CHAPITRE III
Larose est introduit à r hôtel.
Le beau Larose n'avait rien qui pût le dédommager de la perte de sa Julie. Une vie uniforme, contrainte , ennuyeuse , ajoutait à Tamertume de ses privations. Il n'avait pas un ami qui pût entendre le langage du cœur, et Larose ne savait plus parler que celui-là. Il ne pouvait calmer ses souffrances qu'en allant s'asseoir sur le banc de * pierre qui touchait à l'enceinte où languissait l'objet des plus tendres amours.
Monsieur le marquis venait de gâter les affaires d'un jeune homme qui traitait d'une charge de conseiller au parlement. Il l'avait fait avoir à un cousin-germain qui portait le même nom , et qui travaillait, en secret, à supplanter celui que servait notre officieux. Un nom de baptême, changé, avait suffi pour que son protégé restât avocat sans causes.
Le marquis rentrait chez lui avec beaucoup d'humeur. Il jurait que jamais il ne se mêlerait des affaires de personne , et il ne réfléchissait pas qu'il eût réussi, s'il n'eût inscrit sur ses tablettes, Pierre pour Paul. Il voit un jeune soldat assis à la porte de son hôtel. Sa figure est heureuse ; mais elle porte l'empreinte d'une profonde douleur. ,
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« Que faites -vous là, mon ami? — Je pleure, <c monsieur. — Un soldat pleurer ! — Un soldat « a un cœur. — Ah, je vois ce que c'est : vous « êtes amoureux. — Comme on ne l'a jamais été. « — Mais il me semble que vous pourriez penser « à vos amours à la chambrée comme ici. Il y a « plus d'une heure que la retraite est battue , et... « — Vraiment , monsieur ! Ah , je suis perdu ! « Quinze jours de prison! Quinze jours sans m'ap- « procher de l'enceinte... — Qu'habite l'objet de (c vos vœux? — Il y a de quoi mourir. — Non , « mon ami , non , vous ne mourrez pas. J'espère « même que vous n'irez pas en prison. Comment « se nomme votre capitaine? — Le comte d'Or- « ville. — C'est mon ami particulier. Je le verrai « demain matin , et j'arrangerai votre affaire. En (c attendant, je vais vous faire donner à souper et « un lit à l'hôtel. »
Larose ne sait s'il réve. Au lieu d'un réduit humide et obscur, il va habiter le lieu qu'embellit sa Julie; il reposera sous le même toit! Reposer ! Amour et repos habitent - ils le même cœur? demandait autrefois Beaumarchais au parterre.
Le marquis a frappé ; la porte s'est ouverte ; Larose est sur les talons de son protecteur. Le suisse a sonné , et il précède le maître , un flambeau dans chaque main. Zéphire paraît sur les degrés du péristyle; il porte aussi deux bougies. Appelez Thérèse, lui dit le marquis. Larose prend
obligeamment les lumières des mains du valet de chambre ; il marche devant son nouveau patron qui le dirige , et ils entrent dans l'appartement de monsieur. Le marquis regarde son protégé , et sa figure, qu'il trouve encore jolie et candide, lui inspire un intérêt réel. Allons, pensait-il, je tenterai encore cette bonne action -ci, et je ne serai pas toujours malheureux dans mes résultats.
« Thérèse , vous ferez souper ce jeune soldat , « et vous lui donnerez un lit convenable. « Thérèse , en voyant Larose , recule de quatre pas. « Un soldat aux gardes à l'hôtel , monsieur le «marquis! Voilà du nouveau^ par exemple! Et «où soupera-t-il, s'il vous plaît? à la cuisine, « probablement? — Thérèse, que seraient les of^ « ficiers, si le métier de soldat était avili? Ce jeune «homme mangera à l'office. — Avec moi, mon-i «sieur le marquis? — Vous pouvez souper dans « votre chambre , si cela vous arrange mieux. — « Mais, monsieur... — Je le veux; obéissez. »
Thérèse sort en grommelant. Ce rusé soldat, pensait-elle , a attendu monsieur le marquis à la porte de l'hôtel; il lui a parlé de son amour. Le marquis, qui se mêle de tout, excepté de ses affaires, et qui est trop heureux d'avoir Ducroc et moi à son service , le marquis voudra conclure ce ridicule mariage : les hommes distinguent trèsbien les distances au-dessus d'eux; au-dessous, tout leur paraît égal. Je résisterai ; mais Julie ne manquera pas de prier , de supplier monsieur le
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marquis, si elle sait que l'impertiueut caporal a trouvé accès près de lui. Oli, je vais mettre bon ordre à tout cela.
On vient avertir M. d'Oliban qu'il est servi, et Ducroc s'empare de Larose. « J'aime les soldats , a disait-il au marquis. Mon père l'a été, et celui- « ci a l'air d'être un honnête garçon. — Je le crois a comme vous, Ducroc; ayez-en bien soin. >»
Thérèse se garde bien de paraître à l'office. Le factotum , le chef de cuisine et le valet de chambre fêtèrent, de leur mieux, le protégé de monsieur le marquis. Il parlait peu , mangeait moins , et cependant sa figure était rayonnante^ « Allons, allons, lui disait le bon Ducroc, un sol- « dat ne trouve pas toujours un pareil souper. <• Faites honneur à celui-ci, mon camarade. » Larose laissait charger son assiette, et son imagination errait dans l'hôtel , qu'il ne connaissait pas. Il créait une chambre à Julie, il la voyait assise devant une petite table; elle y appuie son coude ; sa charmante figure est penchée sur sa main ; elle relit les deux billets qu'il lui a donnés; peut-être, avant de sortir, trouvera-t-il quelque moyen de lui remettre le troisième.
