‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 45 sur 64 · CHAPITRE VL // commence mal. Comment finira -t -il · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL // commence mal. Comment finira -t -il

H était huit heures du matin, Larose ne paraissait pas , et Julie comptait les minutes. Thérèse, aussi impatiente que sa fille, prend son mantelet de taffetas noir, ses gants de fil et son éventail de papier vert. Elle trotte , elle court à la caserne; elle entre dans la chambre du beau soldat; elle s'informe... il ne s'est pas trouvé à l'appel de la veille. Thérèse tombe, non sur un fauteuil , on n'en met pas ordinairement dans les casernes; elle se laisse aller sur un banc, et le sentiment l'abandonne. Il n'y avait là, non plus, ni sels, ni éther. Le chef de chambrée vide ce qui reste d'eau dans le bidon sur le nez de la défaillie. Thérèse revient à elle, et se trouve mouillée comme la rivière. Elle sort en grommelant. « Bah , bah ! dit le chef de chambrée , si on usait « de ce moyen-là avec les grandes dames, elles a ne se trouveraient pas mal si souvent. »

Thérèse court chez le comte d'Orville. Elle lui raconte ce que le rapport du sergent lui a déjà appris. Le comte lui dit, du ton le plus obligeant, qu'il suffit de l'intérêt que le marquis porte à Larose, pour qu'on lui passe encore cette escapade. Il ajoute que le congé absolu sera expédié dans la journée, ainsi qu'il l'a promis, et qu'on

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peut être fort tranquille sur le sort du futur époux. Thérèse retourne à l'hôtel, assez satisfaite, et son premier mot, en rentrant, est : A-t-on vu Larose ?

Julie s'était mise en vedette à une croisée qui donnait sur la rue. Ses yeux charmans plongeaient à droite et à gauche. Ce fut elle qui répondit d'un ton dolent : Non , ma chère mère.

Thérèse se désole; elle trépigne; elle jurerait si elle l'osait. Comme un incident change un homme en bien ou en mal! Larose, qui, trente-^ six heures auparavant, n'était bon à rien, est devenu tout à coup l'objet de l'affection, de la sollicitude , des alarmes de Thérèse.

Julie demande et obtient, sans difficulté, la permission de travailler dans la chambre où elle est, et vous sentez bien qu'elle ne fait pas un point : il est difficile de regarder à la fois et son ouvrage et ce qui se passe dans la rue. Un uni-^ forme des Gardes Françaises se montrait-il à deux cents pas? le cœur de la pauvre petite volait audevant de lui , et une larme mouillait sa paupière , lorsque le passant trompait son espoir. Que de larmes elle versa dans cette triste journée !

Sa mère vint la prendre pour la faire dîner. Julie se laissa entraîner, se mit à table, et ne mangea point. Thérèse lui servait ce qu'il y avait de meilleur; Julie portait un morceau à la bouche, et le laissait retomber sur son assiette. Sa mère lui parlait.de Larose , pour l'égayer un peu ,

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et Jtilie répondait par un soupir. Elle ignorait encore que pour bien servir l'amour, il faut avoir dîné.

Vers le soir, elle supplia sa mère de retourner à la caserne. Thérèse, qui avait eu le temps de réfléchir, et qui redoutait le bidon ^ prit le bon Ducroc avec elle, et promit à sa fille de rester dans la chambre de Larose , jusqu'à ce que l'appel soit fait.

Les ténèbres couvraient notre petit globe, e^; la mauvaise huile des réverbères ne permettait pas de bien distinguer les objets de quatre pas. Julie, cependant, restait immobile à sa croisée. Il peut s'arrêter, pensait-elle, en se rendant à l'appel, et s'asseoir sur ce banc de pierre, témoin de ses premiers vœux ; je le reconnaîtrai ; je l'appellerai; je lui parlerai bonheur.

