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sorte de gaieté. Ah ! mon amie , après tant de revers, d'angoisses, de tourmens, je voyais mon père et l'homme adoré dans un asile sûr ; ils devaient m'étre rendus; comment ne serais-je pas revenue à la vie et à l'amour !
Le lendemain, le général Pulld a reçu l'ordre de faire un mouvement à droite, et de se porter sur Meaux. Mon père a repris ses décorations , et il est monté à cheval. Jules marchait à côté de M. de Méran, Il formait des vœux ardens pour la délivrance de son pays ; il brûlait de seconder ses libérateurs; sa figure était rayonnante. Jamais, dit Firmin , il n'avait été aussi beau. Ah ! je le crois. L'amour qu'il me porte suffisait pour l'embellir; l'amour de la gloire, unie à ce premier sentiment, devait lui donner quelque chose de céleste.
Après quelques coups de canon , échangés de part et d'autre, le général Pulld est entré dans Meaux. Là , il a su que des forces immenses se rassemblaient pour faire une attaque générale sur Paris. Il a parlé franchement à mon père des dangers auxquels je pourrais être exposée si les alliés entraient de vive force dans la capitale. « L'em- « pereur Alexandre , lui a-t-il dit , est plein de ma- « gnanimité. Cependant il a de longues injures à « venger , et en admettant qu'il porte la générocc sité à son dernier période , il n'est pas sûr qu'il a puisse contenir des vainqueurs , irrités par une « opiniâtre résistance. Écrivez , mon cher comte , « à madame d'Apremont. Dites-lui qu'elle vienne,
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(t et que je m'estimerai heureux de lui donner des « marques de l'éternelle reconnaissance que j'ai (( vouée à son père.
Voilà encore deux lettres, dont je t'aurais parlé plus tôt, si je n'avais craint de couper ma narration , et de nuire à l'intérêt qu'elle a dû t'inspirer. Mon père me renouvelle les assurances du plus tendre attachement; il désire vivement me presser dans ses bras; il me conjure de ne pas laisser échapper l'occasion de me soustraire à de nouveaux malheurs. Il m'invite à suivre Firmin , dont la fidélité et l'intelligence sont éprouvées. Oh: oui, oui, je le suivrai; je ne perdrai pas un moment.
J'arrive enfin à la lettre du bien-aimé. Oh! Claire, quelle lettre! il ne me dit pas un mot de la fin déplorable de M. d'Apremont. Mais il écrit à une femme, dont les tristes nœuds sont rompus; il s'abandonne à la violence d'un amour devenu légitime; des torrens de feu jaiUissent de son coeur ; il brûle le papier. Il me comble de témoignages de reconnaissance, d'estime, de respect, il veut me faire oublier... ce qu'il est impossible que j'oublie jamais, ce qui nous séparera sans retour. Mais il ranime en moi cette soif d'aimer , ces transports inexprimables, ces souvenirs délicieux, qui sont autant d'ennemis que je porte dans mon sein , et auxquels je m'abandonnerai sans réserve, tant que je serai éloignée de lui.
Je suis née exclusivement pour l'amour. Ce que
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la réflexion, le courage n'ont pu faire, l'idée, la seule idée de Jules, toujours constant, vient de l'opérer. Je me rattache à la vie, pour le revoir encore; je suis plus forte à présent que je Fêtais il y a cinq minutes; je l'étais plus alors que pendant celles qui les ont précédées ; je le serai toujours davantage par l'espoir de fixer bientôt mes yeux sur ceux de l'objet adoré.
Yoilà le seul bonheur, auquel je doive , auquel je puisse prétendre : il faut que je sache encore maîtriser mes désirs. Mais quand je pense qu'il a fallu renoncer l'un à l'autre ; que tout ce qu'il y a de respectable au monde s'est élevé entre nous; que j'ai tremblé pour sa vie; que je me suis sacrifiée pour la lui conserver, et qu'il est sauvé enfin, m'est-il défendu de jouir de mon dévouement, et de céder au besoin irrésistible d'être près de lui , de le voir, de lui parler, de l'entendre ?
Je fais mettre en paquets les objets dont j'ai un besoin indispensable ; on en remplit les coffres de ma diligence. Je prendrai avec moi Jeannette et son fils ; Jérôme prendra les guides ; Firmin montera derrière la voiture; je n'abandonnerai pas des êtres qui ont tout fait pour moi. Les barrières sont libres. Je sortirai de Paris comme quelqu'un qui va prendre l'air dans les environs. J'abandonnerai l'hôtel et tout ce qu'il renferme : que m'importe ce qui n'est pas amour et amitié?
Dans une demi -heure je serai en route; dans une demi -heure, je ne ferai plus un pas qui ne
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ine rapproche de lui. Combien ton amie est heureuse! Jeannette prétend que les roses reparaissent sur mes joues. Il est certain qu'à chaque instant je surprends le sourire sur mes lèvres , et que rien n'embellit autant que le bonheur. On m'appelle; je quitte la plume; je ne la reprendrai que quand j'aurai vu le bien-aimé. Oh! Claire, que de choses j'aurai à te dire ! et un mot les renferme toutes : amour, amour, amour, toujours amour
Il est là, mon amie; il est debout derrière moi; sa main est appuyée sur mon épaule ; il lit ce que je t'écris, et je ne m'y oppose pas. Il sait combien je l'aime; il connaît la résolution cruelle que j'ai prise; je lui en ai dévoilé le motif; qu'aije à lui cacher maintenant?
