[ui, dans aucun cas , ne s'ouvre à trois heures du matin. Thérèse est couchée dans une chambre qui a vue sur la cour. Ainsi, je suis seule, absolument seule du côté où je peux recevoir quelques éclaircissemens sur le sort du bien-aimé.
J'étais à ma croisée ; mes yeux plongeaient , à droite et à gauche , dans la rue. Quelquefois ils se portaient douloureusement, machinalement sur les maisons situées en face de moi. Une fenêtre s'ouvre ; un homme y paraît ; il fait un grand mouvement; il fixe mon attention; je regarde... Je reconnais Firmin.
phî combien j'avais raison de te dire que les extrêmes se touchent ! Une révolution subite s'opère en moi ; mon cœur se dilate ; ma bouche sourit à l'espérance et à Firmin, dont l'air satisfait m'annonce d'heureuses nouvelles. Je ne pense plus à mourir; je ne m'occupe que de Jules. Mais comment Firmin m'instruira-t-il ? La rue est large; s'il parle, ce sera si haut, qu'il pourra être en-^ tendu par d'autres personnes, qui n'auront pas d'intérêt à être discrètes. Je mets un doigt sur
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ma bouche; Firmin répète le même signe. Il est convenu que nous garderons le silence ; mais comment nous entendrons-nous?
Firmin se retire dans le fond de sa chambre. Là, il fait le semblant d'écrire avec Tindex de la main droite sur la paume de la main gauche. Il me montre ensuite mon secrétaire , qu'il peut voir, et un autre signe me rappelle à la croisée... J'y suis; j'y suis. Il faut que j'écrive, et je viendrai ensuite jeter ma lettre à Firmin par la fenêtre. Je commence. Je vais faire au bien-aimé une peinture touchante de ma situation, et j'implorerai son secours, si toutefois il peut m'en donner. Mais comment saurai -je s'il est blessé ou non ? Je le demanderai à voix basse à Firmin , quand il viendra recevoir ma lettre. Il me semble, au reste, qu'il ne peut pas y avoir de danger , puisqu'il désire que je lui écrive , et que sans doute il pourra me lire. Cette idée me fait un bien!... Le bruit d'un carreau de vitre cassé me fait tourner la téte. C'est Firmin qui , par de nouveaux signes, me fait connaître que je ne l'ai pas entendu , et me rappelle à la croisée. Veut-il que j'écrive là? Que signifie cette bizarrerie? N'importe. J'approche une petite table; j'y mets de l'encre, du papier, une plume. Je regarde Firmin ; je l'interroge des yeux. Un mouvement de téte me répond que c'est là ce qu'il désire. Je ne pénètre pas ses motifs, et j'écris : un second car-
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reau cassé me fait relever, et Firmiri retourne dans le fond de la chambre.
Pourquoi cette table et les objets dont je l'ai chargée, si je ne dois pas écrire? Je m'y perds. Je suis Firmin des yeux ; je suis attentive à tous ses mouvemens. Il me fait voir des feuilles de carton, sur chacune desquelles est une très-grande lettre majuscule. Il me présente une M et il me montre ma petite table... Enfin, m'y voilà : c'est lui qui va dicter. Moyen ingénieux et consolateur, l'amour seul a pu t'inventer.
J'écris cette M , et Firmin prend une autre feuille sur laquelle est un seul point : je mets le point. Firmin trépigne de joie , je vois que je l'ai, compris.
Il tire un papier de sa poche ; il le consulte attentivement , avant que de présenter chaque lettre, et en assez peu de temps, j'écris ce que tu vas lire : a Jules jouit de la meilleure santé , et « le monstre doit la vie à une légère blessure , qui « ne lui a plus permis de tenir son épée. Votre « sort changera bientôt, espérez. Ce soir à minuit, « Firmin viendra prendre ce que vous aurez écrit « pour Jules ou pour madame de Villers , et il at- « tachera au bout d'un ruban, que vous lui des- (( cendrez, une lettre détaillée. »
Espérez y m'a-t-il fait écrire. Ah! Claire, quand mon amant vit; quand je suis l'objet de sa tendre sollicitude; quand il me dit que je dois espérer.
piiis-je penser à mourir? Mais à quel genre d'espérance faut-il que je m'abandonne ? Sans doute il n'entend point parler des douceurs de l'amour. J'ai été faible une fois, nous étions libre l'un et l'autre, et il s'est montré grand et généreux. Le sera -t- il moins maintenant que les institutions sociales s'élèvent contre notre amour? Ah! qu'il le soit , qu'il le soit pour tous deux ! Je suis sans force contre mon cœur.
Je présume qu'il a trouvé quelque moyen de démasquer le traître ; de ramener M. d'Apremont à des sentimens de bienveillance ; de rétablir ma réputation à ses yeux, et dans l'opinion des personnes qui connaissent ma déplorable aventure. La considération et le repos ne valent pas les jouissances du cœur; mais ils sont indispensablement nécessaires à qui se respecte soi-même.
