CHAPITRE XXI
Événemens nouveaux.
Tout s'est passé ainsi que je l'avais projeté. Cette lettre est en mon pouvoir. Mais te le diraije, Claire ? à peine Favais-je lue, que le remords a froissé mon cœur. Quitter clandestinement le lit d'un époux, rendu, quelques heures avant, à l'amour et à la confiance ; s'éloigner de lui pour aller recevoir des témoignages d'une passion , que la circonstance rend plus criminelle , une telle conduite est non-seulement répréhensible au fond, mais elle a quelque chose de bas, qui m'ôte ma propre estime. En dépit des tristes réflexions qui me tourmentent , je reviens à une jouissance à laquelle je ne peux renoncer; je lis, je relis cette lettre, comme j'ai lu, relu celles qu'il m'a écrites depuis que je suis mariée, et dans celle-ci, comme dans les autres , son style est réservé et décent. Je cherche en vain le mot amour ^ et je le sens , je le vois à chaque ligne. S'il m'envoyait une feuille de papier blanc, j'y lirais, je crois, tout ce qu'il pense, tout ce qu'il éprouve, tout ce qu'il me dirait, s'il laissait parler son cœur.
Je passe aux détails , que je désirais si vivement connaître, et tu vas savoir quelles sont les res~ sources de l'amour, combien il est ingénieux. Je dépouille le récit de ces expressions , épisodiques
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et si pénétrantes, pour ne m'attacher qu'aux faits.
Jules a prévu qu'à la suite de la scène orageuse que je t'ai décrite , des Audrets ne resterait pas oisif, et qu'il s'occuperait sans relâche à réaliser ses menaces. Firmin , qui n'est pas connu ici , a été placé en observation dans une allée, en face des croisées de mon appartement. Un écriteau a frappé sa vue. Il a loué , à l'instant , la chambre où je l'ai reconnu , et il y a porté ce qui était nécessaire pour correspondre avec moi.
Le vieux Ambroise , aussi inconnu à l'hôtel que Firmin , a reçu l'ordre d'épier les démarches de des Audrets , dont il avait le signalement exact ; de le suivre partout, et d'indiquer, sans délai, à Jules les endroits où il s'arrêterait. Ambroise et Firmin m'étaient dévoués autrefois ; ma position actuelle semble avoir ajouté à leur dévouement , et à leur zèle. J^eur intelligence, leur activité ont préparé tous les événemens.
Jules a su que le monstre venait d'entrer, avec quelque mystère, dans une maison de la rue des Bourdonnais*, et il a pensé que ses précautions mêmes tendaient à masquer quelque projet criminel , qu'il était important de déjouer. Il est monté dans le cabriolet qu'il avait mis à la disposition d'xAmbroise ; ils ont volé.
Ambroise reste à la porte d'une allée ; Jules franchit les escaliers , jusqu'à l'étage le plus élevé. Où va-t-il , que veut - il ? Où des Audrets est - il entré ? Le bien-aimé prête une oreille attentive ;
il espère que le crime pourra se déceler ; rien ne fixe encore ses idées... Tout à coup, il entend ouvrir une porte au-dessous de lui ; il regarde à travers les barreaux de la rampe ; il voit sortir des Audrets , avec une femme , qui lui est inconnue.
Quand le coeur est brûlant , quand la téte est exaltée , on ne calcule rien , on ne réfléchit même pas : Jules va frapper à la porte qui vient de se fermer. Que dira-t-il , que demandera-t-il , que répondra-t-il , s'il est lui-même interrogé ?
Deux femmes âgées , fort décemment mises , viennent lui ouvrir. Son œil plonge au fond d'un appartement, meublé avec une sorte d'élégance. Il va , il vient , il tourne , il s'arrête. Les deux vieilles lui demandent , pour la dixième fois , ce qu'il veut. Un organe rauque , des expressions des halles , qui contrastent avec l'ameublement et la mise de ces femmes, lui font connaître le lieu où il est. Il se remet aussitôt ; s'annonce comme l'ami de des Audrets , et s'explique en amateur. Tout en lui exprime l'opulence et le goût du plaisir ; le nom de des Audrets inspire , à ces femmes , une confiance sans bornes. Quelques pièces d'or, jetées sur une table, les gagnent tout-à-fait.
« M. des Audrets se presse trop , dit l'une d'elles. « Il sait que je n'avons encore pu persuader c'te « petite bageule-là. Voyez , au surplus , si vous c< serez pus chanceux qu'nous. » On lui ouvre un
cabinet, caché avec art sous des draperies. Une jeune fille est étendue sur une ottomane, l'unique meuble qui soit là ; son visage est caché dans ses mains ; son attitude est celle de la douleur.