Je ne perdrai pas de temps à te rendre compte des détails de mon voyage. Nous avons rencontré quelques détachemens français et russes. Les premiers nous ont fait des questions. J'ai répondu , selon les lieux, tantôt que je suis de Claye, tantôt que j'habite Meaux , et que je fais prendre l'air à mon enfant, qui dort dans les bras de sa nourrice. J'ai fait voir aux Russes le passe-port que le général Pulki a donné à Firmin. Je suis arrivée , sans avoir éprouvé de difficultés réelles, au quartier-général , établi au centre de la ville.
Firmin dit à Jérôme d'arrêter. Je baisse la glace,
et lorsque mon œil avide va se porter sur les croisées de la maison, mi cri frappe mon oreille. Un ange , un dieu s'élance , se précipite ; il ouvre la portière ; il me reçoit dans ses bras. Je sens mon cœur battre contre le sien; je suis ivre de joie , de bonheur , et cependant je détourne la téte ; la bouche adorée ne doit pas se reposer sur des lèvres que l'infâme a souillées. L'homme charmant ne rencontre que mes joues ; il ne peut que les effleurer, et ce léger contact électrise tout mon être.
Mon père paraît. J'oublie, en le voyant, tous les maux , dont il est la cause première , et je le comble de caresses. Le général se présente ; il me salue , il se félicite de pouvoir être utile à la fille d'un ancien ami. 11 ajoute , aux premiers complimens , de ces choses flatteuses , qu'on ne manque jamais d'adresser à une femme un peu jolie. Nous entrons, nous montons; le bien -aimé m'a présenté la main; je ne vois , je n'entends plus que lui.
M. de Méran a pensé sans doute que deux êtres éperdûment amoureux , et qui se retrouvent , après une longue et cruelle séparation , ont le plus pressant besoin d'épancher des cœurs trop long-temps comprimés. Il a emmené le général, sous prétexte de lui parler d'affaires importantes. Il n'est plus le temps où on épiait toutes nos démarches ; où on s'efforçait d'intercepter jusqu'à nos pensées ! la fortune nous a comblés l'un et
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Tautre de ses dons, et tous les obstacles semblent disparaître. Il en est un qu'aucune puissance humaine ne peut lever.
Nous étions seuls. J'étais plongée dans une sorte d'extase , d'abnégation de moi-même. J'étais tout Jules; je m'étais identifiée avec lui; je ne pouvais être que lui. Il tombe à mes genoux; il me porte tous les hommages d'un cœur brûlant, et pénétré de reconnaissance. Il me rappelle que nous sommes libres tous deux; que je me suis dévouée pour lui conserver la vie, et que son devoir, sa suprême félicité seront de me consacrer la sieime. Il prévient ma réponse. L'amour, dit-il, doit s'enorgueillir de ses sacrifices, quelque humilians qu'ils paraissent , et c'est à lui seul qu'il appartient d'effacer les souillures du crime. Il invoque les lois divines et humaines ; il invoque l'ivresse même où je suis plongée en ce moment; il me supplie de me rendre et de lui promettre ma main.
Les larmes inondent mon visage , les sanglots me suffoquent. « Malheureux ! tu ne sais pas tout, (c — Que puis-je craindre maintenant? — Je n'ose « te le dire , et je ne peux me taire. — Parlez, au tt nom de Dieu, parlez. — Hé bien , je porte un « gage de l'infamie dont j'ai été couverte. — Ciel ! «juste ciel! qu'ai -je entendu! - — Je serai mère; « j'aimerai cet enfant , qui n'est pas coupable des (c atrocités de son père , et tu ne pourras l'envi- « sager sans horreur. — Je ne verrai en lui que
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« Fenfant de mon Adèle. — Il t'enlèvera la fortune a de M. d'Apremont. — Je n'y ai aucun droit , et « je suis riche pour deux. — Mais quand ton « amour sera calmé par la jouissance... — La jouis- (( sance , dis - tu ! tu ne la connais pas. Pourquoi « juges-tu de ses effets? — Quand ta raison s'élè- <c vera contre toi... — C'est d'après elle que je te « juge, et que je te proclame la première des fem- « mes. — Que dira le monde? — Que m'importe « son opinion ? — Un honnête homme ne peut vi- « vre sans estime. — Mes semblables m'approu- « veront. »
Je ne savais plus que lui dire. Ses réponses ne me persuadaient pas; mais elles me prouvaient l'excès de son amour. Je me suis penchée vers lui, attendrie , hors de moi. J'ai pris ses mains dans mes mains; j'ai porté ma bouche sur sa bouche. Des torrens de feu et de volupté circulaient dans mes veines; j'oubliais mes maux, ma honte, l'avenir. J'étais incapable de rien apprécier que l'amour qui me dominait sans partage.