Ce soir, je fermerai ce paquet, je le descendrai à Firmin, avec une lettre que j'ai commencée pour Jules, Je la quitte de temps en temps, parce qu'il me semble que l'amour s'y montre trop à découvert; mais puis -je lui écrire sans lui parler amour? Je déchire, je recommence; c'est encore l'amour, toujours l'amour. Cependant je lui dois de la reconnaissance, et je ne peux me dispenser de lui écrire. Mais, bon Dieu, quelles expressions! Je me dépite, je déchire encore, je me lève, le me remets à ma croisée. Firmin est resté dans sa chambre, il me regarde, il me fait des signes XIX. in
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que je n'entends pas: qu'importe, puisque tout est convenu entre nous.
Il reprend ses cartons, et j'écris encore sous sa dictée, a Je louai cete chanbre pour aitre a porté « de savoir ce qui se passe ché vous. Jeu ne sui « pas conu à l'autel, et jeu peu mi intrauduir sou « quelleque praitexte , si vous avé besoin de moi. « Daifiez-vous de Thairaise, et conté sur mon dai- « voument. »
Il est aisé de voir qu'il n'avait pas reçu de modèle pour ce billet-ci.
J'attends avec la plus vive impatience la lettrç de ce soir, elle me donnera des détails. Mais plus je réfléchis , plus j'ai lieu de croire que Jules a pris des mesures vigoureuses , et que je lui dois beaucoup. Je ne l'aimerai pas davantage : dès longtemps mon amour est tout ce qu'il peut être.
J'ai enfin terminé ma lettre ; j'en suis mécontente; mais je ne peux m'exprimer avec plus de modération. Je vais fermer ce paquet. Tu me répondras sous le couvert de M. de Gourcelles. . .
Je venais de cacher mes papiers, quand des Audrets est entré. Je me suis réfugiée dans mon cabinet, dont la croisée était restée ouverte, et je pouvais me faire entendre de Firmin , si le monstre eût osé entreprendre quelque chose. J'ai été indignée de voir xliérèse entrer et s'asseoir
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dans ma chambre à coucher, dont j'avais négligé de fermer la porte qui donne dans mon cabinet. J'ai marqué mon mécontentement de cette familiarité. « Madame, m'a dit le barbare, dans la j3o- « sition où vous êtes , vous avez besoin de tout « le monde , et personne n'a besoin de vous. Mé- « nagez cette femme, à qui j'ai remis une partie « de l'autorité que M. d'Apremont m'a donnée <c sur vous. J'ai phis d'influence que jamais sur « son esprit; je suis le maître ici, et je me con- « duirai selon la détermination que vous allez « prendre. Je ne vous ai mise encore que dans « une situation fâcheuse; je peux ramener votre « mari, ou aggraver vos maux jusqu'à vous ré- « duire au dernier désespoir. Voulez- vous que je a sois votre amant? Non, ai-je répondu, en me « levant avec un mouvement de force et de coi( 1ère , dont je ne me croyais pas capable. Là, là, « a repris Thérèse, on en a réduit de plus déci- « dées que vous. » J'ai senti aussitôt ce que j'avais à redouter de ces deux êtres détestables; je n'ai point balancé, et j'ai appelé à mon secours. Des Audrets a osé porter la main sur moi ; il m'a éloignée de la fenêtre, il l'a fermée, et se plaçant entre elle et moi , il a continué de me parler avec le calme d'un scélérat consommé. « Les désirs que « vous m'avez dès long-temps inspirés , sont de- « venus peu à peu une passion que je ne peux il plus maîtriser. Peut-être a-t-elle été portée jus-
« qu'à l'exaspération par l'amour que vous avez w pour ce jeune homme, et la jalousie que j'en (c ressens. Il faut que je la satisfasse, n'importe à « quel prix. La réponse , que vient de vous faire « Thérèse , vous prouve que je peux entrer chez « vous la nuit comme le jour. Ainsi ne vous prête parez pas à une résistance qui serait inutile. Je « reviendrai tout à l'heure sur ce sujet-là.
« Je vais maintenant vous dire ce que j'ai fait, « et ce que je me propose de faire; il faut que « vous sachiez précisément ce que vous avez à « espérer ou à craindre.
« J'ai lu la lettre pathétique que vous avez écrite « à votre mari. Vous deviez croire que j'avais « prévu les suites d'un éclat, et que je les ai préce venues. Vous serez dégradée ; mais il entre dans (f mon plan que ma maîtresse jouisse de la conte sidération propre à flatter mon orgueil , et à re- « lever mon triomphe.
