‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 39 sur 64 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Conclusion,

Je n'avais pas encore d'idée de la guerre; je ne nie figurais pas ce qu'est une armée. Un pays dévasté ; des maisons incendiées , sans motifs ; des

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liabitans ruinés, pour des intérêts qui ne sont pas les leurs; des époux, des pères désespérés du déshonneur de leurs femmes et de leurs filles ; des mères éplorées tombant aux genoux du soldat qui leur a arraché leur dernier morceau de pain ; des figures hâves , des spectres , parcourant les rues, et sollicitant humblement la pitié du vainqueur ; la rapacité cherchant dans les recoins les plus cachés, enlevant une dernière poignée de farine , de froment , de légumes ; des chariots , entrant dans la ville, chargés des dernières dépouilles de nos campagnes ; des boulangers contraints de préparer des alimens , dont il leur est défendu de prendre la moindre parcelle ; des troupes insensibles à ce spectacle , et qui oublient qu'elles ont une patrie et des parens, voilà ce que j'ai vu , ce qui a navré mon cœur.

J'ai pris le bras de Jules. J'ai parcouru les rues de Meaux. J'entrais partout où je voyais couler des larmes; j'offrais de l'or; on me bénissait, et on refusait mes dons. C'est du pain qu'il fallait , et je n'en avais point à donner.

Plus loin , un immense appareil de guerre se déploie. Ici des faisceaux d'armes ; là , cent pièces d'artillerie, des caissons, des instrumens à faire rougir des boulets; ailleurs des bataillons se forment, s'exercent à l'art affreux de la destruction; des chefs impitoyables punissent une négligence comme un crime. L'Europe est couverte de sang; n'importe, il n'en a pas coulé assez encore. 11 faut

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détruire, toujours détruire; l'enfer semble s'être emparé de la terre, et en avoir banni, sans retour, les vertus simples et touchantes. Tremblez, monarques, qui, pour satisfaire votre détestable ambition, accumulez tous les maux sur la triste humanité. Vos contemporains se taisent; mais ils vous jugent, et la postérité, armée de l'inexorable histoire, confirmera leur jugement.

Je rentre, honteuse d'appartenir à l'espèce humame. Je descends dans mon cœur, et j'y cherche l'amour, pour l'opposer aux sentimens douloureux qui m'agitent. Jules est là, et bientôt je ne vois plus que lui. Je prends sa main, il la retire; il recule, je le suis. Je l'invoque, et il sort. Un instant après je reçois ce billet: «Je ne dois, je ({ ne veux tenir mon bonheur que de madame de « Courcelles. » Je réponds : « Les privations que « vous nous imposerez n'empêcheront pas que « j'aie été un instant votre maîtresse : jamais je « ne serai votre épouse. »

Il est maître de lui! Voilà ce que je ne conçois pas, et ce qui pourtant me paraîtrait possible , si je ne l'avais vu ardent, impétueux, délirant, buvant à longs traits dans la coupe de la volupté. Il a connu le bonheur suprême , et il peut y renoncer! Est-ce vertu, est-ce orgueil? c'est vertu, et je me montrerai aussi forte que lui. Je vivrai pour lui, pour lui seul; je l'adorerai, comme un être au-dessus de l'humanité; mais je ne le dépouillerai pas de l'auréole de gloire dont je ceins

sa téte en ce moment. Il ne rougira pas en présence de ceux qui connaissent mes malheurs ; jamais l'enfant d'un monstre ne l'appellera son père.

Que vois -je? Que signifient ces apprêts? Que porte- 1- on dans la chambre de mon père?... J'y cours. Il examine le tranchant d'un sabre; des pistolets sont sur sa table ; il a endossé l'uniforme des volontaires russes, et il a soixante ans! Je m'écrie; il me ferme la bouche de sa main. «Nous « n'avons pas pris cet habit pour nous soustraire « aux recherches de nos ennemis; mais pour nous « présenter devant eux. Nous devons la vie aux « Russes , et nous nous montrerons dignes de « leurs bienfaits. Nous devenons leurs alliés , et « nous combattrons ensemble tout ce qui s'op- « posera au rétablissement du pouvoir légitime. « Epargnez - vous , ma fille , des représentations « inutiles : notre parti est pris irrévocablement. « — Et ma mère, ma mère! Que deviendra-t-elle ? ce Qui la consolera de ses chagrins présens et de « ceux que vous lui préparez, peut-être? Occu- « pez-vous d'elle, mon père, si je ne vous inspire « plus aucune espèce d'intérêt. Vous voulez com- <c battre! que sont deux hommes de plus dans « ime armée, et que nous restera-t-il , si nous (c vous perdons tous deux ? le désespoir et la « mort. — Ma fille, vous cédez à l'impulsion de « votre cœur , et vous remplissez un devoir en ce u moment ^ nous ferons aussi le nôtre. La recon-

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« naissance, l'homieur, la patrie nous appellent; « nous ne serons pas sourds à leur voix. — Mais « votre âge , mon père... — Une ame guerrière « est toujours maîtresse du corps qu'elle anime. « — Mais réfléchissez , je vous en supplie... — Je c( vous le répète, madame, épargnez- vous des re- « présentations inutiles, et laissez-moi. » Son front était sévère; son ton absolu. Je connais son inflexibilité; j'ai senti que je ne gagnerais rien sur lui; mais j'ai cru pouvoir tout attendre de l'amour.

