CHAPITRE XXV
Quel titre lui donner ?
Me voilà en route pour Paris. Je pense, avec horreur, que je ne fais point un pas qui ne me conduise à des affronts , à de nouvelles infamies. Oh , qu'il me tarde de recevoir ta réponse! Qu'elle m'apprenne que mon père et mon amant sont en sûreté, et j'aurai peut-être le courage de tenter
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ce que Jeannette voulait faire exécuter à son mari. C'est me vouer à l'échafaud, je le sais; mais je serai vengée , et la mort n est-elle pas mille fois préférable à un supplice de tous les jours?
Il est des momens, où je suis tellement pénétrée de mon épouvantable situation, que je me décide à ne pas descendre à l'hôtel; à me cacher dans un coin ignoré; à voir en secret les juges de M. d'Apremont; à leur dévoiler, dans toute son étendue , la trame odieuse , dont je suis la victime, à pénétrer jusqu'au trône, et à demander partout appui et justice. Mais quelle confiance accorder à celle qui se porterait accusatrice contre le dénonciateur de son époux, et comment déterminer l'infortunée qui a été forcée à épouser ce monstre, à le déshonorer publiquement , en produisant les preuves de crimes antérieurs à celui qu'il a commis sur moi? N'a- 1 -elle pas le nom et l'état de son fils à Qonserver? Quelle justice attendre d'ailleurs d'un gouvernement ombrageux, qui encourage et récompense la délation? Non , je le répète, je ne peux rien attendre des hommes. Il faut souffrir aujourd'hui, souffrir demain, souffrir toujours. Et ne pas oser finir!
Déjà je distingue le dôme des Invalides. Dans une heure je serai chez moi; dans une heure, peut-être, je recevrai des ordres, auxquels il faudra me soumettre sans résistance. Il faudra rappeler le sourire sur mes lèvres; il faudra le feindre au moins. Est-il vrai qu'il y ait des femmes
qui, pour un peu d'or, se donnent à des hommes qu'elles détestent ? Par quels efforts sont - elles donc parvenues à ce degré de dépravation?
Je l'avais prévu , il sort d'ici. Hélas î il est aussi impossible de se venger du monstre que de lui résister. Rien n'échappe à sa pénétration , et il n'est pas de précautions qu'il ne prenne. Il a réfléchi, dit-il , aux conséquences qu'entraîneraient ses fréquentes visites chez moi , et il exige que j'aille le trouver chez lui. Les attributions de sa place ouvrent sa porte à une foule de gens, au milieu desquels je ne serai pas distinguée , et quand on me remarquerait , on trouverait naturel que l'affaire de mon mari me pousse indistinctement chez ceux qui peuvent lui nuire, comme auprès de ceux que je crois lui pouvoir être utiles. Je te fais grâce de ses expressions. Il joint constamment celles de la débauche à l'ironie et à l'insulte.
Il m'a prescrit , en sortant , d'être chez lui dans une heure. Mes premières démarches , en arrivant à Paris, ne seront donc pas pour mon époux! Elles ajouteront à ma honte et à la sienne. Les réflexions, les raisonnemens sont désormais inutiles. Il faut que je me courbe sous la main de fer qui m'écrase.
Quel jour ! quelle nuit ! je suis entrée chez Finfâme, accablée, à demi- morte. J'ai cru que j'exhalerais enfin le peu de vie qui me reste. Mais rappelée sans cesse à l'idée de Jules accusé , con-
damné, exécuté, je le suis aussi à l'existence, au désir de ma conservation. J'ai traversé une file de gens de tout sexe, de tous les âges, de toutes les conditions. On m'a annoncée. Ceux qui attendaient ont paru envier la préférence qu'on m'accordait. Hélas ! ils ne se doutaient pas qu'on hâtait mon supplice. J'ai été introduite dans son cabinet. Il était entouré de sept à huit hommes, très- décemment mis, mais d'assez mauvaise mine. Il s'est hâté de les congédier ; mais j'ai eu le temps de reconnaître que cet emploi éminent, dont les attributions sont si étendues , n'est autre chose qu'une place supérieure à la haute police. Ainsi , sa naissance , son esprit , son usage du monde sont pour lui des armes perfides , à la faveur desquelles iUs'insinue au sein des familles , il en épie les démarches, il en surprend les opinions, il en interprète le silence. Malheur à qui lui déplaira; mort assurée à qui voudra l'arrêter dans ses projets quels qu'ils soient.
« Vous pourriez être tentée, m'a-t-il dit, quand « nous avons été seuls, de singer la belle Judith, « ou cette bégueule de Lucrèce, et je ne veux i( pas plus l'un que l'autre. Je vais m'assurer que « vous n'avez point d'armes cachées. Quittez vos « vêtemens. » Je balançais à me soumettre à cette nouvelle infamie ; il s'est précipité sur moi. Il allait tout mettre en lambeaux ; il a fallu lui obéir encore. J'ai été en butte, pendant deux heures, à ce que la débauche a de plus dégoûtant. O mon
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Dieu, mon Dieu, votre bras vengeur ne s'armera-1- il jamais pour moi! Le plus cruel de mes maux était d'être obligée de lui paraître aimable , sensible; de lui rendre ou de provoquer ses affreuses caresses ; de jouer l'amour enfin , quand je ne trouvais dans mon cœur qu'un insurmontable dégoût, et les glaces de la mort. Et je ne peux espérer d'autre prix du plus horrible sacrifice^ que l'espoir de conserver la vie de l'homme adoré. Jamais, non jamais, je n'oserai fixer mes yeux sur les siens. Jamais je ne retrouverai ces baisers délicieux, qui faisaient le charme du présent , et dont je vivais pour l'avenir. Jamais ses lèvres n'approcheront mes lèvres polluées. Je ne le permettrais pas.