« Il est inutile de fermer les yeux et de vous « boucher les oreilles. D'Apremont n'est pas à a l'hôtel, et je peux élever la voix.
« La première mesure que j'ai prise, quand « vous avez été enfermée dans votre appartement, « a été d'envoyer à la terre de Champville , vos « femmes et tous les domestiques. Ils sont partis, tt sans rien savoir de ce qui se passe ici , avec « l'ordre de tout mettre en état à Champville. Ils « ont été remplacés aussitôt par des gens pour qui
« VOUS êtes valétudinaire et mélancolique. On u dira la même chose, dans le monde, à ceux « qu'on aura intérêt de tromper.
« Si M. de Courcelles ne se décide prompte- « ment à quitter Paris , vous serez transférée à « Champville, où vous ne verrez que moi et vo- <c tre mari; moi toujours, lui quand cela me rt plaira. Maintenant entendons-nous. Je n'exige (c pas que vous m'aimiez; mais je veux que vous « en ayez l'air, et que vous receviez mes ca- « resses avec l'abandon et la gaieté , qui seules « peuvent me satisfaire. Quand je vous aurai « amenée à ce point, je verrai ce que je pourrai « faire pour vous ; j'adoucirai votre sort.
a En attendant, je vais jouir du plaisir d'une « double vengeance. Je punirai votre Jules du « tort qu'il a de vous plaire, et je détruirai la « tranquillité de sa femme, que je n'aime plus, « mais à qui je ne pardonnerai jamais de m'avoir « dédaigné. J'ai monté la téte à d'Apremont sur « la faiblesse de sa nièce, et je lui ai persuadé « que c'est en rompant ouvertement avec elle , et « en l'instruisant des sentimens que conserve son (c mari, qu^il éloignera ce jeune homme de vous. « Elle ne l'a jamais aimé; mais elle sera jalouse « par orgueil. Elle est violente; elle le tourmen- « tera sans relâche. Il est difficile qu'elle ne pré- « fère pas un des freluquets qui forment sa cour. « Mes émissaires auront aujourd'hui des notions « certaines à cet égard. Qu'elle trompe ou non son
<t mari y je tournerai les apparences contre eîle ; « une lettre anonyme persuadera Jules. Je mettrai « la division et îa haine dans ce ménage.
« Je ne m'en tiendrai pas là, si vous persistez £^ dans Faversion que vous me marquez, et si vous « ne cédez qu'à la force ou à îa crainte. Dans
quelque jours je serai guéri de ma blessure; je « défierai de nouveau votre amant, et vous sa- « vez que le sort des armes est sujet à changer. ii Enfin, je ferai écrire d'Apremont à vos parens, li pour qui vous vous êtes sacrifiée, et je vous s< frapperai en eux , en empoisonnant leur vieil- « lesse. Je les ferai mourir de chagrin, en vous « chargeant de tout ce que îa calomnie a de plus « fort et de plus spécieux. Prenez un parti, et K décidez-vous promptement. Je suis fatigué d'at- « tendre.
« Allons, ma jolie petite dame, a repris la vieille, « laissez -vous persuader. Le mot intrigue vous « blesse les oreilles : là, là, dans quelques années M le mot vous sera agréable, parce que vous au- « rez pris goût à la chose. Toutes les femmes « ont un bon ami , c'est la règle et n'est-il pas « bien commode de l'avoir chez soi , surtout « quand il a la confiance du mari ? Pourquoi « passer vos plus beaux jours dans les chagrins « que M. des Audrets ne cessera de vous suscite ter? Croyez-moi, jouissez avec lui des agrémens « de la vie. La main , qui vous tient sur le bord K du précipice, peut à l'instant le remplir et le
« couvrir de fleurs. Allons, mon petit ange, que « la meilleure intelligence s'établisse entre vous. « Venez donner le baiser de paix à monsieur. »
Furieuse , exaspérée , je me suis réfugiée à côté de mon guéridon; j'ai porté la main sur mon ouvrage , dans lequel j'ai caché le couteau ; j'étais décidée à en frapper quiconque s'approcherait de moi. Incertains , irrésolus , ils se regardaient tous deux, lorsqu'un certain bruit s'est fait entendre à la première porte de mon appartement, et a captivé leur attention. «Je vous dis K qu'il faut que je parle à M. des Audrets. » J'ai reconnu la voix de Firmin, et j'ai commencé à respirer librement. « Je vous répète que personne ce n'entre chez madame , a répondu... un domes- « tique, probablement. — Je me présente ici par « ordre de M. d'Apremorit, et je suis le médecin « de madame. )^ La porte s'est ouverte aussitôt ; le monstre y a couru; il n'était plus temps; Firmin était entré. Il s'est avancé d'un air grave , et en multipliant les révérences. Des Audrets le fixait , en marchant à reculons. Firmin fermait les portes de toutes les chambres qu'il traversait. Ils sont entrés dans mon cabinet. « Vous êtes médecin , « dites-vous, a repris le scélérat, après avoir un ce peu réfléchi , et vous venez ici par ordre de « M. d'Apremont? Vous êtes un imposteur. — « D'un ton plus bas , s'il vous plaît , a continué « Firmin , en serrant la main blessée de des Au- « drets, jusqu'à lui faire faire d'horribles contor-