J'ai passé chez Jules. 11 avait aussi pris l'uniforme. Glaire , c'était Adonis sous l'armure de Mars. Jamais il ne m'avait paru aussi beau ; jamais la crainte de le perdre ne m'avait autant torturée. Les mouvemens impétueux, dont j'étais agitée, m'ont rendue aussi éloquente que forte en raisonnemens. Le barbare n'avait rien de positif à me répondre ; il m'a opposé l'honneur , toujours l'honneur. Ah ! c'est avec ce mot qu'on porte des millions d'hommes à s'entr'égorger. « L'honneur , « cruel, l'honneur, dis-tu? Consiste -t-il à con- « damner ton amante à des larmes éternelles , ou « à lui plonger un poignard dans le sein? Quoi! « tu veux sacrifier, à des chimères, le bonheur « du reste de ta vie, et jusqu'au souvenir des mo- « mens délicieux que nous avons passés ensem- « ble ! Tu braves, tu dédaignes cet honneur, quand (c tu sollicites ma main, et tu deviens son esclave, « quand il faut t'arracher de mes bras, et aller ce t'exposer à la mort! Tu ne combattras pas; je

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c( ne le veux pas, je te le défends : voyons si tu « comptes encore ton Adèle pour quelque chose. »

Un regard douloureux a été sa seule réponse. Une larme a mouillé sa paupière. Je me suis avancée pour la recueillir; il a pris mes mains; il les a baisées avec transport; il m'a baisée au front. J'ai voulu l'enlacer dans mes bras, épuiser cette fureur guerrière au sein de la volupté... Le barbare s'est dégagé; il m'est échappé encore... il a laissé ses armes; je les tiens... Hé! qu'en feraije? Ces instrumens de mort sont-ils les seuls qu'il puisse se procurer?

Je descends , je cherche , je trouve le général. Je tombe à ses pieds ; je lui demande , en sanglottant , la vie de mon père, celle de mon amant, la mienne. Il me relève ; il me presse sur son cœur; il me répond, il raisonne... Hé, sont- ce des raisons que je lui demande! Qu'il les arrête, qu'il s'assure d'eux , qu'il les charge de fers , s'il le faut; mais qu'ils restent... Il ne m'écoute plus, il est déjà loin.

Le tambour bat, la trompette sonne. On ne s'entend pas dans cette maison. Je la parcours comme une insensée... Je ne sais plus à qui m'adresser.. J'appelle Jeannette, Jérôme, Firmin. Je les conjure, je les supplie de s'opposer aux projets meurtriers de leurs maîtres... Hélas, que peuvent-ils? J'entends du bruit dans la rue ; je me précipite à une croisée... les troupes commencent à défiler. Je retourne à la chambre de mon père... il est XX. Il

sorti. Je vole à celle de Jules... il n'y est pas. Malheureuse ! pourquoi l'ai-je quitté ? Il n'est pas de puissance qui l'eût arraché de mes bras ; il se serait rendu peut-être à mes larmes , à mes caresses... Pourquoi l'ai-je quitté! pourquoi l'ai-je quitté !

Je les suivrai, je les suivrai. Je me jetterai, s'il le faut , au milieu des armes et des combattans. Je n'ai plus rien à craindre, pas même la mort. Je les trouverai ; ils ne souffriront pas qu'une femme leur fasse un rempart de son corps ; ils rétrograderont, s'ils veulent que je me dérobe aux coups. « Jérôme, Jérôme, mettez les chevaux à ma berce line, je veux partir à l'instant... » Les chevaux, ma voiture sont enlevés ; on a tout prévu. Je fais courir partout. «Une charrette, un cheval... qu'on « les paye au poids de l'or. »

Jérôme, dit-il, ne peut rien trouver... Je sors, je vais moi-même de maison en maison... Il a raison ; les Russes ont tout enlevé... Ils ne m'ont pas ôté mon courage; je partirai à pied.

Jeannette me supplie de me modérer , de réfléchir. Deux heures, dit-elle, sont déjà écoulées; le corps du général Pulki s'est joint à d'autres troupes. Où trouver maintenant deux hommes, perdus dans une multitude, qui s'accroît à chaque instant ? M'exposerai-je aux affronts répétés d une soldatesque sans frein? Veux-je ajouter à mon déshonneur , me rendre plus indigne encore de mon amant, ne plus oser lever les yeux sur lui , quand

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je le retrouverai? Si l'amour est une passion invincible , la pudeur est-elle une chimère , et renonce-t-elle volontairement à ses lois , celle qui veut plaire et être aimée encore ?

Pour me rendre attentive, pour me retenir, pour me vaincre , elle ne pouvait m'opposer que mon cœur. J'ai consulté les vrais intérêts de l'amour , et j'ai senti la solidité des raisonnemens de Jeannette. Mais en lui cédant, j'étais horriblement tourmentée; je ne pouvais plus me reposer sur de délicieux souvenirs ; je ne voyais que l'avenir; et il s'offrait à moi sous l'aspect le plus effrayant.

Ils ont formé et suivi un plan, dans lequel Jeannette est entrée. Quand je me suis rendue, quelle m'a vue décidée à rester à Meaux , où j'ignorais ce que je ferais, ce que je deviendrais, elle a cru, dit-elle, pouvoir me rendre au repos et à l'espérance. Du repos ! les cœurs déchirés n'en connaissent plus. Mais ils s'ouvrent avec avidité à la moindre lueur d'espoir; ils interrogent , ils consultent, disposés à croire ceux qui voudront les abuser : Jeannette m'a remis une lettre du bienaimé.

Il ne craint, quand il m'écrit, ni mon ascendant ni sa faiblesse ; il s'abandonne , sans réserve , à une passion , qu'il combat sans cesse , quand il est auprès de moi ; sa plume est toujours brûlante. Il me peint en traits ineffaçables les efforts cruels qu'il a faits pour me résister; les angoisses qu'il a éprouvées , en s'éloignant sans me

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parler , sans me voir, sans reposer encore ses yeux sur les miens , sans y lire mon amour , mon abandon , mon ivresse. Insensé! que ne restais-tu? que ne faisais-tu circuler , dans mes veines , ce feu divin que tu aurais partagé avec moi ? que n épuisais-tu ces trésors de volupté , par qui la vie est tout; sans qui elle n'est rien , quand on les a connus ? Mais tu ne pouvais, dis-tu , abandonner mon père , déterminé à combattre et à mériter la bienveillance de son roi ; tu devais contribuer de tes faibles moyens à renverser le despotisme le plus désastreux qui ait pesé sur l'espèce humaine. Ne mépriserais-je pas moi-même un lâche qui ne saurait qu'aimer ? Tu crois que l'amour est aussi une providence; il veillera sur ta vie; il te ramènera à mes pieds , brillant de quelque gloire. La gloire , ingrat! ai-je tenu à la mienne, quand ta vie a été menacée? Ne t'ai-je pas sacrifié sans hésiter, hon-f neur, repos, félicité? J'ai fait plus, peut-être : j'ai surmonté l'inexprimable dégoût que m'inspirait une union monstrueuse. Et qu'as-tu fait pour moi? tu m'as accordé un moment de délices, que tu me fais payer par les plus vives alarmes qui puissent torturer une femme aimante ; tu m'abandonnes à mon cœur et à mes sens, pour courir après des chimères. Que t'importe l'éloge d'une bouche froide ? le compareras-tu à un baiser de la mienne? Tu obtiendras des rubans ? que sont ces hochets, auprès de la couronne de myrtes et de roses dont ma main a ceint ton front , et qu'elle

