CHAPITRE V
Une petite fête.
Dix heures, dix heures! Est-il possible de dormir ainsi quand on attend son père et son amant? Je m'habille à la hâte ; je descends ; je prends à peine le temps de déjeuner , et je cours le village : je n'ai pas un instant à perdre.
J'ai rassemblé six paysannes , jeunes, un peu hâlées, mais jolies. Je les emmène avec moi. Je les introduis dans le grand parterre : je ne veux pas qu'on arrache une feuille au petit jardin. J'invite Ambroise à se réunir à elles , à trancher sans pitié le lilas, le seringat, l'anémone, la jonquille et l'humble muguet. Je préside aux travaux, j'encourage mes petites ouvrières; dans une demiheure nous avons d'énormes faisceaux de fleurs. Je les fais porter à l'ombre ; Ambroise va chercher des cerceaux , des bottes de jonc , et assis tous ensemble sous le grand tilleul , nous travaillons avec ardeur à faire nos guirlandes. Maman paraît sous son grand chapeau de paille; elle se place au milieu de nous. La chansonnette se fait entendre; elle égaie notre travail; elle ajoute à notre activité.
Ah ! mon Dieu ! j'ai perdu la téte. J'ai oublié de faire partir Firmin pour Argentan. Il faut que Jules sache que son bienfaiteur arrive aujourd'hui. Il
est dans les convenances qu'il se rende ici pour le recevoir. Madame Rigaiid n'a rien à opposer à un semblable motif. Je ne dirai pas un mot de notre amour dans mon billet : j'aurais l'air d'avoir cherché un prétexte pour satisfaire mon cœur, et j'affaiblirais la raison que je veux donner comme l'unique cause de mes instances. Il y a bien un peu de calcul et de ruse dans ce que je fais là; j'en conviens, Claire. Mais tu conviendras aussi que tout cela est très-innocent.
Je prends le crayon de maman. Je trouve un chiffon de papier dans son sac. J'écris cinq à six lignes ; je les lui montre ; je les donne à Firmin ; il part comme le vent. Jules reviendra ce soir. Oui , oui, il reviendra.
Hé! mais il nous faut de l'artillerie, pour célébrer dignement le retour de mon père. Maman a chargé le garde-chasse de distribuer de la poudre à ceux de nos habitans qui ont de vieilles canardières. Bon! oh! quel bruit ils vont faire! Elle a ordonné le souper; il sera servi sous la coudrette. Point de livrée ; rien qui rappelle la servitude. Les jeunes filles apporteront les plats. Quand elles seront habillées , ce seront autant d'Hébé. « Idée « heureuse, excellente maman... «Oh, mon Dieu, je n'entends rien à travailler le jonc; mes fleurs se détachent; quelques-unes se brisent. Mes jeunes filles rient de ma maladresse... « Jeannette , du « fil , (lu gros fil , du fil en quantité. Dépéchez- « vous, courez, volez. »
DE MJ^pi A ]\. 7 '
OÙ doue est allé Aiiibroise? Ah! il arrange les cerceaux qui doivent supporter les guirlandes, (f Et une musette, maman? Où trouverons - nous c( une musette ? Le ménétrier du village ne joue a que du violon, et son instrument n'a que trois « cordes. — L'instrument qui plaira le plus à ton « père , est celui qui résonnera sous tes doigts. Ce « soir, on apportera le piano dans ton petit bos- « quet. — Et des verres de couleur , maman ? — « Tu ne penses pas à ceux qui t'ont si bien servi « à ma féte. — Jeannette , Jeannette, allez vite dans « le petit grenier. Faites descendre ces verres; qu'on « les nettoie; qu'on les apporte ici. Nous étudie- « rons la manière la plus avantageuse de les placer « à l'effet. Est-ce bien tout, maman? Ne manque- « t-il plus rien? — Je ne le crois pas, ma fille. — t< Finissons nos guirlandes , et allons dîner. — Dîner i( à midi ! Ma pauvre Adèle , tu crois abréger le c( temps , en faisant en quelques heures ce qui (c pourrait t'occuper pendant une journée. — Tu (f as raison, maman. Mon agitation, le mouvement i< que je me donne , la célérité que je mets à tout , «ne font pas aller plus vite les aiguilles de ma « montre. Hélas ! »
Que ce jour est long, Claire! Nos dispositions étaient multipliées ; elles sont faites , et j'ai encore cinq à six heures à attendre ! Le temps s'arréte-t-il pour l'être impatient? Je vais, je reviens, je repasse partout ; je m'afflige tout de bon de ne trouver plus rien à faire. Je tire ma montre , je
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regarde la pendule; je n-e^peux m'en rapporter à elles. Je consulte le cadran solaire : le soleil ne marche pas aujourd'hui. Je me dépite, je m'ennuie , je bâille, je me fâche sérieusement; je suis en ce moment le petit être le plus déraisonnable qui existe dans la nature.