Il s'est dégagé le premier; il a repoussé mes bras , qui le pressaient sur mon sein. « Tu me « résistes , m'a-t-il dit , et tu vois que tu ne peux « vivre sans moi. Abandonne-toi , sans réserve , à u l'homme qui t'adore , et dont tu auras le dernier « soupir. Sois ma femme, et je serai fier d'être ton (t époux. Que le monde applaudisse à une union, « qui servira de modèle à tous les amans. Tu ne « peux opposer à ton cœur et au mien que de
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a misérables préjugés ; prêter l'oreille à leur voix « insidieuse , c'est empoisonner ta vie , la mienne (( et celle de tes parens. Rends-toi , Adèle , rendst( toi. » Il était prosterné à mes pieds. Il s'est relevé ; il s'est rapproché de moi; il a essayé encore la puissance de ces baisers de feu dont il sait que je ne peux me défendre. Il a voulu me faire souhaiter un autre avenir, en ajoutant aux désirs dont il me voyait dévorée. Je me suis dégagée à mon tour. J'entendais, moi, qu'il tînt tout de ma volonté, et rien du délire dans lequel il m'avait plongée.
«Non, je ne peux vivre sans toi; mais jamais «je ne consentirai à ton déshonneur. J'ai fait « beaucoup pour l'amour, et je suis prête à faire « davantage. Je ne peux être ta femme , et je con- « sens avec joie à descendre au rang de ta maî- « tresse. J'ai renoncé, pour te sauver, à mon hon- « neur privé; je t'offre à présent le sacrifice de « ma réputation publique. Le veux-tu? parle, et « je tombe dans tes bras.»
Il s'est éloigné , saisi d'un sentiment de terreur. Il s'est écrié que jamais il n'avilira ce qu'il adore. J'étais décidée à vaincre , à mettre un terme à ses privations et aux miennes , à me l'attacher plus étroitement par l'attrait du plaisir. J'ai été à lui; je l'ai ramené sur cette ottomane, qu'il ne regardait qu'avec effroi. Je l'ai couvert des plus vives caresses ; j'ai porté au dernier terme le désordre de ses sens ; je l'ai provoqué , pressé par tous les
moyens qui pouvaient m'assurer la victoire... Nous avons acquitté enfin toutes les dettes de l'amour.
Moment ravissant, céleste, divin, dont je n'avais pas même d'idée ; bonheur inexprimable , qui semble nous élever au-dessus de nous-mêmes, vous êtes gravés en traits ineffaçables dans ma mémoire et dans mon cœur. Non, je ne vous ai pas trop achetés par les plus horribles souffrances. S'il le fallait , je paierais du même prix un jour, une heure, une minute de cette inconcevable félicité. Je m'arrête, Claire; je ne peux te peindre ce que j'éprouve; je ne trouve pas de mots ; je m'arrête malgré moi.
«Je triomphe, lui ai-je dit enfin. Je suis à toi, « et tu es encore M. de Courcelles, le digne hérite tier d'un grand nom. Que gagnerais-tu mainte- « nant à être mon époux ? Quel bonheur nouveau «aurais -je à t'offrir ? Nourrissons , perpétuons , «éternisons celui dont nous venons de jouir, et « nous n'aurons plus de vœux à former. »
Il fondait en larmes auprès de moi ; il paraissait bourrelé de remords. J'ai recueilli ces larmes précieuses ; mes baisers en ont tari la source , et ont rouvert son cœur à la volupté... Je me tais, Claire : il est des choses dont on parle avec délices dans le premier élan du cœur, et sur lesquelles la décence se plait ensuite à jeter un voile épais.
Il est là ; je te l'ai dit. Il m'interrompt, il m'embrasse... il revient à notre mariage , il me supplie...
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il m'embrasse encore... Je te quitte, Claire... je... je reviens à toi ; je reprends mon récit.
Mon père et le général sont rentrés. Le comte tle Pulki m'a fixée , et s'est écrié : Elle est charmante. Ah! je devais l'être : je n'ai pas vingt ans, et jetais au comble du bonheur.
On a parlé long -temps de mes malheurs, de ceux qui ont pesé sur tout ce qui m'est cher. Déjà ces souvenirs étaient loin de moi. Concentrée dans les plus délicieuses pensées , j'ai pris une faible part à la conversation. On s'est étendu ensuite sur les affaires publiques; on a conjecturé, établi des probabilités, et j'ai cessé d'écouter. J'étais assise en face du bien - aimé. Je ne voyais que lui, je ne pouvais entendre que lui, et , quoiqu'il ne parlât point , je lisais dans son ame comme dans la mienne : elle avait passé toute entière dans ses yeux.
On a dîné. Mon père s'est emparé de la conversation, et l'a portée sur moi et sur l'homme adoré. Il s'est complu à raconter à M. de Pulki l'histoire de nos premières amours ; des revers qui nous ont séparés. Il a laissé échapper quelques mots sur l'espoir d'un plus heureux avenir, sur la possibilité d'oublier enfin tant d'infortunes, lorsque le délai , que me prescrivent les bienséances et les lois, sera expiré. Jules a relevé avec vivacité des expressions favorables à ses vues. Je l'ai regardé d'un air mécontent et sévère; il a con-
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timié. 11 veut me forcer à être sa femme. Je le répète ; je ne le serai jamais.