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aurait renouvelée tous les jours , à toutes les heures, à tous les momens? Tu iras briguer à la cour un regard de protection , que tu n'obtiendras pas, peut-être, quand tu peux régner sur nos bons villageois , et voir en moi la première de tes sujettes!

Quelle foule de réflexions a fait naître en moi cette lettre! Non, les hommes, agités, sans cesse, par des mouvemens impétueux, et souvent opposés, ne peuvent point savoir aimer. C'est dans le silence, le recueillement, la méditation, dans une sorte d'abnégation de soi-même , qui est propre à notre sexe, que l'amour naît, croît, se développe, devient un sentiment exclusif, et s'identifie entièrement avec nous. Il nous suffit , il comble tous nos voeux; l'être adoré alors est l'ame de notre vie; nous ne pouvons plus voir et sentir que par lui. Notre gloire est dans notre constance, dans les soins, les prévenances, les caresses , qui assurent , à notre amant , un bonheur , sans lequel il n'en est plus pour nous. L'homme veut une autre espèce de gloire, il l'avoue, il le proclame : l'homme ne sait pas aimer... éloignons, s'il est possible, ces idées affligeantes.

Demain , à la pointe du jour, ajoute l'homipe adoré , on attaquera Paris , et le succès n'est pas douteux. Les Russes ont poussé devant eux quelques corps de troupes françaises; ainsi les derrières sont libres. A huit heures du matin, je trouverai, à la sortie de Meaux, une voiture et une

escorte de cavalerie, qui me conduiront à Saint- Denis, à l'auberge de T Arbalète, où le bien-aimé viendra , après Faction , se réunir à moi. Demain à huit heures du matin! Et on aura attaqué au point du jour ! Peut-être , quand je monterai en voiture , aurai -je déjà tout perdu... Le succès n'est point douteux, dit-il! ïgnore-t-il de quels prodiges les Français sont capables? Si les alliés succombent, sa téte et celle de mon père seront doublement proscrites. Si les Français sont accablés par le nombre, que de larmes coûtera encore cette fatale journée!

Qu'ont fait aux rois les habitans paisibles , qu'on arrache à leurs familles , à leurs travaux , pour les traîner à la guerre? Qu'importe à ces malheureux que telle limite soit portée là, ou reculée ici? Quelques milles carrés de terrain valent-ils le sang dont on les arrose? Déjà l'Europe est un vaste cimetière, et demain la terre couvrira encore des milliers d'hommes, pleins de vie aujourd'hui, et qui marcheront au-devant de leur destruction et du néant.

C'est dans ces réflexions déchirantes que s'est passée cette interminable nuit. Jeannette a tout fait pour me rassurer, pour me consoler. Jeannette a auprès d'elle son mari et son enfant : il est facile d'écouter la raison , de calculer des probabilités, quand on n'a rien à craindre pour soi, ni pour les siens. Mais ton amie , Claire, ta déplorable amie est maintenant seule au monde, et elle

ne prévoit que des malheurs. Elle voudrait échapper à elle-même, et son cœur la suit partout.

Le soleil se lève. Il va éclairer de nouveaux crimes, décorés du titre pompeux d'exploits... Mon Dieu, veille sur mon amant et mon père, conserve-les-moi , ramène-les-moi.

Jérôme est allé attendre, hors la ville, la voiture et l'escorte que m'annonce le bien -aimé. Je vais partir; et j'ignore si des circonstances imprévues ne me jetteront pas hors de ma route; ne m'éloigneront pas , pour long-temps , des êtres précieux que je chercherai. Il ne faut pour cela que rencontrer un piquet de troupes françaises... Quelle vie que la mienne ! Qu'elle soit heureuse enfin , ou qu'elle finisse.

Jérôme rentre. Il me dit qu'on m'attend. îî prend mes paquets ; nous sortons. Je traverse la ville , appuyée sur le bras de Jeannette. Les habilans, que je rencontre, paraissent me plaindre... Ah! la mort doit être sur ma figure , comme elle est dans mon cœur.

Je vois une assez bonne voiture , qu'entourent une vingtaine d'hommes à cheval. Un jeune officier vient au-devant de moi. Il m'apprend qu'il est chargé, par le général Pulld, de veiller rigoureusement à ma sûreté , et il ajoute qu'il s'honore d'avoir cette mission à remplir. Ce jeune homme parle très -bien français, et je m'en félicite : je peux l'interroger, et* fixer au moins mes idées. Il tient à un corps de cavalerie, qui ne doit pas

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prendre part à l'action : il paraît qu'on a mis en observation une certaine partie des forces des alliés. Il ne croit pas que l'affaire soit longue, ni meurtrière, parce que les Français ont en téte des forces trop supérieures pour qu'ils puissent espérer de se défendre avec succès... Que le ciel l'entende et m'exauce.

Il a fallu arrêter à Claye , pour rafraîchir les chevaux. Je reste sur la porte de l'auberge; je demande à tous ceux qui viennent du côté de Paris , si on a quelques nouvelles. Les uns prétendent que les alliés reculent; d'autres assurent qu'ils gagnent du terrain ; tous s'accordent à dire que l'affaire a commencé à six heures du matin. A six heures! et il en est dix ! Que de sang a déjà coulé ! Ah! Claire! Claire!

