CHAPITRE VIT
// est capitaine.
Il y a différentes sortes de bals. Chez les uns on a dîné en famille un dimanche. Le moka a égayé tout le monde , même les grands parens. La demoiselle de la maison regarde sa maman d'une certaine manière. La maman dit un mot à Foreille du jeune frère. Il saute sur son chapeau , il saute en sortant, il saute dans la rue. Au bout d'une demi -heure, cinq à six jeunes personnes paraissent ; elles sont accompagnées de leurs frères, de leurs cousins, d'amis avoués de la famille. Point de prétentions , point de toilette ; on ne dansera que pour le plaisir de danser. Le ménétrier ordinaire est là; son violon est encore discord , après avoir été accordé ; mais le premier coup d'archet est le signal de la joie. On court prendre ses places ; on se lance ; une contredanse succède à une autre; la vieille servante ne suffit pas pour faire circuler l'orgeat , le sirop de groseille, l'eau sucrée et la brioche. Chacun sert sa danseuse , et ne s'oublie pas. Enfin on se sépare à minuit, avant d'être fatigué, avant d'avoir épuisé le plaisir, et on se réunira avec une satisfaction toujours nouvelle.
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Ailleurs , un bal est une affaire importante. Les invitations sont faites huit jours d'avance; et pendant huit jours les unes font travailler leurs couturières; les autres, moins riches, mais tourmentées aussi du désir de briller , passent ces huit jours à faire et à défaire. Les jeunes demoiselles oublient des occupations utiles ; les jeunes femmes oublient leur ménage, leur enfant; car maintenant il est du bon ton de n'en avoir qu'un. Elles ne pensent à leur mari, pendant cette semaine, que pour lui demander de l'argent. Le mari est assez porté à en refuser ; mais sa femme le couvrira de ridicules, et un ridicule est mortel à Paris. Une banqueroute s'oublie bien plus promptement.
Enfin le grand jour, que dis-je, la grande nuit commence à étendre ses voiles ; on commence à s'habiller. Quelle délicieuse jouissance doit suivre des travaux de huit jours ! Pas du tout. Ici, une malheureuse robe est trop longue par devant; là, une guirlande de roses, qui en garnit le pourtour, est inégalement placée; plus loin, un peigne ne peut percer un diadème qu'on n'a formé qu'en relevant avec force , et au risque de se donner une migraine , les cheveux du derrière et du devant de la téte. Deux dents du peigne ont ployé ; il faut l'envoyer chez le bijoutier. Partout le dépit , l'impatience succèdent au plaisir qu'on s'était promis. Onze heures ont sonné, et on n'est pas prête encore. Enfin , on monte dans
l'officieux, 'iGl sa voiture, dans un remise, dans un fiacre; on arrive, et il n'y a pas encore une contre - danse formée. On se regarde, on rougit; on est confuse d'être venue sitôt. Cet empressement donne un air tout-à-fait bourgeois. Cependant, dans une réunion quelconque , il faut bien qu'il y ait un premier.
A minuit l'orchestre est placé, et comme là tout est ambition, des malheureux qui ne connaissent pas une note s'avisent de jouer en partie. Ces malheureux - là se font payer trente - six francs par séance, et on se perdrait de réputation , si on ne les avait pas. Aussi font - ils les importans, et les gobe -mouches leur marquent des égards.
On a eu grand soin de s'assurer d'une ou de deux femmes qui ont la réputation d'être excellentes danseuses, et qui n'ont que celle-là. Elles ne quittent pas le parquet, et des gens, aussi superficiels qu'elles , ne se lassent pas de les admirer. Elles excitent une émulation générale, et monsieur de la Gavotte ne sait plus à qui entendre. Il est fatigué , excédé ; il ne tiendra pas long -temps à ce genre de vie; aussi compte-t-il se retirer, quand il aura douze mille livres de rente. En attendant, il court donner ses leçons dans un très-bon cabriolet ; et le maître de français , son voisin , n'est pas sûr de payer comptant la paire de souliers qu'il lui faudra à la fin du mois.
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A trois heures du matin, on sert un magnifique ambigu, où on mange sans faim, on boit sans soif, et il faut digérer. On saute des boulangères^ des ronds de Ronchin; on se fait enfler les pieds au carillon de Dunkerque. On se sépare enfin; on rentre chez soi , accablé , affaissé , et on se met au Ht pour en sortir avec un mal de téte qui durera pendant le reste de la journée.
Vous prévoyez bien que le bal de madame de Verneuil était du second genre. Le marquis avait un habit Ulas, brodé en argent, sur lequel son écharpe noire tranchait d'une manière tout-àfait agréable. Les femmes ne lui disaient rien de son affaire; mais elles le regardaient avec une bienveillance marquée, et quelques-unes murmuraient tout bas : « Oh, je voudrais que mon amant se fît donner un petit coup d'épée ! Comme cela rend un homme intéressant ! Ce serait à qui l'aurait, et il n'aimerait que moi, car enfin, ces dames... Je vous entends; elles sont loin de vous valoir, n'est-ce pas?
