CHAPITRE PREMIER
Faisons connaissance avec notre principal personnage.
En Fan 1780, je cite Tannée, pour que mon graveur, si je mets des images en téte de ce livre, ne fasse pas d'anachronismes, et n'habille pas des Espagnols, si j'en présente au lecteur, comme ils l'étaient du temps de Ferdinand et Isabelle; en T780 donc, vivait un marquis d'Oliban , dont le père avait été fermier - général , le grand -père, sous-fermier, et le bisaïeul, commis aux barrières. Son vrai nom était Guérault. Ce nom n'est pas noble assurément ; mais le quatrième Guérault dont je parle, ayant hérité de Guérault III, de cent cinquante mille livres de rente , et voulant dérouter les généalogistes et les médisans , acheta la terre d'Oliban, qui avait été un marquisat, dans le bon temps où les seigneurs châtelains détroussaient les passans, se faisaient la guerre entre eux, et jouissaient du droit de jambage, qui avait bien ses petits agrémens.
Guérault IV prit, sans hésiter, la qualification de marquis, que personne ne pensa à lui contester. Discute-t-on jamais avec un homme qui a cinquante mille écus de revenu, et qui sait s'en faire honneur? On m'a même assuré qu'une paire de girandoles, données à propos, avait fait ob-
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tenir des lettres de noblesse; or, quand on est noble, on peut très-bien se faire marquis de son autorité privée : on ne voit que cela tous les jours.
Et comme de temps immémorial, un gentilhomme doit servir le roi, monsieur le marquis se présenta pour entrer aux Mousquetaires. On examina sa noblesse de près , et ses titres parurent bien légers : il n'avait encore qu'un quartier. Cependant le capitaine des mousquetaires gris n'était pas fâché d'avoir un homme opulent, et qui était marquis, à peu près; il conseilla à Guérault IV de demander la croix de Malte, et cent ans pour faire ses preuves, ce qui s'accordait alors assez facilement aux gens riches. Or, comme un mousquetaire avait nécessairement quatre quartiers bien compté, monsieur le marquis était évidemment gentilhomme.
A l'époque dont je parle , monsieur le marquis avait vingt-cinq ans. Il n'était ni grand ni petit, ni beau ni laid, ni spirituel ni sot. Il était riche, et tout le monde le trouvait charmant.
Il usait noblement des dons de la fortune. Généreux , sans être prodigue ; plein d'ordre , pour avoir toujours des fonds à sa disposition; ami du plaisir, mais économe de sa vie; il comptait pousser sa carrière très-loin, et faire souche, à la première occasion favorable, de véritables marquis.
Un défaut assez remarquable était le seul qu'on pût lui reprocher. Il était toujours disposé à rendre service, et bien des gens appelleront cela une
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qualité. Mais il avait la mauvaise habitude de chercher à obliger tout le monde, même ceux qu'il connaissait très-superficiellement ; il s'efforçait d^ob tenir une confiance qu'on ne lui accordait pas toujours, et alors, sans mission, souvent sans trop connaître les circonstances d'une affaire, il se portait «n avant et manquait toujours le but avec les meilleures intentions du monde. Il amenait des méprises, des incidens qui amusaient beaucoup ceux que la chose ne regardait pas , et qui ne l'appelaient plus que l'officieux marquis.
Ce penchant s'était développé en lui dès sa première jeunesse, et lui avait valu au collège des horions et des gourmades, et à l'académie, deux petits coups d'épée qui avaient fait un grand bruit dans le monde.
A chaque mésaventure qu'éprouvait le marquis, il se promettait bien d'abandonner le genre humain à sa triste destinée , et il saisissait avec empressement l'occasion nouvelle qui s'offrait à lui pour tâcher de rendre un service. Quelquefois même , fatigué de son oisiveté , il cherchait cette occasion qui ne se présentait pas.
Vous présumez facilement qu'il s'était fait dispenser de coucher à l'hôtel des Mousquetaires. Le propriétaire d'une maison somptueuse ne pouvait s'accommoder d'une chambre modeste ; et son capitaine, plus noble que riche, trouvait trèscommode de trouver tous les jours son couvert mis chez monsieur le marquis, et cent louis à son service.