En effet, un homme vient droit à la porte; il s'arrête , il frappe , et Julie croit reconnaître l'uniforme des Gardes. J^'oiseau qui fend l'air pour tomber sur sa proie est moins vif que Julie. Elle est chez le suisse, et ne sait comment elle est descendue. C'est un sergent de la compagnie d'Orville qui apporte le congé. « Où est Larose, mon- (f sieur, où est-il? — Je ne le sais pas, mademoi- « selle. » Et monsieur le sergent est déjà dans la rue.

Julie a reçu la cartouche. Elle la lit, la relit; elle est bien sûre que son amant est libre , et son cœur tressaille de plaisir. Elle porte son nom à

l'officieux. 247 ses lèvres ; elle l'y reporte ; elle ne se lasse pas de le baiser. Que réserve-t-elle donc à Larose ?

Thérèse et Ducroc tenaient ferme sur le banc de la chambrée. Les allans et venans, les chansons bachiques , les propos gaillards , rien n'altère leur imperturbable tranquillité, si ce n'est pourtant les réflexions assez tristes que dame Thérèse faisait de temps en temps. Enfin le sergent de semaine paraît, sa lanterne à la main. Il appelle tous les commensaux de la chambre, et tous sont présens, Larose excepté. Thérèse interroge, presse, interpelle le sergent. Le sergent lui répond que le jeune homme ne s'est pas présenté depuis quarante - huit heures ; qu'il ignore que son congé vient d'être expédié , et que , selon les apparences , il a déserté.

Ace terrible mot, Thérèse s'évanouit une seconde fois. Une seconde fois, le chef de la chambrée s'approche , le redoutable bidon à la main. Ducroc enlève Thérèse , et moitié soutenant , moitié portant, il arrive dans la cour. Le grand air rend la bonne dame à elle-même; mais elle pousse des cris à amollir des roches; elle maudit le marquis ; elle arrache son bonnet de point d'Alençon , et elle le foule aux pieds. A ses cris , huit cents hommes , en chemise , paraissent aux croisées, et parlent tous à la fois; plusieurs sergens s'approchent pour faire cesser ce tintamarre; ils enlèvent Thérèse, la portent au -dehors de la

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grille d'entrée , et laissent Ducroc maître d'en disposer, comme bon lui semblera.

Ducroc ne voit rien de mieux à faire que d'aller chercher un fiacre. A l'aide du cocher, il y monte la dame, et il invoque l'assistance du suisse pour la mettre dans sa chambre, la déshabiller et la coucher. Julie est accourue. L'état affreux où est sa mère, lui fait pressentir son malheur. Cependant elle l'engage à prendre un peu de repos; elle fait retirer Ducroc et le suisse, et elle veut commencer la toilette de nuit de sa maman. « Il « a déserté ! il a déserté ! s'écrie Thérèse en se « dégageant des bras de sa fille. — 11 a déserté! » s'écrie Julie, et elle tombe à la renverse. Fort heureusement , sa téte a porté sur le lit de sa chère mère.

Thérèse, à demi déshabillée, sort de sa chambre , et court l'hôtel , en criant : « Il a déserté , «il a déserté! » Ici, elle s'écorche le coude; là, le genou; plus loin, le front, parce qu'elle a négligé de prendre une lumière. A force d'aller et de crier, elle arrive à l'appartement de monsieur le marquis, qui se faisait habiller pour aller au bal , et qui s'occupait agréablement de l'effet qu'y produirait son bras en écharpe, et les quatrevingt mille francs qu'il a si noblement donnés.