Le comte d'Orville fixait aussi l'attention de quelques connaisseuses. Selon elles, celui qui avait donné le coup d'épée valait au moins celui qui l'avait reçu. D'Orville n'était pas de la société ordinaire de madame de Verneuil; sa belle amie n'avait pu être invitée ; madame de Verneuil , d'ailleurs , ne la connaissait pas. Au bout d'un quart d'heure, toutes ces dames virent qu'il n'avait là personne à lui. On le supposa libre, et
l'officieux. 2G3 l^ientot il s'aperçut qu'il n'avait qu'à jeter le mouchoir. Le pas était glissant pour un jeune seigneur. Celui - ci succombera - t - il à l'occasion ? non. Ce n'est pas qu'il se pique de fidélité; ne lui faites pas l'injure de le croire. Mais, son amie a du crédit; elle est au moment de lui rendre un service essentiel; et tout se sait dans le monde. a Ah, pensait- il , si j'avais mon régiment!... » Ingrat !
M. de Verneuil avait paru un moment, comme l'avait pressenti madame son épouse. Il avait salué quelques personnes de sa connaissance ; il leur avait adressé quelques mots , auxquels on avait répondu d'une manière assez insignifiante. Du reste, on lui avait laissé liberté entière de rester ou de se retirer: dans une certaine classe, le mari est l'être le moins remarquable de la maison. Celui-ci se retira à une heure, sans marquer ni humeur, ni satisfaction. Il semblait ne s'être montré là que pour calculer ce que lui coûterait la féte que donnait sa femme.
Entre une walse et une colonne, on remarqua que la présidente et la baronne allaient de femme en femme , ne disant que quelques mots , mais parlant avec une extrême vivacité. Celles qu'elles venaient de quitter portaient les yeux sur d'Orville et d'Oliban. Tout à coup on se divisa deux par deux, et on ne parla plus que des quatrevingt mille francs. L'officieux marquis fut le hé-
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ros du moment. On commençait à lui adresser des félicitations, et à regarder d'Orville d'un air moins favorable, quand l'orchestre joua un été. On ne résiste pas à cela. D'Orville, d'Oliban, et les quatre-vingt mille francs furent oubliés; mais on se promit bien de s'en souvenir le lendemain , d'en faire la nouvelle du jour, et de la commenter, selon l'usage.
On est un peu vicieux dans le monde; mais on y couvre le péché d'un vernis flatteur : c'est la différence essentielle qui existe entre la bonne et la mauvaise compagnie. Cependant, un vice qu'on a Fart de rendre aimable, n'exclut pas une certaine délicatesse qu'on porte à l'excès, quand il est question des intérêts d'autrui. Ceux qui ne dansaient pas, continuaient à parler de d'Oliban, et trouvaient fort extraordinaire qu'une indiscrétion lui coûtât quatre - vingt mille livres et une palette de sang. Il était clair que plaindre l'un, c'était blâmer l'autre. D'Orville ne perdait' rien, et il est des choses qu'on devine, quand on ne peut les entendre. Son embarras croissait à chaque instant, et, cependant il sentait la nécessité de rester pour contenir les causeurs par sa présence; il sentait aussi l'air gauche qu'il devait avoir, et qu'il avait réellement. Un coup inespéré lui ramena tous les esprits.
Un laquais vient lui dire que le coureur de la comtesse d'Orfeuil demande à lui parler. D'Or-
l'officieux. 265 ville ne soupçonne rien encore ; mais il est en-: chanté de pouvoir sortir un moment, ne fût-ce que pour reprendre la suite de ses idées.
Il rentre cinq minutes après, et son air est radieux. « Messieurs, dit -il, je voulais acheter la « terre de Barjac , et je n'avais en caisse que la « somme qu'on en demandait. Une indiscrétion , « faite cependant par un motif très- louable, en a a fait porter le prix à cent mille écus. Il fallait « que je renonçasse à l'acquisition de cette terre, « qui , vous le savez , est à ma convenance , ou « que j'acceptasse le sacrifice de M. d'Oliban. « C'est ce que j'ai fait en me réservant de lui « rendre plus tard une somme que je ne consi- « dère que comme un prêt. » Monsieur le comte a-t-il bien pensé ce qu'il dit là? Il me semble que voilà la première fois qu'il parle de rendre. Il continue.
« En attendant, je me suis empressé de reconif naître un procédé par un autre. J'ai vu ce matin «quelqu'un à qui on ne refuse rien, et voilà ce c( qu'on m'écrit : Je me hâte de vous apprendre « que le roi vous a donné le régiment de chas- « seurs à cheval des Vosges , qui sera formé à Pi- « thiviers (i) , et qu'il fait présent à M. d'Oliban « d'une compagnie dans ce corps. »
(1) J'ai plusieurs fois conduit mes personnages dans différentes villes où se sont passées des scènes plus ou moins plai-
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Un homme qui promet de payer ses dettes , et qui , en attendant , fait avoir à son créancier , et pour rien, une compagnie de cavalerie, qui alors coûtait assez cher , est au-dessus de tout reproche. Les figures s'épanouissent; les félicitations se succèdent; d'Oliban marque sa reconnaissance par des expressions qui partent du cœur; madame de Verneuil embrasse d'Orville; d'Or ville est à son aise. Une joie franche commence à régner partout; le jour paraît, et on ne pense pas à se retirer : on est si rarement gai à Paris! Ce bal, enfin, se termina à la satisfaction de tout le monde , ce qui n'était pas sans exemple ; mais ce qui n'arrivait pas tous les ans.