« sions; pas de résistance. Vous n'avez (ju'un « bras; moi, j'en ai deux des plus robustes. Te- « nez-vous tranquille , croyez-moi. Madame Du- « pont , asseyez-vous là , dans le coin , a côté de « monsieur, et écoutez-moi. »
Thérèse a pâli , lorsque Firmin a prononcé son nom de femme , et des Audrets a tressailli. Qui est cette malheureuse? Mon amant tient-il déjà ]e fil de cette nouvelle trame?.. Firmin a repris la parole. « Vous vous êtes permis, monsieur, des « procédés odieux à l'égard de madame , puis- (( qu'elle a demandé du secours. Vous l'avez tirée « avec force , et vous avez fermé sa croisée pour « étouffer ses justes plaintes. Je ne suis pas mé- « decin; mais je suis honnête homme, et je viens « secourir la faiblesse contre l'oppression. J'at- « tendrai ici M. d'Apremont. Je présume que le « masque qui vous a si long-temps couvert , vous « et la Dupont, est levé en ce moment, et que « le ressentiment de celui que vous nommiez voce tre ami , sera proportionné à l'abus que vous « avez fait de son aveugle confiance. Point de ré- (( plique, et surtout gardez -vous l'un et l'autre « d'appeler. Au premier cri, je vous assomme « tous deux.
a Remettez -vous, madame. Votre position va <i changer, et votre mari, honteux de s'être laissé (f tromper aussi grossièrement, s'empressera sans « doute de réparer ses torts. )>
Thérèse était accablée, le monstre écumait de
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colère. Firmin , immobile dans sa position , les contenait l'un et l'autre. La porte coclière s'est ouverte; une voiture est entrée au grand trot. Des Audrets s'est levé pour s'approcher de la croisée. Firmin l'a cloué sur son fauteuil. « Du « courage, m'a-t-il dit, madame; voilà des libé- « rateurs. »
J'ai vu descendre du carrosse M. d'Apremont, deux hommes que je ne connaissais pas, et une jeune dame. Trois domestiques , sans livrée , étaient derrière la voiture, et sont entrés avec les maîtres. Je prévoyais une scène violente, sans savoir encore quel en serait le sujet. L'approche de la crise m'avait fait oublier ce que venait de dire Firmin; je tremblais de tout mon corps.
J'ai entendu ouvrir la porte de mon appartement avec un saisissement , un effroi que je ne peux dépeindre. J'ai fait un effort sur moi-même, je me suis traînée au-devant de M. d'Apremont. « Vous triomphez, madame, m'a-t-il dit, et le « crime va subir la peine qui lui est due. » Ces paroles m'ont rendue à moi-même, et j'ai pu suivre la marche des événemens que je vais te détailler.
Un des hommes que j'avais vu descendre de voiture, ceux que j'avais pris pour des domestiques , sont entrés , avec M. d'Apremont , dans mon cabinet. Le premier a tiré une écharpe de sa poche ; il s'en est décoré. Puis s'adressant à Thérèse anéantie, il lui a demandé si elle le reconnaissait.
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Deux des hommes qui le suivaient se sont rangés à droite et à gauche de la malheureuse; le troisième m'a demandé la permission d'écrire sous la dictée du commissaire. Il a tiré des papiers de sa poche, il s'est mis à mon secrétaire. M. d'Apremont lançait à des Audrets des regards foudroyans ; le scélérat n'a pas baissé les yeux.
Le commissaire a pris la parole , et s'adressant à Thérèse : « Vous avez été, lui dit-il, reprise de « justice, il y a cinq ans. Six mois de réclusion (( auraient pu vous corriger, si un coeur vicieux a était susceptible de changer. Depuis que vous « avez recouvré la liberté , vous avez fait métier « de corrompre de jeunes femmes. Vous y avez c( réussi quelquefois, et votre adresse a, jusqu'à (c présent, dérobé votre conduite à l'œil vigilant « de la police. Aujourd'hui, tout est découvert : « répondez aux questions que je vais vous faire.