Des hommes se mettent ventre à terre , et paraissent écouter attentivement. Je demande à l'officier ce qu'ils font : ils se reposent, me dit-il. Ils se reposent, et ils se relèvent aussitôt avec l'expression d'une profonde mélancolie ! Cherche-t-on à me tromper ? Je passe dans le jardin avec Jeannette ; je veux répéter ce que ces hommes ont fait dans la rue. Jeannette me retient; je m'éloigne. Elle m'appelle, elle me suit; je ne l'écoute pas, je la repousse. Je me couche sur le gazon... Oui, oui, on a voulu m'abuser. Un bruit sourd de coups de canon, multipliés à l'infini, frappe mon oreille., , Jugez de l'impression qu'il fait sur moi, puisqu'il affecte douloureusement des gens étrangers à ce

qui se passe... « Partons! m'écrié-je. Partons sans « différer. Je ne peux supporter l'affreuse anxiété « qui me tue. Je veux connaître mon sort. »

A une lieue de Glaye, j'entends distinctement l'artillerie , et chaque coup me semble dirigé contre Jules et mon père. Je me réfugie dans le sein de Jeannette ; je crois y trouver un asile : insensée! en est-il un pour moi?

Nous prenons sur la droite , pour tourner Paris, et arriver à Saint-Denis, par Clichy, et les derrières de Montmartre. I^'explosion d'une mousqueterie soutenue se joint à celle du canon. Déjà j'aperçois des tourbillons de fumée , qui couvrent une partie de la ville; je crois entendre les cris des mourans.

Des charrettes viennent à nous. Elles sont encombrées de malheureux, mutilés, couverts de sang et de fange. Leur physionomie, pâle et défaite , a encore une force d'expression , qui annonce des douleurs cruelles. Je ne peux soutenir cet affreux spectacle ; je cache mon visage dans mes mains. Je me relève ; je reproche à l'officier de s'être joué de ma crédulité. Il fait signe à Jeannette de baisser les stores. Je ne respire plus, je ne vis plus. Quand finira cette nouvelle agonie?

Ma voiture s'arrête enfin ; nous sommes à Saint- Denis. On m'invite à descendre. Les rues sont jonchées de blessés, de mourans. On les transporte, on les entasse dans les maisons, les granges , les écuries , les églises. Ils périront faute d'air

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et de soins. Et c'est là qu'on a placé la gloire! Ces infortunés doivent la maudire.

J'ai été frappée aussitôt de l'idée terrible que Jules pouvait être parmi eux. Ce nouveau genre d'exaspération m'a rendu quelque force, et m'a fait supporter l'aspect de ce que la nature a de plus hideux. Soutenue par mon officier, j'errais à travers ces misérables ; j'examinais leurs vétemens; je cherchais leurs traits sous les voiles de la mort, et quand j'avais acquis la certitude que celui que je regardais n'était pas l'homme adoré, je me livrais à une joie féroce , et je passais plus loin.

L'officier était stupéfait de ma persévérance , et de l'énergie qui avait succédé à des mouvemens d'horreur. Sans doute il ne concevait pas qu'une jeune femme pût repaître ses yeux d'un spectacle qui blessait les siens. Quelques mots , qui me sont échappés , l'ont instruit de mon secret et du motif de mes démarches. « S'il arrivait quelque chose « à M. de Courcelles, m'a-t-il dit, on ne le con- « fondrait pas avec les blessés ordinaires. Ceux-ci « sont malheiireusement trop nombreux, pour « qu'on puisse leur donnei» tous les soins que ré- « clame l'humanité. Mais nous avons à chaque « état-major de l'armée des litières destinées aux « officiers de marque , et bien certainement le gé- « néral Pulki en ferait donner une à votre ami , « si malheureusement il en avait besoin. Permet- « tez, madame , que je vous conduise chez vous; « j'irai ensuite m'informer des noms des officiers

« supérieurs et des volontaires nobles, qui sont « déjà transportés ici. — Et si on l'avait conduit « ailleurs? — Cela n'est pas présumable. Saiut- « Denis est l'endroit le plus voisin de l'armée , et « c'est celui qui offre le plus de ressources. — « Au nom de Dieu, ne me trompez pas. — Je « vous le jure. »

Je rentrais à mon auberge; l'officier allait s'éloigner. J'ai pensé tout à coup que, par des méiiagemens cruels, ce jeune homme pourrait me priver de la triste satisfaction de revoir le bienaimé, de l'embrasser encore, de mêler mon dernier souffle au sien , d'expirer avec lui. J'ai repris le bras de l'officier. «Ne soyez pas offensé, lui « ai-je dit, que, dans une affaire de cette impor- « tance, je ne m'en rapporte qu'à moi. « J'ai été partout avec lui. Je me suis convaincue que Jules et mon père ne sont pas au nombre des blessés... « Mais s'ils sont morts ! S'ils sont là-bas , étendus «sur la terre, foulés aux pieds des hommes et « des chevaux... vous êtes humain, vous êtes sen- « sible, guidez-moi, monsieur, allons recueillir ces « restes précieux , ou nous assurer que la mort a « respecté des têtes si chères. » Il m'a opposé des raisons, qui ne persuadent pas une amante; j'ai insisté vivement, je l'ai menacé de partir seule. Il s'est jeté au-devant de moi; il a saisi mes mains; il m'a entraînée à l'auberge. Il a placé deux sentinelles en dehors de ma porte; il a ordonné à

Jeannette et à Jérôme de se tenir devant la croisée, et de ne pas me permettre de l'ouvrir.

Il a senti qu'un étranger est déplacé auprès d'une jeune femme, éperdue, désespérée; il a jugé que mon cœur avait besoin de s'épancher; il a reconnu que Jeannette et son mari ont toute ma confiance; il m'a laissée avec eux.

Ainsi on s'assure de moi ! Je ne peux savoir ce que j'ai à espérer ou à craindre! Quelle situation! Je t'ai fatiguée souvent de mes plaintes répétées; je croyais avoir souffert tout ce qui peut frapper la plus malheureuse créature : mes maux n'étaient rien , Claire , comparés à ce que je souffre à présent.

Le canon tire sans relâche. Les Français, dit Jérôme , se battent en désespérés. Un reste d'armée arrête toutes les forces de l'Europe réunies et combinées. iDes enfans, qui n'ont pas vu le feu encore, servent les pièces avec l'intrépidité, le sang-froid, et le talent des plus vieux artilleurs... Il est deux heures; il y en a huit que le sang coule à flots... Ah! je n'ai plus d'amant; je n'ai plus de père.