« Vous avez passablement joué votre rôle au- « jourd'hui, m'a dit enfin le monstre. Je suis asc< sez content de vous, et je veux vous marquer « ma satisfaction. D'Apremont est au secret; voici c< un ordre, qui vous ouvrira les portes de sa pri- « son. Allez contempler cette téte , qui bientôt « n'existera plus, et souvenez-vous, en la voyant, « que jamais je ne menace en vain. Je n'ai plus « besoin de vous. Sortez. Je vous ferai connaître « demain ma volonté. » Quand, et comment finira donc cette atroce tragédie !
Je suis rentrée à l'hôtel , fatiguée , excédée, torturée de toutes les manières. Je sentais la nécessité d'agir, sans délai, en faveur de mon mari.., XX. 4
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Mon maril... Mais je ne pouvais me soutenir. Je me suis laissée mettre au lit.
Je n'ai pu reposer. Si je cédais un moment au sommeil , des songes épouvantables me réveillaient en sursaut. Jeannette m'ouvrait ses bras ; elle me pressait sur son sein, elle me rendait quelque calme.
J'ai craint qu'une maladie violente soit la suite de ces scènes de désolation. J'ai voulu rendre utiles à M, d'Apremont les derniers momens dont je pouvais disposer encore. Je me suis fait habiller; j'ai demandé ma voiture. Je suis partie ^ accompagnée de ma fidèle Jeannette ; je suis descendue chez M. d'Estou ville. Je le connais peu, et je n'ai jamais eu à me louer de lui. Mais je connais moins encore madame de Valny, et j'ai besoin d'un guide , qui dirige mes premiers pas ^ dans une ville où je suis étrangère, dans une affaire de la plus haute importance, où je ne trouve encore qu'obscurité, et que sujets d'alarmes.
Je m'attendais à être accueillie au moins avec bienveillance. Peut -on ne pas courir au-devant des malheureux avec qui on est en relation , et auxquels on peut être utile? M. d'Estouville ne m'a marqué que cette politesse froide , qui éloigne, parce qu'elle prouve une indifférence totale. Je me suis bornée à demander s'il avait transpiré quelque chose des circonstances de cette affaire. M. d'Estouville a ouvert et refermé les portes.
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Après s'être assuré que personne ne pouvait nous entendre , il s'est étendu sur l'imprudence de M. d'Apreniont ; sur le choix irréfléchi des moyens qu'il a employés pour servir la cause des Bourbons. « Sans doute, a-t-il dit, il ne désire pas plus que moi le rétablissement de cette auguste « famille; mais l'exemple du général Mallet de- « vait lui avoir appris le danger, et l'impuissance « des commotions partielles. Cependant il ne s'est « pas borné à établir une correspondance avec « l'Angleterre; il a travaillé l'esprit de ses paysans; « il a gagné le maire; il a mis un village en in- « surrection. Il s'était flatté, sans doute, que cet a exemple serait suivi, et une fatale expérience « vient de le convaincre que le temps seul mûrit « tout, et que brusquer les choses, c'est renver- « ser les espérances les mieux fondées; redoubler « l'activité du gouvernement , et multiplier ses « précautions. Les journaux ont dû vous apte prendre ce que je viens de vous dire. Je ne sais « que ce que j'ai lu , et je me garderai bien de « chercher, sur cette affaire, des renseignemens « plus positifs : je me rendrais suspect, sans pouce voir être utile à M. d'Apremont. Les alliés font « des progrès rapides. Du milieu de la Champaa gne, ils semblent menacer Paris. Ce n'est que « d'eux que vous pouvez espérer quelque chose. « Donnez à votre mari un défenseur habile , et « surtout adroit. Qu'il ne s'occupe qu'à prolonger « ce procès. Nous touchons peut-être au moment
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« OÙ Faiîtorité sera forcée d'oublier les affaires « particulières. »
Je me suis empressée de rétablir les faits dans toute leur intégrité. Je suis entrée dans les moindres détails. J'ai déclaré tout, à l'exception du dénouement affreux , où le monstre m'a conduite. « Ces moyens de défense, a repris sérieu- « sèment M. d'Estouville, peuvent persuader les «juges, et c'est pour eux qu'il fajat les réserver. « Pénétrez-en bien votre avocat , et voyez souvent « le rapporteur de cette affaire. »
Il m'a ensuite priée de lui faire grâce , à l'avenir, de visites, qui seraient sans fruit pour moi, et non sans danger pour lui. Je suis sortie indignée. Cet homme oublie que son neveu a été élevé, protégé, comblé de bienfaits par mon père. Yoilà les hommes ! L'intérêt personnel étouffe tout, jusqu'à la reconnaissance. Ils évitent soigneusement ce qui peut porter atteinte à ce mobile unique de leurs actions. Les premiers effets de la civilisation sont le rapprochement des hommes. Mais la civilisation amène le luxe, le luxe la dépravation, et la dépravation isole , et dessèche le cœur.