Jules s'enferme avec elle ; il s'approche ; il hasarde quelques mots insignifians ; il ne reçoit pas de réponse. Des larmes abondantes coulent sur les bras de l'infortunée ; il croit voir une victime , et il tressaille de joie. Il s'annonce comme un libérateur, et elle lève péniblement la téte. Les plus beaux yeux du monde expriment une profonde affliction. Jules lui parle encore ; elle se tait ; mais il est facile de juger que la crainte la force au silence. La vérité a un accent qui persuade : peu à peu Jules inspire quelque confiance à cette fille intéressante ; il est instruit des crimes de des Audrets.
Il sort en disant que la petite est opiniâtre ; mais qu'il en a réduit de plus difficiles, et qu'il reviendra le soir. Fort de ce qu'il a appris , il court chez le commissaire du quartier. Le père de l'infortunée , qui , depuis plusieurs jours , secondait les recherches de la pohce, est aussitôt mandé. Il arrive ; on part ; on cerne l'infâme maison ; on entre; on arrête les deux furies; tu sais le reste.
Je reviens à cette lettre, si intéressante pour moi ; mais qui m'est parvenue par des moyens si condamnables. Les marques d'affection et de confiance que M. d'Apremont ne cesse de me pro- , diguer , ajoutent à mes regrets et à ma reconnais-
sance : il n'y a pas une heure qu'il est entré chez moi , pour m'annoncer qu'il me rend Jeannette et son mari. « Vous parlerez à la jeune femme , c( je le sais, de quelqu'un qui vous est bien cher; « mais je sais aussi ce que les procédés peuvent « sur un ame comme la vôtre : vous parlerez quelce quefois d'un mari qui vous adore , et que vous « jugez digne de quelque retour. Vous soulagerez c( votre cœur, par des épanchemens, que le mien « invoquerait en vain , et auxquels je ne dois pas « encore prétendre ; mais vous lui donnerez aussi «des forces contre vous-même, en opposant ente fin , à ses mouvemens impétueux , la raison et a le devoir. Eloignée bientôt de l'objet d'une malce heureuse passion , vous reprendrez insensiblece ment de l'empire sur vous-même, et vous m'acce corderez une amitié tendre et franche , que «j'aurai su mériter, et à laquelle je sens que je « dois borner tous mes vœux. »
Que pouvais-je répondre , Claire , à des expressions de la plus touchante bonté? Il est des positions où on ne trouve pas de mots ; mais il est un langage plus expressif que la parole. Je ne sais ce que disaient mes yeux, ma physionomie, mon geste , le moindre de mes mouvemens ; mais je ne voyais que mon mari , je ne pensais qu'à lui ; mon cœur était tout à lui. Je me suis jetée dans ses bras ; je l'ai comblé des plus tendres caresses, et, en provoquant les siennes, je sentais que je remontais à l'estime de moi-même. Quel-
ques heures avant, il avait ravi mes faveurs; je les lui ai prodiguées. Oh ! qu'il était heureux ! Dans quelle délicieuse extase il est resté plongé • Par quelles expressions brûlantes il m'a remerciée de lui avoir fait connaître une félicité, qu'il n'a^ vait pas éprouvée encore , dont il n'avait pas même d'idée ! Le croiras - tu , Claire ? j'ai senti , en ce moment , que je pouvais vivre pour lui seul. J'ai voulu justifier sa tendresse, et mériter sa protection contre moi-même par une franchise entière, absolue : j'ai été prendre les lettres de Jules ; je les lui ai présentées ; je lui aurais aussi donné son portrait, si je l'avais eu encore.
Je me suis bientôt repentie de ce que je venais de faire. A mesure qu'il lisait, sa figure devenait froide et même sévère. «Ces lettres, a- 1- il dit « enfin , seraient celles d'un honnête homme , si « l'exacte probité permettait d'écrire clandestine- « ment à une femme , qui a des engagemens sacrés « à remplir. Et vous , ma bonne amie , ignoriez- « vous ce que vous prescrivait votre devoir? — «Eh! monsieur, si je ne voulais me soumettre à «ses lois les plus rigoureuses, si je n'avais pris « la ferme résolution de ne plus correspondre « avec M. de Courcelles, vous aurais-je remis ses « lettres? Elles vous prouvent, au moins, que lui « et moi vous avons constamment respecté. — « C'en est assez , Adèle , c'en est assez. Votre bonheur futur tient à l'oubli absolu du passé. »
Cet entretien a été interrompu par le dômes-
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tique de des Andrets , qui est venu demander les effets de son maître. Ce misérable n'a pas eu le temps de prendre une chemise , quand on Fa conduit en prison. M. d'Apremont a fait appeler son valet de chambre , et lui a ordonné de remettre tout ce qui appartient à M. des Audrets. Il s'est approché du domestique , et lui a glissé dans la main une bourse pleine d'or. Que de générosité, de grandeur ! Comme cet homme-là se venge ! Je sentais que je n'aurais pas été capable de tant de magnanimité , et cette réflexion m'a humiliée.