Une voiture arrête à la porte de l'auberge. Jeannette se tourne et pousse un cri douloureux. Je m'élance; on me retient; n'importe, j'ai reconnu mon père... Il est à cheval... Il est seul!... J'ouvre la porte; je me précipite... Les sentinelles n'ont pu que m'entrevoir... Je suis dans la rue...

DE MÉRAJV.

M OÙ est Jules, mon père, où est-il?... Parlez, ou a je meurs. »

Mes yeux avides, égarés, se portent dans l'intérieur de la voiture... Je reconnais Firmin... Il est profondément affligé... Sans doute le bienaimé est là... Est-il vivant encore? Pourra-t-il recevoir mes derniers adieux?... J'écarte tous ceux qui veulent me retenir... Je suis dans la litière... Je ne sais comment j'y suis entrée... Il est là!... Il est là!.. Sa main a légèrement pressé la mienne... Je tombe évanouie à côté de lui.

Je reviens à moi. Je suis sur un lit, et à quatre pas il y en a un second. Ah ! on a senti qu'on ne devait plus nous séparer, qu'on ne pouvait pas priver deux êtres, qui n'ont pu vivre l'un pour l'autre, de la satisfaction de mourir ensemble.

Je me lève ; je m'approche , en frémissant , de ce lit funèbre. Le malheureux me voit, et un sourire , presque imperceptible , vient effleurer ses lèvres. Quel bien ce sourire m'a fait! il a ranimé mon cœur déjà glacé... Mais quelle est sa blessure?... Est-elle dangereuse?... Personne ne me répond... Je ne voulais, il y a un moment, que le revoir encore , l'embrasser pour la dernière fois... Maintenant c'est sa vie que je demande... Je me jette à genoux; je prends sa main; je la couvre de baisers et de larmes... J'invoque le ciel, je le supplie; je reviens à mon amant; je retourne àDieu. .. Je me lève, j'interroge... « Répondez- « moi donc , mon père , vous qui me sacrifiez

« pour la seconde fois. » Il m'a répondu enfin. Un coup de feu terrible... Un coup de feu dans le corps!... « Ah! c'est votre détestable ambition «qui l'a tué'... Des titres, des cordons, des grâce ces!... Tout cela vaut -il une goutte de son « sang ! )) j'ai vu des larmes rouler sur les joues de M. de Méran... « Pardon, pardon, mon père... « Sais-je ce que je fais, ce que je dis!... Excusez «les expressions du plus affreux désespoir... » Je n'ose me jeter dans ses bras; je lui ouvre les miens; il s'y précipite; il me presse contre son sein; il veut que j'espère; il cherche à me consoler... De l'espoir! je n'en ai plus. Que m'importent des consolations stériles ! il n'y a de repos pour moi que dans la tombe. J'y descendrai avec lui.

Que font là ces deux étrangers?... Ah! ce sont des chirurgiens. Je les emmène dans une chambre voisine; je les presse de questions... Ils ont beaucoup à craindre ; mais ils sont loin de désespérer. Je leur offre mon or, mes diamans, ma fortune; je donnerais tout mon sang, si mon sang pouvait le sauver... Ils sont loin de désespérer] Ah! s'il faut qu'il meure, me le diront-ils? Ne voient-ils pas que ma vie est attachée à celle de mon amant?

Mon père vient à moi. « Ma chère enfant, Jules « te demande. — Il me demande!... Il parle donc « encore ! Je vole...

« Modérez votre douleur, Adèle, et ne me pri- « vez pas du plaisir de vous voir. — Ah ! oui , tu

« me verras , tu me verras toujours , sans cesse. « Que tu vives ou que tu meures , je ne te quit- « terai plus. Je m'établis dans cette chambre , mon « père ; on ferait de vains efforts pour m'en arec r a cher. »

Je le fixe pour la première fois... Les roses de ses joues sont éteintes, ses yeux ont perdu leur expression, ses lèvres sont décolorées, et cependant l'amour respire encore dans tous ses traits.

Voilà , diras-tu peut-être , une remarque bien futile, dans un semblable moment. Elle doit paraître telle à un cœur froid ; pour le tien , il n'en est pas qui soit indifférente. Sens-tu combien il est important pour moi de savoir que je suis encore aimée? Même vie, ou même mort, voilà notre destinée.

J'ai traîné un grand fauteuil près de son lit. C'est la place qui me convient ; c'est celle où me fixent l'amour et le devoir.

On veut me distraire. On me fait remarquer que le bruit du canon a cessé. On me dit que Paris s'est rendu à des conditions honorables. Hé, que me fait Paris? que me fait l'univers? l'homme adoré est mourant.

Mes yeux sont sans cesse fixés sur les siens. Laissent-ils échapper une étincelle de vie? Je crois ' me sentir renaître. Se ferment -ils un moment? il me semble qu'ils ne doivent se rouvrir jamais, et je retombe dans des crises violentes. Ceux qui sont autour de moi, me témoignent le plus vif

intérêt, me prodiguent leurs soins... Ils me fatiguent, ils me déplaisent. Ce ne sont pas des marques de pitié qu'il me faut, c'est Jules que je leur demande... Insensée! dépend-il d'eux de me le rendre ?

Pendant des heures entières, je tiens une de ses mains dans les miennes; je compte les battemens de son pouls ; j'en calcule l'inégalité , la faiblesse ou la force; je suis sa respiration ; j'épie les opérations de la nature. Hélas! l'avenir est encore couvert d'un voile impénétrable.

Oh ! combien il paraît satisfait de m'avoir auprès de lui! de temps en temps un regard plein de charme, me remercie de tant d'amour, d'assiduité, de persévérance. Ah! tu ne me dois rien; pourrais-je vivre, si je te quittais un moment?

