CHAPITRE XXVII
Son père et Jules.
Que s'est-il passé? où suis-je? que vais-je devenir? Tout mon être est un chaos, où les sensations se confondent, et où elles exercent cependant un empire irrésistible. Claire , je crois avoir tenu une conduite, irréprochable, pendant les derniers jours de M. d'Apremont. Pas une pensée ne s'est tournée vers un autre que lui, j'en atteste l'honneur. Mais à présent que ces nœuds sont rompus ; que je ne peux vouer ^ l'homme respectable qu'un souvenir d'estime et de reconnaissance , souvenir qui durera autant » que moi; à présent , dis-je, ne m'est-il pas permis
de revenir à des êtres qui ont sur moi des droits sacrés ? Abandonnerai - je mon père et M. de Courcelles, pour aller pleurer au milieu des tombeaux ? De quoi serviraient des larmes à des cendres inanimées, et me condamnerai -je à en verser de nouvelles sur des malheurs qu'il m'est possible de prévenir?
Ma tète, extrêmement affaiblie, ne peut arranger aucun plan ; elle est moins capable encore d'en suivre l'exécution. Jeannette n'est pas plus à elle que moi. Constamment occupée de son mari, dont nous n'avons pas de nouvelles; placée , sans cesse , entre mes malheurs et ceux qu elle redoute pour elle , comment conservet - elle assez de force pour me servir ? Elle fait plus cependant : elle prévient mes besoins , mes désirs, et jamais il ne lui échappe un mot qui puisse me rappeler que ma volonté seule l'a séparée de son mari. Je ne saurais l'oublier, et Fincertitude , où nous sommes de la destinée actuelle de ce fidèle serviteur, est pour moi un fardeau de plus.
Pas de lettres de toi ! Je me plains de cette privation, et je sens qu'elle est inévitable. Des partis ennemis ont déjà pénétré jusqu'à Meaux. Ainsi , il n'est pas possible que tu suives ton premier projet. Tu dois être rétablie , et je ne te verrai pas î Notre correspondance , si triste , mais quelquefois si consolante, est arrêtée, peut-être pour long - temps. Cependant je continue à t'écrire , sans prévoir ce que deviendront mes lettres. J'en commence une; ma faiblesse m'oblige à poser la plume; je la reprends pour la quitter encore; je poursuis, je termine , je ferme mon paquet; je le dépose avec les autres. Tôt ou tard, ils te parviendront, je l'espère. Mais quoi qu'ils deviennent, je n'aurai pas perdu mon temps. En t'écri-
vant, je soulage, ou je satisfais mon cœur; je crois te parier , t'entendre me répondre, et quand on ne peut espérer un moment de bonheur réel, on s'applaudit de trouver des illusions , on s'efforce de s'y attacher.
Pas un moment de bonheur réel? ai- je dit... Non, non, il n'en est plus pour moi. L'honneur, la délicatesse, rejettent une femme que le crime a souillée , et si l'effervescence des passions aveuglait, égarait celui qui partage un amour éternel, ce serait à moi à me faire justice... Gomment le mot amour a-t-il coulé de ma plume! comment ce sentiment se retrouve- 1- il dans mon cœur! Malheureuse ! le corps mutilé de ton époux est à peine refroidi, et tu...
Parlons d'autre chose. Une fortune immense me reste; j'en ennoblirai l'emploi. Le malheureux maire de notre village laisse une femme , jeune encore, et trois enfans en bas-âge; il a péri victime de son attachement pour nous. Je ne peux rendre le bonheur à sa triste famille; je la mettrai, du moins, dans une honnête aisance. Le bon curé participera à des largesses expiatoires. Jeannette et son mari ne serviront plus , du moment où leurs soins cesseront de m'étre absolument nécessaires. Je leur assurerai un sort indépendant.