« Qu'est devenue madame de Ferval, que vous <c avez déterminée à quitter son mari pour la li- « vrer à cet homme, à des Audrets, qui l'a bien- « tôt abandonnée, et qui l'a laissée entre vos (c mains? — Elle est venue volontairement chez « moi, et elle en est sortie quand elle l'a voulu. (C — Vous mentez. Vous avez fait de ses charmes (C un commerce infâme; vous l'avez forcée à se « prostituer. Vous ne lui avez pas rendu la li- « berté; mais elle est parvenue à s'échapper de « chez vous. Son mari, homme prudent, a étouffé <c cette affaire. Ce qui se passe à présent fera tout
« rechercher, tout rapprocher, et on purgera la « société d'un monstre tel que vous.
« De quel droit ou par quel ordre deux furies , « qui vous remplacent à votre domicile , y rete- « naient-elles de force une demoiselle de Tarbes, « qui est enceinte des faits de des Audrets, et « que son père cherchait vainement dans les lieux a les plus cachés de Paris? — M. des Audrets l'a « mise en pension chez moi; il m'a dit qu'elle « est sa parente , que son esprit est aliéné, et que « j'eusse à veiller exactement sur elle. — Et de- « puis huit jours qu'elle est chez vous , avez-vous « eu quelque preuve de cette prétendue aliénation « d'esprit? — J'en ai eu mille, monsieur le com- « missaire. Mensonge atroce, s'est écrié la jeune « personne, eu s'élançant, avec son père, dans « mon cabinet. Cet homme a voulu me séduire « pendant le séjour qu'il a fait cet été au château « de Velzac ; je l'ai repoussé. Il a gagné ma femme « de chambre, et un breuvage soporifique m'a a mise à sa discrétion. Je rfie suis réveillée dans « ses bras , et il m'a fait horreur.
« Bientôt je me suis aperçue que son crime « avait des suites ; j'ai craint le meilleur des pè- (f res, et je lui ai caché mon état. J'ai écrit à cet « homme une lettre suppliante. Je sentais que sa « femme serait la plus misérable des créatures ; « mais je consentais à me sacrifier à l'honneur de « ma famille. Il s'est bien gardé de me répondre « par écrit : il a senti que ce serait me donner
« des armes, que je ne manquerais pas de toiir- « ner contre lui. Il m'a envoyé un émissaire , in- « sinuant, adroit, astucieux, qui a eu l'air de me « plaindre; qui m'a protesté que je lui inspirais « le plus vif intérêt , et qui a gagné toute ma con- « fiance. Il m'a représenté que je ne pouvais donci ner la preuve d'aucun fait, et qu'un éclat serait (c inutile et déshonorant; mais que M. des Au- « drets était incapable de résister à mes larmes, « et que le seul parti que j'eusse à prendre était <c de venir à Paris, où mon mariage se ferait in- (c failliblement. J'ai cru ce misérable ; j'ai fui la « maison paternelle, et je me suis livrée à ces « monstres qui voulaient se défaire de moi. Ils « m'ont conduite chez cétte femme, où les mau- « vais traitemens auraient, en effet , bientôt pro- « duit cette démence, qui leur sert de prétexte « aujourd'hui; qui m'eût ôté la mémoire du crime, « et les moyens de m'élever contre son auteur, a Voyez , madame , m'a dit cette infortunée , en « découvrant son sein, voyez la trace des coups « dont on m'a accablée hier. »
A l'aspect des meurtrissures dont cette pauvre fille est couverte, le père furieux s'élance sur des Audrets. Il a fallu des efforts multipliés pour le tirer de ses mains. Le scélérat a entrepris de se disculper. Il a prétendu que tout Paris avait eu madame de Ferval; que jeune alors, il avait pu vouloir la posséder aussi , et qu'il ne pouvait être responsable de ce qu'elle est devenue quand il
l'a eu quittée. Il a prétendu n'avoir rien eu de particulier avec la jeune personne qui était présente. Il a ajouté qu'il l'avait vue à Tarbes; que, dans l'embarras où son inconduite l'avait mise , elle s'est adressée à lui , et qu'il avait cru pouvoir lui donner un asile. « Et c'est dans une maison « de débauche que vous avez placé mademoiselle ! « a repris avec force le commissaire. Les contuif sions qu'elle vient de découvrir déposent contre « vous et vos complices.
