CHAPITRE XXVIIL
Trois jours passés dans un camp russe.
Jamais autant de maux se sont-ils accumulés sur une pauvre créature ! jamais se sont-ils succédé avec cette effrayante rapidité? Que leur opposer? la résignation? j'en suis incapable; le courage? que peut-il opérer? Du moins l'accablement, où je suis , a cela de bon qu'il rend presque insensible à la douleur.
Chaque jour, le soupçon que je t'ai exprimé se fortifie ; des symptômes se joignent au retard...* Je suis mère , mon amie , et ce titre , qui eût été délicieux pour moi, qui m'eiit enivré d'une sainte joie, si c'était l'homme adoré... ce titre est un opprobre de plus.
Enchaînés l'un et l'autre par des circonstances différentes ; séparés , en apparence pour toujours ;
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faisant d'inutiles efforts pour arracher de nos cœurs un amour, qui survit à tant d'infortunes; libres enfin, par ces coups du sort, qu'on n'attend pas , qu'on ne désire pas , qui arrachent , au contraire, des regrets et des larmes sincères; maîtres de nous livrer , sans remords , à une passion invincible , qui ferait le charme du reste de notre vie, il faut renoncer encore à l'espoir le plus décevant. Il faut s'arrêter devant la nouvelle barrière que le crime a élevée entre nous. Il faut que je porte l'héroïsme de l'amour jusqu'à fixer le bonheur suprême , jusqu'à le toucher, pour ainsi dire, et ne pas oser le saisir. Son ombre chérie errera sans cesse autour de moi ; sans cesse j'en sentirai le prix inestimable , et son aspect désespérant ne m'arrachera que des soupirs douloureux.
L'homme adoré et mon père sont restés chez M. de Perceville : y sont-ils encore? quel avenir leur est réservé ? Jérôme croit ce M. de Perceville probe et loyal. Mais sais -je quelles idées la réflexion aura produites? Un père de famille ne se doit-il pas exclusivement aux siens ? Expose-t-il sa vie , pour conserver celle de gens, estimables sans doute, mais qui lui sont inconnus? J'admets que la probité lui fasse rejeter une trahison, ne doisje pas craindre les alarmes, qu'en pareille circonstance une mère éprouve nécessairement pour ses enfans et son époux , et quels effets terribles peut opérer son influence sur un homme habitué à l'aimer! Il est décidé que je n'aurai phis un mo-
ment de repos. Ah! que je revoie le bien-aimé, que je l'entende, que je touche ses vétemens, que je m'assure qu'il existe, et je pourrai vivre encore.
Que je le revoie ! Ah! Claire, ce vœu est le seul que je forme maintenant. Il me soutient; il nourrit le souffle de vie qui me reste , et je sens que je ne dois pas le revoir. Une entrevue comblerait mes maux et les siens ; elle m'exposerait à des combats que je n'ai plus la force de soutenir. N'importe, quel que soit le sort qui m'attend, je me dois à mon père ; Jules et lui sont maintenant inséparables; je les verrai tous deux; je veux goûter encore un moment de bonheur.
Te l'avouerai-je , Claire? au sein d'une extrême débilité, ces premiers baisers d'amour se retracent à ma mémoire; ils font battre mon cœur; ils exaltent ma téte; ils m'enivrent; ils me font délirer, et je n'en jouirais plus!... Oh! encore un, encore un , et la mort après !
Mais où sont-ils? Où les chercher? Si je le savais, Claire, je partirais , je partirais à l'instant... Bonheur inattendu, inespéré!... J'entends la voix de Firmin... Je le vois... Il est là! Je te quitte pour l'entendre, pour recueillir ses moindres paroles.
Que t'ai-je dit! M. de Perceville a cédé à un premier mouvement de générosité ; il n'a pas eu le courage de persévérer. Dès le troisième jour, qui a suivi l'admission des proscrits, madame de
Perceville a exprimé , avec beaucoup de politesse, des craintes , qui , je ne peux me le dissimuler , n'étaient que trop fondées. Son mari a donné à entendre que des services , dangereux pour celui qui les rend, doivent avoir nn terme. Un journal, qui, par une espèce de hasard, est parvenu jusque là, a porté les alarmes à leur dernier période. Il annonçait la fin tragique de M. d'Apremont , et l'espérance de voir bientôt frapper ses complices. Jules a tremblé pour mon père et pour moi ; mais il a su que je suis libre, il l'a su, Claire, et il a respecté les bienséances; il a été maître de lui jusqu'à renfermer sa joie. De ce moment, les infortunés n'ont pu se faire entendre. On comptait les heures, les minutes; on brûlait de les voir sortir du château. Mais où iront-ils? où seront-ils en sûreté?