Ah ! la cloche sonne enfin. Enfin nous allons dîner. Une heure à table ; une autre employée. à tout revoir , à répéter mes instructions , à m'assurer qu'elles sont conçues, qu'elles seront bien exécutées, et nous verrons après.
Firmin est de retour. Madame Rigaud croit toujours pouvoir revenir aujourd'hui ; mais il lui est impossible de déterminer l'heure. Elle croit! Peuton s'exprimer ainsi ! Ne se doute-t-elle pas que je compte les minutes , que je suis sur des charbons? Elle croit ! Et Jules ! qui ne me répond pas un mot ! Il est au milieu de dix à douze ouvriers , dit Firmin. Des charpentiers, des serruriers! Et que suis-je donc, moi?... Ne sens-tu pas, injuste petite créature, qu'il se hâte de tout terminer pour te revoir plus tôt ? Un regard de lui ne vaut-il pas vingt lettres? Dhions, maman, dînons. »
Elle ne finit pas. J'aurais dîné trois fois, pendant qu'elle mange cette aile de volaille. Je ne suis pas maîtresse de moi; je saute sur ma chaise; je me sens prête à m'envoler. Oh ! Claire , quel mal m'aurait fait ce cœur-là , si on m'eût refusé Jules î Maman a la bonté de ne pas se fâcher. Elle pardonne à ce qu'elle appelle mon enfantillage. Oh !
non, non, je ne suis plus un enfant. L'enfance ne connaît pas ce feu divin qui circule dans mes veines.
Enfin maman se lève. Je cours de tous les côtés; je cherche à étendre mon horizon. Étourdie que je suis! Quand Jules est parti, j'étais affligée, navrée, absorbée. Je n'ai pensé ni au belvédère, ni au télescope. Mon œil contristé eût accompagné Jules jusqu aux portes d'Argentan. Je reviens sur mes pas ; je monte, j'ajuste l'instrument. Yoilà l'enceinte de la ville ; les murailles sont au bout de ma lunette ; je crois respirer le même air que lui. Déjà je suis heureuse.
On me touche le bras; je me tourne : c'est ma- « man. «Adèle, ta façon d'aimer ne vaut rien. Nos « facultés sont bornées , et tu uses l'amour avant « le temps. — L'amour, maman! c'est l'éther, le « feu céleste qui anime tout; il est indestructible, (c — Viens faire un piquet à écrire. — Un piquet , « maman, quand j'attends Jules, quand je suis fixée <c ici par l'espoir de voir sortir le cabriolet d'Argen- « tan dans une heure, dans une minute , à l'instant « même; quand je peux le suivre à travers le feuil- « lage jusqu'à la grille du château! Je ne serais pas « au jeu. Dispensez-moi de jouer , ma bonne mère; c< laissez-moi ici. — Et ton père, qui peut-être arec rivera le premier? — Tu as raison. Envoie un " domestique à la dernière poste ; qu'il y prenne « un cheval quand ces messieurs y arriveront ;
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«qu'il revienne ventre -à- terre. Je descends, je « voie au-devant de mon père, je me précipite « dans ses bras. Mais , par grâce , laisse-moi ici. — « Quelle enfant! quelle enfant! » Elle se retire.