« Que diable avez-vous donc, Thérèse? Faut -il «vous mettre aux petites - maisons ? On en est « quelquefois plus près qu'on ne le pense. — Ce

l'officieux. 249 « n'est pas moi qu'il faut y loger , monsieur. — c( Eh, qui donc, s'il vous plaît? — Il a déserté, il « a déserté î — Qui ? — Mon cher Larose. — Eh , « qu'importe , puisqu'il a son congé ? — Il a son «congé, il a son congé; sait -il qu'il l'a, et ne «va-t-il pas se dérober à tous les yeux? Où le « chercher ? où le trouver maintenant ? Mort de « ma vie, vous aviez bien affaire de l'introduire à « l'hôtel ! — Vous allez voir que je ressemble aux « harpies , qui gâtent tout ce qu'elles touchent. « — Je ne connais pas les harpies , monsieur le « marquis ; mais il est sur que vous brouillez tout. « — Plus de respect , s'il vous plaît , Thérèse. — « Il s'agit bien de respect! Ma fille est au déses- « poir, et je me désespère pour elle et pour moi. « Du respect , du respect ! Si Larose n'était pas « entré ici , il eût , selon sa coutume , passé et « repassé devant l'hôtel. La lettre du compère se- « rait arrivée ; Julie aurait instruit son amant ; il «serait dans mes bras; il serait à ses pieds... Où « le chercher? où le trouver? je le répète... Bonne « sainte Thérèse ; secourez-moi.

« Allons , ma bonne , allons , il n'y a rien de « désespéré. Zéphire , tu iras demain aux Pe- « tites-Affiches et au journal de Paris. Tu feras « annoncer , trois jours de suite , que Larose , « déserteur des Gardes Françaises , a son congé « absolu , et qu'il peut reparaître avec sécurité. « — Ces Petites-Affiches et ce journal de Paris , « vont-ils loin, monsieur le marquis? — Par toute

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« la France , Thérèse. — Et si Larose est passé en « pays étranger ? Il n'en a pas eu le temps. — C'est a vrai, c'est vrai; je me modère, je reviens à moi, «monsieur, et je vous demande pardon de ce c< que j'ai pu vous dire de déplacé. y>

Elle sort et gagne sa chambre en criant : « Il « reviendra , il reviendra. Demain , les Petites-Affi- « ches et le journal de Paris annonceront qu'il a « son congé. » Julie prête une oreille attentive ; elle nomme son amant, soupire, et retombe, les bras sur son lit, et sa téte sur ses mains. « Pos- « sède-toi, possède-toi, mon enfant; il reviendra, «te dis-je. )) Julie n'entend plus rien. La fatale nouvelle a enflammé son sang ; la fièvre se manifeste; elle dérange le cerveau; Julie est dans le délire, et c'est Larose seul qu'elle voit, à qui elle parle , et qu'elle croit presser dans ses bras. Thérèse, effrayée de l'état de sa fille, court chez le marquis, pour l'accabler de reproches. Le marquis , que ces scènes répétées auraient pu fatiguer, était, fort heureusement, allé au bal.

O puissance de l'amour maternel ! Thérèse oublie que son bonnet est resté à la caserne, et son fichu dans le fiacre; elle ne s'aperçoit pas que la violence de ses mouvemens a cassé le cordon d'une de ses jupes, et elle court chez le médecin de la maison. Elle n'a pas fait cinquante pas que le jupon glisse; ses jambes s'embarrassent; elle chancelle. En pareille circonstance, notre premier mouvement est de porter les mains

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en avant. Celles de Thérèse tombent d'aplomb sur l'étalage d'une fruitière. Les abricots, les pèches, les poires roulent sur le pavé, et la fruitière jure... comme une dame de la halle. Thérèse s'écrie qu'elle va payer le dommage... Autre mésaventure ! ses poches sont restées dans la cour de rhôtel. La dame harangère saute à son chignon; il lui reste à la main. Elle crie, elle tempête, elle va frapper... Une patrouille passe, et monsieur le commandant n'a pas besoin de faire une enquête : les fruits, dont la rue est jonchée, Font mis au courant. Il interpelle Thérèse de répondre. Thérèse, exaspérée, parle de Julie, de Larose, de Zéphire, des Petites -Affiches , de M. d'Oliban, qu'elle charge d'imprécations. Un fiacre allait rentrer, et les chevaux, l'oreille et la téte basses, espéraient jouir enfin de quelques heures de repos. Le caporal-commandant arrête la voiture; il y fait monter Thérèse, y place un de ses hommes avec lui, et renvoie les autres au corps-degarde. Il fait toucher rue de Sèvres.

