‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 34 sur 64 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Procès instruit et jugé.

Les crises , que produit l'infortune , ressemblent à ces rêves effrayans, qui nous poursuivent encore après le réveil, et dont on cherche à écarter le douloureux souvenir. Les épouvantables succès du monstre , les imprécations de mon époux me semblent quelquefois n'être qu'un songe trompeur. Je saisis avec avidité cette illusion consolante. Mais cette illusion même me reporte sur ce qui s'est passé, et elle produit sur moi l'effet d'un danger éminent et imprévu. Je souffre tous les maux de la réalité; je ne cesse pas de souffrir.

Cependant l'éloignement altère la force des objets; Fimagination fatiguée ne les saisit plus qu'avec peine; la nature affaissée cède au besoin du repos, et, à chaque intervalle, les images les plus cruelles se rencontrent sans doute ; mais toujours plus affaiblies. J'ai trouvé enfin quelques momens de sommeil , et je jouissais d'une pénible tranquillité, quand mon avocat est entré. Sa vue a rouvert mes blessures , et m'en a fait une nouvelle : il a été témoin de la manière dont je me suis séparée de M. d'Apremont. Il ignore, je le crois, du moins, jusqu'où sont fondés les reproches , les emportemens dont j'étais accablée. Mais voilà la première fois que j'ai à rougir devant un homme qui m'est étranger, et la rougeur de la honte est l'aveu d'une faute, que la malignité aggrave toujours.

L'avocat a eu la délicatesse de ne pas me dire un mot de ce qu'il a vu. 11 s'est renfermé dans les bases de la procédure; il s'est étendu sur les moyens de les détruire. La lettre, qu'on oppose à M. d'Apremont , ne lui paraît pas devoir être l'objet d'une longue discussion. Cette phrase, qui paraît foudroyante, annonce des vœux secrets, et non l'intention d'agir. Elle ne prouve nullement que M. d'Apremont partage le désir d'un nouvel ordre de choses , et fût-elle plus positive ^ quel homme est garant de ce qu'on lui écrit? Que deviendrait la sûreté publique , si, avec une lettre , on pouvait perdre l'individu le plus étranger aux

sentimens quelle exprime? Sans doute, il sera facile de prouver que la prétendue insurrection n'est autre chose qu'un acte de violence, où se sont portés quelques villageois, très ^ attachés à leur maire, et à un riche propriétaire dont chaque jour était marqué par des bienfaits.

L'avocat a demandé à M. d'Apremont les noms des habitans étrangers à cette affaire. L'infortuné n'a eu le temps de rien voir. Je suis restée au château quelques heures après lui, et je pouvais seule donner des renseignemens utiles. L'avocat a établi une liste sous ma dictée, et ces témoins prouveront authentiquement que M. d'Apremont n'a employé, directement, ni indirectement, aucun moyen de séduction. Heureusement, ceux que j'ai nommés sont les habitans les plus riches du lieu; ceux qu'il aurait fallu gagner d'abord, pour entraîner les autres. En effet, qu'attendre de misérables journaliers , qu'on aurait mis en opposition avec une classe directement intéressée à la répression de toute espèce de délit?

Tel est le sens sous lequel mon avocat se propose de présenter cette affaire. Il est constant que si M. d'Apremont eut dit un mot, tout le village se serait armé pour lui. Mais cela n'est pas arrivé , et les jurés ne peuvent prononcer que sur des faits positifs.

Ah, mon Dieu!., quel oubli!.. Comment l'ai-je pu faire! Il a fallu que des peines bien cuisantes, des intérêts bien majeurs... L'avocat est aussi

chargé de défendre le maire et le bon curé. Les malheureux ont été arrachés à leur domicile, sans qu'ils aient eu le temps de se reconnaître; sans qu'ils aient pu se munir de la moindre chose; ils sont au secret, depuis plusieurs jours; ils doivent manquer du nécessaire. Je donne de l'or à mon avocat; je le presse de courir, de ne pas perdre un moment. Ma fortune m'a coûté bien cher; je l'ai dédaignée long -temps; je la bénis dans cette circonstance... Mais, hélas! à qui la dois-je!.. à celui... Ah! Claire, Claire!