J'ai cru devoir détruire, sans retour, des projets qu'il m'aurait fallu combattre plus tard, et qui ne pouvaient que me tourmenter. J'ai pris la parok, et j'ai protesté de la sincérité de mon amour , de mon éternelle fidélité ; mais j'ai déclaré , du ton le plus ferme , que jamais je n'épouserai M. de Courcelles. Mon père a paru stupéfait, et l'étonnement lui a ôté, pendant quelques minutes, l'usage de la voix. Il a semblé craindre que ma raison fût aliénée. En effet, comment concilier un refus aussi positif avec les transports dont il a été autrefois témoin , avec le double aveu que je venais de prononcer?!! m'a interrogé avec beaucoup de douceur, avec le ton de la plus touchante anxiété. Le moment était décisif, et je voulais donner à mes désastres une publicité telle que le bien-aimé n'osât braver l'improbation générale. En présence de M. de Pullu, de ses aides-de-camp, et des domestiques, j'ai raconté comment j'ai été obsédée par le monstre, quelles puissantes raisons m'ont déterminée à tomber sous ses coups ; j'ai ajouté que je porte dans mon sein un gage de ses atroces amours.
L'indignation et la pitié se sont peintes dans tous les yeux. La colère dominait sur la figure de mon père. Ses muscles étaient en contraction; ses lèvres étaient agitées de mouvemens convul-
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sifs ; il articulait avec peine le nom de des Audrets. Un morne silence a régné dans l'assemblée , et la tristesse générale a hâté la fin du repas. On s'est levé; j'ai regardé Jules; il me suivait. M. de Méran s'est rais entre lui et moi. Il m'a conduite à la chambre qui m'est destinée, et là, il m'a accablée de reproches sanglans. Il prétend que j'ai dévoilé , sans nécessité , des horreurs que doit étouffer la sagesse des familles ; que j'ai déshonoré son nom; que de tels aveux seraient tout au plus excusables dans la bouche d'une femme du peuple , qui chercherait à inspirer de l'intérêt. Son ton était exaspéré ; ses gestes contraints indiquaient la violence qu'il se faisait ; il oubliait qu'il parlait à une femme, qui s'est sacrifiée une fois pour lui , et qui ne lui doit maintenant que de la tendresse et du respect. Je ne suis point sortie des bornes qu'établit la qualité ineffaçable de fille ; mais j'ai répondu avec la fermeté décente qui convient à une femme libre. J'ai répété ce que je t'ai déjà dit, ce que j'ai dit à Jules luimême sur l'impossibilité d'un tel mariage. Mon père , étourdi d'un ton que je n'avais pas pris encore avec lui, s'est modéré aussitôt. Il a passé de la colère aux plaintes et aux tendres reproches; il m'a parlé du retour prochain de nos rois, et de la loi que je lui impose d'ensevelir au fond d'une terre les titres les plus distingués à la faveur. Il a cru me gagner en me peignant avec
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chaleur Tamoiir, les privations et la douleur de Jules.
J'ai répondu, avec l'accent de la modération, que c'est à l'annour seul qu'il appartient de défendre sa cause, parce que personne n'est éloquent comme lui; que Jules m'a attaquée avec une force d'idées et de moyens , qui n'entrent pas dans un cœur indifférent; que je lui ai résisté; que je résisterai à l'univers , à moi - même . et que jamais je ne l'épouserai.
Mon père m'a opposé alors un raisonnement qui m'a embarrassée. «M. deCourcelles vous aime « assez, m'a-t-il dit, pour vous épouser, indépenr « damment de tant d'événemens déplorables, qui « bientôt deviendront publics. Sa main est la seule « ressource qui vous reste. On a vu des époux irré- « prochables rétablir la réputation équivoque de « celles qu'ils ont épousées. Vous vous croyez dés « honorée? Pourquoi refuser l'avantage inappré- « ciable, qui vous est offert, pour traîner un nom « avili? Expliquez-vous franchement : qui voulez- « vous charger de votre opprobre, d'un père, ou « de votre amant? »
Il était difficile de répondre à cette question d'une manière satisfaisante; il ne l'était pas de prouver que l'égoïsme l'avait dictée : je me suis décidée à l'éluder. « Jules ne peut se déclarer je ce père de l'enfant d'un scélérat , et je ne saurais «soutenir l'idée d'exposer cet enfant au mépris,
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« et à la haine d'un étranger, ou de n'oser lui donce ner mes soins, sans rougir ponr mon époux. »
Mon père est sorti , et il m'a sans doute envoyé Jules. L'homme adorable est venn renouveler ses instances, ses prières, ses supplications. Tl a parlé avec une éloquence entraînante, et pour me défendre de son ascendant, il fallait que je l'aimasse jusqu'à l'idolâtrie. «Mon ami, parle-moi de «ton amour, de ton bonheur, du mien, de la « scène délicieuse qui s'est passée ce matin. Je «t'appartiens. Sois heureux autant que tu vou- « dras l'être , et sois sûr que je partagerai ta fé- « licité.