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Cependant il pensait sérieusement à acheter une compagnie de cavalerie. Le droit de se faire tuer s'achetait alors , et , pour mériter cette faveur insigne, le marquis faisait très -exactement son service de mousquetaire. Il courait à l'hôtel le matin; il y courait après avoir dîné : les gens du bon ton dînaient alors à deux heures. Très-souvent monsieur le marquis faisait la course à pied , pour ne pas humilier ses camarades en étalant un luxe qu'ils ne pouvaient égaler. Vous voyez que notre héros était un homme à procédés.
Un domestique de son père, nommé Antoine, tenait sa maison , et justifiait sa confiance. Vous sentez que le factotum d'un marquis ne peut s'appeler Antoine. Le bon domestique avait consenti à reprendre son nom de famille, qu'il avait oublié depuis long-temps, et il se laissait appeler Ducroc, pour flatter Tamour-propre de son maître, et peut-être un peu le sien.
Ducroc avait sous ses ordres Denis, chef de cuisine; Thérèse, femme de charge; tous les gens de l'écurie , et il étendait sa surveillance jusque sur Zéphire, valet de chambre de Monsieur.
Thérèse avait été mariée... peut-être. Il est au moins constant qu'elle avait une fille qui s'élevait à l'hôtel , et qui allait avoir seize ans. Thérèse était vaine des charmes de sa Julie , et elle portait ses prétentions pour elle jusqu'au ridicule : elle avait refusé avec dédain le bédeau de la paroisse , et un caporal aux Gardes Françaises. C'était d'ail-
leurs une bonne femme qui tenait aux intérêts
du marquis, autant qu'on peut le faire pour de
l'argent.
Zéphire était un grand et joli garçon qui s'était singulièrement formé en causant avec son maître lorsqu'il le coiffait ou qu'il lui passait sa chemise. C'était l'homme du bon ton de toutes les soubrettes de qualité. Elles se l'arrachaient, le gâtaient , et elles avaient porté au dernier degré une fatuité qui lui était naturelle. Je ne dirai rien des autres commensaux de l'hôtel.
Ce reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. CHAPITRE II.
Julie.
Julie était aussi simple que jolie. Elle répondait par Vous êtes bien bon^ monsieur^ à tous les complimens qu'on lui faisait , et on lui en faisait souvent. Un vieillard lui prenait-il la main, elle la retirait aussitôt. Un homme agréable prenait-il cette main effilée et blanchette , elle baissait les yeux et rougissait. Elle ne pensait plus à la retirer quand elle était dans celle de Larose.
Larose est le jeune caporal que dame Thérèse avait éconduit. Julie, sans ambition, trouvait le parti très-sortable puisqu'il lui plaisait beaucoup. D'ailleurs, Larose était un garçon de mérite qui devait être fait sergent à la première promotion ,
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et tout le monde sait qu'un sergent aux Gardes Françaises était un gros monsieur.
Mais comment Larose avait-il plu à notre petite Julie? c'est ce qu'il importe de vous faire connaître, et ce que je vais vous apprendre.
L'hôtel de monsieur le marquis était situé à l'extrémité d'un faubourg. Moitié ville, moitié campagne, il réunissait les agrémens de l'une et de l'autre. Ses heureux habitans jouissaient de la liberté que donne nécessairement une semblable situation , et Julie avait pris l'habitude de travailler ou de lire sur un banc de gazon placé à deux pas de la porte cochère, que dame Thérèse tenait toujours ouverte, parce que, disait -elle, il ne fallait pas que monsieur le marquis attendît quand il rentrait en carrosse. La véritable raison était de voir d'un œil les passans pendant que la bonne dame fixait l'autre sur une pièce de linge qu'elle faisait ou qu'elle raccommodait.
Larose était du nombre des passans. Il ne pouvait aller dans l'intérieur de Paris, sans se faire voir à dame Thérèse, dont il se souciait fort peu, et sans voir lui-même notre petite Julie qui bientôt fixa tellement son attention, qu'il employait le temps dont il pouvait disposer à passer et à repasser devant l'hôtel.