L'avocat sortait; je l'ai retenu. Je ne l'avais pas interrogé sur l'état actuel de l'époux infortuné; je ne l'ai pas osé. Sans faire de question positive, j'ai ramené la conversation sur cet article délicat, et j'ai saisi quelques mots jetés avec intention peut-être. Il paraît qu'après que je l'ai eu quitté, M. d'Apreraont a recouvré les forces de l'esprit et la dignité de son caractère. Il s'est expliqué en homme qui veut éviter le coup qui le menace. Ah! s'il eût persisté dans la volonté de s'accuser et de finir, j'aurais été son assassin. Puisse- 1 -il être acquitté, et ne pas mourir de sa douleur! Qu'il me méprise , qu'il me haïsse ; mais qu'il vive ; que je ne sois pas chargée d'un crime de plus : j'ai déjà trop du fardeau du premier!

Les débats commencent demain. J'ai le plus violent désir de me rendre au Palais. Le sentiment de ma faiblesse, de mon épuisement ne peut rien

contre l'intérêt respectable qui me pousse ; je me prononce formellement. Je lis dans les yeux de l'avocat et de Jeannette qu'ils redoutent une démarche, qui peut m'étre funeste. Je les presse de s'expliquer. L'avocat ne m'oppose que l'état déplorable de ma santé. Jeannette, plus franche, vient me parler à l'oreille. «Vous serez près de «M. d'Apremont. — • Il verra ma douleur, mon « repentir. — Si votre aspect rallume son désespoir; « s'il va au-devant du supplice; s'il provoque sa «condamnation? — Tu as raison... tu as raison. «Je n'irai pas là... Mais ne plus voir le plus res- «pectable, le meilleur des époux! vivre éloignée «de lui, sans savoir s'il me pardonne...» Mon émotion m'a emportée ; je n'ai pas mesuré le volume de ma voix; l'avocat m'a entendue. Il a baissé la téte et a gardé le silence. J'ai senti qu'il me jugeait coupable, plus coupable que je le suis, et malgré une répugnance , presque invincible , à parler d'infamies , dont le nom seul est un affront, j'ai commencé le récit de mes infortunes. L'avocat a voulu m'interrompre. et porter mon attention sur un autre objet. « Vous en savez trop , mon- « sieur, pour qu'il me soit permis de me taire. J'ai « succombé, je l'avoue; mais l'horreur a précédé, « accompagné et suivi mon crime. Je ne veux pas « que vos soupçons placent près de lui l'amour « et la volupté. Je suis une victime et je puis vous « en convaincre. » Il m'a paru soulagé d'un pesant

DE MKRAN. 79

fardeau ; il s'est approché de mon lit , avec im air de bienveillance que je ne lui avais pas vu encore; il m'a prêté une oreille attentive.

Je ne pouvais présenter mes idées avec cette suite, cette clarté, cette gradation qui commandent l'intérêt. Plusieurs fois Jeannette a aidé à ma mémoire , ingrate , ou infidèle. Cependant mon récit a excité l'indignation et la terreur. Quand j'ai cessé de parler, l'avocat a paru méditer profonv dément. « Ce des xludrets, a-t-il dit enfin, est un « scélérat adroit et prévoyant. On peut le recher- « cher sur sa vie passée; mais je ne vois pas qu'on « puisse Fattaquer , avec avantage , sur ce qui vous « est personnel. Il faut ensevelir, dans l'ombre et « le secret, cette déplorable aventure; il faut surce tout ramener M. d'Apremont à des sentimens « modérés. Il a acquis la triste conviction que ja- « mais il n'a possédé votre cœur, que jamais il ne « le possédera. Mais l'équité lui ordonne de con- « venir que nos affections sont indépendantes de ce notre volonté ; d'examiner les circonstances ; de ce se pénétrer de ce qu'elles ont d'affreux , et d'ac< vouer que celle, qui cède, quel que soit son ce motif, à une violence physique ou morale, ce n'est pas , rigoureusement parlant , une épouse ce criminelle. Accordez-moi votre confiance , macc dame ; permettez-moi de traiter cette affaire déce licate, et 'peut-être la pitié compatissante sucée cédera- t-elle à la haine et au mépris. >^

Je me serais élancée de mon lit, si j'en avais

8o ADÉLAÏDE

eu la force. J'ai étendu les bras vers rhonime secourable , qui veut répandre sur mes blessures un baume consolateur. Il m'a rendue à l'espérance de pouvoir donner, à mon malheureux époux, des soins qui lui sont si nécessaires ; de pouvoir être vue, par lui, comme son amie la plus sincère et la plus dévouée.