Les chirurgiens reviennent, ils vont lever l'appareil. On veut que je me retire : la décence l'exige , dit mon père. « Hé , que me parlez-vous «de vertus de convention ? Les miennes sont « celles de la nature; elle m'ordonne de rester; je « lui obéirai. Quoi , ces filles respectables , qui se « vouent au soulagement de l'humanité , ne quit- « tent pas un mourant qui leur est étranger, et c( par des considérations frivoles , j'abandonne- « rais un homme que j'adore ! Jamais , jamais. » Claire , un sourire du bien-aimé , une légère pression de sa main ont été la récompense de mon dévouement et de ma fermeté.

J'ai vu lever l'appareil; j'ai contemplé sa bles-

sure; j'en ai eu le courage. J'y ai laissé tomber line larme... Bientôt toute mon attention s'est portée sur les chirurgiens. Je cherchais mon arrêt clans un mot équivoque , dans leurs regards , dans leur maintien... Tout se tait en eux!... Ah! n'estce pas s'exprimer clairement? ils parleraient, s'ils avaient quelque chose de consolant à me dire... Dieu, mon Dieuî... il faut donc perdre... me séparer... m'anéantir... Je ne trouve plus d'exprès* sions, Claire, je n'ai plus même d'idées.

Il veut parler. Je fais de longs, de pénibles efforts; je rappelle mes sens; j'approche encore mon oreille; je suis avide de recueiUir ses derniers mots. Ah !... ah ! le malheureux désespère de sa vie. «Mourrai-je, dit-il, d'une voix éteinte, sans « emporter le titre de votre époux? )^ Non, Claire, je ne lui opposerai plus ces vertus de convention, auxquelles tout à l'heure mon père voulait me soumettre, et dont je me suis affranchie. Non, il n'est plus de considération qui me retienne , puisque je n'ai plus d'avenir. Il n'aura pas formé un vœu inutile. Trop heureuse, si en remplissant le dernier, peut-être, que m'adressera son cœur, je pouvais contribuer à le ramener à la vie! « Oui, «monlïimi, mon bien-aimé; oui, mon père, je « me rends. »

(( — Les lois , ma fille , ne vous permettent pas (c de disposer de vous encore ; mais la religion « vous offre son secours. — Ah! qu'elle consacre ce une union , qui durera peu sur la terre ; mais XX. i 2

« qui nous en préparera une qui ne finira jamais.» Mon père sort. Un sentiment de calme et de bonheur semble ranimer l'être adoré; il me remercie. «Hé, de quoi, mon ami? te complaire, n'est-ce « pas être heureuse encore ? »

Je vais donc , pour la seconde fois , m'engager auprès du lit d'un mourant. A la première, j'ai juré de renoncer au bonheur de ma vie; à celleci, je jurerai du fond de l'ame , de ne pas survivre à l'époux de mon cœur, et je tiendrai mon serment.

Mon père rentre ; il introduit un vieux prêtre hongrois , qui parle à peine français ; on prépare tout pour l'auguste cérémonie.

Il n'y a ici, Claire, ni la pompe, ni le luxe qu'on étale aux mariages de convenance, et par lesquels on croit étourdir la victime. On appelle l'attention de la Divinité sur deux cœurs, unis par de longues infortunes , et que la mort même ne peut séparer. Mon père. Jeannette, Jérôme et le ciel, voilà nos témoins. Nous prions tous avec ferveur ; nous demandons tous la vie de l'infortuné. N'est-il pas parmi nous un cœur assez pur pour l'obtenir !

Tout est terminé, je suis sa femme, il est mon époux. Mon Dieu, laissez -le -moi. N'ai -je pas assez souffert? Ne suis-je pas digne, devant vous, de quelques années de félicité ?

Cette union, si triste dans de pareilles circonstances; cette union, l'objet de tous ses vœux...

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et (les miens, Claire, quoique je m'y sois constamment refusée ; cette union , qui semblait devoir le ranimer, a ajouté à sa faiblesse! moimême, je me sens mal, très-mal... âh! sans doute, la perte de son sang; la contention d'esprit que produit nécessairement un pareil moment; mes alarmes toujours croissantes^ des secousses violentes; des fatigues au-dessus de mes forces, tout a contribué à produire l'affaiblissement où il est tombé, et les douleurs internes que j'éprouve. Je me sens malade , bien malade ; le mal augmentera , je n'en doute point. Mais quoi qu'il arrive , je viens d'acquérir des droits sacrés, incontestables ; personne n'a celui de m'arracher de cette chambre. Nous confondrons notre dernier soupir.

Son accablement, sa faiblesse et mes douleurs augmentent. On cherche en vain les chirurgiens, obligés de se partager entre tant de malheureux... Ils ne peuvent plus rien pour lui ; que feraientils pour moi? Je ne veux plus de secours humains. Que les portes de l'éternité s'ouvrent pour nous deux.

Après huit jours d'alternatives, plus ou moins alarmantes, nous revenons l'un et l'autre à la,

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vie. La nature m'a délivrée avec effort d'un fruit, qui ne pouvait pas prospérer dans mon sein. Voilà déjà un premier bienfait de la Providence, qui veut me laisser jouir de toute la plénitude du bonheur d'être à lui. Il a été, trois jours et trois nuits, sur les bords de la tombe; ceux qui nous gardaient , n'attendaient que le moment de l'y voir descendre. J'étais mourante alors, et mon père gémissait sur sa fille et sur son meilleur ami.

Quand mes yeux se sont rouverts à la lumière, ils se sont portés avec effroi sur le lit du bienaimé; je tremblais de ne plus l'y revoir. Agité, tourmenté par la crainte et l'espérance, il semblait chercher, dans mes traits, un reste de vie^ et désespérer de l'y trouver. Le malheureux! il n'avait pas assez de ses maux: il fallait encore qu'il souffrît des miens... Le mouvement que j'ai fait, lui a arraché un cri de joie.

A l'instant , j'ai été entourée de mes fidèles amis. Le médecin a prononcé qu'il répondait de M. de Courcelles, puisqu'il cessait de craindre pour moi. Dès-lors, l'inquiétude, l'affliction ont été bannies sans retour. Tous nos cœurs se sont ouverts à l'allégresse, à ces sentimens doux, que depuis long -temps nous ne connaissions plus.