Depuis que j'ai écrit le précédent paragraphe , j'ai pensé que je ne pouvais m'occuper trop promptement des dispositions qui y sont énoncées : saisje si ma jeunesse triomphera des assauts multi-
pliés que m'a livrés rinfoi tune? Paris est menacé : puis -je prévoir ce qui arrivera, si nos troupes sont forcées de céder au nombre? N'a- 1- on pas tout à craindre d'un vainqueur irrité ? Les souverains n'ont-ils pas à venger leurs capitales envahies, insultées , pillées, incendiées? Où s'arrêteront ici la dévastation et le carnage?
D'après ces réflexions, j'ai fait venir mon notaire, et j'ai signé les actes qui assurent à chacun des marques de ma reconnaissance. Quels que soient les événemens de la guerre , la terre restera, et on ne pille pas les dépôts publics, qui n'offrent à la cupidité que des papiers sans valeur. Ainsi, ceux qui survivront aux fléaux qui nous menacent pourront jouir d'une existence heureuse.
Enfin voici une lueur de soulagement et de consolation. Jérôme se fait entendre tout à coup dans les cours de l'hôtel ; il franchit l'escalier en chantant; il entre dans ma chambre. Je désespérais presque de le revoir; je l'ai embrassé avec transport. Il m'apprend qu'il les a vus, que leur santé n'a pas souffert. Où les a-t-il rencontrés ? dans quel état les a-t-il laissés? Voilà les questions que j'allais lui faire... Sa femme est accourue; elle lui a apporté son tils. Ce moment appartenait à la nature; je me suis bien gardée d'en troubler la douceur. Il les a vus ! Leur santé n'a pas souffert, répétais-je à voix base, pendant que
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l'intéressante famille se livrait à ses transports... Il les a vus ! Leur santé n'a pas souffert !
Jérôme , rendu à son attachement pour moi , • est entré dans des détails, qui excitaient , alternativement , en moi toutes les sensations. A la terreur , à la pitié , succédait un rire , machinal sans doute; mais qui reposait ma téte et mon cœur. C'est pour prolonger cet état apathique, dont tout le prix est dans l'absence de la douleur, que je vais te transcrire le récit du bon Jérôme. Je conserverai ses expressions autant que je le pourrai.
Je ne te dirai rien des dangers auxquels cet excellent homme a été exposé : c'est à moi qu'il appartient de m'en souvenir. Ces détails seraient froids pour ceux qui ne le connaissent point, ou qu'il n'a pas obligés. A travers des obstacles, sans cesse renaissans , et presque insurmontables , il a pénétré jusqu'à Limoges. Là , il se disposait à renouveler les questions indirectes, qu'il avait multipliées dans tous les lieux où il espérait obtenir quelques renseignemens ; là , assis modestement dans une cuisine d'auberge, il parlait de choses indifférentes, et un verre de vin , offert à propos, forçait l'attention, et obligeait à lui répondre. Un postillon paraît , se fait servir , et , en prenant un repas frugal, il raconte qu'il vient de faire une course , et qu'il a rencontré deux prisonniers sous l'escorte d'une escouade de gendarmerie. Jérôme
parle de l'ennui de vivre seul en voyage; il demande une bouteille du meilleur vin, et il propose au postillon de mettre leur dîner en commun. La proposition est 'acceptée; la conversation s'engage. Térôme la ramène sur les prisonniers , et verse au postillon. Le vin rend causeur, et celui qui ne coûte rien donne de la complaisance. Le postillon répond à tout , et Jérôme commence à croire que les deux prisonniers sont ceux qu'il cherche depuis si long-temps. Son joyeux convive ne s'arrête plus. Fier d'appartenir à un sous-officier, il prouve très-longuement que le commandant de l'escouade est son cousin-germain. « Eh ! «comment ne dîne-t-il pas avec vous? — Oh! « dame , il est vaniteux , et il a cru me faire beau- « coup d'honneur en payant chopine à la dernière « poste. — Il faut prouver à ce monsieur-là qu'on « doit accueillir ses parens , sous quelque habit « qu'on les trouve. Monsieur l'hôte , une chambre « et un bon repas. — Ma foi, je n'ai pas le sou. — «J'ai de l'argent, moi, et mon unique objet n'est « pas de donner une leçon à votre cousin : j'ai fait «la campagne de Talaveyra... — Et lui aussi. — « Bon. Nous parlerons guerre ; rien ne m'amuse (c davantage, et quand je peux me procurer ce <c plaisir-là, je ne regrette point un ou deux écus. c( Ah î çà, j'ai une grâce à vous demander.^ — -Qu'estce ce que c'est, mon brave homme? — Yous invi- « terez, en votre nom, monsieur le maréchal des XX. 7
« logis; VOUS ferez les honneurs du dîner. Je veux « qu'il vous en ait l'obligation toute entière. »
Le postillon a trouvé très-commode de paraître généreux sans rien dépenser. 11 est allé chercher le parent, qui s'est fait un peu prier; mais qui , à l'aspect d'une table bien servie , s'est attendri en faveur du cousin. Il a nommé avec complaisance leurs ancêtres communs , en observant, toutefois, que personne de la famille n'a poussé sa fortune aussi loin que lui.