Pour l'empire du monde , je n'éloignerais pas mon œil du télescope. Est-on en prison dans cette ville? Personne n'en sort. Vous verrez que madame Rigaud ne se mettra en route qu'après avoir fait écrire le dernier clou, la dernière cheville. Quelle femme! Et je croyais qu'elle avait aimé!
Ah! ah! une voiture... Hé, non, ce n'est pas cela. M. Jules avait bien affaire d'accepter une pareille proposition! Est-ce au fils d'un chef d'escadre qu'il convient de se mêler de hangars?... Allons, allons, n'est-ce pas l'amour qui le fait descendre de son rang? Dois-je lui reprocher un oubli dont je suis l'unique objet? D'ailleurs mon père, esclave de l'honneur, juge irrécusable de tout ce qui s'y rapporte, aurait -il souffert que l'homme qui doit être son fils eût à rougir à ses propres yeux, et à ceux des autres?... Ah! un cabriolet! caisse et roues jaunes! T-.e voilà, le voilà !... Non, non. Ce cheval est blanc; le nôtre est noir.
La nuit s'approche, et dans une heure je ne pourrai plus rien distinguer. Je suis au supplice... Me trompé -je encore? Oh! c'est lui, c^est lui, cette fois! Ea capote porte dans l'intérieur du cabriolet une ombre qui ne me permet pas de
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distinguer ses traits. N'importe; c'est lui qui conduit, et je vois un gant chamois, une manche verte. Le voilà , le voilà î
Une longue file d'ormes, qu'on a négligé d'élaguer , me dérobe la voiture. Pourquoi ne pas élaguer tous les arbres? A-t-on besoin d'ombre sur une grande route? Un quart-d'heure s'écoulera avant que le cabriolet reparaisse. Oh ! cela ne finira pas. Ce cheval ne va point. Ne peut -il le presser? Ah! je l'ai entrevu. Il a mis le cheval au galop; il partage mon impatience. Encore des arbres , toujours des arbres !
Il a dépassé enfin la maudite avenue. Je le revois; je ne le perdrai plus de vue. Oh! c'est bien lui. Son bel œil se porte sur ce belvédère. Son cœur lui dit que je suis là. Dans dix minutes , il sera ici.
Je descends. « Maman , n'est - il pas dans les « convenances que nous allions recevoir madame « Rigaud? — Madame Rigaud? oui, oui, ma fille, «allons au-devant de madame Rigaud. » Le ton avec lequel elle a prononcé ces paroles tient de la finesse, de la raillerie : je n'ai pas l'air de m'en apercevoir. Je passe mon bras sous le sien; je l'entraîne. Ma pauvre mère ne marche plus. « Adèle, « je ne peux soutenir un tel pas. Tu ne vois pas « que nous courons. Je suis fort aise de revoir ce madame Rigaud; mais je ne crois pas qu'il soit «nécessaire d'aller au-delà de la grille. — Ehî « maman, nous la rencontrerons vis-à-vis de la
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« ferme, et tu ne seras pas sortie de tes clomai- « nés. — Adèle, tu n'ignores pas que je te pénè- « tre. Souviens -toi de cette vérité, elle te sera c( utile dans beaucoup de circonstances : qui fait c( trop , dépasse le but et n'y revient jamais. — « Mais maman... — Asseyons-nous ici, mademoi- « selle. »
Il n'y a rien à répliquer à cela : je me soumets. Nous sommes assises sur un banc qui touche à la grille. Si tu voyais , Claire , ta bonne amie , allongeant son nez en l'air et ses bras à travers les barreaux, s'y appuyant avec force, tu dirais qu'elle veut renverser, reculer au moins cette grille. Ce que tu aurais dit, maman vient de me le dire. Je me retire précipitamment; je croise mes mains sur ma poitrine; je me tais. Mais mon cœur bat avec une violence!