Thérèse crie plus haut que jamais , et la colère Fempêche de donner de la suite à ses idées. Plus elle crie , et plus monsieur le commandant se confirme dans l'idée qu'il a conçue d'abord. On arrive aux Petites-Maisons. Le cocher sonne; on force Thérèse à descendre, et on mande Féconorae pour quil ait à reconnaître une folle, qui, selon les apparences , s'est échappée de l'hospice. A ces mots , Thérèse se tord les bras ; elle déchire

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l'oreille du caporal et arrache le bonnet de ve^ loiirs crasseux de l'économe. Elle veut parler, et ne trouve plus de voix, cf Quel... qu'elle soit de... « de... de cette mai. . . mai . . . maison ou d'une «autre, dit l'économe, c'est une... une femme «dont... dont... dont il faut s'ass... s'ass... s'assu- « rer. » Il livre Thérèse à deux sœurs vigoureuses , qui , pour avoir plus tôt fait , l'enferment dans la première loge qui se présente , et retournent s'étendre sur leur couchette.

Contre qui Thérèse s'emportera-t-elle maintenant? contre quatre murailles? Le parti le plus sage, le seul même qu'elle pût prendre, était de se calmer, et c'est ce qu'elle fit. Elle revint à elle si complètement, que, si elle avait pu vaincre l'inquiétude que lui donnait Julie, elle eût fini par rire de cette aventure. Elle tâtonne; elle cherche ; elle rencontre quelques brins de paille , et elle s'assied, pour attendre plus commodément que le jour lui permette de revendiquer son marquis, et de retourner à l'hôtel.

Elle pensait à sa fille , et elle regrettait amèrement de n'avoir mis personne auprès d'elle ; elle pensait à Larose , à l'effet de l'annonce qui allait le rendre à l'amour et au bonheur ; elle pensait à monsieur le marquis, qui, fort innocemment, et elle en convenait , l'avait poussée aux Petites- Maisons , lorsqu'un certain bruit vint frapper son oreille. Elle tressaille, elle écoute; le bruit aug-mente, et elle reconnaît le son de quelques vieilles

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ferrailles qui s'agitent avec assez de force. Thérèse croyait aux revenans et aux sorciers. Cependant elle ne s'arrêta pas à cette idée. Elle jugea qu'on l'avait rendue commensale d'une loge, déjà habitée par quelqu'un qui n'était pas plaisant. Elle se serre contre le mur, et elle retient son haleine : la crainte avait fait disparaître le côté plaisant de sa réclusion. « Ah! pensait-elle, c'est « moi seule qui suis cause de tout. Si je n'avais « pas rudoyé, humilié, désespéré Larose, il n'aucc rait pas déserté, Julie ne serait pas malade, ni (c moi aux Petites-Maisons : le malheur est un juge « inflexible qui ne nous permet plus de nous «flatter. Diable! je viens de trouver là quelque « chose qui a l'air d'une maxime. »

Tout à coup une voix sépulcrale se fait entendre. « J'ai perdu ma couronne, et j'en suis au « désespoir. — Àh! disait bien bas Thérèse, c'est « un roi détrôné. — Si du moins, avant de des- « cendre du trône , j'avais pu étrangler cette mal- « heureuse femme de chambre qui me mettait « toujours ma robe à l'envers. — C'est une reine. « — Malheur à la première qui se présentera de- « vant moi! je la mets en lambeaux. — Oh, mon « Dieu , mon Dieu , secourez-moi ! » Et une sueur froide coule de tous les membres de Thérèse.

« Qu'aperçois -je là -bas, reprend la folle? — « Ciel! elle a des yeux de chat. — Venez ici, ma «mignonne, venez, nous causerons ensemble, w Thérèse se sent mourir. «Si ma chaîne n'était

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«pas si courte, j'irais vous trouver; mais je ne «peux faire deux pas. » Ici, Thérèse commence à respirer.