J'ignorais à quel point M. d'iVpremont était instruit des moyens dirigés contre lui. J'ai cru ne pouvoir me dispenser d'acquérir des connaissances plus positives, et de lui aider à porter le flambeau dans ce dédale d'iniquités. J'ai fait venir les journaux, et cette lecture m'a fait
frissonner. On parle de M. d'Apremont comme d'un homme capable de tout; on calomnie son moral ; on insulte à son physique. On ne conçoit pas qu'il s'avise de conspirer , à un âge , où on n'ambitionne ordinairement que des jours et une fin paisibles. On termine cette longue et insolente déclamation, par laquelle on croit le rendre odieux et ridicule, en traduisant au tribunal de l'opinion le chef essentiel d'accusation : on a trouvé dans une lettre, datée de Londres, cette phrase , preuve irrécusable d'animosité contre le gouvernement actuel , et de complicité avec les ennemis extérieurs. La tyrannie^ qui pèse sur la France, ne peut durer long-temps, ses excès même hâteront sa chute. Attendons avec patience le rétablissement de V autorité légitime.
Attendons aK'ec patience] Celui qui s'exprime ainsi, ne conspire pas; celui à qui il écrit ne peut être un conspirateur. L'espoir renaît dans mon ame. Mon époux sera rendu à la vie et à la liberté. Je cours, je vole lui porter des consolations.
Je me suis arrêtée à la porte de ce lieu, redoutable même pour l'innocent. J'ai fait un retour sur moi-même. Je ne suis pas coupable sans doute; mais je n'en suis pas moins une femme dégradée , indigne d'un honnête homme , et si M. d'Apremont pouvait lire sur mon front le crime que j'ai été obligée de partager, sa douleur préviendrait le coup que la mort se dispose à lui porter. Ma main est sur le marteau; elle ne peut le
soulever. Un tremblement général s'est emparé de moi... Je ne suis pas coupable! ai-je dit. Àhl je le répète, si c'était pour lui que je me fusse prostituée , ime voix intérieure ne s'élèverait pas contre moi. Elle me crie que je n'ai rien fait que pour mon amant , et que dans cette affaire l'innocence de Jules n'empêche pas que je sois une femme adultère. L'enfer est dans mon cœur; je ne peux supporter tant de maux; ils m'écraseront. Dieu le veuille !
Je cherche à m'étburdir sur les idées funestes qui m'obsèdent; je frappe, j'entre, je communique l'ordre de mon admission; on me couduit, la clé tourne, la porte crie... Une sueur froide coule de toutes les parties de mon corps.
Il était assis près d'une mauvaise table , qui soutenait son coude , sur lequel il appuyait sa tète. Un mauvais lit; des rideaux, dont on ne distingue plus la couleur ; quelques fauteuils , dont l'étoffe est en lam.beaux; un plafond presque noir; une chandelle, allumée à midi, dont la pâle et triste lueur ajoute à l'horreur du lieu ; voilà le tombeau où j'ai trouvés ensevelis l'honneur, la probité , la vertu.
Au bruit que j'ai fait en entrant, il a soulevé sa téte. Il portait sur son front le calme qui dis^ tingue l'homme exempt de tout reproche. Il se croyait séparé de l'univers entier, et il retrouvait celle. qui lui tenait lieu de ce qu'il avait perdu... celle qui, deux jours plus tôt , était digne en effet
de lui faire tout oublier. Il s'est levé précipitammeut; il s'est jeté dans mes bras; il m'a couverte de baisers... Ah! Claire, il me semblait que ces baisers effaçaient l'empreinte du crime ; je me sentais en quelque sorte purifiée.
Je voulais lui rendre compte de ce que j'avais fait, le prier d'ordonner ce qu'il voulait que je fisse ; chercher avec lui des moyens de défense , les discuter, les choisir; le geôlier était là, toujours là. Nous sentions la nécessité de nous parler confidentiellement, et tu sens que, dans la position où nous étions l'un et l'autre, un témoin nous réduisait au silence. J'ai prié cet homme de se retirer : il m'a répondu que l'ordre portait que je verrais mon mari, mais que nous ne serions pas seuls. « Le monstre , a dit M. d'Apremont , « veut que je vous voie encore, pour que je sente « mieux ce que je vais perdre. Il m'envie un der- « nier moment, qui pourrait me consoler de tout.» Je lisais , dans ses yeux , qu'il ne tenait plus à la vie que par moi, et qu'il brûlait de m'en consa-„ crer le reste. J'ai tiré une bourse pleine d'or; je l'ai présentée au geôlier. Cet homme a détourné la vue. Je lui ai offert une somme plus forte, je l'ai supplié; il s'est retiré à l'extrémité de la chambre. J'allais le maudire, quand je l'ai surpris essuyant une larme, qui s'échappait malgré lui. «Ici les murs ont des yeux, m'a-t-il dit à voix «basse. Je me perdrais, madame. — Je vous dé- « dommagerai de ce que vous aurez perdu. — Vous
« ne m'arracherez pas d'un cachot ; vous ne déla- « cherez pas mes fers. Ce que vous demandez est « impossible. Je gémis de vous refuser. » Ainsi un geôKer est plus sensible que l'infâme à qui je me suis livrée , et qui ne m'a permis d'entrer ici que par un raffinement de cruauté.
Je me suis approchée du malheureux ; je me suis assise près de lui; j'ai prisses mains dans les miennes. Pour la première fois je lui ai parlé amour , et ce sentiment était dans mon cœur. Oh! combien mon époux m'était précieux, comparé à l'homme, des bras duquel je sortais! J'appuyais ma joue à la sienne ; je la mouillais de mes larmes. « Ah ! s'est-ii écrié , il fallait donc que ma « téte fût proscrite , pour que je jouisse du mort ment le plus doux que j'aie goûté de ma vie!» Cette réflexion m'a atterrée. Elle m'a présenté tout l'odieux de ma conduite, depuis que je suis unie à cet excellent homme. Les illusions du monde et du coeur s'évanouissent sous les verroux. On s'y trouve ce qu'on est réellement. Le front de mon mari était serein , et j'étais bourrelée de remords.