Le cabriolet tourne enfin ce coude où est la laiterie, tu sais, où nous gâtions tout, en voulant faire du fromage. Jules nous voit... Il ne se donne pas le temps d'arrêter; il ouvre la voiture; il s'élance; il est à côté de nous, a Que faites-vous, « monsieur? lui dit ma mère. Vous laissez une (c dame , que vous êtes chargé de conduire. Vous « l'exposez aux accidens que peut causer votre « imprudence. » Il retourne , il prend la bride du cheval, il le conduit. Il fait à madame Rigaud les excuses les plus polies , les plus franches. Nous l'avons toujours dit, Claire : il a le cœur excellent.
Madame Rigaud descend , et nous prenons tous
les quatre le chemin du château. Elle ne cesse de louer Jules, c'est-à-dire qu'elle parle charpente, mécanique, draps jusqu'à satiété. N'aurons-nous pas le temps de nous occuper de tout cela, quand le moment sera venu? J'ai bien d'autres affaires dans la téte aujourd'hui. Je n'ai pas vu Jules depuis deux jours, et au bout de deux jours on a tant de choses à se dire! aussi nous disons, nous disons, que ne disons -nous pas? Je détaille à mon ami mes dispositions pour la féte du soir. Je lui en donne la surintendance; je veux qu'il en ait tout l'honneur aux yeux de M. de Méran. Je suis longue dans mes descriptions, parce qu'il m'interrompt souvent. A propos d'une fleur, il me parle de moi. A propos de la joie que j'aurai de revoir mon père, je peins à Jules un sentiment, qui n'est pas l'amour fihal. Oh! que nous sommes bien comme cela! je tiens son bras; je le regarde , il me sourit avec une tendresse , une expression! Tout à coup, nous cessons de parler; nous reprenons la parole ensemble , et cependant nous nous entendons à merveille. Des mots ne sont pas nécessaires quand on aime comme nous.
Désordre charmant, abandon délicieux, non, rien ne peut vous être comparé. La pudeur même, qui fait souvent expirer la parole sur mes lèvres, n'ôte rien aux jouissances de l'amour. Mon trouble, ma rougeur, l'agitation de mon sein ne disent-ils pas plus que je ne saurais exprimer, et maman peut-elle me défendre cela ?
Antoine rentre dans la cour du château. Il a vu mon père et M. Rigaud arriver à la dernière poste. On lui tenait un cheval prêt. Il a été comme l'éclair. Dans peu d'instans je réunirai autour de moi tout ce qui m'attache à la vie. « Jules , vous f( m'avez bien comprise? — Parfaitement, ma charmante amie. — Je me repose entièrement «sur vous de l'exécution. — Vous me quittez, « Adèle ! — Je vais recevoir mon père — J'y vais «avec vous. Pensez- donc que j'ai été trente -six «heures sans vous voir, et qu'un moment ne « suffit pas à mon cœur. — Et dites-moi, mon- « sieur, qui dirigera le feu roulant? Qui conduira « M. et madame de Méran sous le petit bosquet? « Qui ménagera à mon père des surprises répé- «tées? Mon ami, nous nous reverrons cent fois « dans la soirée , et un sourire de notre bienfai- « teur nous dédommagera des privations volon- « taires que nous allons nous imposer. » Tu vois, Glaire, combien je suis raisonnable quand il le faut. Oh! sache-moi gré de ma conduite. Tout le mérite m'en appartient : je te jure qu'elle m'a peu coLilé.
Jules a rassemblé nos mousquetaires. 11 les range des deux côtés de la grille ; il visite les armes; il m'assure que tout ira bien. Il court donner un coup d'oeil au bosquet. A peine il nous a quittées, que. le fouet des postillons se fait entendre dans Téloignement. Maman, madame Rigmd et moi nous courons à la grille : maman va
très-bien, quand elle le veut. Ali! elle prend la grande route; elle marchera, dit-elle, jusqu'à ce qu'elle rencontre la berline. Elle a raison : elle doit plus à mon père qu'à Jules et à madame Rigaud. Une tendre épouse ne peut jamais dépasser le but. Oh! Jules, je ferai tout pour toi, et peut-être croirai-je ne jamais faire assez.