« J'ai trahi la confiance de M. de Méran , s'est-il (t écrié. J'ai réellement déshonoré sa fille , puis- « qu'elle a partagé mes transports. Je suis coupa- «ble, je le sens, j'en fais l'aveu; mais jamais je « ne serai un homme vil. Non, je n'ajouterai point « à mes remords. Je jure , par l'amour et l'hon- «neur, de vous respecter jusqu'à ce que le ma- « riage ait légitimé la plus violente passion. Le « mariage seul peut effacer le délire auquel je me « suis abandonné , et me rétablir dans ma propre « estime. En refusant ma main , vous me condam- « nez , au mépris de moi-même , à traîner partout « une conscience bourrelée. — Sois toujours mon «amant; le titre de ta maîtresse me suffit; jamais « je ne serai ton épouse. »
Ils ont mis Jeannette dans leurs intérêts. Pour la première fois, elle ne pense pas comme ton
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Adèle. Elle parle, elle parle; bien ou mal, elle ne cesse de parler. Je n'écouterai personne.
Le bien-aimé m'évite ; il sent donc sa faiblesse. Laissons -lui l'inutile orgueil de vouloir se vaincre. L'orgueil n'est qu'une sensation : (jue peut-il contre l'amour et la nature ?
Accablée sous les premiers myrtes que j'ai cueillis, satisfaite de sauver mon amant du blâme et même du ridicule, j'ai dormi d'un sommeil profond. Je me suis éveillée , calme , heureuse , et, je crois, embellie. Qu'il y a long-temps que je n'ai joui d'une nuit semblable !
Je suis descendue. M. de Pulki m'a témoigné les plus grands égards ; ses aides-de-camp m'ont comblée de marques de respect. Non , ces braves gens ne me croient pas avilie. Peut-être ne le suis-je pas, Claire... Mais cet enfant... cet enfant!...
On m'invite à passer dans la salle à manger ; on se met à table; on déjeune. Un officier supérieur se présente; il parle assez long -temps à l'oreille du général, (c Est -il possible, s'écrie le «comte; étes-vous bien sûr de ce que vous me (c dites là? — Général, j'ai la correspondance dans «ma poche. — Voyons cela, monsieur, voyons « cela. » J^'officier tire un paquet; le général parcourt les différentes pièces. « Oh! le malheureux! «s'est -il écrié encore. Le malheureux! A quel « point il m'a trompé ! A qui désormais accorde- «rai-je ma confiance!... M. de Méran , M. de
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« Courcelles , soyez bien convaincus que vous êtes « étrangers à la réflexion qui vient de m'échap- « per. Mais ce misérable!...
« 11 arrive , je ne sais comment à mon étatce major; il me fait l'histoire des dangers préten- «dus, à travers lesquels il est parvenu jusqu'à « moi. Il me présente des brevets en bonne forme, « qui me prouvent qu'il est colonel au service de « France. Il se plaint amèrement de la tyrannie « qui pèse sur son pays , d'un passe-droit qu'il a « essuyé. Il parle facilement , et son langage a •c l'accent de la vérité. Je le présente à mon sou- « verain , comme un officier remarquable et méce content. Il obtient un régiment, et il se distin- « gue dans plusieurs occasions. Je me félicitais de «lui avoir été utile; j'allais appeler sur lui de «nouvelles faveurs, et j'apprends, j'ai la preuve « écrite que cet homme est un traître , un vil es- « pion. Qu'on me l'amène, et que je l'accable de « reproches , avant que de le livrer à un conseil « de guerre. Avez-vous entendu, messieurs, parler « en France du colonel Dénisson? — Non, géné- « ral. — L'ingratitude et la perfidie sont les vices « les plus bas , et en même temps les plus dan- « gereux. Je ferai un exemple terrible... Oh! qu'il « est cruel d'être ainsi trompé ! »
J'ai cherché à adoucir le général. Je lui ai représenté que ce malheureux colonel a peut-être été forcé, par des circonstances, inconnues encore, à jouer le rôle vil qui va lui coûter la vie ; XX. ' ïo
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que les lois de la guerre sont déjà tellement dures, qu'il serait cruel d'y rien ajouter. Je sentais, Claire, que je suis Française, et je défendais un compatriote de tous mes moyens. Mon père et Jules se sont joints à moi : le général a été inexorable. «Un espion ordinaire, a-t-il dit, sait « qu'il joue sa téte contre une somme déterminée. « Il perd , ou il gagne ; il est préparé à tout. C'est « une couleuvre qui se cache , qui rampe , qui se «glisse, et qu'on écrase quand on la découvre. « Mais quelle qualification donner à un homme « qui s'annonce avec faste ; qui paraît avoir les « sentimens les plus généreux ; qui surprend ma « confiance ; qui acquiert l'estime de l'armée pour « la perdre plus sûrement, et qui joint, à l'adresse « de mener une trame inouïe., la lâcheté insigne « de m'insulter dans sa correspondance ? Prenez , « madame; lisez, messieurs, et prononcez. »
Une des pièces contient les railleries les plus piquantes, les plus amères sur le compte du général. Il y est dépeint comme un homme crédule, sans discernement, sans pénétration, et qu'il n'y a pas de mérite à tromper. Je sens que l'amourpropre de M. de Pulki est trop vivement, trop justement blessé pour qu'il puisse pardonner, et je ne me permets pas d'insister davantage.