Cette scène de tendresse et de douleur s'est prolongée long-temps. Il a fallu enfin revenir à soi-même, et s'occuper des moyens de sauver l'innocence. Le maire , le bon curé de notre village sont enfermés dans cet enfer : le monstre a enveloppé, dans sa vengeance, jusqu'à ceux qui pous ont marqué quelque pitié. Ils ont subi un
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interrogatoire, et on leur oppose des faits altérés, chargés, envenimés de toute la rage du crime. J'ai pris le nom et l'adresse du juge chargé de l'enquête. Je n'avais à opposer à sa conviction V que le malheur et les larmes. Mais je suis jeune; la douleur ne m'a pas flétrie encore ; un juge est un homme ; il ne repousse pas luie femme suppliante ; il écoute , et la beauté éloquente entraîne quelquefois. Je me suis arrachée des bras de M. d'Apremont, je suis revenue à lui; le geôlier m'a entraînée. Je me suis jetée dans ma voiture. Je n'ai pu répondre aux questions multipliées de Jeannette; je suis arrivée chez le juge.
Sans doute l'altération, le désordre qui régnaient dans tout mon être, dans le son de ma voix, dans la tournure de mes phrases, ont fait juger aux laquais que ma raison était aliénée. Pendant un quart d'heure d'instances , de supplications, je n'ai essuyé que des refus, plus ou moins durs, plus ou moins humilians. Je suis descendue ; j'ai écrit chez le portier ; j'ai fait monter Jeannette, et j'ai attendu, pour savoir s'il serait permis à une femme mourante , de prendre la défense de son époux.
On est venu me dire que monsieur dînait, et qu'il me recevrait dans une heure. Quoi ! des juges, qui vivent, pour ainsi dire, au milieu des malheureux, ne savent-ils pas ce qu'est une heure? Ignorent-ils que les ressorts d'une frêle machine se brisent enfin à force de tourmens? Que dis-je?
on De compatit point à des maux qu'on ignore, et personne au monde ne pouvait se faire une idée de ce qui se passait dans mon intérieur.
Où user cette heure éternelle ? à quoi l'employer?... Me voici rentrée chez moi. Je t'écris; tu entendras, toi, le langage de la douleur; ta réponse, que j'attends, sera noyée de tes larmes. Je la déchiffrerai; je te devinerai.
As-tu écrit à cet autre infortuné ? Mon père et lui sont-ils en sûreté ? Qu'ils s'occupent de leur salut, je les en conjure. Je mourrai de mille morts, s'ils périssent.
Je suis retournée chez ce juge. J'ai trouvé un homme affable, compatissant; mais rigoureusement attaché à ses devoirs. Il ne peut, m'a- 1- il dit, se former une opinion que d'après les pièces qui lui ont été remises, et elles sont d'un effet effrayant. Il ne m'a point dissimulé que j'ai tout à craindre pour M. d'Apremont; il m'a pressée de voir un avocat ; il m'en a indiqué un , qui joint à un talent remarquable un tel amour de la gloire de son état , qu'il se chargerait avec empressement de cette affaire, ne dùt-elle lui rien rapporter. Il a fini, comme M. d'Estouville , en me priant de ne pas donner lieu, par des visites multipliées, à des idées de séduction, auxquelles ma brillante fortune pourrait donner un certain poids. Cette espèce d'injonction ne m'a point affectée : cet homme est jaloux de sa réputation de magistrat intègre ; il m'a témoigné de la com-
passion , de l'intérêt ; c'est tout ce que je pouvais attendre de lui.
Je n'ai pas perdu un moment. Je suis entrée chez l'avocat, chargée de ce que les pronostics du juge avaient ajouté à mes alarmes. Je lui ai parlé longuement , et sans doute je me suis répétée souvent : c'est le propre de la douleur de craindre de n'être pas assez entendue, et de ne pouvoir faire passer, dans l'ame de celui qui écoute, l'intérêt pressant qu'on voudrait lui inspirer. L'avocat m'a prêté une attention soutenue , une patience inaltérable , et il n'a cessé de me marquer la bienveillance la plus encourageante. «Je ne vois pas, m'a-t-il dit enfin, cette affaire a sous des rapports défavorables. Il est du devoir « de l'homme , chargé d'un ministère public , de « porter un œil scrutateur et sévère jusque dans « les moindres détails. Il passe légèrement sur les « circonstances atténuantes , que mon devoir , à « moi , est de développer et de faire valoir. Tous « les habitans du village n'ont pas pris part à une « émeute qu'on veut faire passer pour une in- « surrection générale, ménagée, provoquée dès «long -temps. Nous trouverons des témoins qui « attaqueront avec avantage la confiance , pré- « maturément accordée à des procès - verbaux , « rédigés par des gens qui n'ont pu connaître « évidemment que la résistance qu'on leur a op- « posée, et qui ignorent nécessairement tout ce « qui l'a précédée. J'ai au moins la certitude de
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« gagner du temps , beaucoup de temps. Nous « touchons à une crise universelle, prévue depuis « long-temps , et la malheureuse facilité de faire ce des victimes s'éteindra avec l'autorité arbitraire, a Espérez, madame. J'ose presque vous répondre « de sauver M. d'Apremont. »
J'ai causé long-temps avec cet homme respectable , et il est parvenu à faire rentrer l'espérance dans mon cœur. Je l'ai pris dans ma voiture; je l'ai conduit à la triste demeure de M. d'Apremont. On lui en a refusé l'entrée , et on m'a répondu , à moi, que mon ordre d'admission ne pouvait me servir qu'une fois. Il faudra donc que je me prête à de nouvelles infamies, pour qu'il me soit permis de consoler, de serrer dans mes bras mon malheureux époux! Que dis- je? Le monstre n'a pas besoin de cette ressource, pour me rendre docile à ses volontés. Il sait trop qu'il est deux êtres, à la conservation desquels je ne peux rien refuser. Cette pensée m'a rejetée dans un accès de désespoir, qui a effrayé mon avocat. Il m'a ramenée à l'hôtel ; il n'a pas voulu m'abandonner aux soins de Jeannette; il m'a prodigué tous ceux que la décence lui permettait de me donner. Bon et digne homme, tu étais loin de soupçonner que celle à qui tu marquais du respect est une femme souillée !