Jules prend aussitôt une résolution désespérée, mais digne de lui. « Depuis long- temps , dit-il à « mon père , une affreuse oppression pèse sur la « France. Déjà elle regarde les princes alliés comme « ses libérateurs. Osons contribuer à l'affranchir. « Allons joindre les Russes; plaçons-nous dans leurs « rangs. Justifiez , monsieur le comte , les grâces « que vous ont accordées vos rois , et permettez- « moi de partager votre gloire. » Mon père l'a embrassé avec transport. M. de Perceville a applaudi à un dévouement dont il partagerait les dangers, a-t'il dit, si sa femme, jeune encore, si ses enfans, en bas âge, ne réclamaient impérieusement sa
présence. Il a ouvert sa bourse , il a invité M. de Méran à y puiser. Jules avait une ceinture fournie d'or : on a remercié M. de Perceville.
On a envoyé Baptiste à Argenton. 11 porte à Firmin l'ordre de revenir au château. Il arrive ; on le charge d'acheter une voiture , telle qu'il pourra se la procurer; on lui prescrit d'être à l'entrée de la ville , à dix heures du soir.
Pendant le dîner , M. de Perceville déclare poliment à ses hôtes qu'il n'est pas satisfait entiè-^ rement de leur manière d'enseigner. Son fils, à qui les mathématiques, et peut-être la méthode de mon père ne plaisent pas, laisse percer sa joie. Une larme mouille la paupière de mademoiselle de Perceville. Pauvre petite ! sous tous les rapports , l'éloignement de Jules devenait nécessaire. On feint d'arrêter que ces messieurs iront coucher à Argenton , et que demain ils prendront la diligence de Châteauroux à Limoges. Ils se prêtent à cacher aux enfans, aux domestiques, que M. de Perceville a reçu des proscrits. Il ne finissait pas bien avec eux; mais l'honneur leur imposait la loi d'assurer sa tranquillité.
Sur les huit heures du soir, un cabriolet est amené devant le péristyle du château. Mon père et Jules prennent congé, montent en voiture et partent. -
L*e domestique , qui devait ramener le modeste équipage, s'était placé derrière : ainsi on pouvait causer. L'action du froid agissait , puissamment ,
sur des cerveaux qui avaient été long-temps exaltés. Ces malheureux ne voyaient plus que des périls où ils avaient mis la gloire. Comment voyager en sûreté sans aucune espèce de papiers, et si, par une espèce de miracles , on échappe à toutes les recherches, de quelle manière sera-t-on reçu des Russes, à qui on ne peut produire aucun titre ? Ces réflexions étaient accablantes. Cependant on ne savait où trouver un asile ; il était avantageux de s'éloigner de Velzac, et de dix plans proposés, discutés, rejetés, l'idée première de Jules est la seule où on puisse s'arrêter.
Firmin, aussi intelligent qu'exact, se trouve à l'endroit assigné. Il conduit les fugitifs à son auberge , et il va demander des chevaux à la poste , avec la hardiesse et le ton assuré d'un homme qui est parfaitement en règle. On célébrait la féte du maître. Pas un postillon ne voulait écouter Firmin; ils passaient, repassaient, pour se dispenser d'entendre, et par conséquent de partir. Le courage de Firmin commençait à faiblir ; l'inquiétude allait naître sans doute , lorsqu'il aperçoit dans la cheminée un vieillard qui paraît étranger à l'allégresse générale, qui semble ne désirer que le repos. C'est un vieux postillon, que le maître de poste loge et nourrit en reconnaissance de ses services passés. Firmin l'aborde , lui promet dix francs pour sa course , et s'engage à l'aider en tout. Le vieillard refuse. Firmin insiste ;
il promet quinze francs; il en promet vingt. Le vieillard [se lève de dessus son escabelle, et suit pesamment le fidèle serviteur. Ils vont à l'écurie, choisissent des chevaux, prennent des harnais, les placent : Firmin aide au bonhomme à se mettre en selle ; on arrive à l'auberge ; la carriole est attelée ; on part.
Il est difficile d'avoir des chevaux à une première poste , quand le maître suit strictement ses instructions. On ne fait aucunes questions aux postes suivantes , et on est servi promptement , quand on paye bien les guides. Firmin payait de manière à satisfaire la cupidité ; il ne donnait pas assez pour faire naître le soupçon. A l'exception de celui qui semblait communiquer à ses chevaux le poids et les glaces de l'âge , tous les postillons servaient l'impatience de nos voyageurs. Les nuits sont longues dans cette saison , et à la pointe du jour on distinguait les clochers de Vierzon. On avait couru quatorze postes ; on n'était plus qu'à vingt lieues d'Orléans. Pendant toute la nuit, mon père et Jules s'étaient occupés de la manière dont ils se présenteraient aux Russes; ils cherchaient les idées, les expressions les plus propres à se les rendre favorables, lorsque, par une inspiration subite, mon père s'est souvenu qu'il a connu autrefois à Brest un marquis de Langeron , qui peut être celui qui commande avec distinction en Russie ; qu'au moins il doit être parent
du général , et qu'il doit y avoir de l'avantage à s'appuyer de son nom.