ce Et c'est la Dupont, c'est une femme qui a « tous les vices , et que vous connaissez parfaitece ment , que vous placez auprès de l'épouse de ce l'homme que vous appelez votre ami î » Des Audrets a voulu répliquer, ce Tout est connu , lui ce a dit le commissaire. La femme de chambre de ce mademoiselle , que vous vous êtes hâté de placer <c à Paris, vient d'être arrêtée. Elle a nommé le ce pharmacien de Tarbes qui a donné l'opium; elle ce a avoué l'usage que vous en avez fait. Les deux ce femmes qui étaient chez la Dupont sont aussi «c sous la main de la police , et n'ont pu nier des ce faits constatés jusqu'à l'évidence. Il ne me reste ce qu'à m'assurer de vous et de cette misérable , et ce je vous arrête l'un et l'autre. Une instruction ce criminelle , un jugement, équitable et sévère, ce vengera la société offensée , par vous , dans « plusieurs de ses membres. — Que résultera-t-il ce de ce procès ? Je serai emprisonné pendant ce quelque temps ; mais madame de Ferval sera
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«publiquement déshonorée; on saura que ma- « demoiselle, de gré ou de force, a fait un enfant, c< et que madame d'Apremont a été en relation « directe avec la Dupont. Il faudrait que les in- «dividus, qui composent ces trois familles, eus- (( sent perdu le sens commun , pour ne pas sentir «les suites qui résulteraient, pour eux, d'une « semblable procédure , et pour ne pas les pré- « venir. D'après cet aperçu, très -simple, je n'ai « rien à redouter. »
« — Ceux que vous avez si cruellement outra- «gés, ont, je l'avoue, un intérêt réel à étouffer « cette affaire , et ils y sont disposés. Mais ils vous « prescrivent des conditions. Vous quitterez à « l'instant cet hôtel, pour n'y rentrer jamais. Vous ce épouserez mademoiselle , parce qu'il n'y a que « ce moyen de lui rendre l'honneur. Il sera sti- « pulé par le contrat, qu'elle habitera chez son « père , et vous vous obligerez par un acte parti- « culier, qui contiendra l'aveu de vos crimes, à « ne jamais approcher de son domicile. Je vais « vous conduire en prison, comme s'il ne s'agis- « sait que d'une mesure de police ordinaire , et « vous y resterez , jusqu'à ce que vous ayez satis- « fait à ce qu'on exige de vous. Vos complices «seront détenues à perpétuité, comme femmes « de mauvaise vie. Elles seront , ainsi que vous , « soustraites à la vigilance des tribunaux , et vous « devez tous la redouter à un point , qui ne vous « permettra jamais de l'appeler sur vous. L'auto-
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« rite supérieure sera instruite de tous ces détails, a et les familles intéressées sont assez recommanc( dables , pour qu'elle approuve les instructions « que viennent de me donner mes supérieurs im- « médiats. Présentez vos mains , monsieur. »
« Quoi ! s'est écrié le monstre , on me traiterait «comme un vil criminel! Et qu'étes-vous? a ré- « pondu le commissaire. » Un des trois hommes qui l'accompagnaient, a tiré des fers de sa poche. L'infâme a voulu opposer quelque résistance. On l'a terrassé, garrotté; on l'a porté dans la voiture; on y a traîné la Dupont. Firmin a suivi, sans qu'on lui ait fait une question ; sans qu'on ait même paru le remarquer. Je suis restée avec M. d'Apremont.
Sa physionomie était sombre , et cependant ses yeux exprimaient des sentimens doux. Ils se portaient sur moi ; ils s'en éloignaient ; ils y revenaient encore. De profonds soupirs s'échappaient par intervalles. J'ai jugé qu'il m'aime encore, et qu'il n'était pas hupossible de le calmer, et d'adoucir ses maux et les miens. « Vous connaissez «maintenant, lui ai- je dit, à quel point mes im- « putations à l'égard de des Audrets étaient fon- « dées. — Vous et ma nièce m'avez dit la vérité; «j'en suis convaincu, madame. Oh! combien le « misérable m'a trompé ! ma prévention en sa fa- <( veur, ma confiance aveugle m'ont rendu injuste «envers vous. Vous êtes libre, madame, et je « vais mettre tous mes soins à vous faire oublier
«mes torts... Mais Adèle, vous en avez eu de « votre côte et de graves. M. de Courcelles... — «Hélas! monsieur, nos sentimens sont indépen- « dans de notre volonté. Si on pouvait disposer « de son cœur, le mien serait tout à vous. Notre « conduite seule peut être soumise à la raison et « au devoir, et à cet égard qu'avez-vous à me re- « procher ? — Ne m'obligez pas à vous rappeler « des choses , dont le souvenir me tue. — Je suis « innocente, monsieur, je vous le jure. — Inno- «cente! Non, madame, vous ne l'êtes pas. Vous «m'avez avoué, j'en conviens, avant de rece- « voir ma main , que vos affections ne vous ap- « partenaient plus. J'ai eu la faiblesse ou la pré- « somption de croire que je les