Les mouvemens des différens corps russes sont indiqués dans un autre écrit. On établit des conjectures très-vraisemblables sur leurs projets; on ouvre différens avis , sur les moyens de forcer les
alliés à s'éloigner de Paris, et partout on trouve une grande connaissance de la guerre, et une plume exercée : c'est ainsi du moins qu'ont prononcé le général et M. de Méran.
Quand une idée occupe presque exclusivement, on a la faiblesse d'y tout rapporter, et te Favouerai-je , Claire, en compulsant ces papiers, en les examinant , il me semble que l'écriture ne m'est pas étrangère... Je rejette une idée, dépourvue de toute espèce de vraisemblance. L'oflicier, qui a reçu l'ordre d'amener le colonel Dénisson , rentre et annonce que cet homme a refusé d'obéir; qu'il s'est défendu opiniâtrement; qu'il a fallu le réduire , par le nombre et la force ; le terrasser, le garrotter, et qu'enfin il va paraître. Il ajoute que le paysan, sur qui les dépêches ont été saisies, est dans l'antichambre.
La curiosité est de tous les âges et de tous les temps. Mon père , le bien-aimé et moi nous nous levons et nous passons à l'antichambre. Nous regardons attentivement ce misérable; la compassion se peint sans doute dans nos traits, et il frissonne en nous voyant. Ce mouvement me rend plus attentive encore. Mon père et Iules paraissent frappés, comme moi, de la terreur que notre aspect imprime dans l'ame de ce malheureux. Nous nous écrions ensemble qu'il ne nous est pas inconnu; nous allons l'interroger... La porte d'entrée s'ouvre... Au milieu d'une garde nombreuse... Mes yeux me trompent-ils!... Non,
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non. Oh! mon Dieu, vous êtes juste, et partout vous atteignez le criminel.
Je pousse un cri d'effroi et d'horreur; Jules et mon père s'élancent sur le monstre ; les soldats qui le gardent, peuvent à peine les écarter. Des Audrets, des Audrets, des Audrets, voilà le nom qui éclate, qui est répété autour de nous. La soif de la vengeance se réveille en moi; j'excite, je pousse Jules; je lui demande du sang. Je le retiens; je le supplie. Le mal est sans remède : je désarme son bras.
«Arrêtez, arrêtez, s'écrie de son côté le génécc ral. Ne souillez pas vos mains; c'est au bourreau « à châtier l'infâme : il expiera tous ses crimes à « la fois. Un homme est venu des bords de la « Néva pour vous rendre la justice que vous ont « refusée vos compatriotes. »
Croiras -tu qu'au moment où la mort planait sur sa tête, ce misérable a conservé son sangfroid et son audace ? Il me regardait avec dédain , pendant que je lui reprochais ses attentats , que je l'accusais, en sanglotant, de m'avoir réduite à n'oser jamais prendre le nom de mon amant.
« Je prévois le sort qui m'est réservé , a-t-il dit « fièrement au général Pulki. Finissez et délivrez- « moi des imprécations de cette femme. Ce qui « me console , ce qui me soutient , c'est que ma « vengeance me survivra. Il n'est pas de puissance « qui parvienne à empêcher mon enfant d'hériter « de l'immense fortune de d'Apremont , et toi ,
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u Courcelles, lu ne peux, avec tes préjugés, épouc( ser, sans t'avilir, une femme que j'ai eue, que «le dégoût m'a fait quitter, et que je te laisse « enceinte de ce que vous appelez les œuvres du (( crime. Je vais mourir; mais souvenez-vous que « vous êtes morts mille fois de vos alarmes et de a vos douleurs, et qu'il vous est impossible de c( me rendre le mal que je vous ai fait. »
Jules et mon père frémissaient de rage , et pouvaient à peine se contenir. Une scène aussi violente était au - dessus de mes forces. Je suis retournée à la salle à manger, et je me suis laissée aller dans un fauteuil. Je ne sais ce qui s'est dit, ce qui s'est fait, pendant quelques minutes. Le bien-aimé et mon père sont rentrés ; je me suis sentie pressée dans leurs bras , et j'ai respiré librement.
Pendant deux grandes heures, nous avons été seuls dans la maison. Quand M. de Pulki a paru, les impressions qui m'avaient déchirée, commençaient à se calmer; j'étais capable d'écouter et de comprendre.