Une bonne action porte naturellement à en faire une seconde , si l'occasion s'en présente. M. d'Apremont avait traité sa nièce avec une rigueur qu'elle méritait peut-être, mais qu'il avait portée à l'excès. J'ai cru la haine que j'avais vouée à cette femme éteinte sans retour, et j'ai donné à entendre à mon mari qu'il lui devait une sorte de réparation. 11 est parti à l'instant même , eu me remerciant de lui rappeler un devoir , et en m'assurant que l'importance et la rapidité des événemens avaient pu seules le lui faire oublier.
Oh , oui , la journée d'hier a été féconde en événemens ! Combien il en devait arriver encore aujourd'hui !
M. d'Apremont était à peine sorti de l'hôtel , que Jeannette est entrée chez moi. J'ai couru audevant d'elle ; je l'ai pressée dans mes bras. Nous avons mêlé nos larmes. Revenues à nous-mêmes, nous avons voulu causer. Que de choses nous
avions à nous dire; que d'empressement à nous interroger ; que de questions partaient à la fois , et demeuraient sans réponse ! Mais quel dévouement d'une part, quelle affection de l'autre! Cette jeune femme se partage entièrement entre son mari et moi.
Le plaisir de nous retrouver ensemble s'est calmé insensiblement, et des sensations nouvelles ont bientôt succédé à celles, qui d'abord m'avaient occupée exclusivement. L'aspect de Jeannette m'a rendue à des impressions que, pendant quelques heures , j'ai crues totalement effacées. Argentan , Velzac, les jardins, les bosquets, le marronnier, les baisers de feu, cette porte du parc, par où il est sorti, et que Jeannette a refermée sur lui, je me suis tout retracé avec un serrement de cœur, dont je ne peux te donner d'idée. Présomptueuse que je suis ! J'ai cru avoir surmonté l'amour , et je l'ai retrouvé avec mes souvenirs !
Cependant je voulais vaincre, Claire , je le voulais sincèrement. «Ne parlons plus de lui, Jean- « nette, me suis -je écriée, je t'en supplie, n'en «parlons plus. Parle-moi de M. d'Apremont, de « ses droits, de son indulgence. Rappelle-moi sans « cesse à ce que je lui dois. Dis-moi que l'amour, «sans espoir, ne saurait durer toujours; qu'un «second attachement peut relever, ranimer un « cœur froissé , abattu , et le pénétrer enfin de « cette félicité , dont il s'est fait une si douce « image. » Je lui disais tout cela, Claire, et je me
croyais de bonne foi. Mais je pleurais en lui parlant ainsi; j'appelais sur mes lèvres, sur mon cœur, ces caractères enchanteurs, dont je venais de me dépouiller. Jeannette pleurait avec moi, et gardait le silence. Que pouvait-elle me dire, bon Dieu! C'est en me parlant d'un seul homme qu'elle aurait fixé mon attention , et elle savait que m'en parler, c'était jeter de l'huile sur du feu.
Mes chagrins, mes vœux secrets, les événemens m'ont tellement occupée, que j'ai négligé, depuis plusieurs mois, de te parler de M. et de madame de Méran. Mon père, que mon état brillant, et l'opulence qu'il a recouvrée , ont charmé d'abord, s'ennuie à présent à Velzac, et cela n'est pas étonnant : l'ambition , la vanité , ne sont que des passions de téte; elles laissent le cœur vide, et il est la source des vrais biens. Ma mère, toujours résignée , végète , sans peines et sans plaisirs , dans un superbe château. Elle m'écrit souvent; ses lettres forment un cours d'excellente morale ; mais tu sais ce que peuvent des raisonnemens sur ime femme passionnée. Mes réponses sont inspirées par la plus sincère affection, et cependant je me suis imposé une réserve qui doit donner une teinte de sécheresse à tout ce que je lui écris.
J'ai pensé un moment à leur faire part de ce qui s'est passé hier et aujourd'hui. Je sentais que les premières impressions s'effacent difficilement, et que j'avais tout à gagner, en prévenant l'effet des menaces de des Audrets. J'ai réfléchi ensuite
que cet homme , démasqué, déshonoré, n'obtiendrait pas de confiance; qu'il est intéressé à ménager des hommes en crédit , auxquels il a donné contre lui des armes puissantes ; enfin j'ai vu que je troublerais sans nécessité le repos de ma pauvre mère, et une forte émotion pourrait lui être fatale. Une fleur, déjà avancée, se soutient longtemps encore, lorsqu'elle est à l'abri des orages ;r elle ne résiste pas au vent impétueux qui vient la frapper.
Tu penses bien que ce plan de vie intime avec M. et madame de Courcelles , ce plan formé à Velzac, et que déjà j'avais intérieurement rejeté, serait anéanti , lors même que nous n'irions pas nous fixer à Champville. M. d'Apremont me marque beaucoup de confiance; mais il a l'expérience que donnent les années , et il sait qu'on ne met pas du poison à la portée d'un malade en délire.
La fin du jour s'approche, et il ne rentre pas. Qui peut donc le retenir si long-temps chez M. de Courcelles?... Un domestique se présente; il me remet un billet... Il est de M. d'Apremont.