mériterais; que je «les obtiendrais un jour. J'ai commis une faute, « impardonnable à un homme qui avait de l'ex- « périence , et je ne vous la reproche pas. Mais « vous avez refusé de me nommer M. de Cour- « celles. Plus sage , plus prévoyante , ou moins « dissimulée , vous m'auriez révélé ce secret tout « entier, et vous ne seriez pas maintenant à Paris. « Mais vous nourrissiez l'espérance de revoir ce « jeune homme et vous brûliez de vous en rap- « procher. — Je ne nierai pas, monsieur, que je « l'ai revu avec beaucoup d'intérêt; mais je ne le « cherchais pas. Il devait quitter Paris; il vous l'a « déclaré, et c'est moi qui lui en avais donné l'or- « dre de Velzac. — - J'aime à croire , madame , que « votre honneur et le mien n'ont reçu aucune
a atteinte directe. Mais ces caresses , qui blessent « le devoir , dont j'ai été le témoin , et qui ne « peuvent sortir de ma mémoire... — Elles étaient «pures, monsieur; j'en fais le serment à la face « du ciel , ainsi que celui de ne les renouveler «jamais. Voulez -vous un garant certain de ma « bonne foi ? Je vous conjure de me conduire à « Champville ; je n'y vivrai qu'avec vous et pour « vous, et je n'entretiendrai aucune espèce d'in- « telligence avec M. de Courcelles. »
J'étais vraie en ce moment. La douceur de M. d'Apremont avait tourné vers lui toutes mes affections, l'amour, l'amour seul excepté. Je me rappelais ce que lui doivent mes parens; ce que je lui dois moi-même. La reconnaissance, l'amitié et la compassion agissaient fortement sur moi. Rassuré par mes promesses, entraîné par le ton de la vérité, vaincu par son amour, il m'a ouvert ses bras, et je m'y suis précipitée. Il m'a pressée tendrement sur son cœur, et... Ah! Claire, que ce raccommodement m'a coûté cher ! Incapable de me résigner, je me suis du moins soumise.
M. d'Apremont a renvoyé à l'instant les domestiques que des Audrets avait placés autour de moi. Il m'a donné ensuite une marque de confiance à laquelle j'ai été sensible. Il m'a engagée à sortir, à me dissiper. J'ai répondu, à cette offre, avec la délicatesse qu'il devait attendre de moi , et qui a paru le flatter : je lui ai déclaré que je ne sortirais qu'avec lui, jusqu'à ce que je fusse Z/X 28
éloignée de M. de Courcelles; que d'ailleurs ne connaissant à Paris que Jules et sa femme, et n'ayant pas le goût des plaisirs, je désirais rester chez moi.
Il a fait venir un vieux valet de chambre, qui lui porte un sincère attachement, et il lui a ordonné de tout préparer pour notre départ. C'est alors que je suis revenue à un sentiment que tout condamne et que je ne peux vaincre. Je n'ai pensé qu'avec un serrement de cœur affreux au moment de quitter une ville qu'habite l'homme adoré. N'importe, j'ai promis, et je partirai sans résistance, sans me permettre même la moindre observation. Je suis vouée au malheur; j'en ai la certitude; je subirai mon sort.
J'avais une extrême envie de savoir comment on avait découvert les infamies de des Audrets; je n'osais interroger directement M. d'Apremont. J'ai jeté quelques mots assez insignifians qu'il était le maître de saisir, et auxquels il pouvait sans impolitesse ne pas donner de suite. Il m'a devinée, et il s'est empressé de me satisfaire.
Le misérable l'avait prévenu contre sa nièce et son mari, au point de lui faire dédaigner toute espèce de ménagement. Il lui a reproché sa faiblesse de la manière la plus dure; il lui a fait sentir qu'elle s'est sacrifiée à un ingrat. Elle a appris que son mari ne l'a jamais aimée, et que la violence de la passion , qui le domine , éloigne d'elle jusqu'à l'espoir de le ramener. M. d'Apre-
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mont se repent du fond du cœur de s'être laissé aller à une brutalité, qui est si loin de son caractère. Mais les regrets ne servent à rien : il lui est impossible de revenir sur le coup qu'il a porté.
IMadame de Gourcelles est trop pénétrante pour n'avoir pas reconnu d'abord , dans un homme naturellement doux, la violence et la méchanceté de des Audrets. Elle n'a pu nier qu'elle ait été faible; mais elle a essayé de prouver, par sa résistance aui'vues du scélérat, qu'elle n'est point une femme sans mœurs, et elle a ajouté que le mariage avait effacé sa faute. L'indifférence de son mari, dont jusqu'alors elle n'avait pas de certitude, lui a tiré d'abord quelques larmes; mais revenant bientôt à son caractère, elle a dit assez gaiement à son oncle, que des époux raisonnables ont respectivement bien des choses à se pardonner. Ce trait de légèreté a affecté M. d'Apremont, et il me donne une sorte de conviction que les idées de des Audrets, sur la galanterie de madame de Gourcelles pourraient n'être pas sans fondement.