Déjà on était levé partout, et partout on parlait de manière à dissiper les craintes des voyageurs. On attendait la subversion totale du gouvernement , et on paraissait la désirer. Les gendarmes se promenaient par les rues en redingotes bourgeoises , d'un air mélancolique , inquiet , abattu; ils ne pensaient à inquiéter personne. On change de chevaux devant eux , sans qu'ils adressent un mot aux fugitifs.
On arrive à Salbris. Les charrois militaires ont ruiné les chemins. Mon pauvre père, moulu par les cahots , demande une heure ou deux de repos. Là, le bruit se répand qu'un parti de Cosaques a poussé jusqu'à Orléans; le maître de poste refuse des chevaux. Jules lui en achète deux des plus forts, et les lui paye ce qu'il veut. On remonte en voiture; on part. C'est Firmin qui conduit.
A mesure qu'on avance , les chemins sont moins praticables. 11 est trois heures, quand on parvient au haut de la colline d'où on aperçoit Orléans. On arrête , on regarde , on observe. Des partis de cavalerie battent la plaine. Ces troupes ne paraissent pas disciplinées , et c'est dans leurs bras qu'il faut se jeter. On avance; on descend la côte avec incertitude, avec anxiété. Un régiment d'infanterie , embusqué dans des vignes , se lève tout à coup. Mon père et Jules mettent pied à terre; ils agitent leur mouchoir blanc, en signe de paix; ils
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abordent le colonel. Cet officier parle français; ils lui racontent leurs déplorables aventures; ils nomment le général Langeron.
Les Russes n'ont pas toujours eu à se louer des Français, à qui ils ont accordé leur confiance. Le colonel paraissait défiant et irrésolu. Cependant l'âge de mon père , une figure noble et vénérable , un langage qui avait l'accent inimitable de la vérité , tout concourait à éloigner des idées défavorables. Pouvait -on le confondre avec ces hommes, à qui l'inconduite rend les aventures inévitables , et qui portent partout leur indigence , et des vues toujours au-dessus de ce qu'ils valent? Malgré cela, l'officier russe a cru ne devoir pas se rendre à des qualités apparentes , qui pouvaient n'être que des moyens de séduction. Il a interrogé séparément mon père, le bien-aimé et Firmin. Persuadé enfin par la conformité de leurs réponses, il leur a expédié une espèce de passeport, à la faveur duquel ils pouvaient se rendre au corps d'armée placé entre Orléans et Etampes.
On repart ; on est arrêté à chaque pas par des Cosaques , qui semblent regretter de laisser échapper cette proie; on tourne la ville d'Orléans; on arrive aux avant-postes d'un corps de dix à douze mille hommes, commandé par le général Pulki. On bande les yeux aux voyageurs; on leur fait traverser le camp ; on les conduit au quartier-général. Mon père se nomme , et le général fait lever les mouchoirs. Il fixe M. de Méran avec la plus
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grande attention ; il l'écoute avec une extrême bienveillance, avec le plus vif intérêt; enfin il lui jette les bras au cou , et il s'écrie : « Quoi ! M. de « Méran ne reconnaît pas ce petit garde de la (( marine, qu'il mettait si souvent aux arrêts, à « bord du Tonnant] )>
Le général Pulld est un seigneur polonais, que ses parens voulaient faire entrer dans la marine royale de France. Les troubles qui bientôt agitèrent ce malheureux pays, déterminèrent sa famille à le rappeler. Après le partage de la Pologne, il entra au service de la Russie, et il est parvenu, à force de mérite, au grade d'officiergénérai.
Mon père a revu, avec un sensible plaisir, un homme qui lui fut recommandé autrefois; qui donnait dès-lors les plus belles espérances, et sur qui il veillait avec une affection paternelle. La fortune ne pouvait le servir plus favorablement dans les circonstances où il se trouvait : au moment où il était sans ressources, il rencontrait un ami puissant , disposé à tout faire pour lui.
De ce moment, la maison du général est devenue la sienne. Il a été convenu qu'ils ne se quitteraient que lorsque les malheurs de notre déplorable famille seraient réparés.
A cet endroit du récit de Firmin, il m'a semblé qu'on me déchargeait d'un énorme fardeau. J'ai respiré avec plus d'aisance; mon cœur s'est dilaté; un sourire de Jeannette m'a rendue à une