Il m'écrit qu'une suite de scènes effrayantes ne lui permet pas de quitter sa nièce ; que notre départ pour Champville est nécessairement différé , et qu'il m'engage à ne pas l'attendre.
L'ambiguité de ce billet m'inquiète, m'alarme. J'interroge le domestique : il ne sait rien de ce qui s'est passé dans l'intérieur des appartemens ; il a seulement entendu parler avec beaucoup de cha-
leur; il a vu sortir M. de Courcelles, qui appelait Julie à grands cris; un autre domestique a reçu Tordre d'aller chez M. d'Estouville , et de le prier de se rendre de suite à l'hôtel; M. d'Apremont est sorti et rentré plusieurs fois; l'accoucheur a été mandé. Voilà tout ce que j'ai pu apprendre.
J'ai présumé d'abord que les plaisirs bruyans, les veilles , et peut-être quelque faute de calcul , avaient avancé le moment critique et douloureux. Mais qu'a de si effrayant un événement attendu , naturel, et par conséquent inévitable?... Peut-être des symptômes alarmans, quelque accident imprévu font -ils craindre pour madame de Courcelles. Mais de quel secours peuvent lui être messieurs d'Apremont et d'Estouville ? Je m'y perds.
S'il n'était dans les convenances et dans ma volonté d'éviter Jules à' l'avenir , je me rendrais de suite à son hôtel. Le danger, où cette femme est probablement exposée, a éteint en moi toute espèce de ressentiment: je sais aimer; je ne peux point haïr. D'ailleurs , c'est l'enfant du bien-aimé, que des soins assidus sauveraient peut - être , et , , je le sens, cet enfant a des droits réels à mon affection... N'importe, je n'irai pas dans cette maison. Mais je vais y envoyer Jeannette. Jules la verra avec plaisir ; elle peut être utile ; elle saura au moins ce qui se passe; elle viendra m'en rendre compte. Je la charge de dire à M. d'Apremont que l'obscurité de son billet m'affecte, et que je le prie de terminer l'incertitude où je suis.
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Jeg/inette est partie. Que ferai-je , en attendant son retour ? Je prends un livre : c'est la Nouvelle Héloïse. Toujours trop préoccupée pour lire souvent, ni long-temps, je m'attache cependant aux ouvrages qui me retracent quel'que chose de ce qui se passe dans mon cœur. Lecture dangereuse, je le sais; mais mon imagination n'est -elle pas plus puissante que ces écrits, réfléchis, calculés, qui ne m'offrent que de l'amour battu à froid? Lire , c'est échapper à moi-même.
A propos de ce livre , crois-tu qu'il soit dans la nature qu'une fille bien née, qui a résisté à l'impulsion d'un premier baiser, prépare et arrête de sang- froid le moment de sa défaite? Est -il dans la nature qu'un époux, instruit de ce qui s'est passé, fixe chez lui l'amant de sa femme? Est -il dans la nature que deux êtres, qui s'adorent, soient ensemble à tous les momens du jour, et ne cèdent jamais? Ils s'égarent une fois dans les rochers de Meilleraie; ils y trouvent les souvenirs les plus touchans; ils éprouvent les plus vives émotions; ils sont séparés du reste de l'univers, et la vertu triomphe ! Je ne m'établis pas arbitre entre le public et ce livre ; mais je le juge selon mgn cœur : Jean - Jacques n'aimait pas quand il l'a écrit.
La nuit s'avance^ et je ne vois personne. Je passe de l'inquiétude à la crainte... Pourquoi ne puis-je aller dans cette maison? J'appelle Jérôme; je l'envoie chez M. de Courcelles. Il dira à M. d'A-
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premoiît qu'à rinstant même je veux voir lui on Jeannette, et que je ne réponds pas de ce que je ferai, si on me laisse plus long-temps en proie à l'anxiété qui me tourmente.
Un quart-d'heure n'était pas écoulé, quand Jérôme est rentré avec sa femme. Elle était pâle , défaite, elle se soutenait à peine... «Jules, Jules! « me suis-je écriée... — Ne craignez rien pour lui, ce madame. — M. d'Apremont !... — M'a ordonné « de V0U3 dire qu'il rentrera bientôt. — Que s'est- « il donc passé?... — Madame de Gourcelles, son «enfant... — Hé bien? — La mort, la mort!... — ~ «Ils sont morts, dis-tu!... — On le craint, on le « croit... Je ne sais... Je ne puis... » Elle est tombée dans les bras de son mari.
Une révolution terrible s'est opérée en moi. Jules, libre, s'est offert à mon imagination, avec sa beauté , ses grâces, son cœur brûlant d'amour... Un retour subit sur moi-même m'a rappelé le nœud qui me lie. J'ai laissé tomber ma téte sur ma poitrine, et je n'ai pu proférer une parole.