Vingt fois j'ai été poussée à lui dévoiler les secrets de la tyrannie affreuse sous laquelle je gémis, à implorer son appui contre l'infâme. Mais
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que peut-il pour moi ? Il n'existe pas de preuves de tant de forfaits, et j'aurais inutilement avoué ma honte, et celle de M. d'Apremont. Que ta réponse tarde à venir! Oh! si je savais Jules et mon père hors d'atteinte, je braverais le scélérat, je le chargerais de malédictions, je lui rendrais les outrages que j'en ai reçus. Les lui rendre ! cela ne se peut pas. Malheureuse! je ne peux me venger qu'avec des mots !
J'ai affecté un calme, que je ne connais plus, pour éloigner l'homme dont la présence arrêtait les sanglots qui pesaient sur mon cœur. Il m'a qviittée pour aller demander au ministère de la justice, l'ordre d'être admis auprès de M. d'Apremont. On ne peut, dit -il, refuser un défenseur à un accusé; la loi est formelle à cet égard. Je suis restée avec Jeannette , et tu prévois aisément combien ces téte à téte sont higubres et silencieux. Mais du moins on est librxi. On peut répandre et essuyer des larmes.
Ah ! voici enfin un instant de relâche. Je reçois cette lettre si désirée. Tu as écrit à Velzac, et de la manière la plus claire et la plus pressante. Tu as craint que ta lettre soit interceptée ; tu l'as expédiée par un homme sûr, qui a dû courir le jour et la nuit. Tu viendrais me consoler ou partager mes peines... Ah! combien ta présence me serait chère ! si tu n'attendais le moment d'être mère une seconde fois... Je conçois qu'un motif de cette importance peut seul t'arréter. Ton mari
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accourrait s'il me connaissait comme toi ; s'il ne tenait essentiellement à sa place ; et s'il n'avait lieu de craindre que des démarches faites en faveur d'un homme accusé de conspiration la lui fissent perdre. Il a des enfans, et déjà il s'occupe de leur état à venir. Tu veux l'excuser près de moi! Claire, ne demandons rien à qui ne nous doit rien. 11 est impossible que M. de Villers s'identihe avec toi au point de partager tes affections pour une infortunée, qui lui est inconnue. Tous ses vœux sont pour moi : que puis-je prétendre de plus?
L'infâme me dépêche un homme qui m'invite à me rendre chez lui. Il a quelque chose à me dire sur l'affaire de M. d'Apremont... Non, certainement, je n'irai pas, je n'irai plus; jamais il ne rentrera à l'hôtel, et j'en remercie le ciel dans toute la ferveur de mon ame. D'après ta lettre , il y a cinq jours que celle que tu as adressée à mon père est partie; elle est arrivée à sa destination. Les deux êtres chéris auront franchi les Pyrénées, avant qu'un ordre de Paris puisse parvenir à Velzac, et la vengeance la plus perfide, la plus astucieuse ne peut rien ajouter aux chefs d'accusation portés contre M. d'Apremont. Ta lettre brise le joug affreux sous lequel je périssais. Heureuse lettre, je te bénis; je te porte sur mes lèvres et sur mon cœur.
J'ai renvoyé l'émissaire du monstre avec luie réponse sèche, et tellement positive, que le scé-
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lérat en conciliera facilement, qu'il n'a rien désormais à attendre de moi. Son ame atroce se révoltera ; le blasphème sortira de sa bouche impure; il souffrira à son tour, et il ne pourra plus m'atteindre
Vains projets, espérances trompeuses! le crime prospère; il lève sa tête altière; il ajoute, avec audace, à des maux, à un désespoir, qui semblaient ne pouvoir plus croître. Le monstre s'est présenté ici; mon suisse a exécuté mes ordres, il lui a refusé l'entrée de l'hôtel. Il est revenu deux heures après, suivi de satellites, et porteur d'un ordre, qui l'autorise à voir mes papiers. Mes papiers, à moi! si j'en avais, qui pussent me compromettre, ne les aurais- je pas brûlés, depuis deux jours que je suis à Paris ? Cet ordre est d'un faussaire, ou d'un sot : n'importe, il faïit s'y soumettre, puisque je ne peux rien lui opposer; mais je ne serai pas une minute à la disposition du scélérat.
J'ai fait ouvrir toutes les portes; je me suis entourée de mes gens; j'ai donné toutes mes clés à Jeannette; je lui ai ordonné de suivre l'infâme, et de faire ce qu'il lui prescrirait. Je suis restée au milieu de mon salon ; j'ai gardé Jérôme près de moi. Sans doute, sa jeune femme lui a tout confié. Il me regardait de l'air le plus touchant ; il ne m'adressait pas un mot, qui ne fût dicté par le plus vif intérêt. Quand il apercevait le monstre,
son œil s'animait, la colère rougissait son front, ses muscles se contractaient; il brûlait de me venger. Je me suis efforcée de le contenir, et jy suis parvenue.
