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Sous quel prétexte iiitroduira-t-on au château M. de Méran et son ami? Quel rôle y joueront-ils ? M. de Perceville et Firmin réfléchissent et se regardent. « Un chef d'escadre , dit madame de Per- « ceville , doit savoir encore assez de mathéma- « tiques pour donner les premiers élémens de ce cette science à un enfant. M. de Courcelles, re- « prend Firmin, est un musicien consommé.» De ce moment il n'existe plus d'obstacles ; tout est arrangé , tout est convenu.
M. de Perceville remarque que la terre est humide, et il invite sa famille à rétrograder. On rentre au château , et madame ordonne qu'on mette les chevaux à la calèche. «Mes enfans, dit « M. de Perceville, je vous ai ménagé une surprise « agréable. J'ai mandé de Limoges un professeur « de mathématiques, et un maître de piano. Je ne « réfléchissais pas qu'ils peuvent être ici dans une « heure , s'ils ont pris la diligence. Vous ne mon- « terez pas en voiture avec nous, parce que si « nous les rencontrons, nous les prendrons dans « la calèche. Je vous invite à leur marquer la bien- « veillance et les égards que vous devez à ceux qui « veulent bien vous donner des connaissances « utiles ou agréables. Baptiste , ce Firmin me « priait dans le parc de le placer chez quelque « ami en qualité de cocher. Il était déjà bon pos- <' tillon, quand il m'a quitté; il annonçait des dis- « positions. Cependant je veux connaître ce qu'il
« sait faire, et si je suis content de lui, je m'oc- « cuperai de son sort. Dites à la Brie qu'il ne mon- « tera pas sur le siège aujourd'hui. »
Firmin n'a jamais été cocher; mais il n'est pas difficile de mener à la campagne, où on rencontre à peine une voiture par heure. La calèche part; on arrive sous le vignoble, dépositaire de la vie de trois personnes. Firmin descend et va avertir ses maîtres que tout est arrangé. Mon pauvre père mourait de froid. Jules et Firmin le soulèvent sous les bras , et lui aident à marcher. M. de Perceville court au-devant de lui. Les premiers complimens sont courts: les malheureux ne sont pas parleurs, et l'homme bienfaisant s'exprime par ses actions. On place les intéressans proscrits, et en retournant au château , on les instruit de ce qu'ils doivent faire et dire.
Le premier soin de M. de Perceville est de les faire changer d'habits, avant que les domestiques puissent remarquer comment ils sont vêtus. 11 leur fait prendre une redingote et un pantalon de coton blanc. Ce genre d'habit ne se reconnaît pas : il est d'un usage général, et il est de mise à neuf heures du matin. On charge une table de papiers, de crayons et d'instrumens de mathématiques ; on ouvre le piano et une partition : il était temps. On voit arriver quatre gendarmes à la grille principale. M. de Méran et Jules ne les connaissent point. Il est clair qu'on a remplacé ceux qui les escortaient, et dont les chevaux
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étaient hors de service : voilà un avantage. Ceux-ci n'ont pour connaître les proscrits que la ressource (le signal emens , toujours fautifs, et dont, par cette raison, l'application est difficile. M. de Perceville court au-devant des gendarmes , pour prévenir des questions, auxquelles les domestiques pourraient répondre de manière à compromettre les hôtes, qui viennent d'arriver. Le chef de l'escouade communique un ordre, et M. dePerceville lui sert de guide. Firmin saute par une fenêtre, jette la livrée dans une touffe de lilas, et s'arme d'une bêche ; Jérôme se réfugie dans une étable ; il s'y cache à tous les yeux , même à ceux des gens de la maison. M. de Méran prépare une première leçon ; Jules prélude sur le piano. Les gendarmes entrent, et les accords de Jules fixent leur attention. 11 a la complaisance de leur toucher une sonnate , et il conserve un sang-froid imperturbable. Mon père se sert alternativement de la règle et du compas ; madame de Perceville brode ; sa fille est appuyée sur le dossier de la chaise de Jules, et elle jouit; son frère joue au volant.
Ce tableau , tout naturel , éloigne les soupçons. Les gendarmes sortent de la salle; ils visitent tout le château; ils passent dans le parc; ils entrent dans le potager; Firmin travaille, et ne daigne pas lever la tête. Il restait à voir la ferme et les bâtimens qui en dépendent, lorsqu'un second détachement paraît. L'infatigable M. de Perceville aborde cette nouvelle escouade ; personne ne peut
parler qu'à lui : la curiosité des domestiques est encore en défaut. Les deux chefs sont en présence, et celui qui arrive dit que les fugitifs ont dépassé Argenton; qu'on a trouvé leur voiture et leurs chevaux sur le chemin de Châteauroux; que c'est de ce côté-là qu'il faut les chercher, et qu'il est essentiel de se réunir. En un clin d'oeil, la troupe est à cheval ; les commandans font beaucoup d ex~ cuses à M. de Perceville; ils s'éloignent; le calme renaît ; l'espoir brille dans tous les yeux ; on déjeune : on en avait besoin.