Bientôt le jour naissant éclaire le triste réduit où Thérèse a éprouvé tant de sensations différentes. Ses yeux se portent sur la princesse infortunée , qui ne peut souffrir qu'on lui mette sa robe à l'envers. Une jeune personne, nue comme Eve, avant son joli péché, que couvrait à demi une longue chevelure noire, que son extrême pâleur rendait plus intéressante, dont les grands yeux bleus, pleins de douceur, inspiraient la confiance , la regarde d'un air touchant. « Vous n'êtes «jamais méchante, lui dit -elle, puisque vous «n'êtes pas enchaînée. Moi, j'ai des momens af- « freux , et on me les fait cruellement expier. «Vous me regardez avec affection; vos yeux se « remplissent de larmes ! Ah ! voilà la première « marque d'intérêt que je reçois depuis que je suis «ici. Approchez -vous; que j'aie encore le plaisir «de porter ma main sur un cœur sensible. Venez, « ne craignez pas Cécile ; je sens venir mes accès, « et je vous avertirai. »

Thérèse, émue au-delà de toute expression, avance, recule, avance encore, et retourne à la place où elle a passé trois heures. L'infortunée lui tend les bras, et l'appelle de nouveau, avec un accent qui porte le trouble dans son ame. Le sentiment l'entraîne ; elle ne connaît plus la crainte , elle presse Cécile contre son sein.

l'officieux. 255 « Etes-voiis aussi une victime de la méchanceté « des hommes ? Rien en vous n'annonce l'aUéna- « tion d'esprit. — Une méprise m'a conduite ici , « mon enfant; j'en sortirai bientôt. — Vous sor- « tirez, vous sortirez! Et moi, je suis condamnée « à vivre, à souffrir, à mourir dans ce cachot! Un « frère ! Quel frère ! grand Dieu ! Il a tué l'amant «que j'adorais, au moment où nous allions forte mer les nœuds les plus désirés et les plus doux. « Le désespoir m'a écrasée de sa main de fer ; ma « raison s'est aliénée ; on a saisi ce prétexte pour « m'enfermer ici ; on y paie une modique pension «pour moi, et on jouit de ma fortune, qui est « considér^le. Il est des maisons où je serais dé- « cemment, où on me traiterait avec douceur. Ici, «je n'ai que des bourreaux. Voyez ces fers, qui « m'entrent dans la chair, mon sein meurtri , cette «paille humide et infecte, ce vase grossier, le « seul que j'aie, et qui reçoit alternativement ma « nourriture et sa décomposition... Éloignez-vous, « éloignez-vous , ou votre mort est certaine. »

A l'instant les yeux de Cécile s'enflamment , son teint s'anime ; elle agite ses fers ; elle vomit des imprécations. Thérèse a eu le temps de fuir.

Une autre scène se passait dans la cour. L'économe querellait les sœurs qui avaient enfermé Thérèse dans la loge de Cécile. Cette imprudence, leur disait-il, lui a peut-être coûté la vie. Il regarde au guichet de la porte , et l'explication que désirait si vivement Thérèse, commence enfin. Elle

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raconte tout ce qui lui est arrivé depuis la veille au soir. Les faits sont si précis, ils ont un tel caractère de vérité , que l'économe ne sait à quelle idée s'arrêter. «Elle est bien dans ce moment, «pensait -il, et hier au soir elle était furieuse. « Elle a peut-être des intervalles de raison ; je vais « profiter de celui-ci. »

Il fait ouvrir la porte; on prend Thérèse, et on la conduit dans une loge plus saine et plus agréable. Thérèse trouve très-mauvais qu'on ne se rende pas aux indications qu'elle a données ; elle exige, elle ordonne qu'on aille à l'instant à l'hôtel, qu'on y prenne des renseignemens positifs, et qu'on lui rende sa liberté. ^

Ce que demandait Thérèse parut très -juste à l'économe. Mais il n'était pas expéditif, et son bégaiement allongeait singulièrement la conversation. Deux heures s'écoulèrent encore avant que la porte s'ouvrît définitivement. Ducroc parut enfin. Il portait ce qui était nécessaire pour que Thérèse pût sortir décemment. Cinq minutes suffirent à sa toilette, et elle courut joindre Ducroc, qui, par respect pour la bienséance, l'attendait dans la cour.