M. d'Apremont est rentré enfin dans un état d'abattement , qui m'a touchée. Je suis allée à lui ; je l'ai conduit à mon ottomane ; je m'y suis placée près de lui. Je tenais sa main; je le regardais avec douleur et curiosité; j'attendais qu'il parlât. La malheureuse, la malheureuse! s'est-il écrié à différentes reprises. Je lui adressais des questions auxquelles il ne répondait que par des mots sans suite. Le désordre de ses idées m'effrayait. J'ai
tout fait pour le rendre à lui-même; j y ai réussi enfin. Il a parlé.
Madame de Courcelles était sur une chaise-longue : ce genre de siège est le trône de ia coquetterie. Il favorise le développement des grâces; il donne, à tous les mouvemens, une teinte de volupté. Son oncle a remarqué de la pâleur et même quelque tiraillement dans les muscles du visage, qu'il a d'abord attribués à son état. Mais son mari avait l'œil animé , la respiration courte et difficile ; l'impatience se manifestait dans ses gestes, dans la promptitude avec laquelle il changeait de position, M. d'Apremont a senti qu'il s'était élevé . quelque nuage entre les deux époux : on ne lui a pas laissé ignorer long-temps ce qui se passait.
« Qu'allez- vous penser de M. de Courcelles? « a-t-elle dit à son oncle. 11 a le travers impardon- « nable de vouloir qu'une femme ne soit pas la « maîtresse chez elle. — Je veux , madame , qu'un « mari ne soit pas nul dans sa maison; que ceux « qui la fréquentent ne contractent pas l'habitude « de l'y voir comme un étranger , et ne se permette tent pas, surtout, de le traiter en homme sans (c conséquence. — Hé, monsieur, vient -on chez « une jolie femme pour faire la cour à son mari? « — Depuis long-temps je m'aperçois , madame , « que les hommages , très - marqués , qu'on vous (c prodigue, sont déplacés à mon égard, et vous « auraient paru offensans, si vous aviez réfléchi « à ce que vous devez à tous deux. — De la jalou-
« sie, monsieur! Prenez garde, vous allez vous « donner un ridicule... — Aux yeux des étourdis, « que vous accueillez avec trop de bienveillance, a Leur suffrage me rangerait dans la même classe <c qu'eux , et j'ai la noble ambition de prétendre « à l'estime des honnêtes gens. — Finissons, s'il « vous plaît, monsieur; terminons ime discussion, « qui n'a que trop duré. Voyons; que prétendez- « vous^ que voulez -vous? — Que vous fermiez « votre porte à des êtres que vous n'auriez ja- « mais dù recevoir. — Je ne ferai jamais cela, <c monsieur. — r Hé bien! je le ferai, madame. »
Cette fermeté, à laquelle elle n'était pas accoutumée, le dépit de se voir maîtriser, lui ont tiré quelques larmes. Elle s'est plainte à son oncle du despotisme de son mari; elle a déclaré ne pouvoir supporter l'affreuse solitude , à laquelle il la condamnait. Elle lui a demandé , avec hauteur , si c'est là le prix qu'il réserve au sacrifice qu'elle lui a fait, et Jules s'est oublié jusqu'à -donner à en-, tendre qu'il ne lui tient aucun compte d'une faiblesse qui l'a contraint à l'épouser. De ce moment, la colère d'un côté, l'indignation de l'autre, ont tout exagéré , tout dénaturé. Jules , poussé à bout, par J'arrogance de sa femuje, lui a demandé si les jeunes gens , qui lui font la cour ^ sont des élèves de Duverlant, de Beauclair, de Vertpré, et si son jardin a été le théâtre de quelque scène, du genre de celle qui s'est passée dans le pa« villon chinois de Velzac.
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M. d'Apremont ignorait ces particularités , et madame de Courcelles se flattait qu elles n'étaient pas connues de son mari. Furieuse de se voir démasquer devant son oncle , elle n'a plus gardé de mesures; elle a accablé son mari des reproches les moins mérités ; elle est descendue jusqu'à l'invective; et, trop faiblé pour résister long-temps à la violence de ses sensations , elle est tombée sur un siège, privée de aentiment.
M. d'Apremont était dans le plus cruel embarras : il sait combien il est délicat de s'immiscer dans de semblables démêlés , et il ne restait , qu'abusé par l'espoir que sa présence ramènerait enfin M. et madame de Courcelles à la décence et à la modération.
Il rend à Jules la justice de convenir que l'état douloureux où il a vu sa femme l'a désarmé à l'instant. Il a couru à sa toilette ; il cherchait un flacon d'éther, que sa précipitation même l'empêchait de trouver. En retournant tout ce qui était dans ce meuble , une lettre lui est tombée sous la main; il y a porté les yeux* machinalement. Les premiers mots ont fixé son attention, et à peine a-t-il eu parcouru quelques lignes , que l'intérêt qu'il por4;ait à sa femme a fait place à la fureur la plus violente et la plus fondée. «Tenez, « monsieur, prenez, lisez, s'est -il écrié, en pré- « sentant la lettre à M. d'Apremont. »
Point de détours; aucune de ces périphrases décentes, qui ôtent aux expressions du vice ce
qu'elles ont de dégoûtant. Tout était clair, positif; l'incrédulité même n'aurait pu conserver aucun doute, et l'indulgence ne trouvait plus d'accès dans le cœur du mari, ni même dans celui de l'oncle.