II manquait beaucoup encore à mon bonheur. J'ai étendu mes bras vers Jules; Jeannette m'a devinée. Elle a fait signe à son mari; ils ont roulé mon lit contre celui du bien-aimé. J'ai touché ses mains, ses bras, son cœur; j'ai respiré son ha-

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leine; je ne pouvais me convaincre assez qu'il fût vivant encore. Je lui parlais, il me répondait; il parlait à son tour, nous parlions ensemble; nous ne nous entendions plus, et cependant nous étions dans l'ivresse.

On nous recommandait une extrême modération : les jouissances de l'âme ne sont pas dangereuses, et nous en étions si avides! Chacun de nous avait à célébrer une espèce de résurrection ; chacun de nous s'applaudissait de renaître dans l'objet adoré ; chacun de nous jurait de lui consacrer une vie, que l'amour embellira jusqu'au dernier moment.

Silence... Plus bas au moins : voilà les mots qu'on répétait sans cesse autour de nous, et que nous n'écoutions pas. La bonne Jeannette a cru tout concilier en rapprochant nos oreillers. Nous nous sommes parlé à voix basse, et l'amour y a gagné : plus de contrainte, plus de choix dans les expressions. L'abandon le plus absolu a ajouté au délire, qui nous agitait si délicieusement. Nous en avons prolongé la durée jusqu'au moment où le médecin a sérieusement ordonné qu'on nous séparât.

On m'a remise à ma place; mais l'amour heureux a toujours des ressources. La pensée se peint dans les yeux ; qui aime bien entend ce langage, et sait y répondre. Ah ! Claire , qu'il est expressif pour nous, et que de sujets de joie pour ton amie et l'homme adoré! Plus d'obstacles dès à

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présent ; plus d'alarmes pour l'avenir. Un baume vivifiant circule dans nos veines, et nous en sentons à chaque instant des effets nouveaux. Ah! tu le sais : je suis née pour l'amour; je vivrai pour lui seul.

Dieu charmant! Dieu des prodiges ! sois à jamais l'objet de mon culte et de ma reconnaissance : il n'y a que trois jours que je suis rendue à la vie, et déjà on me permet de me lever. Mon mari... mon mari! Que ce nom est doux à prononcer maintenant ! Mon mari se lèvera demain pour la première fois. Nous commencerons, nous suivrons, quelque temps encore, une vie de convalescens ; mais chaque jour nous offrira une jouissance nouvelle. Oh ! comme elles vont se multiplier! Des épanchemens, des félicitations continuelles ; de tendres agaceries qui provoquent le baiser; un voyage autour de notre chambre; une pause à chaque fauteuil, pour répéter ces jeux charmans; un repas servi par l'amitié, auquel préside l'amour; un lit, parsemé de roses, et près duquel le myrte va commencer à croître... Que sais-je enfin? Une idée succède à une autre, et toutes sont d'espérances, de déhces, de volupté. Je ne me possède plus; je suis trop heureuse.

Tu connais, Claire, les événemens qui ont suivi la reddition de la capitale ; je ne t'en parlerai pas. Mon père, rassuré sur notre existence, commence à se livrer à ses goûts favoris. Il se fait faire un

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habit de chef descadre; il doit être présenté; il ne dort plus , il va tous les jours à Paris , et il ne reparaît ici qu'avec un projet nouveau. Les dignités, les grâces vont tomber sur lui. Il le croit!

Une partie de ses rêves vient de se réaliser. Le général Pulki a fait valoir, auprès de son souverain, ses services passés, et la conduite brillante qu'il a tenue pendant la journée du 3o. Il a reçu la décoration de je ne sais quel ordre qu'on ne confère qu'à de très-grands seigneurs : il est dans l'ivresse. Il ne manque, a-t-il dit, à sa satisfaction , que de voir son gendre partager ses honneurs. Son gendre m'a pris la main , et m'a placée devant lui : «Voyez, monsieur, si je puis désirer « quelque chose. » Mon père a fait la moue ; moi j'ai embrassé mon mari... Je l'ai embrassé!... Oh! Claire , comme on embrasse ce qu'on adore. Ainsi il place en moi toute sa félicité ! Tout ce qui n'est pas moi lui est indifférent ! Ah î j'ose le croire , il n'y a que mon cœur qui puisse payer tant d'amour.

M. de Méran a écrit plusieurs fois à ma mère, 11 a cru d'abord ne devoir pas lui cacher le triste état de sa fille et de son amant ; il croyait la préparer au plus cruel événement. Depuis, chacune de ses lettres était plus rassurante, et les réponses de ma bonne mère annoncent la plus forte anxiété. Je viens d'écrire moi-même. Elle croira sans peine à mon parfait rétablissement ; tout dans ma lettre " est bonheur et gaieté.

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Le bien-aimé écrit aussi à son oncle qui m'a dédaignée , qui a accumulé sur nous tous les maux , et qui va me combler de prévenances , maintenant que j'ai trois cent mille livres de rente... Je lui pardonne tout ; je recevrai de vaines démonstrations comme des marques d'un sincère attachement.

Nous allons quitter Saint-Denis et cette chambre étroite, où j'ai passé des momens si cruels... et si doux ! Ce déplacement a amené une discussion très-sérieuse entre mon père et moi. 11 a prétendu que Jules devait habiter son hôtel , et moi le mien, jusqu'à ce que notre union soit constatée par les lois civiles. J'ai opposé des raisonnemens à des préjugés; mon père persiste dans sa manière de sentir, et il a déclaré à mon mari qu'il se brouillerait avec lui , s'il ne respectait les bienséances. Le bien-aimé m'a adressé un regard douloureux; je l'ai vu prêt à se sacrifier encore à la délicatesse.

u Ah! me suis-je écriée, j'ai trop payé cher le « bonheur d'être à lui, pour que je consente à le « quitter un moment. Que m'importe le monde ? « qu'a-t-il fait pour moi, quand l'infortune m'ac- « câblait? que dois-je avoir maintenant de com- « mun avec lui? Je suis la femme de Jules; ma ((• conscience est tranquille. Je serai heureuse. J'ai « enfin le droit de l'être, et je le veux. »