Quand les domestiques ont eu fini leur service, que les enfans ont été reprendre leurs jeux accoutumés, on s'est demandé ce qu'on ferait de Jérôme et de Firmin. M. de Perceville n'avait pas de motif pour augmenter le nombre de ses gens , et ceux dont on s occupait pouvaient être trèsutiles encore à leurs véritables maîtres. On dé-^ cide , après une courte discussion , que Firmin se logera dans une auberge à Argenton; qu'il y produira son passe-port et un certificat de service très en règle , qu'on lui fabrique à l'instant , et qu'on signe d'un nom en l'air ; qu'il paraîtra chercher une nouvelle condition, et qu'il attendra les ordres de mon père et de Jules. On arrête que Jérôme tâchera de rentrer à Paris, et qu'il me remettra des lettres de M.. de Méran et de son ami. Ils m'écrivent, ils écrivent à ma pauvre mère, pour la rassurer sur leur sort. M. de Perceville
fait venir Baptiste. « Je suis , lui dit-il , très - court tent de Firmin , comme cocher. Il est inutile «qu'il se fatigue là-bas, pour me prouver qu'il « entend le jardinage. Qu'il reprenne son habit « et qu'il entre. » Firmin paraît et reçoit ses instructions. Il cherche , il trouve Jérôme ; il lui remet le paquet qui m'est destiné; il prend congé de son ami Baptiste et part. Jérôme saute pardessus les murs du parc; il retrouve les détours qui ont assuré sa marche; il évite les avant-postes des alliés; il traverse ceux des Français, à l'aide du passe-port que l'officieux maréchal des logis lui a fait obtenir; il ne perd pas une heure; à à pied, à cheval, en voiture, selon les circonstances, il arrive sous les murs de Paris, et son cœur palpite de joie ; il entre à l'hôtel ; il retrouve sa femme et son fils ; il me revoit ; son bonheur est complet.
J'ai différé, pour ne pas interrompre son récit, à te parler des deux lettres, dont une est maintenant mon unique consolation. Je les ai ; elles sont là ; elles ne me quittent plus. Celle de mon père est tendre. Il s'accuse de mes malheurs; il me demande pardon; il espère que mon mari échappera à la proscription. M. de Méran ne m'aurait pas écrit ainsi, il y a deux mois. Isolé, maintenant, dépouillé d'un vain éclat, il est forcé de descendre dans son cœur , d'y chercher im appui , de s'abandonner exclusivement à ses affections.
Oui, Claire, le malheur est bon à quelque chose: il m'a rendu mon père.
Il me demande pardon ! Jamais je n'ai eu, contre lui, le plus léger ressentiment. Il a tout sacrifié à l'orgueil, comme j'étais disposée à tout faire pour Famour. Nos passions étaient différentes, voilà tout. Nous leur avons cédé, chacun de notre côté. La nature et son autorité étaient du sien; je devais être sa victime. Je l'ai été; qu'il soit heureux !
Il ne me dit pas un mot du monstre. L'homme adoré ne me parle que de lui : il veut me rétablir dans ma propre estime. Un faible enfant qu'on assassine, n'est pas, dit-il, complice de son meurtrier; il meurt pur et innocent. Toute sa lettre est du style le plus touchant, le plus animé. C'est un cœur souffrant, déchiré, qui en a dicté les moindres expressions. Le mot amour ne s'y trouve pas, Claire; mais je le devine à chaque ligne; je crois le lire sur le blanc du papier; il y serait sans doute, si Jules était instruit de la terrible catastrophe... Quand Jérôme est parti, M. d' Apremont vivait.
Non , je ne suis pas digne de lui. L'amour, une fausse délicatesse l'égarent. Le rebut d'un scélérat ne portera pas le nom du premier des hommes. Je veillerai sur son honneur, s'il oublie d'en prendre soin. J'ajouterai à mes mauxf en résistant à mon cœur; mais je ne partagerai pas une faiblesse, qui serait suivie d'inutiles regrets , quand
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la raison ouvrirait les yeux fascinés de mon amani . . . Et pourquoi te cacher le plus fort des motifs qui s'opposent à notre commune félicité , sans lequel , peut-être, l'amour triompherait à la longue des plus fortes résolutions?... J'attends depuis six jours... Je ne vois pas... m'entends-tu?... L'enfant du crime sera haï de Jules, et en abhorrant son auteur, je sens que je serai sa mère. La force m'abandonne... mes idées s'obscurcissent... la plume tombe de ma main.