Le prétendu paysan , porteur des dépêches , est le domestique du monstre , et l'espoir d'obtenir sa grâce, lui a fait tout révéler. Le scélérat avait reçu à Paris, pour sa correspondance, un alphabet en chiffres , qu'il a perdu , avec une partie de ses équipages, dans les plaines de la Champagne, et pour s'exposer moins, il s'est servi de la main de son valet. C'est cet homme, qui,
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SOUS la dictée de son maître , a écrit la lettre que j'ai reçue à Velzac , et qui me laissait le choix de l'infamie ou de la mort de ce que j'avais de plus cher. C'est lui qui a fabriqué la correspondance supposée ; qui a été , la nuit , l'enterrer dans le jardin de mon père, et qui a conduit les sbires qui ont arrêté les deux infortunés. Il a fait d'autres révélations encore, qui nous sont étrangères; mais qui prouvent une habitude, et un besoin insatiable de crimes. Le conseil de guerre est assemblé. Il va procéder sur tous ces chefs d'accusation, et le généra] requiert notre témoignage. «Vengeance, vengeance, s'écrient Jules et mon it père en se levant. » Je ne peux me décider à les suivre, à me trouver une seconde fois en présence de l'infâme; à entrer dans les détails de mes malheurs et de ma honte. « Songez , dit le géné- « ral, que dans trois jours, peut-être, nous serons « dans Paris, et qu'un gouvernement paternel fera f( droit à vos réclamations. Vous devez à M. d'A- « premont de faire réhabiliter sa mémoire , et il « est possible d'ôter sa succession à un enfant qui « n'y a aucun droit. Pour arriver à ce but, il faut (f des pièces régulières et probantes. Elles ne peu- « vent l'être, qu'autant que votre témoignage con- «firmera les aveux que le criminel a commencés « dans cette chambre , et qu'avec un peu d'a- « dresse on lui fera développer devant le conseil « de guerre.
« — Général, le supplice qu'a subi mon époux
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« n'a rien d'infarnanl , et le vœu qu'il a prononcé « en plein tribunal , pour le retour de nos rois «légitimes, honore sa mémoire. Ainsi je n'ai pas « de réhabilitation à poursuivre. Le gouvernement « actuel me repousserait , et celui que nous espé- «rons, que nous attendons, consacrera les noms « de ses serviteurs fidèles.
« M. d'Apremont n'avait plus de parens : qu'im- « porte donc à qui appartiendra la portion de ses « biens qu'il ne m'a pas donnée en m'épousant ? «Ce qui serait affligeant, cruel pour moi, serait « d'ajouter une cause aux causes malheureuse- « ment célèbres; de porter, devant les tribunaux, « une affaii'e scandaleuse; de faire imprimer, pour « éclairer mes juges, des mémoires que le public « lirait avec avidité; qui me rendraient l'objet des « conversations générales, et peut-être du mépris « universel. De très-fortes raisons, un mouvement « d'enthousiasme , m'ont portée à me découvrir « devant vous, monsieur le comte, et devant votre « état-major. C'en est assez. Je ne rougirai pas ailce leurs, et je veux, dès ce moment, m'envelopper « du voile épais qui doit couvrir le reste de ma vie.
«D'ailleurs, quelle serait l'issue d'un semblable « procès? J'ai la conviction intime que l'infortuné « d'Apremont n'est pas le père de mon enfant ; « mais comment le persuader aux juges, lorsqu'il « est connu que j'ai toujours habité avec mon «mari, et que je lui ai donné mes soins jusqu'à
« sa dernière heure ? Je vous rends grâce , géné- «ral, de l'intérêt que vous me portez : c'est lui «qui vous fait croire à des résultats impossibles « à obtenir. Permettez que je ne suive pas vos « conseils; mais vengez-moi, vous en avez le pouce voir, et je vous supplie de le faire. »
M. de Pulld n'a pas insisté. Mon père et le bienaimé sont sortis avec lui, et je suis restée à mes réflexions. Il en est une, Claire, dont la justesse te frappera. Personne, je viens de le dire, ne peut établir de prétentions fondées aux biens de M. d'Apremont. Cet enfant tient la vie d'un homme abhorré; mais ne suis-je pas sa mère? Le condamnerais -je à l'indigence, en le faisant dé-, clarer illégitime, si cela était en mon pouvoir? m'accuserait -il un jour d'être aussi barbare que son infâme père? — Non, qu'il jouisse d'une fortune que la loi lui assure et qu'on ne lui enviera point.
Mais si un sentiment anticipé , une affection , pressentie plutôt que réelle, me parlent en faveur de l'innocente créature , je suis impatiente de voir punir son détestable auteur. Il mourra, chargé de ma haine , de mes imprécations. Un mouvement de pitié m'a égarée , lorsque dans cette même chambre, Jules allait le frapper... Non, ce n'est pas la pitié qui lui a arraché le glaive de la main ; c'est la crainte que l'infâme meure , sans éprouver une partie des tourmens dont il m'a accablée.
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Qu'il souffre, qu'il souffre long-temps. Je suivrai d'un œil avide l'instrument de son supplice ; je jouirai de ses douleurs, de ses cris; je voudrais pouvoir me baigner dans son sang.