Cependant on ne laisse pas mourir une femme coupable, et on ne fait pas entrer ses gens dans des choses qu'on voudrait pouvoir se cacher à soi-même. Jules s'est souvenu que la vie de sou enfant tenait peut-être à la prompte terminaison de cette crise. Il court prendre dans son appartement, ce qu'il n'a pas trouvé chez son épouse. Un paquet cacheté est sur sa cheminée. 11 ouvre, il lit un détail circonstancié de l'inconduite de sa femme, et on lui indique le tiroir de son secrétaire, où en sont déposées les preuves les plus convaincantes. Déjà, il en avait une irrécusable; mais il voulait accabler la malheureuse, par la multiplicité et l'évidence des faits.
Il descend. La jeunesse et la nature avaient produit l'effet qu'on devait en attendre : elle avait recouvré l'usage de ses sens. Jules , exaspéré , hors de toute mesure , lui lit la lettre qu'il a trouvée dans la toilette, et lui demande la clé de son secrétaire d'un ton à la faire trembler. Elle refuse cette clé; Jules prend un chenet et fait sauter la serrure. Ici se dévoile , dans toute son étendue , cet incroyable mystère de dissimulation, et de pei:versité.
Cet enfant n'appartient pas à Jules. Il est d'un
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officier, parent de madame de Valny. Le chirurgien-major du régiment, après avoir inutilement employé toutes les ressources de Fart de détruire, a fait disparaître les traces de la volupté, et a opéré une restauration suffisante pour tromper un jeune homme sans expérience. Il fallait trouver une victime ; il la fallait à l'instant : la misérable a choisi le plus beau, le plus sensible, le plus aimable, le plus confiant, le plus honnête des hommes, et non contente de l'avoir trompé avant son mariage , elle s'est livrée ensuite à un libertinage effréné.
Quelques-unes de ces lettres indiquent l'époque, où le désir de plaire et le genre d'habitudes qu'il exige , ont enfin éveillé des sens trop longtemps assoupis. Le colonel se félicite d'avoir saisi le moment favorable; mais privé des dons de la fortune , il a senti la nécessité de n'être qu'amant. Peut-être aussi n'a-t-il pas été fâché de trouver un prétexte d'éviter un engagement plus sérieux : les plaisirs faciles inspirent toujours une sorte d'éloignement pour le mariage; on se décide, rarement surtout, à épouser celle qu'on a cessé d'estimer.
L'intimité qui régnait entre ce jeune homme et mademoiselle d'Apremont, a été nécessairement suspendue du moment où le chirurgien lui a donné ses soins, jusqu'à celui où Jules a cru triompher de sa vertu. Alors, le colonel est rentré dans ce qu'il appelle ses droits; il insulte à la
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crédulité de celui qui veut bien couvrir les distractions de l'amour. M. d'Apremont était révolté de l'amertume des railleries, et de l'indécence des expressions.
La campagne qui vient de s'ouvrir, a rappelé le colonel à ses drapeaux, et il a été promptement oublié et remplacé. Il paraît que ceux qui se sont présentés ont été accueillis , et l'art , avec lequel cette femme menait des intrigues sans résultat, a été heureusement employé, jusqu'ici, pour masquer ces désordres. Mais il vient un jour où tout se découvre, jusque dans les moindres détails. La diversité des écritures établit le nombre des amans. M. d'Apremont a cru devoir garder le silence à cet égard, et il m'a paru inconvenant de le presser. Que m'importe , après tout, de savoir à quel point elle est déshonorée? Mon cœur se brise , quand je pense que son infamie rejaillit, en quelque sorte, sur celui dont elle a avili le nom. Le reste m'est indifférent.
Cependant, je n'ai pu m'empêcher de marquer mon étonnement de ce qu'une femme, aussi adroite, a conservé des lettres, qui pouvaient la perdre, et dont la possession ne devait rien ajouter à ses plaisirs. M. d'Apremont m'a franchement avoué qu'il n'en existait aucune qui précédât la jouissance, et que la licence du style, en flattant la corruption de celle à qui elles sont adressées, a pu seule la déterminer à les garder; que cette femme était d'ailleurs dans une sécurité absolue..
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et, en effet, il fallait une suite d'événemens aussi extraordinaires , pour porter un homme , bien né, à violer le secret de la correspondance de sa femme.
Ici , M. d'Apremont , affligé , tourmenté , s'est arrêté un moment pour se livrer à ses réflexions; elles devaient être poignantes. Les miennes me ramenaient, sans cesse, à un seul objet: cette lettre, où le colonel insulte à la crédulité du malheureux époux, aura nécessairement des suites. Un homme, tel que Jules, ne Supporte pas un pareil outrage. Je ne me sentais pas la force de le désirer; mais je voulais savoir ce que j'ai à espérer ou à craindre, et j'ai ramené M. d'Apremont sur une scène, que je jugeais loin encore d'être terminée.
