CHAPITRE IV
Première séparation.
Quel beau jour! les objets que dore le soleil, sont-ils aussi rians que je les vois? Jamais la nature ne m'a paru si belle , et peut-être doit-elle à mon cœur satisfait une partie de ses charmes. Je crois que l'œil d'un être heureux embellit tout ce qu'il fixe.
Je descends à ce petit jardin, que je cultivais avec Jules et toi, et qui, depuis six mois, est toutà-fait abandonné. Je veux lui rendre sa parure : il m'offre tant de souvenirs! c'est là que nous nous laissions aller à la gaieté de l'enfance; c'est là que s'est développé le sentiment qui nous unit l'une à l'autre; c'est là que Jules a commencé à me fixer, que j'ai remarqué les progrès que je faisais sur son cœur, que j'ai été effrayée d'un amour qui pouvait faire notre malheur. Avec quel plaisir je le cultiverai, maintenant que l'anxiété qui me rainait est disparue , et qu'il m'est permis
d'avoir Jules pour émule et pour compagnon de cet agréable délassement!... Il m'a prévenue. Il donne ses ordres au jardinier; il exécute avec lui. Sans cesse nous pensons, nous agissons sympathiquement. N'avons - nous qu'une même et seule ame à nous deux ?
Oh! mon Dieu, l'ortie et le chardon ont crû de toutes parts. Cette pièce de gazon, que nous foulions d'un pied léger , est dépouillée de sa verdure. Ce banc, où nous nous mettions avec la volonté de travailler, et où nous ne faisions que rire et jouer, chancelé sur ses supports. Ce bosquet, sous lequel nous nous cachions alternativement pour le plaisir de nous chercher, de nous trouver, de nous embrasser, ne m'offre que l'image de la dévastation. Des branches desséchées ou rompues; la terre jonchée des fleurs, qu'une main insouciante a arrachées; la fuite du rossignol et de la fauvette, dont le chant nous faisait si doucement rêver; toutes ces traces des ravages du temps et de l'abandon des trois fortunés propriétaires, m'ont arraché un profond soupir. « Ma chère , ma charmante Adèle , ce mar- « ronnier, que nous avons planté ensemble, n'a « pas souffert de la destruction générale. Il a « grandi , et notre chiffre , que j'y ai gravé , s'est « étendu avec l'écorce. Oh ! mon amie , c'est la « crainte de revoir ce chiffre qui m'a éloignée « d'une retraite qui m'était si chère. En le gra- « vaut, je croyais tracer un souvenir d'amitié, et
« depuis , ces deux lettres m'avertissaient sans ce cesse du changement qui s'était fait dans mon « cœur. Désespéré de mon amour, je fuyais tout «ce qui pouvait le nourrir, l'augmenter; je gé- (c missais en secret de ne pouvoir échapper à moi- « même. Aujourd'hui je cherche tous les objets «qui ont quelque rapport avec cet amour, que « mon Adèle partage , et qui est approuvé de ses « parens. Oh! défrichons, embellissons cette re- « traite; rappelons-y nos petits chantres ailés, et «leurs touchantes amours. Revoyons ce chiffre; « revoyons-le tous les jours, à toutes les heures. « Jurons-nous à l'ombre de notre marronnier d'être « fidèles , comme l'est la nature à le reverdir cha- « que printemps. »
Il travaillait, il traçait, il émondait en me parlant ainsi. Moi, je ne faisais rien, je ne lui répondais pas, je l'écoutais dans une sorte d'ivresse, d'enchantement. 11 avait cessé de parler, et j'écoutais encore. Ah! Claire, que je suis heureuse! je ne demande rien que d'entendre toujours Jules me parler ainsi. Sa voix est si douce , son ton si pénétrant, sa figure si expressive! il n'est pas une partie de mon être qui ne jouisse auprès de lui. Est-il vrai que le mariage ajoutera à ma félicité? Que peut-il y ajouter? Dis-le-moi, Claire.