Jules est rentré chez lui à la fin de cette étrange conversation. Il a conjuré M. d'Apremont de le suivre , et il lui a juré sur sa téte qu'il allait lui donner les preuves les plus authentiques de l'avilissement et de la perfidie de des Audrets. M. d'Apremont était disposé à saisir tout ce qui pouvait me justifier d'avoir, calomnieusement, accusé ce misérable. Il a suivi Jules, qui Fa conduit chez
la Dupont. Le commissaire et ses gens y étaient déjà rendus. Déjà on s'était assuré des deux créatures , ministres des iniquités , et de la froide cruauté de Thérèse. Il ne restait plus que des Audrets à convaincre : on a fait monter en voiture la jeune personne de Tarbes et son père ; M. d'Apremont et le commissaire s'y sont placés avec eux. Tu sais le reste.
Mais comment le père de cette infortunée s'est-il trouvé là ? comment Jules est-il arrivé au repaire de la Dupont? Voilà ce dont M. d'Apremont, entraîné par la rapidité de l'action, n'a pas pensé à s'informer. La lettre, que j'attends à minuit, m'instruira des détails. Une lettre ! une lettre de Jules!... dois-je la recevoir au moment même de la réconciliation la plus sincère... du moins de la part de mon mari?... Mon mari! voilà la première fois que je lui donne ce titre... Hé, ne lui appartient-il pas? non, non, je ne peux le lui refuser. C'est moi qui le lui ai donné; qui le lui ai donné volontairement... Mais serais-je coupable, en marquant à Jules combien je suis reconnaissante de ses soins? Où est le mal d'apprendre, de lui, par quels m*oyens il a opéré une révolution aussi subite dans le cœur de M. d'Apremont? Cette lettre sera brûlante, peut-être. Hé, l'amour et tous ses feux ne le brûlent -ils pas déjà? Que peut y ajouter une lettre ? Me refuserai - je la dernière consolation qui peut-être m'est réservée ? Et puis, n'est-ce pas lui seul qui peut te faire
parvenir ce paquet, et l'instruire de tant d'événemens ? Dois-je renoncer aussi aux douceurs de l'amitié?... Malheureuse, dans quelles fluctuations se perd mon pauvre cœur!
M. d'Apremont m'a priée de me mettre à mon piano, et je me suis empressée de lui complaire. J'ai touché pendant des heures entières; il ne se lassait pas de m'écouter, et de louer mon exécution. Elle devait être bien imparfaite : je n'étais pas à ce que je faisais. A la musique a succédé le trictrac. A chaque instant, je perdais des points d'école. Il a bien voulu attribuer mes distractions à la scène du matin, et il m'en a parlé avec une bonté, qui m'a fait venir plusieurs fois les larmes aux yeux. Cependant, mon imagination trop active me rappelait malgré moi... tu sais qui. Ses grâces , ses services , son amour , le mien me poursuivaient sans relâche. Ah! que cette journée a été longue ! Je me suis échappée un moment pour l'écrire; il me restera ce soir peu de chose à ajouter, et je fermerai ce paquet.
Sur les dix heures, il a réfléchi que je n'avais personne qui pût m'aider à faire ma toilette de nuit ; il s'est offert de m'y aider. J'ai senti qu'accepter la proposition était un moyen certain de n'être pas libre à minuit : l'aspect de certaines choses agit toujours, plus ou moins fortement, sur lui. Je l'ai remercié, avec une politesse froide bien propre à éloigner des idées... tu m'entends. Il a insisté avec une ardeur qui m'a effrayée , et
il m'a conduite dans ma chambre. Son œil animé s'est porté sur un meuble , qui fut , qui est pour toi l'asile de la volupté, et qui n'a jamais été pour ton amie qu'un lieu de sacrifices et de douleurs. Je me suis plainte d'une fatigue excessive, d'un violent mal de tête. J'ai demandé grâce. Il me l'a difficilement accordée; mais enfin je l'ai obtenue.
Il est revenu sur ses pas; il m'a demandé pourquoi je m'enfermais. J'ai répondu que nous étions presque seuls à l'hôtel, et que j'avais peur. Il m'a protesté qu'il ne me quitterait pas de la nuit. J'ai frissonné ; il a remarqué ce mouvement , et il l'a attribué à un peu de fièvre. Il a été chercher ce qu'il a cru propre à me soulager, et il s'est mis à côté de moi. Ma peau était bridante ; il a jugé que j'avais besoin de repos. Bientôt ses yeux se sont fermés; j'ai attendu qu'il dormît, et profondément. Je me suis levée doucement, bien doucement; j'ai écrit ces quinze ou vingt lignes. Je descendrai ce paquet par la fenêtre de mon cabinet. Il sera attaché à un ruban très-long, dont je nouerai le bout autour de mon bras. Au pliis léger mouvement qui partira de la rue, je me relèverai et j'irai monter la lettre si désirée : il me la faut, je la veux. Je la cacherai, et je reprendrai ma place. Tout cela se fera assez promptement pour qu'il ne puisse rien calculer, s'il venait à s'éveiller.
DE MÉRàN.