L'épouse dégradée sentait qu'elle n'avait plus rien à ménager , et elle a cessé de se contraindre. Elle a bravé la vengeance de son mari^ et le ressentiment de son oncle. Jules, plus révolté encore de cet excès d'impudence , et par qpnséquent moins capable de rien prévoir, tenait à la main ces lettres, qu'il venait de lire avec l'accent du désespoir. Elle a cru pouvoir employer, avec succès, le moyen qui lui a réussi chez mon père, pour soustraire et anéantir les preuves de son infamie. Elle s'est élancée sur son mari , pour lui arracher ces lettres et les déchirer. Jules s'est abandonné à un mouvement terrible. Il a rassemblé toutes ses forces, et a repoussé cette femme
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avec une telle violence, qu'elle est allée tomber à l'autre extrémité de la chambre. M. d'Apremont s'est précipité; il était trop tard. La tête avait donné contre un coin de la cheminée , et le centre avait porté sur le bras d'un fauteuil.
L'infortuné Jules devait se livrer successivement à tous les extrêmes. La vue du sang de cette malheureuse a fait sur lui la plus forte impression, et il est passé, tout à coup , de la fureur aux plus vives alarmes. Mais que pouvaient deux hommes dans une circonstance aussi critique ? M. de Courcelles est sorti; il a appelé Juhe à grands cris, et les forces de cette fille ont été insuffisantes. Il a fallu faire venir les autres femmes. L'épouse criminelle, incapable de se contenir, se laissait aller à l'impétuosité de son caractère, et, dès ce moment, la honte de cette maison a été connue.
Jules, confus, humilié, a entraîné M. d'Apremont dans son appartement. Il lui a parlé avec la candeur de son âge , et la franchise d'un excellent cœur. Que pouvait lui reprocher M. d'Apremont? Trompé par un ami, à qui il avait donné toute sa confiance; déshonoré, en quelque sorte, par une nièce , sur qui il avait autrefois rassemblé ses plus chères affections, il a mêlé ses larmes à celles du bien-aimé.
Julie est venue annoncer que madame éprouvait de fortes douleurs. « L'enfant du crime ne « devait pas vivre», s'est écrié Jules, revenu à ses
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premiers transports. Il a saisi, avec force, la main de Julie : « Qui de vous est entré, depuis midi, « dans mon appartement? Qui a déposé, sur ma « cheminée , cette lettre anonyme ? Qui que ce « soit , qui l'ait écrite , il est mon ennemi. Ré^ «pondez, répondez , vous dis-je; qui est entré « dans mon appartement ? »
Julie pouvait dire quelle l'ignorait, et Jules aurait senti que ses interrogations ne pouvaient amener aucun éclaircissement : quel domestique avouerait une faute qu'il peut cacher, par une simple dénégation ? Julie s'est troublée ; elle a pâli, elle a balbutié. La colère, les menaces de son maître, lui ont arraché des larmes, qui peutêtre eussent parlé en faveur de son innocence. En tirant son mouchoir, elle a fait tomber un papier, qui, d'abord, n'a pas fixé l'attention; la précipitation avec laquelle elle l'a ramassé , a fait naître des soupçons. Jules le lui a demandé ; elle a balancé à le lui remettre; il l'a arraché de ses mains, et il n'a vu qu'un mémoire de menues dépenses.
L'éloignement , très -marqué, de Julie à livrer un papier d'aussi peu d'importance, a tout à coup éclairé Jules. Il a tiré la lettre anonyme; il en a comparé l'écriture à celle du mémoire, et malgré les efforts qu'on avait faits pour déguiser la première, il est resté convaincu qu'elles sont de la même main.
Il a parlé, il a tonné, il a foudroyé cette fille.
Elle pouvait entreprendre de justifier sa conduite , en attribuant à son attachement pour M. de Courcelles , et à sa délicatesse , blessée du rôle qu'on lui faisait jouer dans ces intrigues, une démarche qui, présentée ainsi, eût paru jnoins répréhensible , et qui pouvait être pardonnée. Terrifiée , atterrée , elle n'a trouvé que la vérité à opposer à l'orage qui allait fondre sur elle.
Des Audrets, à qui il faut sans cesse des plaisirs et des victimes , a persuadé et vaincu Julie , par des présens et des promesses. Peut-être cet homme astucieux ne cherchait-il en elle qu'un instrument, dévoué aux vengeances qu'il méditait, et dont il avait eu l'impudeur de me parler, en me menaçant moi-même de tout son ressentiment. Quoi qu'il en soit, Julie, tombée dans sa dépendance, par les suites de leur commerce, et par la crainte d'en être abandonnée, a consenti à épier sa maîtresse , et à rendre compte de ses moindres démarches à son séducteur. C'est lui qui, loin de prévoir le coup qui était prêt à le frapper, à forcé cette fille à écrire, sous sa dictée, la lettre anonyme, et à la faire parvenir à M. de Courcelles. Un logement, des meubles, une pension suffisante devaient être le prix de sa docilité.