Jérôme glissait un mot de temps en temps; il hasardait une question; il revenait promptement à l'affaire de Talaveyra. Il a acquis la certitude absolue que mon père et M. de Gourcelles étaient dans les prisons de Limoges, et qu'on les conduisait à Paris. C'était beaucoup que de savoir cela; mais il fallait les approcher, leur parler, et pour amener ce moment intéressant, il était essentiel d'écarter toute espèce de soupçon , et de gagner l'affection du maréchal des logis. En revenant à cette bataille de Talaveyra, Jérôme a parlé, avec les plus grands éloges, de je ne sais quel régiment de Cuirassiers, qui s'est réellement distingué à cette journée. Par un heureux hasard, ce régiment est celui d'où sort le maréchal des logis. Des louanges que rien n'avait provoquées l'ont flatté sensiblement; la confiance et la cordialité se sont établies aussitôt.
Jérôme était déjà très -avancé; mais il lui res-
tait bien plus à faire. Il a aussitôt imaginé vme histoire assez vraisemblable , et qui pouvait le conduire à son but. Il s'est dit jardinier à Paris. Il a déclaré avoir quelques épargnes , qu'il voulait mettre à l'abri des chances de la guerre , et qu'il allait confier à son père, tisserand à Tarbes Il a ajouté que l'armée anglaise étant entrée à Bordeaux, le retour de Tarbes à Paris pourrait n'être pas sûr plus tard, et que, toutes réflexions faites , il retournerait auprès de sa femme et de ses enfans, s'il pouvait se procurer une escorte.
L'avantage de voyager avec un homme , qui avouait avoir de l'argent, et qui paraissait disposé à la reconnaissance; peut-être un désir na* turel d'obliger, et les éloges continuels que donnait le postillon à son nouvel ami , ont déterminé le maréchal des logis- Il a proposé à Jérôme de faire route avec lui. Jérôme a marqué combien il était sensible à la proposition , en faisant couler le vin à flots.
Une interpellation inattendue a failli tout renverser. Le maréchal -des -logis a dit à Jérôme que sans doute il avait un passe -port. Personne de nous n'avait pensé à cette pièce importante, surtout dans les circonstances actuelles. Jérôme a balbutié ; il s'est appuyé sur son ignorance de toute espèce de formalité. Il a fait remarquer que s'il avait quelque chose à craindre, il ne s'em? presserait pas de se lier avec des officiers de gendarmerie. Le maréchal des logis paraissait incertain
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du parti qu'il prendrait ; le postillon se prononçait pour Jérôme. Il soutenait que les honnêtes gens n'ont pas besoin de passe-port , et que les fripons s'en procurent, pour échapper aux recherches dirigées contre eux. Cette manière de juger ne paraissait pas convaincante au maréchal des logis ; il appuyait avec force sur son attachement à ses devoirs. Jérôme proteste qu'il n'aura pas de contestations avec un homme qui a été comme lui à la bataille de Talaveyra, et qu'il consent à sacrifier une partie de son avoir pour conserver le reste. 11 met, dans la main du scrupuleux officier, un rouleau de cinquante louis ; il en donne dix au postillon. Dès-lors, plus de difficultés, plus de craintes : tout le monde est intéressé à garder le secret.