Maman fait signe de la main aux postillons : ils prennent le petit pas. Mon père les fait arrêter; il descend; il est dans nos bras. Nous marchons tous ensemble. Il est entre ma mère et moi ; il semble se partager entre nous. M. Rigaud chemine avec sa femme : tout le monde est content.
Nous ne sommes plus qu'à vingt pas de la grille. IMon père va rentrer chez lui au milieu d'un déluge de feu. Il lui rappellera le combat d'Ouessant, où il s'est immortalisé. Combien il va être étonné, satisfait! je ne me sens pas d'aise.
Mon grand -maître de l'artillerie est revenu à son poste. J'entends le commandement apprêtez armes, en joue ^ feu. Mon père sourit; il m'embrasse.
Désolation de la désolation ! les armes manquent , ou font long feu : Jules m'en avait cependant répondu. Il arrive au bruit de deux ou trois coups , qui se succèdent de loin en loin. « Quelle «poudre avez -vous donc distribuée? dit -il au « garde -chasse. — Monsieur, j'ai gardé la meil- « leure pour le service du château. » Jules fait une scène à ce pauvre homme ; M. de Méran
Si) ADELAÏDE
gronde*et le menace. Ce malheureux est père de famille. Perdra- t-il sa place pour quelques coups de fusil de plus ou de moins? Je fais signe à sa femme, qui, cachée dans la foule, cherche à jouir de la féte. Elle approche; elle tient un enfant de chaque main. Mon père les voit; sa physionomie se remet. Je prends son bras; Jules offre le sien à maman; nous marchons vers le bosquet.
Mes petites paysannes, jolies comme des anges, se présentent avec une grâce naïve. Elles nous enlacent de leurs guirlandes; elles nous conduisent au trône de gazon qu'elles ont préparé. Nous y plaçons M. et madame de Méran. En un clin d'oeil , les guirlandes ont formé sur leurs têtes une couronne émaillée et odorante... Autre accident! les cerceaux fléchissent sous le poids des fleurs; ils crient; ils se rompent; l'édifice, élevé avec tant de soins, s'écroule; mon père et ma mère sont ensevelis sous les roses et le jasmin. Nous les dégageons, et pour ramener la sérénité sur le front de M. de Méran, je cours à mon piano. Jules m'y accompagne : nous nous disposons à. chanter cet air si joli de la piété filiale... Quelle fatalité me poursuit donc aujourd'hui ! L'humidité du bosquet a pénétré l'instrument. Il est discord ; il m'est impossible d'en tirer quatre sons de suite. Je m'afflige, je me désole; mon père se fatigue de ces contre - temps répétés ; il fronce le sourcil. Jules se hâte de faire allumer les verres de couleur. Il ordonne qu'on serve le souper.
Ah! du moins, niliimination réussit à merveille ; elle est d'un effet charmant. Mais le souper est mal servi ; il n y a pas d'intelligence dans l'arrangement des plats; les sauces ont été renversées dans le trajet du château au bosquet. Il est décidé que rien ne réussira ce soir. Il y a de quoi perdre la téte! je ne sais plus ce que je fais, ce que je dis.
Bientôt une pluie affreuse vient mettre le comble à toutes mes infortunes. Les plats sont inondés , mon piano perdu ; les verres de couleur s'éteignent les uns après les autres ; nous sommes mouillés jusqu'à la peau. Nous regagnons le château en courant; mon père glisse dans une allée du jardin, il tombe; Jules se précipite; il le relève, et je crois entrevoir qu'il est couvert de boue. Je voudrais être à cent pieds sous terre.