Julie , de son côté , avait remarqué le beau Larose, et, sans réflexion, sans quelle se rendît compte de rien, le livre sentimental, passionné même, avait remplacé l'ouvrage instructif ou amusant.
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Larose commença par sourire quand ses yeux rencontraient ceux de Julie. Julie souriait à son tour: c'était le sourire de l'amour, quand il avait son innocence. Larose s'enhardit un peu. Il osa saluer profondément, et Julie se leva et répondit par une grande révérence. Thérèse, qui avait l'œil à tout, vint demander à sa fille qui elle avait salué. « C'est monsieur le curé , maman. » Fillette qui aime ment apparemment toujours. 11 faut bien que cela soit vrai , car ce mensonge est le premier que Julie eût proféré.
Le beau Larose pouvait-il s'arrêter, flatté, entraîné par les plus douces espérances? non, sans doute. Julie pouvait -elle reposer, quand l'image de Larose souriant se présentait à elle? Et quand ne le voyait-elle pas? Insomnies d'amour ne flétrissent pas la beauté : le petit dieu la berce d'illusions si douces ! Julie aimante devenait chaque jour plus belle. Larose dormait; mais le nom de Julie était le dernier mot qu'il prononçait le soir; c'était le premier qu'il articulât au réveil.
Julie lui avait souii d'abord; elle lui avait ensuite rendu ses révérences. Répondra-t-elle à un billet? Il est des momens où il se flatte d'être aimé; mais il ne peut vivre sans un aveu auquel il attache le bonheur de sa vie tout entière : vous voyez bien que le beau Larose était amoureux pour la première fois.
Il entre dans un café; il tire de sa poche la feuille de papier à lettre , le pain à cacheter, et
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la plume qu'il a achetée toute taillée. Il écrit, il écrit... Bientôt les quatre pages sont remplies, et il ne sait ce qu'il a dit. N'importe, Julie le comprendra bien : c'est l'amour qui a dicté. Il ploie sa lettre, il la ploie encore, il la réduit de manière à la tenir, avec le pouce, cachée dans la paume de sa main , et il marche droit à l'hôtel.
Le banc de gazon était à deux pas de la porte. Ce jour-là, Julie avait mal aux reins; il fallait qu'ils fussent soutenus, et une chaise de jardin était placée presque dans la rue. Avait -elle vraiment mal aux reins?... Oh, non, non. Mais, elle lisait des romans; elle savait qu'il est de règle qu'un amant écrive à sa maîtresse. Larose ne pouvait entrer dans la cour pour remettre ses billets, et il eût fallu un bras long d'une toise pour arriver au banc de gazon. Voyez, cependant , comme l'esprit vient aux filles!
Larose arrive à la porte de l'hôtel. Il croit devoir jeter sa lettre sur le banc ; il sont qu'il ne peut s'arrêter , et il fait un mouvement pour lancer le paquet à son adresse : on le lui a pris de la main. Interdit, inquiet, désolé, il reste cloué à sa place. Cependant il veut savoir quel est le ravisseur, l'ennemi de son repos, qui s'est rendu maître de son secret. Il passe, il se retourne, et Julie, appuyant la main sur la pochette de son tablier noir, lui indique l'endroit qui cache le précieux billet , et calme ses alarmes.
La pauvre petite ne savait pas mal faire. Thé-
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rèse avait cru devoir entretenir long -temps la candeur du premier âge; élève de la nature, Jidie en suivait la douce impulsion.
Un essai heureux en détermine un second. Larose écrivit encore un billet , et il suppliait Julie de lui faire connaître s'il était assez heureux pour lui plaire. Julie trouvait tout simple de répondre à une lettre qu'on a reçue avec plaisir. Sa mère, d'ailleurs, lui avait toujours dit, lorsque quelqu'un lui parlait : Levez la téte, petite, et répondez. En fallait-il davantage pour la déterminer à prendre la plume, dont elle se servait assez mal? Mais, pensait-elle, ces lettres-là se lisent avec le cœur, et je donnerai à mon joli soldat une feuille de papier blanc , qu'il y trouverait amour et bonheur.