Le scélérat, après avoir visité pour la forme un secrétaire et une commode , est rentré au salon , et m'a dit, avec des marques d'une considération dérisoire, qu'il avait à me parler en particulier. Mon cœur s'est soulevé ; cependant j'ai consenti : il pouvait lui échapper quelque chose qui m'éclairât sur des embûches nouvelles, ou sur les moyens de prouver la suite , non interrompue , de pièges dont je suis victime, et dont mon déplorable époux le sera peut-être à son tour. Mais j'ai voulu qu'il me parlât dans mon salon , et que mes domestiques ne me perdissent pas de vue. (c C'est ce que j'allais vous proposer, madame, «m'a-t-il répondu. Je me ferai toujours im devoir (c de respecter les mœurs. » Quelle détestable hypocrisie! elle me garantissait au moins de nouvelles atteintes, et je lui en ai presque su gré. Il a placé lui-même ses recors et mes domestiques à portée de tout voir, et je l'ai suivi dans l'embrasure d'une croisée. « Yous vous croyez bien « forte maintenant, m'a-t-il dit à demi-voix; vous « ne serez jamais que ce qu'il me plaira. J'ai prévu « vos petites machinations , et j'ai établi des este pions partout. L'autorité publique est devenue « l'agent aveugle de mes passions. J'ai lu la der- « nière lettre que vous avez écrite à madame de
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« yillers : votre exprès a été arrêté par mes or- « dres. J'ai lu encore la lettre qu'on portait à votre « amant et à votre père. J'ai lu , avant vous enfin , « celle que vous avez reçue aujourd'hui de cette a petite Claire. Elle me déteste presque autant fc que vous , et que m'importe ? Elle ne m'a jamais « plu ; mais elle n'eut pas été plus capable que « vous de m'arrêter dans mes projets. Ce qui vous te sauve de moi pour l'avenir , c'est que vous « êtes une bégueule, toujours larmoyante, même « quand vous vous efforcez de rire. Déjà votre « chagrin ridicule a flétri ce teint si pur; vos yeux (f se cavent; vous ne m'inspirez plus que du dé- « goût. D'ailleurs , je suis chargé de remplir une « mission importante; je pars demain, peut-être «pour long-temps, et certes je ne me chargerai «pas d'une femmelette, qui ne vaut plus mes « soins , et dont on ne peut rien faire que la me- « nace à la bouche : je veux des plaisirs vrais et «faciles. Je me venge de vos refus, de vos dé- « dains, de votre haine, en vous laissant en proie « à la douleur héroïque que vous aurez la sottise « de nourrir. Votre mari et les autres apprendront « qu'on n'outrage pas impunément un homme «comme moi; qu'il faut s'en défaire, ou le crain- « dre sans cesse ; qu'une femme ne peut être la « propriété d'un seul ; mais qu'elle appartient , « par le droit du plus fort , à celui à qui elle «plaît, et que les imbécilles seuls soupirent en « vain. Ce qu'on nomme amour , délicatesse , mo- XX. 5
« destie , sont des chimères inventées par des « êtres exclusifs, et que ne connaît pas la nature. V Adieu, femme à principes. Vous désirez voir en- « core d'Apremont ; voilà un ordre qui vous per- « met un tendre téte à téte. Je crois qu'il se terce minera d'une manière plaisante. — Arrêtez , « arrêtez , écoutez-moi , par grâce. On a surpris , « dites-vous, la lettre que madame de Villers écri- « vait à mon père : a-t-on permis , du moins , que « cette lettre parvînt à son adresse? — Oh ! très- « certainement. On y a même joint une copie de « de celle que vous avez écrite à votre confidente. « — Dieu!... Grand Dieu!... Jules saurait?... — «Oui, ma petite, le bien -aimé sait que j'ai fait « ce qu'il a eu l'extrême honnêteté de ne pas en- « treprendre. )> J'ai jeté un cri affreux; Jeannette et Jérôme sont accourus; je suis tombée dans leurs bras
J'étais au lit , quand j'ai recouvré l'usage de mes sens. Une fièvre dévorante s'est emparée de moi On m'a amené un médecin. C'est l'ame qu'il faut traiter, lui a dit ma bonne Jeannette : c'est là qu'est tout le mal. On m'a ordonné des caïmans. Jeannette seule a adouci les crises , dans lesquelles je ne cessais de tomber. Elle m'a répété vingt fois que ce qui s'était passé, ne pouvait altérer l'estime que M. de Courcelles m'a toujours portée; qu'il ne verrait dans ma conduite que le dévouement le plus absolu que l'amour puisse
inspirer; qu'il sentirait que j'ai sacrifié plus que ma vie au désir de conserver la sienne. Elle ajoutait que depuis que la France est envahie , des femmes respectables ont cédé à la violence, sous les yeux mêmes de leurs maris, et n'ont pas perdu leur réputation. Ah! répondais -je . qu'il m'écrive donc; quil me dise que je ne suis pas indigne de ceux qui me sont chers, et je serai moins malheureuse.
La fièvre s'est modérée sur le soir.. Il était possible que mon avocat n'ait pas obtenu encore la permission de voir M. d'Apremont, et j'avais à rendre compte à cet autre infortuné et de ma conversation avec son défenseur, et des espérances qu'il m'a données. J'étais oppressée par la douleur, et je sentais le devoir et le besoin de partager la sienne. J'étais faible, bien faible, et cependant je me suis fait habiller. Jeannette et Jérôme m'ont portée à ma voiture; je les y ai fait monter avec moi; je suis arrivée à la prison.