Ma mère vient nous trouver. Je lui montre le marronnier et le chiffre : elle les connaissait comme moi. « Puissiez-vous , mes enfans, vous aimer aussi « long- temps que durera ce gage de votre amour.
DE MÉRAN. 5l
(( — Maman, quand on aime mie fgis, n'est-ce « pas pour la vie ?
« — Ambroise, je vous recommande particu- « lièrement ce petit jardin. J'y viendrai travailler u souvent avec ma fille et M. de Courcelles. Ré- «tablissez le cours de ce petit ruisseau, obstrué « de toutes parts. Son cours lent et régulier est « l'image d'une vie heureuse et tranquille.
Jeannette, accourt. Elle nous annonce madame Rigaud. Nous allons la recevoir. Elle sourit aussi en nous regardant Jules et moi. Nous ne disons cependant rien qui puisse l'éclairer. L'amour heureux ne peut-il se cacher? Elle est aimable, madame Rigaud. Elle répand de l'intérêt sur tout ce qu'elle dit, et elle parle de tout, excepté de l'amour. A la vérité, elle a quarante ans... Hé bien! qu'importe? Ne peut -on se rappeler un beau jour parce qu'il est écoulé ? Le jour nébuleux qui lui succède, n'en rend-il pas le souvenir plus précieux? Ah! jusque sous les glaces de l'âge, Jules et moi nous aimerons à célébrer nos premières amours. La politesse de madame Rigaud , les agrémens de sa conversation nous forcent à l'écouter, à lui répondre, et pas un mot qui aille à mon cœur, qui flatte celui de Jules ! Quel temps elle nous fait perdre!
On dit qu'il y a des femmes qui savent dissimuler. Comment donc font -elles? Que je me taise, ou que je parle, mon cœur est toujours à découvert. Maman me regarde d'une manière qui
m'annonce cj^i'elle pénètre mon mécontentement, et qu'elle ne l'approuve pas. Elle veut parler, et elle paraît embarrassée sur le choix de ses expressions. Peut-être craint-elle de me nuire dans l'esprit de madame Rigaud; peut-être aussi désirerait-elle nous mettre tous à notre aise. «Mon « aimable voisine , dit-elle enfin , vous remarquez fc sans doute la contrainte de ces deux jeunes « gens, et vous n'en pouvez deviner la cause : je (c vais vous la dire. Ils s'aiment dépuis long-temps , « et hier, M. de Méran a arrêté leur mariage pour « une époque assez éloignée, il est vrai ; cependant « la joie qu'ils ont ressentie ne leur a laissé que « la faculté de jouir de leur bonheur, et leur a ôté (( celle de s'exprimer, et même d'être à la conver- (( sation. Excusez-les.
« — Gomment, madame la comtesse, que je « les excuse ! ce qu'ils éprouvent est très-naturel , « et j'aime à les voir heureux , comme je l'ai été « à leur âge. L'aspect de ce couple charmant me «rappelle à des souvenirs bien doux. Permettez «que je les en remercie, et que je les félicite. » Madame Rigaud nous a embrassés tous deux. De quel pesant fardeau je suis débarrassée! Que je sais de gré à ma mère de s'être expliquée franchement! Nous sommes avec nos confidens, et, en leur présence , on se laisse aller à l'impulsion de son cœur.
Nous avons cessé de nous contraindre. Jules s'est approché de moi. Il m'a demandé ma main ;
DE MÉRA.JV. 53
je la lui ai laissé prendre. Il m'a parlé amour; je lui ai répondu. Il y avait dans nos idées une incohérence, un désordre, qui ne devaient pas donner une opinion fiworable de notre esprit. Quand on aime, on dit toujours bien pour soi; on doit rarement plaire aux autres. J'ai regardé madame Rigaud; elle m'a paru attendrie. J'en ai conclu que l'amour n'est jamais si touchant , que lorsqu'il déraisonne , et que la Haison des pensées, la correction du langage prouvent du cacul, et par conséquent un cœur froid.