Cette nuit s'est écoulée comme celles qui l'ont précédée. Des peines cuisantes, des alarmes, quelques momens rares d'un sommeil troublé par des songes plus ou moins effrayans, voilà de quoi se composent maintenant mes nuits. Les jours tout entiers appartiennent à la douleur.

Non, Claire, je ne suis point allée au Palais; mais j'y ai envoyé Jeannette. Je lui ai recommandé d'examiner M. d'Apremont, de deviner, de lire, sur son front et dans ses yeux , si la paix est rentrée dans son cœur; s'il paraît avoir, dans ses juges, la confiance que son innocence doit lui inspirer. Je la charge d'écouter attentivement la lecture de l'acte d'accusation; de voir quel effet elle produit sur l'auditoire : l'opinion générale se manifeste toujours , et elle est souvent la mesure de l'opinion de gens investis de grandes fonctions, parce qu'ils ne jugent que d'après des organes qui sont communs à tous. Je l'ai pressée de recueillir tout ce qui sera dit en faveur de l'accusé , et de prier mon avocat de venir me rendre compte du résultat des démarches qu'il aura faites pour me rapprocher de mon époux.

DE M ÉR A ]V. tS t

Dès que j'ai été seule, je suis retombée dans ma douloureuse apathie, effet certain de l'accablement moral , et de l'épuisement des organes. Je ne sais quel temps j'ai passé dans cet état ; le retour de Jeannette m'en tira. Un intérêt pressant m'a rendu quelques forces.

L'acte d'accusation est terrible. Il ne semblait pas qu'on pût rien lui opposer; l'auditoire paraissait convaincu. M. d'Apremont a été interrogé. Il a répondu avec une modestie et une simplicité qui ont paru faire quelque impression. L'avocat a pris la parole. Il a attaqué d'abord la seule phrase de la lettre qu'on pût tourner contre l'accusé ; il a développé les moyens victorieux , dont il m'a entretenue hier ; il a anéanti ce premier chef d'accusation. Il s'est attaché ensuite à prouver que les procès-verbaux , rédigés par le monstre et ses adhérens , ne peuvent être vrais qu'en ce qui s'est passé sous leurs yeux; qu'ils déclarent n'avoir pu s'éloigner du château; qu'ainsi, s'il y a eu une émeute, ils ignorent les causes particulières qui l'ont produite, et qu'il est de toute justice d'entendre les témoins à décharge. Il a présenté la liste que je lui ai remise , et le tribunal a ordonné que ceux qui y sont portés y seraient mandés pardevant lui. Le public a applaudi à une décision aussi simple : on sait toujours gré , d'un acte d'équité, à céux qui peuvent être impunément injustes.

Les communications sont coupées de toutes XX, 6

j3atrts ; il n'est plus possible d'assigner les témoins; ainsi ce procès sera long. Nous touchons au moment de l'explosion , et nous avons tout à espérer. Cette lettre, qui a servi de base à une accusation au premier chef, peut, dans quelques semaines , devenir un gage d'estime : des circonstances différentes donnent aux choses une qualification et une valeur opposées.

Mon avocat , après avoir reconduit M. d' Apremont à sa triste demeure , est venu me confirmer ce que Jeannette m'a rapporté. Il a parlé à l'infortuné de mon état, de mes peines et des siennes, avec beaucoup de raison et de chaleur, s'il m'a rendu exactement ce qu'il lui a dit pour le désarmer. M. d'Apremont a paru surpris et affligé de la confidence que j'ai faite à l'avocat; cependant il a écouté avec beaucoup d'attention , et il lui a répondu sans détour. Il est convenu franchement qu'il a eu le premier tort, en épousant une jeune personne qu'il savait fortement prévenue en faveur d'un autre. «Mais, a-t-il ajouté, ma faute « n'efface pas celle d'une femme qui me doit sa forte tune et le bien-être de ses parens ; que j'ai com- « blée des marques de l'amour le plus tendre et « le plus délicat ; à qui j'ai accordé une confiance « et une estime sans bornes , et qui n'a point ba- « lancé à donner, pour sauver son amant, ce « qu'elle a refusé à la conservation de son mari. « Cependant , c'est un malheur de haïr dans toutes « les positions de la vie, et', dans celle où je me