Ainsi , ce misérable effectue successivement tous ses projets, et en intéressant à ses crimes des familles respectables, il les réduit à n'oser implorer, contre lui, la sévérité des lois. Mais M. d'Apremont le connaît, à présent, et si le
monstre osait écrire à mon pére , mon mari proclamerait mon innocence. Je reprends mon récit.
Les gens de l'hôtel ignoraient encore les événemens de la veille. Quand Julie a su que des Audrets est démasqué, emprisonné, elle est tombée dans un désespoir, dont Jules a eu pitié. 11 lui a donné une somme assez forte, et l'a congédiée à l'instant.
Une seconde femme est venu annoncer que les douleurs se succédaient rapidement. Jules, ramené à ses sentimens naturels, par l'acte de bienfaisance q\i'il venait de faire, a ordonné d'un ton assez calme qu'on allât chercher Faecoucheur. Mais bientôt ses yeux se sont reportés sur ces lettres, qui attestent les outrages qu'il a reçus, et le manège odieux dont il a été la dupe. Les passions orageuses l'ont tourmenté de nouveau ; le mépris, la fureur, la soif de la vengeance l'agitaient tour à tour. M. d'Apremont s'efforçait de le rendre à lui-même; il lui prodiguait ces raisonnemens, qui ne peuvent rien sur les plaies de l'ame, et qu'on daigne à peine écouter. Jules a fait appeler Firmin ; il lui a ordonné de prendre une voiture, d'aller chez M. d'Estouville , et de le ramener avec lui, quoi qu'il fît ou qu'il pût dire.
L'accoucheur s'est présenté. 11 a déclaré, avec les ménagemens d'usage , que probablement l'enfant était mort , et que l'état de madame n'offrait rien de rassurant.
L'idée d'une femme mourante, des suites de la
violence de son mari , a jeté Jules dans un pro- » fond accablement. Il est sorti pour s'accuser luimême. c( Sa conduite a été horrible, s'est-il écrié; «mais a-t-elle mérité la mort? Devais- je la lui «donner? les tribunaux ne m'auraient -ils pas « vengé , et cet enfant , étranger au crime de sa « mère , ne devait - il pas être sacré pour moi ? « J'ai empoisonné le reste de ma vie ; le remords «me suivra partout... Le remords! en a-t-elle «éprouvé, celle qui accumulait outrage sur ou- « trage; qui joignait la perfidie à l'avilissement^ « l'ironie à l'insulte? Étais-je, moi, dans une po- « sition à rien calculer ? Pouvais-j.e prévoir l'effet « d'un mouvement , qui ne tendait qu'à me court server les preuves de la plus basse trahison ? « Non, je ne voulais pas sa mort; je ne la désire «pas en ce moment, et si elle périt, elle n'en « peut accuser qu'elle. »
M. d'Estouville est entré en ce moment : Firmin l'avait instruit des particularités qu'on n'avait pu cacher aux domestiques. Jules est allé au-devant de lui : « M. d'Apremont, a-t-il dit, est l'oncle « de madame de Courcelles. S'il y avait la moin- « dre obscurité dans les faits , il se prononcerait «contre moi, et vous voyez, monsieur, qu'il me « prodigue les consolations et ses soins. Interro- « gez - le sur les événemens affreux , qui se sont « passés ici : je suis las de m'occuper de ces in- « famies. )>
M. d'Apremont a tiré M. d'Estouville à l'écart ;
ils se sont entretenus long-temps. Mon mari sentait que Jules a les droits les plus réels à une vengeance éclatante ; mais il désire éviter à sa nièce un jugement infamant. M. d'Estouville , tourmenté , incertain , ne savait à quel parti s'arrêter. Il s'est approché de son neveu; il a voulu lui parler; la parole expirait sur ses lèvres. « Que « me direz-vous, monsieur? s'est écrié Jules. Que « peuvent des mots, contre des choses? il est des « malheurs sans remède , et ceux qui accablent « cette maison sont votre ouvrage. Vous vous « repentez , maintenant. A quoi remédieront vos « regrets , et ces larmes qui mouillent votre pau- « pière ?
« J'adorais une femme accomplie ; j'en étais ce tendrement aimé, et le bonheur de toute ma « vie ne vous a inspiré aucun intérêt. Vous m'a- « vez arraché à tout ce qui me la rendait chère , « pour me jeter dans les bras d'une prostituée. « M. de Méran, madame de Villers vous ont vai- « nement fait connaître le danger ; vous vous êtes «joué de la sainteté du mariage; vous n'avez vu (c dans ce lien qu'un contrat ; vous avez voulu « mettre de l'or avec de l'or , et vous m'avez rendu « le plus infortuné des hommes. »
Jules n'avait pas mandé son oncle pour l'accabler de reproches ; il voulait seulement lui prouver qu'il n'avait aucun tort envers celle que son cœur avait constamment repoussée. Il s'est laissé entraîner par la force des circonstances.