Le dîner a été charmant. Jules et moi avons fait l'histoire de notre petit ménage depuis... Mais depuis hier, jusqu'à... jusqu'à... Mais, je crois, jusqu'à la plus extrême vieillesse. Je ne suis pas vaine ; mais j'avoue avoir esquissé des tableaux que les Grâces n'eussent pas désavoués : quand on est dans l'enchantement , on peint toujours bien le bonheur. La vigueur du pinceau de Jules entraînait maman et madame Rigaud avec une force irrrésistible. Elles souriaient ; elles pleuraient; elles me pressaient tour à tour dans leurs bras.
Dès ce moment, l'étiquette a été bannie du château. Madame Rigaud y passe une journée, nous allons le lendemain nous établir chez elle. Sans cesse elle entend l'expression du sentiment le plus pur et le plus vrai. Ce langage ne paraît pas l'ennuyer, car elle est toujours avec nous. Peutêtre quand on a passé l'âge d'aimer, croit -on
rétrograder en voyant la félicité des autres. Peutêtre est-ce là une des jouissances de notre arrièresaison.
Maman s'attache tous les jours davantage à madame Rigaud. Moi, je la trouve charmante. Peut-être encore sa complaisance ajoute- 1- elle quelque chose à son mérite. Croirais -tu qu'elle la porte jusqu'à passer des heures entières avec nous dans le petit jardin? Il est entièrement restauré. Je le trouve délicieux. Oh! ce marronnier, comme il s'élève, depuis que sa tige est débarrassée des vilaines plantes qui en dérobaient une partie! Comme il est droit, vert, majestueux! Et ce chiffre! avec quel plaisir je m'arrête devant lui! Que je rêve là doucement! Quelquefois madame Rigaud me jette sa pelotte de coton pour me tirer de ma rêverie; maman me dit que je suis un enfant; je ne sens, je n'entends rien. Jules paraît; je cours au-devant de lui. Il a seul le pouvoir de m'arracher au marronnier, ou plutôt le marronnier n'est qu'un trophée érigé à l'amour: il n'est précieux que lorsque Jules n'est pas avec moi.
Je reçois ta réponse. Tu me félicites, ma bonne Claire ; mais tu me crois plus heureuse que prudente. J'aurais parlé, dis -tu, si mon père ne se fût expliqué très-à-propos, et ne m'eût épargné une démarche répréhensible. Je ne sais ce que j'aurais fait, Claire; mais je m'applaudis avec toi de n'avoir rien à me reprocher. Le terme fixé
pour notre mariage t'effraie. Pourquoi donc ? Crois-tu qu'on se lasse d'être heureuse? Et je le suis tant! Tu me conseilles d'être toujours auprès de ma mère, ou de madame Rigaud. Je n'en vois pas la nécessité. Mais il est vraisemblable que ces dames pensent comme toi , parce qu'ime d'elles est sans cesse avec nous. Que m'importe? Il nous est permis de tout dire; n'est-ce pas comme si nous étions seuls?
Ton mari t'aime tendrement, et tu as la certitude d'être mère dans quelques mois. Je partage avec toi ce double bonheur; je l'en fais mon sincère compliment. M. de Yillers a, dis -tu, des momens de vivacité qui t'embarrassent, qui t'effraient quelquefois. Permets que je te conseille à mon tour. Un homme vif n'est jamais à craindre pour l'objet qu'il aime. Ne heurte point M. de Villers; laisse-le dire. Souris-lui, embrasse-le, quand il sera calmé; il te demandera pardon. Tu vas t'écrier que je parle en femme raisonnable; que tu étais loin de me croire cette connaissance du cœur humain. Ma chère amie, je ne veux pas d'éloges que je n'ai pas mérités. Le moyen que je t'indique a souvent été employé par ma bonne mère, et toujours avec succès. On ne se défie pas de l'enfance, et ce que j'ai vu et entendu, il y a neuf ou dix ans , ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Ces dames et Jules suivent l'allée qui conduit au petit jardin. Jules se tourne à chaque pas du
côté du château. Oui , oui, mon ami , je t'entends, je te suis. J'ouvre ma croisée; je fais voltiger mon moiichoir. Je suis entendue; Jules me répond de la main. Je te quitte, Claire. Je vole où m'appelle l'amour.