Son premier mot fut pour Julie , et le second arrêta le rire fou du factotum de M. d'Oliban. Julie était faible; mais la fièvre avait cessé. Ducroc avait passé la nuit auprès d'elle, il lui avait parlé constamment de Larose, de son prochain retour, et il était parvenu à la calmer. Thérèse

l'officieux. -25"] Tembrassa; elle envoya l'économe à tous les diables, et monta dans la voiture qui l'attendait à la porte.

Tous les gens de l'hôtel avaient été sur pied pendant la nuit. Ils l'avaient cherchée chez ses amis, chez les fournisseurs du marquis; ils avaient pris des informations dans tous les corps-de-garde du quartier. Econduits par les uns, mal menés par ceux qui n'aiment pas à se lever à deux heures du matin, ils avaient appris seulement qu'une patrouille avait arrêté une folle qui courait les rues , et qu'on l'avait conduite aux Petites- Maisons. La raison, le jugement, la gravité de dame Thérèse n'avaient pas permis qu'on s'arrêtât au récit du caporal ; mais quand elle descendit à l'hôtel, chacun se dédommagea des fatigues de la nuit, par des éclats de rire, par des plaisanteries, plus ou moins piquantes, auxquelles il fallut bien que la bonne dame se prêtât : le moyen le plus sûr de désarmer les railleurs est de rire avec eux.

A. travers ces accès d'une gaieté feinte ^ Thérèse réfléchissait. Elle sentait bien que son aventure avait un caractère qui ne flattait pas son amourpropre , et que , par cette raison , on ne l'oublierait pas de sitôt. Elle résolut de lui donner une tournure solennelle, et de se rendre ainsi plus recommandable que jamais.

«Le désagrément que j'ai éprouvé, dit -elle, 'X m'a fait faire de profondes réflexions sur la per- AX. 17

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« versité humaine , et il me fournit roccasioii « d'être utile à une victime de la plus noire scé- « lératesse. » Elle nomme Cécile ; elle vante ses charmes et sa candeur^ elle raconte ses malheurs; elle peint l'horreur de sa situation actuelle. Dèslors la disgrâce de Thérèse s'ennoblit; c'est un ange tutélaire qu'une main divine a conduit pour punir un frère dénaturé. L'esprit des auditeurs est tourné vers Cécile ; chacun lui prête les attraits qui flattent le plus son imagination. On entend le bruit de ses fers ; on voit ses meurtrissures ; on répète les paroles qu'elle a adressées à Thérèse. Zéphire proteste qu'il ne laissera pas un moment de repos au marquis, que la pauvre demoiselle ne soit placée dans un asile décent. Ses camarades échauffent son zèle , lui montent l'imagination, et le désignent comme le vengeur, le libérateur de la beauté. Thérèse l'embrasse sur les deux joues. Cette faveur, qu'il eiit dédaignée un quart d'heure auparavant, est pour lui une marque précieuse d'estime, un prix honorable de ses bonnes intentions. Dans tout l'hôtel on ne parle plus que de Cécile et de sa prochaine délivrance. Julie pleure sur ses infortunes. Et comment îie donnerait-elle pas des larmes à une demoiselle qui a perdu son amant?

Ne l'imitez pas, mon cher lecteur. Passons à des objets plus gais, et sachons ce que faisait le marquis pendant le cours de cette nuit désastreuse : il n'y a pas de moment dans la vie où on

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ne puisse trouver un Jean qui pleure et un Jean qui rit.

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