Nous rentrons. Chacun se retire de son côté; nous changeons de la téte aux pieds; nous nous retrouvons au salon. Je suis humiliée , confuse , rouge jusqu'au blanc des yeux. « Il n'y a pas « d'événement qui n'ait son côté moral , dit M. de « Méran. Souvenez- vous , ma fille , que ce qu'on « fait avec précipitation réussit rarement, — Mais, « reprend ma mère, toute la prévoyance humaine « ne peut empêcher un orage. — Allons, allons, «mes enfans, ne pensons plus à cela. Adèle, dis « qu'on nous serve des œufs à toutes sauces , car « il faut enfin souper. »
Je ne cours pas, je vole. J'ordonne et j'exécute XIX. 6
à la fois, trop heureuse de faire oublier mes trèsrécentes disgrâces. Je furette dans tous les coins de l'office, et dans une demi-heure de temps je parviens à faire servir un repas qui a l'air de quelque chose. Je me garde bien d'ouvrir la bouche; Jules est aussi silencieux que moi, et s'il nous arrive de lever les yeux, c'est pour nous regarder à la dérobée.
«Ma chère Adèle, me dit enfin mon père, je « te sais bon gré de l'intention , et au moins ta « fête n'a pas eu de suites désastreuses, Cepen- « dant , ajoute-t-il en riant :
« Si je croyais aux présages ,
« Je sens que j'aurais grand'peur. »
« Qu'en dites-vous, M. Rigaud? Une féte, donnée «pour célébrer notre association, notre retour, « le commencement très-prochain de nos travaux, « et qui finit aussi mal , peut donner lieu à de « tristes réflexions? » Tout cela est dit gaiement, et nous rions tous des présages et des accidens qui en ont amené l'idée. Bientôt on ne s'occupe plus que du présent ; on se livre au plaisir de se trouver réunis , et demain , mon premier soin sera de faire disparaître tout ce qui pourrait rappeler cette malencontreuse soirée.
Jules m'a prévenue. Il ne reste plus de traces de mes petits chagrins d'hier, et j'ai le bon esprit de n'y plus penser. Puis-je, d'ailleurs, m'occuper d'autre chose que de Jules, quand je suis avec
lui? Ah, Claire! qu'il est aimable, qu'il est aimant! Comme il parle ! Pour s'exprimer ainsi , il faut être tout amour. Oh ! je le sens , je parlerais comme lui, si je me laissais aller à l'impulsion de mon cœur. Mais, mon amie, lui répondre ainsi, serait jeter de la poudre sur des charbons ardens; nous sortirions bientôt des bornes que nous nous sommes prescrites, et je n'oubUerai jamais que tu me conseilles d'être partout avec lui, comme si ma mère était présente. Je ne dis rien; mais j'écoute dans un ravissement dont je ne peux te donner d'idée. Etre charmant, tu me deviens nécessaire comme l'air que je respire !
Que cette matinée est belle ! Quel prestige l'amour répand sur tout ce qui l'environne ! Je le répète, une plante, une fleur, un brin d'herbe, tout me paraît animé du bonheur qui me pénètre. Il a pris moiï bras; il tient ma main; la sienne lui parle. Oh! comme elle est éloquente! oh! comme la mieinie lui répond !
u Cessons , Jules , cessons. Cette situation est « trop forte; elle est brûlante; je ne peux la soute tenir plus long-temps. » Je dégage mon bras, je m'éloigne de lui; je m'arrête, il me regarde; je lui souris, il se rapproche; maman paraît; je vais à elle, je l'embrasse, j'oppose un sentiment à un autre; je suis calme en rentrant au château.
On ne parle au déjeuner que d'affaires sérieuses, et on ne dit pas un mot qui ne se rapporte à Jules. Il va être continuellement occupé. Il le
sera , ainsi que je l'ai prévu , de manière à n'avoir que de courts intervalles à donner à l'amour, et il serait si doux de lui consacrer toute notre vie ! Aujourd'hui même , il doit recevoir les devis des dififérens ouvriers ; il discutera avec eux les intérêts communs. Dès demain , il fera arriver les bois de charpente; il suivra tous les travaux. M. Rigaud le guidera d'abord, c'est-à-dire que si je visite les ateliers, nous serons obsédés sans cesse par quelqu'un, par des étrangers, devant qui il faudra imposer silence même à nos yeux. C'est bien dur, Claire.