M. d'Apremont traite doucement ses domestiques ; mais il ne s'est jamais familiarisé avec eux. J'ai cru devoir ménager son amour-propre. J'ai fait rester dans la voiture la jeune femme et son mari, et je me suis traînée à la chambre du malheureux. Oh! Claire, Glaire, quelle entrevue! L'enfer n'a point de supplices comparables à ce que j'ai souffert. Ce n'est que trois jours après cette scène épouvantable , que je peux en tracer les détails.
Il marchait à grands pas dans sa chambre; ses mains étaient croisées sous sa veste ; sa figure et ses mouvemens peignaient à la fois l'indignation et le désespoir. Il a reculé jusqu'au mur en me voyant , et il m'a regardée avec horreur. « Qu'ai-je « donc à redouter encore? me suis-je écriée. — « Éloignez-vous , éloignez-vous , femme perfide et « coupable. — Expliquez- vous, au nom de Dieu, a — Des Audrets est venu ici ce matin. — Hé «bien? — Il a voulu empoisonner mes derniers «momens; il m'a tout déclaré, et pour que je ne «conservasse aucun doute, il m'a cité des parti- « cularités , qui ne peuvent être connues que dans «une intimité sans bornes. Eloignez-vous, éloi- « gnez-vous, vous dis-je. — Hé bien, je le con- « fesse à genoux, j'ai été forcée de ployer sous la « main du crime; mais il est là-haut un être qui « connaît la droiture de mes motifs. — N'attestez « pas le ciel , ennemi du mensonge. Ne sais-je pas « avec quel dédain , avec quelle fierté vous avez « entendu au château la lecture de la lettre du «misérable; avec quel empressement vous avez « attaché votre voile au balcon , lorsque ma tête « seule était menacée ? Il y aurait eu de l'héroïsme « peut-être à vous sacrifier pour moi : ma vie ne « vous a point paru digne de ce dévouement. C'est « pour conserver votre amant , que vous vous êtes « prostituée; c'est à un amour illégitime que vous «avez immolé votre honneur, le mien, qui ne « vous appartenait pas , et que j'ai eu la déplora-
« ble démence de vous confier. Cette vertu , que « vous affichiez , n'était qu'un masque dont vous « vous êtes servie pour me tromper. Si l'intérêt, « que vous portez à ce jeune homme , a pu vous « déterminer à céder au lâche que vous détes- « tez, que n'avez-vous pas du faire pour l'objet « d'une flamme aussi coupable que violente , pen- « dant les courts instans , dont mon aveugle con- « fiance vous a permis de disposer? Laissez-moi, «laissez-moi, vous dis-je encore. Il n'est pas de « consolations qui puissent adoucir le coup que «j'ai reçu. Les vôtres seraient dérisoires; elles «me seraient odieuses. Laissez-moi, je veux, je « dois mourir. Je m'accuserai moi-même au tri- « bunal devant lequel je comparaîtrai... Des Au- « drets ! l'infâme ! il allait périr de ma main ; « j'allais en purger la terre ; j'avais saisi ce flam- « beau;... il s'est élancé sur moi comme une béte « farouche ; il m'a terrassé ; il m'a menacé de me « charger de fers, si je faisais le moindre mouve- « ment. J'ai été contraint de l'entendre, et c'est « vous qui avez cumulé , sur ma téte , toutes les « espèces d'outrages. Sortez, madame, sortez, s'il « vous reste encore quelque sentiment des con- « venances. Emportez mes regrets amers de vous « avoir connue, et mon irrévocable malédiction. »
Je n'avais rien à répondre , Claire. J'étais atterrée , sinon sous le poids des preuves irrécusables , du moins par des raisonnemens, qui me paraissaient sans réphque. Et je ne pouvais obéir à
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l'infortuné , que j'ai en effet couvert d'opprobres : mes jambes ne me soutenaient plus. Je suis tombée sur le carreau. J'ai étendu mes bras vers lui, pour implorer sa miséricorde. Croiras -tu qu'il existât encore dans ce cœur torturé une place pour la pitié ? Il s'est montré humain. Sans m'adresser un mot , il m'a relevée ; il m'a portée sur son lit , couverte d'une sueur glacée , et pouvant à peine respirer. Elle sue le crime , s'est-il écrié, en s'éloignant avec effroi. J'ai cru, j'ai espéré, que ce moment serait le dernier de ma vie. Il est revenu à moi; il a soulevé ma téte; il a essuyé l'eau qui en ruisselait. « Vivez, m'a-t-il dit, vivez « pour vous repentir , et regrettez un infortuné , « qui méritait une autre femme. »
Il était temps que cette scène finît pour lui et pour moi : nous ne pouvions plus la supporter. On a ouvert la porte et j'ai reconnu mon avocat. Il a été effrayé de l'état dans lequel il m'a trouvée. Il m'a fait respirer des sels, qui m'ont rendu un peu de force. Il a couru appeler du secours. Jeannette et Jérôme sont entrés; on m'a portée dans ma voiture. « Il veut mourir, ^i-j^ dit sortant « à l'avocat. Ah ! qu'il vive , qu'il vive pour lui , « s'il ne veut plus vivre pour moi. Au nom de «Dieu, engagez -le à vivre, et sauvez un in- « nocent. »
Quand j'ai été dans mon lit, et que j'ai pu classer mes idées , je me suis rappelé les détails de cette scène effroyable. Suis-je, en effet, aussi