« — Quoi, ma fille, vous serez assez peu réser- (( vée, pour ne point attendre que la loi ait ratifié votre mariage ! Vos malheurs ont inspiré le plus

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« vif intérêt à ceux qui les connaissent : leur don- « nerez-vous à croire, par une suite de faiblesses, « sans exemple dans notre famille, que vous vous « seriez tue, si votre persécuteur ne vous eut ini( spiré un insurmontable dégoût? savez- vous si on « n'ira pas jusqu'à imaginer que vous vous êtes «volontairement donnée; que cet homme a pu « avoir ensuite des torts graves envers vous , et « que vous n'avez parlé que pour l'en punir et « vous venger ? Si ce que vous devez à votre ré- « putation ne suffit pas pour vous arrêter , pensez «du moins à votre père. Voulez-vous me voir la « fable du public , me réduire à n'oser paraître à « la cour ? »

Jules sentait que notre union , selon l'Église ? ne lui laissait aucune opposition à craindre de ma part pour l'avenir. Il brillait d'être tout à moi , et il n'osait se prononcer contre mon père. Je m'étais avancée au point...

Les communications étaient rouvertes sur toute la France. Madame de Villers, mère pour la seconde fois, et rétablie , tremblante pour son Adèle , accourait , du fond de sa province , pour partager ses peines ou son bonheur. Elle est entrée au moment où la discussion allait devenir violente. Vous sentez que du moment de son arrivée la correspondance des deux jeunes femmes a cessé.

Madame de Villers est jeune, très - aimable , et

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très -jolie, quoi qu'en ait dit ce vil coquin de des Audrets. J'ai toujours beaucoup aimé ces femmes-là. J'ai trouvé l'occasion de me lier avec celle-ci, je l'ai saisie avec empressement. J'y ai trouvé deux avantages : une société pleine d'agrémens , et la satisfaction de connaître quelques détails, importans pour mon Adèle, à qui je m'intéresse fortement.

L'entrée de madame de Yillers chez son amie a cliangé les idées à l'instant , et a calmé des tètes trop exaltées. On est revenu, plus tard, sur un projet , qui paraissait difficile à concilier avec les bienséances. Adèle, toute à l'amour, ne voulait rien céder; M. de Méran persistait dans sa manière de voir et de sentir. Madame de Villers s'est rendue médiatrice, et elle est parvenue à rapprocher le père et la fille. On est convenu que madame de Courcelles irait passer le temps de son deuil à Velzac. Quoi de plus décent pour une très-jeune veuve, que de se retirer auprès de sa mère ? Quel inconvénient y avait-il que Jules élevé dans cette maison , qui y était retourné après la mort de sa première femme, allât s'y fixer de nouveau ? Quoi de plus facile à madame de Méran que de paraître ne rien voir ?

Nos tendres amans sont partis, ivres de bonheur, d'espérance et de joie. C'est une sauvegarde, très-passable en route, que la présence d'une femme de chambre, et quel témoin phjs indulgent, et par conséquent plus aveugle que Jean-

nette? Quinze jours de voyage ont été une suite continuelle de délices.

Madame de Méran a été trop enchantée de voir sa fille pour être bien sévère. Cependant elle a tenu invariablement à ce qull y ait deux appartemens. Mais Jeannette est ingénieuse, autant que dévouée, et le valet de chambre de monsieur le trouvait tous les matins chez lui.

A la fin de l'année, un mariage, de pure forme, a été célébré avec la plus grande pompe , et Adèle n'a pas été fâchée, cette fois, d'être couverte de diamans et de dentelles. La nature lui a prodigué tous ses dons; mais l'art embellit la nature, et elle s'entendait, avec une secrète joie, proclamer, par son heiu*eux époux, la plus jolie et la plus aimable.

M. de Méran était resté à Paris. Partout on le voyait à la suite du roi , et il voulait bien prendre pour lui quelque chose des acclamations qu'on prodigue au prince. Il était accouru à Velzac, accompagné de quelques seigneurs , couverts comme lui de broderies et de cordons. Les tristes aventures de sa fille avaient été oubliées, au milieu de cette foule d evénemens qui venaient de changer la face de la France, et il ne manquait à son bonheur que de présenter son Adèle à la cour.

Le jour du mariage est celui où toute espèce de contrainte s'évanouit. Le résultat de cette noce si brillante a été un beau petit garçon , qui héri-

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tera réellement des biens de M. d'Apremont ; et quoi de plus juste , puisqu'ils ont été donnés à sa charmante petite maman ? Mais n'anticipons point sur le temps : son vol est assez rapide.

M. de Méran a parlé, dès le lendemain du mariage, d'équipages, de livrées neuves, et enfin de la présentation de madame de Courcelles. Du moment où il ne faut plus qu'une chambre et un lit, qu'importe de les trouver dans une auberge ou ailleurs? Adèle, que le projet de son père ne contrariait en rien , s'est empressée de l'adopter. Elle a été présentée , et en sortant des appartemens, elle disait au bien-aimé : Je n'ai rien vu là que je puisse te comparer.

M. de Méran est resté à la cour: les jeunes gens ont eu le bon esprit de vouloir vivre pour eux. Ils ont été s'établir à Champville, à la grande satisfaction du bon curé, qui a fini par convenir que le second mari vaut beaucoup mieux que le premier , et qu'il peut servir d'excuse à quelques tendres folies.

Jeannette et Jérôme sont établis au tournebride, où ils font très-bien leurs affaires. Jeannette est plus souvent au château que chez elle. Son dévouement ne varie point, et si la jolie petite comtesse devenait inconstante, ce qu'à Dieu ne plaise , elle ne manquerait pas de lui prouver que l'amour ne peut être éternel, et que le mariage n'est qu'un contrat civil.

Firmin a été élevé au rang de secrétaire, quoiqu'il ne sache pas l'orthographe. Mais M. de Courcelles n'est pas de ceux qui déclarent qu'attendu leur qualité de gentilhomme, ils ne savent pas signer.

Enfin , madame de Villers m'a donné toute cette correspondance, que j'ai classée par chapitres, pour établir plus de régularité dans l'ordre des faits.

FIN D'ADÉLAiniî DE M É R A lY.

OU

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