Le postillon écrit le nom d'un vieux journalier , qui demeure à une lieue de Limoges , et qui a des enfans deTag^e de Jérôme. Le maréchal des logis prend le fidèle serviteur et le conduit à la mairie. Là , il déclare que déjà fatigué de la route, et ayant encore une longue carrière à parcourir , il a pris au village voisin un homme pour le servir, et il demande un passe-port pour lui. On ne refuse pas un passe -port demandé par un sousofficier de gendarmerie , en qui on a assez de confiance pour le charger de conduire des prisonniers d'État. On expédie, on signe, 1^ cachet de la municipalité est apposé ; Jérôme est au comble de ses vœux.
Il était essentiel qu'il parût ne pas connaître les prisonniers; il l'était plus encore de se mettre en mesure de favoriser leur évasion. Jérôme a employé le reste de la journée à trouver un cheval, grand, fort, d'une prodigieuse vitesse, et dont l'extérieur très -commun excitât plutôt le rire que l'envie. Il lui fallait un prétexte pour se monter, et il a eu le rare courage de se faire une plaie à une jambe. Le maréchal des logis n'a pas été fâché du prétendu accident qui mettait son domestique dans la nécessité de lui faire honneur, et il l'a un peu raillé d'avoir payé cinq louis une rosse qui paraissait valoir vingt écus. Ce pauvre cheval, si méprisé, a coûté huit cents francs, et ce que j'ai de plus cher au monde lui doit son salut.
Le lendemain, à la pointe du jour, on s'est mis en route. Mon père et Jules étaient dans une voiture assez commode. Ils regardaient Jérôme avec attention. Ils cherchaient à reconnaître des traits qu'ils avaient oubliés. Bientôt un léger signe d'intelligence a fait connaître au digne serviteur que les deux êtres chéris savaient qu'ils étaient toujours présens à ma mémoire. Le maréchal des logis voulait pousser ce jour-là jusqu'à Morterolles. Il n'était pas possible que les mêmes chevaux fissent douze lieues sans se rafraîchir plusieurs fois , et c'est à ces haltes que Jérôme se proposait d'agir. En attendant le moment favorable, il chan-
tait, il causait, il riait avec les gens de l'escorte. Il paraissait ne pas s'occuper des prisonniers.
On s'est arrêté dans un assez fort villafîfe , à quatre lieues de Limoges. Jérôme, toujours empressé de plaire à messieurs les gendarmes, a rassemblé ce qu'il y avait de mieux dans cinq à six cabarets , et a fait préparer un bon et copieux déjeuner. Il a poussé la complaisance jusqu'à prendre soin des chevaux , pendant que le feu de tous les fourneaux pétillait sous les casserolles. Mais il ôtait le fourrage des râteliers; il le rejetait dans le grenier à foin, qui est précisément audessus de l'écurie , et, il doublait la ration de son cheval. Il allait et venait; il avait l'œil à tout. Monsieur le maréchal des logis était enchanté de son domestique.
On a servi. Les prisonniers et les gendarmes se sont réunis autour d'une grande table , et après avoir satisfait la première faim, on a commencé à parler. Cinq à six hommes du même métier, rassemblés pour une même opération , reviennent nécessairement, par intervalles, à l'affaire du moment, et les questions naissent naturellement du fond du sujet. Mon père et M. de Courcelles aidaient à les amener. Ils étaient convaincus que Jérôme était chargé d'une mission importante. Ils ignoraient quel en était l'objet, et combien de temps le brave homme resterait avec eux. Mais ils prévoyaient qu'il était utile de l'instruire
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de détails dont la connaissance pouvait le diriger dans son entreprise, quelle qu'elle fût. C'est alors que Jérôme a appris que mon père et Jules ont été arrêtés le i5 de février... Le i5 de février, Claire! c'est le jour même, où, pour leur conserver la liberté et la vie, je me suis abandonnée à l'infâme ! Il avait tout disposé d'avance , et en se livrant à ses affreux transports, il avait la conviction intime que ses ordres étaient exécutés partout, et il jouissait du plaisir cruel de frapper toutes ses victimes à la fois. Et cet être odieux prospère! Et les larmes, les vœux de l'irmocence ne sont point exaucés ! Il n'y a pas de Providence... Que dis-je ! elle existe, et sans doute sa vengeance, si long -temps différée, ne sera que plus terrible.