Ah! Claire, Claire, en me parlant ainsi, j'étais devant une glace; j'y ai involontairement porté la vue... Mes yeux étincelans semblaient vouloir sortir de leur orbite ; mes joues étaient pourprées ; mes lèvres décolorées et tremblantes; mon sein, tous mes membres étaient agités de mouvemens convulsifs... Je me suis fait horreur. Haïr, est un supplice : comment une femme si jeune , si aimante a-t-elle pu donner accès dans son cœur à une passion infernale?... Que dis-je? Mes fureurs sont légitimes. Le monstre m'a forcée à recevoir ses affreuses caresses; il a tué mon époux; il a menacé la vie de mon père et de Jules ; il m'a réduite à n'oser avouer désormais un sentiment enchanteur; à n'être que la maîtresse de l'homme dont je m'honorerais d'être l'épouse ; à ne jamais me relever de l'état abject où je suis descendue, à ne rien attendre de l'avenir... Non, rien, rien. Ah! qu'il meure; qu'il expire dans des tourmens affreux.
Mon père et mon amant rentrent et m'abordent avec une joie féroce. Le monstre et son valet sont condamnés à mourir du supplice du knout ( i ).
(i) On attache les mains du criminel derrière le dos. On
Jules , si sensible, si humain, parcourt la chambre à grands pas; elle retentit de ses vociférations. Mon père répond à ses cris; je mêle ma voix à la leur. Nous ne nous entendons pas , et comment nous entendre? Des exclamations, des mots sans suite s'échappent, avec l'accent de la rage. Une charrette , chargée de bois de charpente , s'arrête sur la place; Jules s'écrie : voilà l'échafaud, et il ouvre les croisées. Nous nous pressons sur un balcon ; nous suivons le moindre mouvement des ouvriers; chaque coup de marteau nous fait éprouver une jouissance.
Le peuple s'assemble. On s'arrête devant nous; on nous fixe , et nous ne voyons que l'échafaud. Jeannette accourt; elle nous fait remarquer que la surprise et le mécontentement se peignent sur toutes les physionomies; que des murmures commencent à s'élever. Je regarde mon père et Jules; ils m'effrayent, comme une heure auparavant, je m'étais effrayée moi-même. Je leur prends la main ; je les entraîne; je les conduis devant cette glace, qui rend si fidèlement les mouvemens hon-
l'enlève par le moyen d'une poulie, fixée à une potence, ce qui lui disloque les bras à l'omoplate.
Le bourreau est armé d'une espèce de fouet, formé d'une longue courroie de cuir très-dur, et de deux lignes d'épaisseur. Chaque coup de fouet enlève une bande de peau, du cou au bas des reins.
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teiix de l'aiijo. La confusion nous fait baisser les yeux à tous trois. Nous sortons de cette chambre, sans proférer un mot; nous allons nous cacher dans un bâtiment qui est au fond de la cour; nous voudrions pouvoir nous cacher à nous-mêmes.
Un roulement de tambours annonce l'arrivée des coupables. Une réflexion nouvelle me frappe; un trait douloureux pénètre au fond de mon coLdr. L'idée du crime s'affaiblit à mesure que le moment fatal approche; celui sur qui j'ai appelé la mort, dont on va mettre le corps en lambeaux, n'est plus que le père de mon enfant; chaque goutte du sang qui va couler, est de celui qui vit dans mon sein... Je sors, poursuivie par cette idée ; je gagne une porte de derrière, qui ouvre sur les champs ; je marche au hasard , égarée , éperdue. Jules et mon père m'ont suivie ; ils me soutiennent sous les bras , ils me conduisent à un petit village; nous entrons dans une méchante auberge.
Jeannette vient nous y joindre ; il était temps : l'hôte ne savait quelle opinion il devait se faire de nous. Le désordre de notre maintien et de nos expressions ajoutait, à chaque instant, à son incertitude. Quelques mots de Jeannette ont mis cet homme à son aise , et son auberge à notre disposition. Nous nous sommes enfermés dans une chambre , et chacun de nous sentait , isolément , que la vengeance est le plaisir des tigres.
Firmin et Jérôme sont venus nous avertir que
tout était fini; qu'il ne restait plus de traces de ce qui venait de se passer , et que nous pouvions retourner au quartier -général. Ils ont voulu assister à l'épouvantable exécution , et elle a fait sur eux l'impression la plus profonde. Ils étaient pâles , défigurés ; ils se soutenaient à peine. Ils allaient entrer dans des détails : je n'ai rien voulu entendre.
Nous avons rencontré le général, qui venait au-devant de nous. Il a eu la discrétion de ne pas nous parler de ce misérable. Son air ouvert, une conversation, variée et attachante, a dissipé peu à peu les idées sombres qui nous affectaient.
Ce corps d'armée vient de recevoir l'ordre de se porter sur Claye : il paraît que le sort de Paris et de la France va être très - incessamment décidé. Quel qu'il soit, nous n'avons plus rien à craindre : nous avons la preuve écrite que les papiers dont on s'est servi contre Jules et mon père , ont été fabriqués par leur persécuteur.
Puissions -nous rentrer enfin dans nos foyers, et y trouver la paix , qui nous fuit depuis si longtemps.