« trouve, la haine est un fardeau insupportable. « Je veux l'éteindre entièrement, et j'y parvien- « drai , je l'espère ; mais madame d'Apremont ne « sera jamais ce qu'elle fut pour moi. J'éprouve , « en ce moment , un besoin pressant des soins de « l'amitié. Elle m'a donné, de la sienne, des preu- « ves trop multipliées , pour qu'il me soit permis « de douter de sa sincérité, et je saisis, avec quel- « que plaisir , l'occasion de lui reconnaître des « qualités , et de lui rendre justice devant vous. « Dites-lui, monsieur, que je n'oublierai pas le « passé , cela est impossible ; mais que j'aurai la « délicatesse de ne jamais lui en parler , et que je a suis prêt à la recevoir en qualité d'amie. »

Des larmes d'admiration et de reconnaissance ont inondé mes joues, et m'ont beaucoup soulagée. Je me suis fait habiller, et j'ai trouvé la force d'aller jusqu'à ma voiture. J'y ai fait monter avec moi l'avocat et Jeannette. Je sentais bien que la présence d'un étranger ôterait à la conversation cette intimité consolante, si nécessaire au malheur; mais je sentais aussi qu'elle nous sauverait, à M. d'Apremont et à moi, un embarras, et peut-être une explication cruelle qu'aurait pu amener le téte à téte.

Ma bonne Claire , il m'a reçue avec une bonté désespérante pour moi. Combien je me suis trouvée petite et humiliée auprès de lui! Avec quelle aménité touchante il s'est efforcé de dissiper les

impressions douloureuses dont il me voyait tourmentée! Cet homme est étonnant, admirable, et je n'ai pu l'aimer!

Je lui ai demandé, comme une grâce, de permettre que je m'établisse près de lui^ et que je ne le quittasse plus. Il a refusé ; mais seulement par ménagement pour moi. Il croit que ma santé, déjà très - affaiblie , achèverait de se perdref dans un lieu malsain , et où tous les objets portent à une pénible mélancolie. J'ai insisté ; il a persisté dans son refus, et je crois, qu'en cette circonstance, nous avons fait tous deux notre devoir. J'ai obtenu la permission de passer avec lui les journées, et l'avocat , à qui seul j'ai dû l'accès de ces tristes lieux, s'est chargé de faire lever l'ordonnance qui met mon mari au secret, et qui maintenant n'a plus d'objet.

Je me suis retirée à la chute du jour. Je l'ai laissé assez tranquille. Je goûtais moi-même im certain calme , et j'en ai profité pour te détailler ce qui s'est passé pendant cette longue journée.

Quand j'ai eu cessé d'écrire, je me suis occupée des besoins de l'infortuné : on a tout avec de l'argent, dans ces maisons -là; mais il est beaucoup de petites choses auxquelles un homme ne pense pas, et qui contribuent à la conservation de la santé et aux douceurs de la vie. J'ai passé deux heures avec Jeaimette ,' à chercher et à mettre en ordre ce qui peut être utile ou agréable à un

DE MJÉRAJN. 85

prisonnier, et je me suis endormie, bercée par l'espoir de voir enfin M. d'Apremont rendu à mes vœux.

A mon réveil, j'ai surpris la sérénité dans mon cœur, et le sourire sur mes lèvres. J'ai pris, avec goût, quelques alimens, et je me dispose à aller partager la solitude de mon mari

Jour terrible! jour affreux! jamais il ne sortira de ma mémoire; jamais je n'en parlerai sans verser des larmes de sang. Déjà une semaine s'est écoulée, et l'horrible spectacle, dont j'ai été témoin, me poursuit sans relâche. Adoucirai -je mes maux, en te dévoilant jusqu'aux moindres circonstances? Non , sans doute, et je ne peux résister au désir de verser dans ton sein mes dernières douleurs. Jeannette m'aime; elle m'aime bien tendrement; mais le genre d'éducation qu'elle a reçue ne lui permet pas toujours de m'entendre , et je n'ai plus que toi au monde à qui je puisse parler le langage qui m'est propre.

Cette journée, ainsi que je te l'ai dit, paraissait devoir être triste, mais paisible. J'allais sortir... Jeannette entre dans ma chambre. Elle ne sait pas dissimuler, et la décomposition de ses traits m'effraye. Je l'interroge , elle balbutie ; je la presse ,

elle se tait. Elle me prend les mains; elle les porte sur sa bouche et sur son cœur; elle semble me préparer, m'encourager à soutenir un nouveau coup. « Le monstre est à Paris! — Non, madame, (c — Mon père et Jules sont morts! — Non , ma- « dame. — Qu'ai-je donc à redouter! Parle, parle, « cruelle femme. Ton silence me fait souffrir mille « morts. — Ce papier, qu'on crie dans les rues... » Je le lui arrache; je lis ; Décret impérial qui ordonne que tous les individus prévenus de conspiration contre l'État , seront traduits de suite devant une commission militaire^ qui jugera sans désemparer. M. d'Apremont est perdu, me suis-je écriée î