Au moment où les suppôts de la police sont entrés au château, où ils ont découvert dans le jardin cette prétendue correspondance , où ils ont saisi mon père et Jules, ma pauvre mère est tombée dans une crise violente. On n'a pas daigné s'occuper d'elle ; on a privé son époux et son fils adoptif de la consolation de la voir revenue à la vie; on l'a abandonnée aux soins de ses domestiques; on a enlevé les deux infortunés. Quel tigre ! Quel tissu d'abominations ! Mon sang bout dans mes veines ; ma bouche est desséchée ; je suis altérée de vengeance. Si le monstre était devant moi, je lui plongerais un couteau dans le cœur.
Le maréchal des logis n'est pas un être inhumain. Il avait des procédés pour les intéressans captifs; mais il les surveillait de très -près. Il les consolait, il les encourageait; il cherchait à les rendre à l'espérance; mais il convenait de la difficulté de percer jusqu'à Paris. Il laissait entrevoir qu'il faudrait peut-être s'arrêter à Châteauroux, et que là... Il a fait résonner à l'oreille de Jérôme le mot commission militaire^ mot terrible, que je ne peux plus entendre sans tressaillir.
Jérôme a senti qu'il n'avait pas un instant à perdre ; qu'il fallait tirer les deux proscrits des mains de la gendarmerie; les servir ensuite autant qu'il le pourrait, et, si les circonstances l'exigeaient, les abandonner enfin à la fortune, qui se lasse quelquefois de persécuter. En conséquence, et sans affectation, il a prolongé le déjeuner, en provoquant sans cesse la sensualité des gardes. Pendant qu'ils sablaient le vin chaud, il est sorti pour faire donner l'avoine aux chevaux. A peine le garçon d'écurie avait -il vidé le boisseau dans la mangeoire, que Favoine était reportée dans le coffre. Le cheval, sur qui reposait un grand dessein, était seul dans l'abondance de toutes choses.
On repart ; on marche au pas ; on arrive à Bois-Mandé. Le dîner se prépare; la manœuvre de l'écurie se renouvelle. On met îa table; on y reste long-temps : il n'y a que deux lieues de Bois- Mandé à Morterolles. Mais déjà les chevaux en ont fait dix, sans manger et sans boire; ils ont
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déjà marché pendant dix jours. Jérôme est certain qu'ils n'iront pas jusqu'à Morterolles.
On se remet en route à la chute du jour. Deux excellens repas ont égayé messieurs les gendarmes. On rit, on chante, et Jérôme en donne l'exemple. On le proclame un bon vivant. Bientôt un des chevaux de la voiture s'arrête ; on le frappe, il se couche. Deux gendarmes descendent pour le relever; leurs chevaux se couchent à leur tour. La gaieté disparaît ; l'embarras lui succède. Quel parti prendra-t-on?... Il reste à peine une lieue et demie à faire, et on peut mettre les détenus à pied. Mais tous les chevaux se couchent successivem^ent ; ils appartiennent aux gendarmes. Les exposera-t-on à être volés , ou à périr faute de secours? Le maréchal des logis parle; mais l'intérêt personnel commande ; personne ne veut s'éloigner. Un bûcheron sort d'une forêt qui borde le chemin. On apprend qu'un maréchal demeure à un quart de lieue de là. Un gendarme propose de monter le cheval de Jérôme, et de prendre le bûcheron en croupe , pour lui servir de guide. Jérôme fait observer, au maréchal des logis, que ce cheval est le seul qui soit debout; qu'il a fait dix lieues, et qu'il est important de le ménager pour quelque besoin plus urgent. Il ramène la troupe à son avis. Deux gendarmes partent à pied; le bûcheron les conduit. Jérôme a acheté sa bourrée. Il y met le feu; on se forme
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en cercle, et on attend, en se chauffant, le retour des deux camarades.