La cordialité de Ducroc l'encourage , il le tire à part pour lui confier son malheureux amour. Il réfléchît aussitôt que Ducroc est peut - être le père de Julie, et qu'il pense comme sa mère. Il est debout devant lui; il n'articule pas un mot, et Ducroc attend en vain qu'il s'explique.
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Larose rentre. 11 prend Zéphire par la main , et le conduit dans la cour. Celui - là est jeune , pensait-il; il compatira à des peines qu'il éprouve peut-être, et si je ne peux voir ma Julie, il se chargera de mon billet. Mais , se disait - il à l'instant , il doit tenir de plus près aux intérêts de ses vieux camarades qu'à ceux d'un jeune homme qu'il ne connaît pas. Si je m'étais ouvert à monsieur le marquis?... Est-il présumable qu'il veuille contraindre des domestiques qui , selon les apparences, le servent depuis long-temps, à marier leur fille contre leur gré?
« Ah çà, lui dit Zéphire, parlerez-vous bientôt ? « — Monsieur, je n'ai plus rien à vous dire. — Il a faut convenir, monsieur, que votre conversa- « tion est fort intéressante , et qu'il y a beaucoup « à gagner avec vous. » Il tourne le dos au jeune soldat ; il rentre à l'office , et dit à Ducroc : « Je a crois que le protégé de monsieur le marquis est « fou. — Mais, je le crois aussi. — Il faudra lui « ôter sa lumière, quand il sera couché. — Je le (( crois bien, vraiment. Il mettrait le feu à l'hôtel.»
« Mais, monsieur, disait Zéphire au marquis, « en le déshabillant , le jeune soldat que vous ce avez reçu chez vous a des absences bien extract ordinaires. — Des absences? Je ne me suis pas ce aperçu de cela... Ah, je me rappelle... Il est ce amoureux , Zéphire , très - amoureux. — Je l'ai ce été aussi, monsieur. Mais l'amour ne m'a jac< mais empêché de souper; jamais je n'ai regardé
c( en face , et pendant cinq minutes, les personnes « à qui je voulais parler , sans leur adresser un « mot. — C'est que tu n'as jamais aimé véritablett ment, Zéphire. Tu es un assez mauvais sujet. »
Monsieur le marquis n'a jamais aimé autrement que moi, pensait Zéphire; et si j'étais seulement baron, je lui dirais qu'il vient de faire son procès comme le mien. Mais je suis valet de chambre , et, pour faire fortune à ce métier -là, il faut être sans humeur, quelquefois même sans honneur. L'auteur qui a pensé cela connaissait bien les grands seigneurs.
« Zéphire , demain matin tu feras attendre ce «jeune soldat à sa chambre, et tu me l'amèneras , a quand je serai habillé- «
Larose avait été conduit à cette chambre par Ducroc, qui lui avait donné le temps de recon naître le local, et qui subitement s'était esquivé avec la lumière , et avait donné un tour de clé à la porte. « C'est le père , c'est le père , disait La a rose. Sa femme lui a tout dit , et il a voulu me « mettre dans l'impossibilité de chercher l'ado- « rable Julie, et de lui parler de mon amour. Ils « ne savent pas que je la respecte autant que je « l'aime. »
Ah ! par exemple , voilà des sentimens bien chastes. Ils seront approuvés par les jolies dames d'une petite ville, qui lisent assez volontiers mes ouvrages, et qui me reprochent, en riant, certains tableaux qui ne les ont pas fait bâiller. Ce-
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pendant, quelque désir que j'aie de leur plaire, je ne peux me décider à être le continuateur de ÏAmadis des Gaules. J'aime à peindre les objets tels qu'ils sont, et je félicite bien sincèrement ces dames de ne se reconnaître dans aucun de mes portraits.
On rencontre quelquefois un Céladon de dixhuit ans. Céladon Larose, ou Larose Céladon, ne pensa pas à se coucher. Il se promenait en long et en large dans sa chambre ; il dirigeait ses soupirs sur les quatre murs qui le retenaient, bien sur que la chambrette de Julie était placée dans une des quatre positions. Il lui adressait les plus jolies choses du monde ; et , quelquefois , il était si content de lui , qu'il regrettait de ne pouvoir écrire les pensées brillantes et passioimées qui se succédaient sans interruption.
Un bruit léger frappe son oreille. Il écoute... On marche sur la pointe du pied; on passe devant sa chambre... Bientôt il n'entend plus rien... et il écoute encore.
Julie ne dormait pas plus que lui. Elle portait son image dans son cœur ; son nom errait sans cesse sur ses lèvres, et des sensations bien pénibles l'affectaient en ce moment.
Une nuit d'été passe bien vite quand on est fortement préoccupé. Déjà \ Aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de V orient. Les premiers rayons du soleil doraient les faîtes des cheminées, et Larose , fatigué de se promener.
l'officieux. 217 de soupirer et de penser, se jeta tout habillé sur son lit. Il n'y a jamais eu, et il n'y aura jamais d'amant malheureux qui n'ait fini , et qui ne finisse par prendre ce parti-là.
Celui-ci goûtait , dans les bras de Morphée , les douceurs d'un profond repos, et, en style vulgaire , il ronflait à faire résonner les vitres de sa chambre , quand Zéphire vint savoir comment il avait passé la nuit, et lui dire que monsieur le marquis l'attendait. On est bientôt prêt quand on ne s'est pas déshabillé. Larose étend les bras, se frotte les yeux, suit son introducteur, et se présente devant le patron. Monsieur le marquis avait déjeuné. Tout entier à son plan de conciliation entre le soldat et son capitaine , il ne pensa point que Larose déjeunerait peut-être volontiers aussi. Il ne s'informa pas même s'il avait soupé la veille. Les chevaux étaient mis; on monta en voiture.