On vient de remettre à maman un énorme paquet de mon père. Il renferme une lettre de monsieur à madame Rigaud. Notre cher mécanicien annonce l'envoi de plusieurs métiers. Il a joint à sa lettre les plans des hangars qu'il faut faire construire. Il engage sa femme à aller à Argentan; à y voir les ouvriers de toute espèce, à leur communiquer les plans, à leur faire rédiger leurs devis. Il prie M. de Courcelles d'accompagner sa femme, de la seconder. Il n'y a pas, dit-il, un moment à perdre. Il est clair que mon père a trouvé de l'argent.
Jules et moi nous nous regardons tristement. Nous séparer, pour combien d'heures, lorsque nous sommes si bien ensemble ! voilà ce que disent nos yeux. Maman nous a entendus. « Mes «enfans, il le faut. La politesse et votre intérêt « l'exigent. — Mademoiselle, je ne garderai M. de « Courcelles que trois jours. — Trois jours, ma- « dame , pour aller à Argentan , à deux lieues «d'ici! — Trois jours, sont -ils donc si longs, « mademoiselle? — Ils passent rapidement quand « je suis avec lui. — Adèle , ma fille , le marronnier « te restera. — Et quel sera l'appui de Jules , ma- « man ? ■ — La satisfaction de travailler à assurer
DE MÉR AN. 37
«votre union. Résignez-vous, mes enfans. — 11 « le faut bien. »
A propos, et la lettre de mon père? Maman ne finit pas de la lire : il est vrai qu'elle a huit pages d'une écriture très - serrée. Ah ! elle me parvient enfin. J'attire Jules sur le banc; nous tenons chacun un côté de la lettre; nous lisons ensemble. J'avais passé mon bras autour de son cou... Je l'ai retiré, Claii^e; je l'ai retiré aussitôt.
Mon père a trouvé cinq cent mille francs à un intérêt raisonnable. Il a passé son acte d'association avec M. Rigaud, et il a versé ses fonds dans ses mains. M. Piigaud va faire des acquisitions considérables en laines. Dans deux mois l'entreprise sera en pleine activité. Mon père oublié, ignoré maintenant, a cependant conservé à Paris un ami puissant, qui fait le bien, lorsqu'il en trouve l'occasion. Il n'est plus douteux que les draps , nécessaires à l'habillement des armées , seront fournis par M. Rigaud. Mon père termine cet article très-long, par deux lignes charmantes: il s'applaudit à chaque instant du parti qu'il a pris , parce qu'il assure la félicité de sa fille chérie et de son fils adoptif.
Il a été chez M. d'Estouville. Il s'est fait accompagner de MM. de Merteuil et du Fernage. L'explication a été vive; mais M. d'Estouville a fini par convenir qu'il n'a pas le droit de contraindre son neveu. La lettre de Jules a singulièrement contribué à le calmer : il a paru satis-
fait du ton de respect et d'affection qui y régnent. Il persiste cependant dans le dessein de ne laisser son bien qu'à celui qui s'attachera à son sort, et qui prendra soin de sa vieillesse. Avec quel plaisir je vois qu'il n'existe plus d'inimitié entre l'oncle et le neveu! Que nous importe la fortune de M. d'Estouville? ne sommes-nous pas riches déjà? ne le serons-nous pas davantage dans quelques années, et, à la rigueur, ne le serionsnous pas assez de notre amour?
Ah! M. de Méran a été te voir plusieurs fois, et tu l'as accueilli comme un second père. Je t'en remercie, Claire. Probablement il ne t'a pas dit tout ce qu'il pense de toi : je vais te l'apprendre. Tu es plus jolie que jamais; ta grossesse te donne un air de langueur qui te sied à merveille ; tu es toujours ce que tu fus ici, bonne, douce, spirituelle, aimable; ton mari raffole de toi; tu fais son bonheur et celui de tous ceux qui t'appartiennent ; enfin , tu tiens ta maison avec une facilité, une noblesse qu'on rencontre rarement dans une femme de vingt ans. Si mon père était là , je l'embrasserais sur les deux joues pour la justice qu'il te rend. Il finit sa lettre en nous annonçant son prochain retour.