Elle ne veut pas perdre une occasion de voir J^arose. Elle attend qu'il ait passé, et sûre d'avoir au moins une heure à elle , en quatre sauts elle arrive à sa chambrette. Elle ne se doute pas que son agilité s'accorde peu avec un mal de reins, et que sa mère a deux yeux.
Pendant que Thérèse réfléchit, et qu'elle cherche les raisons qui peuvent rendre le mal de reins nécessaire, Julie a ployé son billet et a repris sa place.
L'impatient Larose revient sur ses pas. Depuis dix minutes, il a son mouchoir à la main; il le laissera tomber à la porte de l'hôtel. Pendant qu'il se baissera, qu'il se relèvera, qu'il le mettra dans sa poche, qu'il se gardera bien de trouver de
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suite, vingt à trente minutes s'écouleront, et il n'en faut pas tant pour donner et recevoir un billet.
Tout se passe en effet comme il l'a prévu. La lettre de Julie tombe sur le mouchoir, et la main du beau caporal rencontre celle de la fillette. Il la baise, il la rebaise, et disparaît. Julie éprouve un trouble qu'elle ne connaissait pas; l'usage de ses sens est suspendu; elle est restée immobile. Sa jolie main garde la position où Larose l'a laissée , il n'est plus là pour la baiser encore.
Thérèse avait remarqué que, malgré le mal de reins, sa fille s'était levée précipitamment; mais elle n'avait pu voir ni le mouchoir, ni la lettre, ni le billet, ni les baisers, parce que Julie n'était pas diaphane. Cependant la vivacité des mouvemens, et un bras toujours tendu, lui donnent des soupçons vagues; elle accourt. «Que faites -vous « là, ma fille? — Je montre à un monsieur qui « vient de passer... à ce monsieur en habit brun... « qui est là -bas... — Eh bien, que lui montrez- « vous? — Le n° 4^ , ma mère. — Hom, hom. »
Thérèse suit le monsieur qui , ne pensant ni au bras indicateur , ni au n^ /{5 , va frapper au n^ 53. La bonne dame est convaincue que sa fille la trompe, et elle sait à merveille quels sont les motifs qui déterminent ordinairement une jeune fille à feindre. «Venez travailler auprès de moi, « mademoiselle. Le grand air ne vous vaut rien ;
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« il faut de la chaleur à des reins malades. ~ Je « me trouve beaucoup mieux, maman. — Je veux fc ajouter à ce mieux-là. Marchez, mademoiselle, « et ne répliquez plus. «
Julie était douce, timide; elle avait été ployée à une obéissance aveugle. Elle suivit sa mère , en essuyant furtivement une larme qui s'échappait malgré elle. Thérèse la place le dos tourné du côté de la cour; elle lui donne de l'ouvrage, et prend dans la poche du petit tablier noir, le livre qui , sans doute , avait fait naître des idées romanesques. C'était le fameux Comte de Douglas^ que Thérèse avait lu trente - deux fois , et elle ne pouvait raisonnablement gronder sa fille de le lire une. Mais, dans ce malheureux livre étaient les deux billets de Larose, que la petite avait arrangés suivant le format du livre, officieux alors; et elle les lisait en paraissant uniquement occupée du héros du roman.
La petite se croit perdue; elle tombe à genoux, elle demande grâce. Sa mère qui, peut -être, ne se serait pas arrêtée à deux chiffons de papier, déjà moulus à force d'avoir été tournés et retournés, les tourne à son tour, les lit, applique deux grands soufflets sur les joues rosées de Julie, et va faire fermer la porte cochère, sauf à monsieur le marquis à attendre cinq minutes, quand il voudra rentrer à l'hôtel.
Julie avait versé des larmes de plaisir; elle en répand de bien amères. Plus d'espérance de re-
l'officteux. 207 voir le beau Larose; pas de moyens de recevoir ses lettres, et d'y répondre. Si du moins elle avait pu conserver celles qui, pendant deux jours, ont fait son bonheur! Mais sa mère les a mises en pièces. Quel triste avenir attend la pauvre petite! Voilà où mène l'amour, mesdemoiselles: vous devriez bien n'aimer que par avis de parens. Je conviens cependant que l'homme qu'ils vous présentent est rarement celui qui peut vous plaire.