Le maréchal paraît. Il prononce que la fatigue a échauffé les chevaux ; il les saigne et les affai^ blit davantage. Ils résistent aux caresses, aux menaces, aux coups. Le maréchal conseille de les laisser reposer quelques heures, et il proteste qu'ils se lèveront. Jérôme appuie, et fixe les irrésolutions. Il ne s'agit plus que de s'arranger pour se garantir du froid. On envoie le bûcheron couper du bois dans la forêt. On alimente le feu qui commence à s'éteindre. Le maréchal des logis monte dans la voiture avec les prisonniers. Son brigadier appose des cadenas aux deux portières, et serre les clés dans sa poche. On dételle, on desselle les chevaux, pour les mettre plus à l'aise; chacun s'enveloppe dans son manteau , et se couche auprès du feu.
Jérôme n'a rien prévu des événemens de la journée ; mais il est prêt à tout. Il tire de sa valise d'excellente eau -de -vie de Cognac; la bouteille circule à la ronde. L'intempérance, à laquelle on s'est abandonné pendant le jour, la lassitude, et le cognac enfin appesantissent les paupières. Bientôt un sommeil profond règne partout. Jérôme écoute ; il attend ; il ne veut rien donner au hasard : ce moment est décisif.
Il s'approche de la voiture ; il écoute eucope. Le silence le plus absolu lui donne lieu de croire
que le maréchal des logis a cédé aussi au besoin du repos. Il quitte son habit ; il met sa chemise en pièces ; il enveloppe les fers et les sabots de son cheval; il le conduit sans bruit dans les brancards de la voiture. Il retourne à la portière; il revient au feu; il prête une oreille attentive; il n'entend pas le moindre mouvement. Il place une pièce dû harnois ; il s'arrête. Il en place une seconde , une troisième. Son cœur bat avec violence ; il se dilate , quand il pense que dans cinq minutes, les êtres chéris seront libres. Il se resserre à la seule idée qu'un homme peut s'éveiller, le surprendre; que ses maîtres seraient perdus sans ressources, et lui peut-être avec eux.
Il s'assure, autant que le lui permet l'obscurité, que rien ne manque au harnais; que tout est à sa place et bien fixé. Il ôte les linges qu'il a mis aux pieds de son cheval; il s'élance sur le siège; il enlève la voiture au galop. Il entend des cris derrière lui; il entend le maréchal des logis, frappant du poing à droite et à gauche ; il fouette plus fort , et son cheval , qu'il n'a contenu qu'avec peine pendant la journée, répond à son impatience. Bientôt il n'entend plus que les vociférations impuissantes du maréchal des logis.
Un chemin de traverse se présente à sa gauche. Jérôme a parcouru ces cantons à pied , et , en évitant les lieux trop habités , il est sûr que ce chemin lui fera tourner Morterolles. Il s'y jette , ventre à terre , au risque de tout briser. Il entre
dans un bois de quelques arpens ; il se reconnaît ; il arrête. Il s'arme d'un caillou ; il fait sauter les cadenas des portières.
«Vous êtes seul contre trois, dit -il, au maré- « chai des logis , ainsi la résistance est inutile. On « ne vous fera pas de mal ; mais soyez docile. « Descendez. » Jules élève la voix et d'un ton à faire sentir au sous-officier qu'il faut qu'il ploie. Cet homme s'est bien gardé de prendre, dans ses poches, des armes, dont les prisonniers auraient pu s'emparer. Confiant en ceux qui devaient entoTirer la voiture , il a laissé ses pistolets dans ses fontes, et un sabre est inutile, quand on est serré de manière à ne pouvoir le tirer. Il descend, confus, humilié; Jérôme le désarme, et la pointe sur le cœur, il l'oblige à passer ses mains derrière le dos. Jules les attache fortement avec son mouchoir ; celui de M. de Méran les lie fortement à un arbre, de façon à interdire toute espèce de mouvement. Les deux infortunés respirent; ils se jettent dans les bras de leur libérateur.