Ah! mon Dieu! madame Rigaud ne proposet-elle pas à Jules de partir dès demain ? Où serait donc l'inconvénient de différer d'un jour ou deux? Je combats la résolution de madame Rigaud. Maman me fait observer que si Jules ne part qu'a-
près- demain , il reviendra un jour plus tard : je baisse la tète et je n'ajoute pas un mot. Pauvre Jules ! pauvre Adèle.
Où iront-ils loger? dans quelque mauvaise auberge où ils manqueront de tout. Trouve -t -on quelque chose à Argentan? Je veux qu'il soit là comme ici... à la présence près de son Adèle, que rien ne peut remplacer. Et moi, comme je vais être seule! Ah! Claire, c'est la première fois que nous nous quittons depuis qu'il est sorti de son lycée , et qu'il est entré chez mon père.
Je fais une revue exacte dans l'office et dans les armoires où maman serre ses petites friandises, et je Tais des paquets de ce qu'il y a de mieux. J'envoie Jeannette à la cave; je lui ordonne d'arranger un panier du meilleur vin ; de foire rouler ensuite un coucher complet dans une banne, et de le faire charger sur le cabriolet dans lequel ils monteront demain matin. Si M. de Méran était avec nous , je n'oserais disposer ainsi de ce qui est au château; mais maman est si bonne! Peutêtre n'ai-je fait que la prévenir. Où donc est-elle? où sont-ils tous les trois? Jules part demain, et il peut perdre un seul instant! Leur absence me laisse au moins la liberté de tout arranger à mon gré.
Ah! le voilà. Il a mis quelques effets dans une valise. Ces soins-là étaient indispensables, et je l'accusais! Il faut savoir réparer une injustice, et je n'ai qu'un moyen pour cela : c'est de me mon.
6o ADÉLAÏDE
trer plus aimante que je ne l'ai paru encore. Il est bien doux d'effacer ainsi ses torts. Je me consolerais d'en avoir à chaque instant, en m'abandonnant sans réserve à la vivacité démon amour.
11 m'écrira, Glaire, il m'écrira tous les jours d'Argentan; je lui répondrai; maman le permet, sous la seule condition que les lettres de Jules lui seront adressées , et qu'elle fera partir les miennes. Elle veut lire les unes et les autres, rien n'est plus clair. Eh bien, elle aura une jouissance de plus, et nous un témoin irrécusable de l'innocence de notre amour.
Notre souper est triste, bien triste. Je pense que, dans quelques heures, je ne le verrai plus. Il fait la même réflexion : je lis sa pensée dans ses yeux. Maman n'est pas gaie , sans doute parce qu'elle nous voit souffrans. Madame Rigaud veut animer la conversation. Peine inutile. Personne ne lui répond, et l'esprit ne produit pas longtemps seul.
Tu vas dire, Claire, que notre chagrin est de l'enfantillage ; que trois jours sont un point imperceptible de la durée de notre existence. Tu diras tout ce que tu voudras : le raisonnement ne peut rien contre le sentiment. J'éprouve qu'en amour la perte la plus légère est immense. Il n'est au pouvoir de personne de me persuader le contraire.
Maman remarque qu'il est l'heure de se retirer : c'est dire que nous nous fassions pos adieux.
DE MER AN. 6l
Des adieux! ce mot a quelque chose d'effrayant, de funèbre. « Jules, remettons ce moment à de- «main. N'ajoutons pas une nuit à celles que nous « passerons éloignés l'un de l'autre. Celle-ci s'é- « coulera plus doucement par l'espérance de nous c< revoir encore. » Il sort plongé dans une profonde tristesse. Maman me conduit chez moi : elle veut me faire un conte. Ah! je suis incapable d'écouter. Madame Rigaud est plus adroite : elle me parle de son retour; de la joie que Jules et moi aurons à nous retrouver. Elle fixe mon attention; elle la soutient par la grâce, le charme de ses tableaux; elle me console. Madame Rigaud a aimé. Oh! elle a aimé bien tendrement : l'expérience seule peut donner cette connaissance approfondie des replis du cœur humain.