L'avocat entre au même instant. Il m'apprend que mon malheureux époux va être traduit de^ vant un tribunal, équitable sans doute, mais à qui la marche , trop rapide , des affaires ne permet pas toujours d'en saisir tous les rapports, d'entendre et d'apprécier des développemens, qui, seuls, peuvent porter la lumière sur des incidens nombreux et compliqués.

Mes chevaux partent comme l'éclair. Nous arrivons à la prison; déjà l'infortuné n'y était plus. Nous courons rue du Cherche - Midi ; nous entrons; nous perçons la foule avec peine : Etrange empressement de voir des misérables l Qu'allaient faire là des gens qu'une curiosité barbare pouvait seule y pousser?

L'avocat me guide; nous parvenons dans l'enceinte où siègent les juges, et où on admet quel-

qiies protégés. Malheureuse! Pourquoi suis-je entrée ici? Cette réflexion est venue trop tard. Je n'ai rien à reprocher à personne : on a voulu m'arréter, je n'ai pas écouté.

Mon déplorable époux, le bon curé, le maire de notre commune étaient placés au banc des accusés. Ils étaient séparés et gardés par des gendarmes, qui semblaient leur envier ces communications intimes, qui peuvent adoucir l'horreur de pareils momens. Le capitaine rapporteur avait déjà lu l'acte d'accusation. Le président interrogeait les prévenus.

Pas de jurés à cet effrayant tribunal; pas de contre-poids, qui balancent la prévention, ou l'ignorance de juges plus habiles à vaincre, qu'à discuter le fond d'un procès. Ceux-ci prononcent qu'on n'écrit pas à un ami des choses qui blessent son opinion; que mon mari, n'ayant pas déposé dans les bureaux de la police une lettre qui pouvait donner des indices sur les dispositions et les espérances des émigrés , il partage nécessairement les sentimens de celui qui l'a écrite. Ils décident aussi légèrement que la commune s'est armée en faveur de M. d'Apremont ; . que l'insurrection a été dirigée par le maire , et ils concluent que le maire était gagné. Ils ajoutent que le moment où les étrangers parcourent la France en la dévastant , où un prince français s'est montré dans une province méridionale , a dù paraître favorable

88 ADÉLA.IDE

pour susciter des mouvemens partiels , qui bientôt auraient encouragé à une révolte générale.

J'ai éprouvé à la fois tous les genres de terreur , et l'auditoire paraissait improuver formellement et l'exposition de l'affaire et les conséquences tirées des détails. En effet , la France est rassasiée de gloire ; elle est lasse du meurtre. Le sang français n'a-t-il pas assez rougi la terre? Faut- il qu'il coule encore sous la hache des bourreaux?

L'avocat a pris la parole. Il a combattu tous les chefs d'accusation avec une clarté, une chaleur, une élégance, auxquels il me paraissait impossible de répliquer victorieusement. Il était près de moi, et souvent entraînée par la force de ses moyens, je prenais sa main, je la pressais sur mon cœur; elle y portait une nouvelle vie, à mesure que son inappréciable talent y faisait rentrer l'espérance. Des femmes, qui sans doute n'ont pas chez elles de quoi exercer leur sensibilité , me regardaient avec attendrissement. Le curé et le maire étaient plongés dans un accablement profond. M. d'Apremont semblait attendre la mort, sans la désirer, ni la craindre.

En moins de deux heures les débats ont été terminés. On a fait sortir les accusés, et je me suis précipitée sur leurs pas. J'ai enlacé de mes bras mon malheureux époux , et la nature , longtemps comprimée , est rentrée dans ses droits. Il a mêlé ses larmes aux miennes ; il s'est laissé al-

JersLir un banc; la pâleur couvrait sou front; ses yeux étaient éteints ; ses mains , que je m'efforçais de retenir, tombaient à chaque instant à côté de lui. Un gendarme , un tigre, m'a forcée à m'éloigner. Un jeune officier, de la plus aimable figure , dont les yeux exprimaient la plus touchante sensibilité, m'a rendue à mon époux. « IN^'otez « pas à madame, a-t-il dit, la triste satisfaction « d'embrasser son mari. Adoucissons, autant qu'il « est en nous, la rigueur de la loi.» On a voulu me reconduire à l'hôtel ; je ne l'ai pas souffert. Je brûlais de connaître mon sort. Je serais morte chez moi d'anxiété et d'impatience.