Tout à coup, on entend un cheval, qui arrive à toute bride. On se croit poursuivi; on tremble de retomber dans les fers. Jules prend le sabre des mains de Jérôme ; il jure de périr plutôt que de se rendre. Bientôt on distingue un bruit égal et mesuré ; on en tire cette conséquence qu'un seul homme va paraître. C'est peut-être un voyageur, peu disposé à se mêler des affaires d'aiitrui.
Quoi qu'il soit, au reste, il ne peut être redoutable.
Le cavalier arrive et s'arrête; Jules lui ordonne de passer. « C'est vous , M. de Courcelles ! c'est « vous , monsieur le comte ! » s'écrier et sauter de son cheval sont l'affaire d'une seconde. Plus de doutes, plus de craintes; on s'est reconnu, on est enchanté de se revoir. Ce cavalier est encore un modèle de dévouement et d'activité. C'est Firmin , que ma mère a fait partir avec ordre de suivre les proscrits, de leur aider, si les circonstances le permettent, et de lui écrire chaque jour où ils sont, et ce qu'il est permis d'espérer.
Un cri unanime s'élève : « Comment avez-vous « laissé madame de Méran? — Pas mal, messieurs; « assez bien à l'égard de la santé ; mais horrible- « ment inquiète de votre avenir, ainsi que vous (c pouvez le penser. » On n'avait pas de temps à perdre, on le sentait, et cependant on voulait savoir comment Firmin avait eu connaissance de la route que les voyageurs venaient de prendre, et qu'il pouvait très-bien ne pas connaître. Il a eu le bon esprit d'être court. Il a constamment suivi la voiture à une demi-lieue de distance. Il avoue n'avoir eu ni l'audace ni l'adresse de former un plan d'évasion; mais il était préparé à toute espèce d'événemens. Quand les chevaux ont été forcés de s'arrêter , il s'est glissé dans la forêt; il y a attaché son cheval, et il s'est avancé à la lueur du feu, La lumière portait alors sur le
visage de Jérôme ; il l'a reconnu , assis au milieu des gendarmes et buvant avec eux. Son aspect lui a paru d'un heureux présage; mais dans l'ignorance absolue où il était de ses desseins, il s'est bien gardé de paraître ; il s'est borné au rôle d'observateur. Au moment où il lui a vu mettre son cheval dans les brancards, il a pénétré ses vues, et il s'est hâté de prendre le devant, en suivant la lisière intérieure du bois. La voiture a passé , et il a marché , cent toises en arrière , armé jusqu'aux dents, et décidé à faire sauter la cervelle au premier gendarme qui se montrerait. «Et « si de Velzac ici , on t'eût demandé tes passece ports ? — J'en ai un bien en règle, monsieur le « comte , que je me suis fait moi-même , et que « j'ai scellé du cachet de la municipalité , en bu- « vaut bouteille avec l'adjoint du maire. »
Ce récit terminé, on a raisonné sur le parti qu'il fallait prendre. Jérôme connaissait les routes, et répondait de tout. Firmin priait ses maîtres d'observer qu'il faudrait s'arrêter quelque part; que les princes légitimes ont des partisans partout ; mais que personne n'osait se prononcer à soixante lieues des armées alliées; que sans doute, à la pointe du jour, trente brigades de gendarmerie battraient le pays, fouilleraient partout, et que très - probablement les fugitifs seraient repris. Il ajoutait que, dans sa première jeunesse, il avait été jockei chez M. de Perceville , ancien lieutenant-général et cordon rouge; que ce seigneur.
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très-attaché à la cause des Bourbons, s'est retiré depuis quinze ans dans un château, situé à deux heues d'Argenton , et que c'est chez lui qu'il faut chercher un asile. Jules a déclaré nettement qu'il voulait aller à Paris. « Madame d'Apremont est « en proie à tous les genres de douleurs; je serais « un lâche, si je l'abandonnais. Hé, à qui appar- « tient -il d'essuyer ses larmes, si ce n'est à son « père et à moi. »
Etre adorable , être adoré ! Il est donc vrai que l'amour est encore tout pour toi, et que tu n'aurais pas balancé à lui sacrifier ta vie !