Larose était loin de prévoir le coup qui avait frappé sa charmante amie. Ivre de joie et de bonheur, il ne se lassait pas de relire le doux aveu de la candide Julie. Il écrivait en lisant, et son imagination séduite traçait des tableaux délicieux qui ne devaient pas se réaliser.
Il revient à l'hôtel. Il compte bien échanger sa lettre contre une autre aussi tendre , aussi séduisante : la porte de monsieur le marquis est fermée. Larose est étonné ; mais il ne soupçonne rien encore. Il passe une partie de la journée dans la rue, et, à chaque instant, il croit voir cette porte s'ouvrir, à chaque instant son espérance est déçue. Il rentre à l'heure de l'appel, étonné, mais loin encore du découragement.
Le lendemain il revient, et son cœur se serre. Le surlendemain, il s'afflige, il se désole. Il regarde atttentivement la sonnette et le marteau. Osera-t-il se faire ouvrir , et que dira-t-il au suisse? Il avait la portion d'esprit qui convenait à celui
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de Julie. Elle trouvait ses lettres dignes d'être gravées en lettres d'or; Larose n'en était pas moins embarrassé en cherchant ce qu'il dirait au suisse, ou à telle autre personne de l'hôtel qui se présenterait à lui. Le quatrième jour, cependant, fatigué, excédé, désespéré, il sonne et frappe à la fois. Le suisse, qui se croit un personnage parce qu'il porte un habit galonné et un baudrier qui ne sont point à lui, le suisse trouve très-mauvais qu'un soldat aux gardes s'annonce avec un tel éclat. Il intimide le pauvre Larose , au point qu'il ne peut prononcer que le nom de Julie.
A ce nom, le suisse tire le cordon d'une sonnette qui est suspendue dans le laboratoire de Thérèse, Thérèse accourt. «Voilà, lui dit le suisse, « un jeune soldat qui veut parler à Julie » , et il se renferme dans sa loge.
A sa rougeur, à son air embarrassé , à son attitude suppliante , Thérèse a deviné l'amant de sa fille. Elle lui demande d'un ton très-élevé et d'un air menaçant, comment il ose aimer une demoiselle bien née, que le premier sergent du régiment n'obtiendrait pas. Larose, piqué, retrouve du courage. Il établit une généalogie, qui prouve que sa naissance vaut celle de mademoiselle Julie. Thérèse lui réplique qu'un garçon bien élevé qui s'engage, est nécessairement un libertin. Larose répond que M. de Chevert a été soldat comme lui , et qu'il est mort lieutenant - général des ar-
l'officieux. 209 lïiées du roi. Il ajoute que la plus grande preuve d'estime qu'on puisse donner à une femme , est de chercher à obtenir sa main, et il conclut en demandant celle de Julie. Thérèse lui rit au nez d'un air de dédain, et le pousse vers la porte. Larose, exaspéré, sort en maudissant les parens dont le cœur est flétri, et qui ne veulent pas que leurs enfans sentent battre le leur. Il s'assied sur le banc de pierre qui est à l'extérieur de la porte de l'hôtel; il remet un peu d'ordre dans ses idées, et plus il réfléchit, moins il a d'espoir à fléchir l'impitoyable Thérèse.
Thérèse, de son côté, se rappelait ses premières amours. Elle se souvenait que les remontrances paternelles , que les voies de rigueur n'avaient eu aucun succès , et que le temps seul avait éteint ses feux , qu'elle avait crus inextinguibles. Elle se promit de laisser couler les jours , les semaines , les mois ; de rendre la vie de sa fille assez douce , et de la distraire enfin, par une réunion de plaisirs innocens, de l'idée d'un plaisir plus vif. Il est un instinct plus sûr que les grands principes et l'éducation. Thérèse pensait en femme sage , et Julie eût été heureuse si elle n'avait pas connu îe beau Larose.
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