Je n'ai pas dormi , Claire , et la nuit ne m'a pas paru longue. Je l'ai passée à répéter ce que m'a dit madame Rigaud, à ajouter des tableaux aux siens, à laisser errer mon imagination sur les scènes de bonheur qui se succédaient sans interruption.
Le jour paraît. Je m'habille, je descends. Maman , .Jules , madame Rigaud , m'ont devancée. Comment ont -ils donc fait? Si je n'avais craint que maman m'accusât de folie, je serais là depuis deux heures.
Le domestique, qui doit les conduire , vient les avertir que leur voiture est prête. Je lui fais sa leçon; je m'épuise en recommandations: il
semble que la route d'ici à Argentan soit semée de précipices, et c'est le plus beau chemin du monde. Que veux-tu, Claire? Peut-être ne cherché-je que des prétextes, pour retenir Jules quelques instans de plus.
Voilà le moment redouté; le voilà, Claire, puisque c'est le dernier. Je n'ai pas la force de lui parler. Que lui dirais- je, d'ailleurs, qui pût exprimer ce que je sens? Il tient ma main; je le regarde; une larme s'échappe de ma paupière; je l'essuie furtivement. En portant mes yeux sur les siens, je le vois s'efforcer de retenir des pleurs, qui coulent malgré lui. Ma main lui échappe; madame Rigaud l'entraîne ; je cache ma peine dans le sein de maman. Elle me conduit au marronnier, elle me le montre. « Adèle, c'est ici que a tu le re verras. »
Que signifient ces éclats de rire? Nous passons dans la cour; nous trouvons nos gens arrêtés devant le cabriolet. 11 est encom^bré de manière à n'y pas faire entrer une épingle : ce que je faisais de mon côté, maman l'avait fait du sien. « Ces «dames, dit madame Rigaud, en riant de tout «son cœur, ont cru que nous partions pour les « Grandes Indes. » Maman a ri; Jules a ri; j'ai ri avec eux. Il m'est démontré maintenant que les extrêmes se touchent.
Il faut décharger le cabriolet, et faire un choix dans les choses qu'on y a entassées. Au moins une heure de gagnée, Glaire. Mais dans une heure, il
DE 31 li II AN. 63
faudra revenir aux pénibles sensations qui nous affectaient si fortement, il y a quatre minutes. Ah ! lorsqu'un mal est inévitable , il n'y a pas à différer : il faut se résigner, se présenter, et recevoir le coup.
C'en est fait , il est parti cette fois. Mon pauvre cœur est oppressé. Maman me parle. Hé ! que me font des mots? Il n'y a que des larmes qui puissent me soulager. J'en trouve, Claire; elles coulent en abondance ; et je me sens mieux. Oh ! je suis seule, absolument seule. Je le cherche dans tous les lieux qu'il animait, qu'il embellissait de sa présence. Une solitude désolante , un désert aride ont succédé à la vie, au mouvement. Oh ! si je me séparais de lui pour toujours, je mourrais , je le sens, et la mort serait le plus grand bien qui pût m' arriver : c'est le seul remède à d'éternelles douleurs.
Pourquoi donc cette soif de richesses? Quarante mille livres de rente n'auraient-elles pas suffi aux besoins de tous? Jules et moi aurions -nous demandé quelque chose à mon père? Aurait -il été forcé à diminuer son train? Nous aurions vécu comme nous vivons mahitenant. M. de Méran pouvait commencer notre félicité , en jouir lui-même demain , aujourd'hui, hier. Mais on nous impose trois ans d'attente, et qui sait ce qui peut arriver pendant un espace aussi long? Jules sera assujéti à un travail qui lui dérobera presque tout son temps. Que lui restera- t-il à donner à l'amour?