coupable que le croit M. d'Apremoiit? Un père ne nous touche-t-il pas de plus près qu'un époux? Est-ce un crime de le préférer, surtout quand l'amour n'a pas formé des nœuds, respectables sans doute, mais moins forts que ceux qu'a serrés la nature?... Mais si mon père eût été seul, est -il bien certain que j'eusse fait pour lui?... Ah! Claire, cette réflexion m'a anéantie. « Il a raison , me «suis -je écriée, il a raison. Je n'ai rien fait que « pour l'amour; je ne suis qu'une vile adultère. »
J'ai passé les trois jours dont je t'ai parlé plus haut, dans des angoisses, dans des crises continuelles. Oh ! les femmes sont nées pour souffrir, puisque la douleur ne les tue pas. Jeannette me ramenait sans cesse à la vie , en me parlant d'un époux, qui me rejette, mais que je ne peux abandonner dans son affreuse situation ; en me parlant de Jules, envers qui Tinfâme aura sans doute violé sa parole; en me parlant de mon père, qui partage sa captivité. « Avant de penser à mourir, « madame, il faut savoir si ces infortunés n'ont « pas besoin de secours , s'il est démontré que « vous ne puissiez leur en donner aucun. »
Oui, Claire, je suis revenue à la vie, non pour moi, le ciel m'en est témoin. J'ai fait venir Jérôme, et je lui ai demandé s'il était disposé à s'exposer pour me servir. Il m'a répondu, en embrassant sa femme, et en me demandant mes ordres. «Ya, tf lui a dit Jeannette , en pleurant ; n'oublie pas ta « femme et ton enfant ; tâche de te conserver pour
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« eux ; sois prudent ; mais ne balance pas à tout « entreprendre pour notre bonne maîtresse. »
Les communications ne sont pas libres, je le sais. Mais avec un habit de paysan, de l'adresse et de 1^ résolution on passe partout. J'ai donné à Jérôme les instructions les plus détaillées; je les lui ai répétées vingt fois. Il doit tourner les camps y les avant-postes; entrer dans les villages, dans toutes les villes où il pourra s'introduire. Il s'informera si on n'a pas vu passer, sous escorte, un vieillard vénérable , et un jeune homme remarquable par sa beauté. Si mes soupçons se confirment , s'ils sont dans les fers , il les attendra sur la route; il se liera avec leurs gardes; il saisira l'occasion de leur parler. Il leur adressera, de ma part, des paroles de consolation ; il affaiblira les cruelles impressions qu'a dû produire Thorrible aveu que le monstre leur a fait, et il reviendra m'iiistruire de ce qu'il est possible de faire pour eux. S'il n'en apprend aucune nouvelle, il ira jusqu'à Velzac. Il les informera de tout ce qui se fait ici, à l'exception des choses qui se sont passées entre M. d'Apremont et moi. Il verra ma pauvre mère, que j'ai trop néghgée, et qui doit être aussi l'objet de ma tendre sollicitude. Hélas! elle aura senti, plus vivement que mon père et Jules , les attentats , que l'on se sera permis sur eux. Y aura-t-elle survécu ? Ah! Claire, depuis des semaines, des mois, je ne t'ai pas dit un mot de cette excellente mère; à peine y ai-je pensé ! je
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ne me suis tant occupée de mon père , que parce que son idée et celle de Jules sont inséparables. Déplorable effet des passions! Elles nous rendent indifférens à tout ce qui n'est pas elles! M. d'Apremont m'a jugée sévèrement; mais il a prononcé en homme intègre. Je suis coupable , Claire. Je ne m'en consolerai jamais.
Jérôme vient de partir, avec ce qu'il faudrait d'or pour faire le tour de l'Europe. J'attends beaucoup de son zèle et de son intelligence. Ses adieux à sa famille ont été déchirans , et cependant il est parti. L'amitié a donc aussi une force irrésistible, et il est constant que l'espérance aveugle l'homme sur les dangers auxquels il s'expose. Jérôme peut tomber dans un parti ami, ou ennemi. Il peut être dépouillé par les uns , maltraité par les autres... Il est parti.
J'ai envoyé Jeannette dans la rue où demeure l'infâme. Je l'ai chargée de s'informer adroitement dans le voisinage, s'il a réellement quitté Paris, et si on a quelque connaissance de ses projets. J'espère qu'enfin il se lassera de persécutions et de vengeances, et que je pourrai respirer.
Oh ! je respire enfin. On l'a vu monter en voiture; deux domestiques couraient devant lui. Il a dit simplement aux postillons : à la barrière de Pantin. On ne sait rien de plus ; mais cela suffit pour moi : cette route est opposée à celle qui conduit à Velzac.
Je respire, ai-je dit. Non, non, mes alarmes se
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renouvellent, et se soutiennent. A-t-il besoin d'être présent à l'exécution des ordres qu'il obtient sur de perfides exposés? Ma mère, mon père, Jules, Jules!., dans quelle position étes-vous, où etes-vous? Jeannette prétend qu'il est impossible qu'on pense à les traduire dans les prisons de Paris, lorsque l'étranger couvre tout le sol de la France. Cette réflexion est tuante. Hé ! ne peut-on , par cette raison, les avoir conduits, jugés, exécutés à Tarbes? Je marche de crainte en crainte, et souvent les plus cruelles anxiétés viennent m'assaillir à la fois... Et je vis! O mon Dieu, est-ce un effet de votre bonté, ou de votre justice? Un temps meilleur doit -il succéder à celui-ci?