M. de Méraji lui a fait sentir aisément les dangers de ce dessein , et l'inutilité de son exécution, ce Ma fille nous a écrit que M. d'Apremont a un (c excellent avocat ; qu'elle multiplie les démar- «ches, les sollicitations: que pouvez -vous faire « de plus? — La consoler, ou pleurer avec elle. « — Hé, qui la consolera, jeune homme, si vous ce périssez vous-même ? » Ce raisonnement a entraîné Jules. On arrête qu'on se rendra chez M. de Perceville , et qu'on lui demandera l'hospitalité et le secret. Hélas! ils s'occupaient du salut de M. d'Apremont, et déjà c'était fait de lui.
On met le cheval de Firmin en bricolier à la voiture. Celui de Jérôme, déchargé de la moitié du fardeau , repart comme un trait. Il y avait huit lieues à faire ; on les parcourt en trois heures. Le jour allait paraître, et il fallait dérober à tous les yeux les traces des fugitifs. Mon père et le bien-
aimé descendent à peu de distance du château. Jérôme, bien instruit de la position, se remet en route, tourne Argenton, gagne la grande route de Châteauroux, verse la voiture dans un fossé, dételle les chevaux, les abandonne dans un champ de blé, et revient à Perceville.
Firmin a caché ses maîtres et leurs minces valises dans un petit vignoble. Il se présente à la grille du château : il était alors sept heures du matin. M. de Perceville n'était pas levé encore, et il fallait éviter de marquer un empressement , qui aurait pu donner des soupçons aux dômestiques. Firmin demande au concierge des nouvelles de ses anciens camarades. Il n'en est qu'un , que ses longs services ont porté à l'emploi de valet de chambre. Il est difficile de parler à un valet de chambre , qui attend le lever de son maître. Mais le concierge est un bonhomme, étranger par sa place à toute espèce d'étiquette. Il fait asseoir Firmin , et va chercher Baptiste. Baptiste se souvient parfaitement de l'espiègle, qui faisait quelquefois rire monsieur, et qui ne manquait pas de faire danser les filles le dimanche. Il dit au concierge de le faire passer à l'office, où il ira le trouver dès qu'il sera libre.
Firmin déjeune, en attendant Baptiste, et recommence quand Baptiste est arrivé. Il sentait que ses maîtres étaient exposés au froid, et souffraient du besoin. Il sentait aussi qu'il pouvait tout perdre, en précipitant les choses. Il raconte
à Baptiste une partie de ses aventures , et il a la patience d'écouter le récit verbeux du bonhomme. Il témoigne enfin le désir de présenter son hommage à son ancien maître. Baptiste lui répond qu'il se promène ordinairement en famille une heure avant le déjeuner, et qu'il saisira ce moment pour le présenter. Il faut se résigner et attendre.
M. de Perceville paraît enfin dans son parc. Il donne le bras à madame; ils sont précédés de leurs enfans , une demoiselle de seize à dix -sept ans , et un fils , qui en a douze. Baptiste présente humblement son ancien camarade; M. de Perceville adresse , avec bienveillance, quelques mots à Firmin, et passe. Firmin, désolé, court après lui ; Baptiste le retient par sa redingotte ; Firmin lui échappe, et il demande tout simplement un entretien particulier à monsieur et à madame. On s'éloigne des enfans, on change d'allée; Firmin s'explique. Le nom de M. de Méran entraîne avec lui l'estime et la considération. M. de Perceville n'a rien à lui refuser; il ne trouve même aucun mérite à le recevoir chez lui : le gouvernement a tellement tendu les ressorts de sa machine, que tout est prêt à rompre, ec à entraîner le souverain dans la chute universelle. Cependant il faut se défier encore des dépositaires de l'autorité, fidèles, par intérêt, à un parti auquel ils doivent ce qu'ils sont.