Dans trois ans , nous aurons deux cent mille francs de revenu! Hé! nous aimerons - nous davantage, et le bonheur réside-t-il dans le faste et le superflu ? Il est en nous ; c'est là qu'il faut le chercher, et non sous des monceaux d'or , qui doivent flétrir et dessécher le cœur.
Je m'arrête. Je crois que je raisonne mal, Claire. Je réponds du cœur et de la conduite de Jules. Mais des parens, qui ont de la prudence, marient -ils un homme de vingt ans.? Ai-je bien moi-même ce qu'on exige d'une maîtresse de maison? Est-ce à seize ans , dépourvue de tout usage du monde , timide quelquefois jusqu'à paraître embarrassée , que je pourrais diriger mes gens, leur inspirer du respect , régler les plaisirs d'un cercle , y développer la dignité aimable qui plaît et qui impose ? M. de Méran peut-il consentir à ce que Jules renonce à la fortune de son oncle, sans lui offrir l'équivalent de ce qu'il me sacrifie? Bornera-t-il ses espérances à cette terre , qui produit à peine le qftart des revenus de M. d'Estouville , et n'estil pas dans la nature qu'un père soit flatté de voir sa fille posséder de grands biens? Quand je juge avec désintéressement, je ne trouve rien à opposer à ces raisonnemens-là. Je sens que la sagesse même règle la conduite de mes parens; que ce sont eux , et non moi qu'il faut croire; que je dois bénir leur prévoyance, leur bonté, et me soumettre sans murmure. Voilà ce que je me dis à présent, et dans quelques minutes, mon coeur re-
viendra tout entier à Jules , à l'amour ; je me laisserai aller à des plaintes indiscrètes, déplacées. Pauvre jeune fille ! je n'ai plus une heure de calme; je change d'opinion à chaque instant, et cependant je suis heureuse de cet avenir même , qui se montre encore si loin de moi. Étrange opposition d'un individu avec lui-même ! Ces combats entre mon cœur et ma raison dureront-ils , Claire ?
Le cabriolet ne revient pas. Sans doute Jules a voulu m'écrire avant que de le faire repartir. Peut-être écrit-il en ce moment. Je vais lui écrire aussi. Forte de son absence , je laisse courir ma plume; je ne cherche pas une expression; elles se présentent en foule , et elles sont toutes délirantes.... Non , cette lettre ne partira pas. H y a trop d'amour sur ce papier. Qu'il rentre au fond de mon cœur; qu'il ne s'en échappe que des lueurs que puisse avouer la plus rigoureuse décence. Ne dois -je pas d'ailleurs présenter mes lettres ouvertes à maman? Oui, je bénis sa prévoyance. Je sens la nécessité de m'y soumettre.
Qu'il serait heureux cependant s'il lisait cette lettre!... Mais son estime;mais ce que je me dois!... C'en est fait , Claire , la lettre est en morceaux. J'ai fait une bonne action, car je suis contente de moi.
Je descends auprès de ma mère. J'écrirai sous ses yeux. Sa présence calmera mon imagination , et il ne m'échappera pas un mot indigne d'elle et de moi.
C'est cela ; c'est bien cela. Je ne laisse percer XIX. 5
qu'un sentiment doux. Jules suppléera ce que je ne peux lui dire. « Tu parais embarrassée, Adèle. « Écris à ton ami , comme si ta fille devait lire tes \ « lettres un jour. Parle-lui à son retour comme tu «voudras que parle ta fille à l'amant que tu lui « am^as choisi. » Je me lève; j'embrasse maman de tout mon cœur, et je me jure à moi-même de ne jamais oublier ces conseils.