On a fait rentrer les accusés; je les ai suivis encore. Il ne m'a pas été possible de reprendre ma place dans la salle. Je suis tombée sur un tabouret , qui était auprès de la porte. Là, couverte d'une sueur froide, mon visage caché dans mes mains, je retenais mon haleine; je tremblais de perdre un mot; je tremblais de ce que j'allais entendre. Le président m'a invitée à me retirer, et son ton était celui de la tendre humilité. « Non , « monsieur, non, permettez que je reste. Il m'est « impossible de faire un pas. »

J'ai entendu!... J'ai entendu!... Ah, Claire!... M. d'Apremont n'a répondu que quelques mots. Ils sont pour jamais gravés dans ma mémoire. « Hé bien ! oui , tous mes vœux sont pour les « Bourbons. Au moment où vous briserez cette « tète , elle sera couronnée , malgré vous , d'une

go A. D É L A I D E

« auréole cle gloire. Vive le Roi , aux genoux du- « quel vous serez peut-être bientôt trop heureux « de vous jeter. »... Je me suis retrouvée dans mon appartement. Le bon curé me prodiguait ses soins. Je l'ai revu avec quelque joie, tant il est vrai que les sentimens les plus opposés trouvent à se placer à la fois dans le cœur humain. Le digne prêtre a été acquitté... Les deux autres!...

J'ai pris quelques cordiaux , et j'ai exigé formellement qu'on me conduisît à la prison. La nuit, qui commençait, était la dernière, où l'infortuné pouvait recevoir les consolations et les soins de sa meilleure , de son unique amie. Je l'ai trouvé triste sans faiblesse. Le passé n'existait déjà plus pour lui; il paraissait vouloir s'élancer dans un monde nouveau. Ses yeux s'élevaient vers la voûte rembrunie, qui lui dérobait le ciel. Il les a baissés sur moi; il a répondu, avec tendresse, aux marques multipliées que je lui donnais de la mienne. Il a répété le pardon le plus solennel. Il m'a recommandée au bon curé, qui saisissait les intervalles que lui laissait notre douleur, pour nous faire entendre ce que la morale évangélique a de plus doux et de plus consolant. Cet oubli généreux et absolu du passé a réveillé mes remords. Il a tout fait pour me calmer, et des heures se sont écoulées au sein du plus sincère attendrissement.

Cette nuit douloureuse a cependant été trop courte. L'horloge de la prison nous avertissait

sans cesse qu'un quart d'heure de plus était rayé de son existence. Bientôt nous en sommes venus à compter ceux qui lui restaient encore : cette idée a jailli de nos deux cœurs à la fois. De longs et lugubres embrassemens , des sanglots étouffés ont exprimé long - temps les sensations déchirantes qui nous torturaient. Le bon curé nous regardait , nous bénissait , et priait sur nous.

Un faible rayon de jour a percé par une lucarne élevée , et a frappé nos yeux. « Ce jour est «donc le dernier,» a-t-il dit, avec un accent qui m'a jetée dans des angoisses mortelles. Sans doute on attendait que je fusse privée de sentiment, pour m'arracher de ce triste lieu^ et moimême j'attendais à chaque minute mon anéantissement total.

Celui-ci a été si entier, si absolu, que j'ai cessé de voir, d'entendre, de sentir pendant plus de la moitié de la journée. Quand mes yeux se sont rouverts , Jeannette était près de moi. Je voulais l'interroger ; ma langue se refusait à mes efforts, et cependant j'avais besoin d'une dernière , d'une bien triste consolation , de celle qu'on ne croit pas être possible, quand on n'a pas atteint le dernier terme de l'infortune, je voulais savoir si le malheureux avait cessé de souffrir. Jeannette m'a devinée : c'en est fait. Ces mots, faiblement articulés, m'ont suffi. J'ai refermé mes yeux, et, le croirastu? j'ai éprouvé une sorte de jouissance en pen-

A DK LAI DE

sant que les hommes ne pouvaient plus rien sur lui.

Le bon curé a assisté à ses derniers momens , et il ne l'a pas quitté même après sa mort. Il Ta conduit à son dernier asile. Il a appelé sur lui les bénédictions célestes.

Page 1