J'entends le pas d'un cheval , un bruit de roues... C'est le cabriolet qui rentre. ... oui, le voilà. Je cours, je vole. Firmin me remet la lettre que j'attendais. Je la prends, je porte la main sur le cachet.... je m'arrête. Je me souviens de ce que j'ai promis à ma mère. Je reviens en courant; je lui présente le paquet. Elle l'ouvre, elle lit; elle me remet la lettre. « Tu peux la lire, mon enfant. Les expressions sont « tendres ; mais ce sont celles d'un cœur honnête. »
Une première lettre de lui! Conçois-tu: ma joie, mon ravissement? Jules a tracé ces caractères : oh! combien ils sont précieux pour moi ! Je ne lis pas, je dévore. Je relis, pour relire encore, et je crois toujours lire pour la première fois. Je m'échappe ; je cours sous le marronnier ; je veux réunir tout ce qui parle à mon cœur. J^à, je pèse, j'interprète chaque mot. Je trouve, je rétablis le vrai sens, caché sous une réserve indispensable. Je porte la lettre sur mes lèvres ; je la serre dans mon sein; je l'en retire pour la baiser encore, pour la relire... je sais hors de moi.
Et Jules? ne saura-t-il pas que je me suis oc-
cupée de lui , que je ne peux m'occuper d'autre chose? N'éprouve -t- il pas le besoin de me lire? Ne lui rendrai-je pas le bien qu'il me fait? Je rentre au château. Je presse maman de faire repartir Firmin. Elle a lu, elle a cacheté ma lettre; elle en est contente; elle me permet d'en disposer. Je cherche Firmin. Le pauvre homme se repose. Je souffre du surcroît de fatigue que je vais lui imposer; mais dans une heure Jules peut avoir ma lettre. Et j'attendrais à demain ! non , non , cela est impossible. Je parle à Firmin. Mon ton est doux et caressant; je presse lorsque je peux commander. Effet certain de la bonté sur ceux qui sont dans notre dépendance! Dès que Firmin m'a comprise, il se lève; il va à l'écurie ; je ne le quitte pas , et pendant qu'il selle un cheval, je l'interroge sur Argentan, sur l'auberge, sur ce qu'y fait Jules, sur ce qu'il dit; je demanderais presque ce qu'il pense. Au départ de mon courrier, je connais le Lion Piouge et la chambre de Jules , comme si je l'avais accompagné.
J'apprends, au retour de Firmin, qu'il s'est enfermé avec ma lettre, et qu'il n'a plus reparu. Il a travaillé toute la journée. Madame Rigaud se loue infiniment de son intelligence et de son activité. Elle croit possible de nous le ramener demain au soir. Oh ! oui , cela est possible , trèspossible. Qu'elle me le ramène, et le baiser de la reconnaissance sera le prix de ce qu'elle aura fait pour moi.
Firmin rapporte une lettre de mon père. Sur-
croît de bonheur 1 bonheur inespéré 1 li arrive aussi demain soir avec M. Rigaud. Oh! il faut que Jules revienne; il le faut absolument. Au point du jour, je renvoie Firmin à Argentan. Quelle réunion précieuse comblera demain tous mes vœux! Et je n'aurai passé qu'une nuit loin de Jules ! J'emploierai ce temps à arranger une petite féte : ce sera celle de la piété filiale et de l'amour. « Une « petite féte^ n'est-ce pas, maman? Tu le per- » mets ? — Je t'y invite. Je t'aiderai dans tes dis- » positions. »
L'idée de Jules est unie maintenant à celle de mon père. Ces deux êtres -là sont inséparables ; Adèle les porte tous deux dans son cœur. Je m'en occupe exclusivement dans ce lit, dont la vivacité de mes sensations semble avoir banni le sommeil. Des paysannes vêtues de blanc ; des bouquets et des rubans à leur corset... des guirlandes de fleurs présentées par elles à mon père, et attachées par Jules et moi , sous le berceau où il sera assis. Elles formeront une espèce de dais sur sa téte. Maman, placée à côté de lui, partagera nos hommages. M. et madame Rigaud... les bords du ruisseau illuminés... une musette... un repas champêtre... Mes yeux se ferment... Je n'ai pas dormi la nuit dernière ; je cède, malgré moi, à la fatigue et aux douceurs du repos.
1) i: M É II A. ^