‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 47 sur 64 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Cécile.

Le marquis venait de rentrer à l'hôtel. Zéphire, plein encore du noble enthousiasme que lui avait inspiré la beauté souffrante, ne put s'empêcher d'en parler à son maître , en le déshabillant. « Laisse ~ moi tranquille ; j'ai promis à madame

santés. Je ne sais encore ce qui arrivera à Pithiviers; mais je déclare que je n'ai jamais été dans cette ville , que je n'y connais personne, et que j'ai pour ses habitans l'estime que je dois à tous mes compatriotes. J'espère, d'après cela, qu'on ne cherchera à faire aucune application.

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*( de Yerneuil de ne plus me mêler des affaires des autres. D'ailleurs , je viens d'obtenir ^ne <( compagnie de cavalerie, et il faut que j'aille re- « mercier le ministre. Du chocolat à midi; que « mes chevaux gris-pommelés soient à mon carte rosse neuf , et mes gens en grande livrée. »

Il prenait son chocolat. Zéphire, poussé par Thérèse et Ducroc, stimulé déjà par le désir de jouer un rôle dans une affaire qui devait avoir de l'éclat, Zéphire présente à son maître un écrit qui courait partout, jusque dans les antichambres, et que le libraire de monsieur , disait - il , venait de lui envoyer : c'était un mémoire de M. de Voltaire en faveur des Calas. « Cet homme de génie , c( disait Zéphire , se couvre d'une gloire immor- « telle, et vous pouvez, monsieur, en acquérir « comme lui : la situation de Cécile est aussi dé- « plorable que celle des Calas; comme eux elle « est victime de l'injustice , et elle attend un lice bérateur. — En effet un mémoire composé par « un avocat célèbre , et qui paraîtrait sous mon « nom , parce que je l'aurais payé... — C'est cela, « monsieur, c'est cela. — Mais , j'ai promis à ma- <( dame de Verneuil... — Vous ne vous êtes pas « engagé à ne pas faire de bien , et elle est loin « de l'exiger. — Nous parlerons de cette affaire à « mon retour de Versailles. »

D'Oliban fut forcé de reconnaître encore la su^ prématie de d'Orville. Celle du grade militaire était incontestable; mais un capitaine, fût-il duc,

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n'entrait pas chez le ministre ; il lui fallait un introi^ucteur. L'amour - propre est adroit ; il tire parti de tout. Le marquis devait une visite de remercîment au comte, et il saisit ce prétexte pour descendre chez lui. Il fit tomber la conversation sur les obligations qu'ils avaient tous deux au ministre , et le comte adopta cette idée; il proposa de partir pour Versailles : c'est où d'Oliban l'attendait.

On va , on revient , très - satisfait de l'accueil qu'on a reçu. On arrête chez le tailleur en réputation , et on commande des uniformes. On court chez le sellier, chez le fourreur, et dans huit jours au plus tard on pourra partir pour Pithiviers. D'Oliban remet le comte chez lui, et pendant le trajet qu'il lui reste à faire pour rentrer à l'hôtel , le mémoire de Voltaire lui revient à l'imagination ; il se rappelle les paroles de Zéphire ; la belle chaleur de son valet de chambre le pénètre par degré. Tout à coup il tire le cordon, et il ordonne à son cocher de le conduire aux Petites-Maisons.

L'économe voit sortir d'un équipage brillant un jeune seigneur couvert de broderies, et précédé par trois laquais galonnés sur toutes les tailles; toutes les portes s'ouvrent à l'instant; le marquis se fait conduire à la loge de CécilCp

Ce n'était pas en ce moment une reine détrônée et vindicative. Elle était dans ce calme touchant qui avait si fortement intéressé Thérèse. Elle déplorait ses malheurs , et elle était disposée

à répondre aux questions que le marquis , déjà très-ému, devait nécessairement lui faire. « Dites- <( moi , ma petite , comment se nomme ce frère a dénaturé ? — Le baron de Vercelle. — Où de- « meure-t-il? — En son hôtel, rue de l'Université. a — Quel était le nom de l'amant que vous avez «perdu d'une manière si déplorable? — Le che- « valier d'Hautecourt... Oh, malheureuse, tu veux « encore me mettre ma robe à l'envers ! Plus de « pitié, plus d'espoir de pardon. Meurs... meurs... » Et Cécile agite ses fers avec une violence qui effraie le marquis. Il s'éloigne à grands pas de ce lieu d'horreur, et, des Petites-Maisons chez lui, il répétait sans cesse : « Est -il possible que la na- « ture ait produit un être comme ce baron de « Vercelle. »

Comment entamera -t-il cette affaire? Fera -t- il commencer de suite le mémoire qui doit l'immortaliser?... Non, non, il faut avoir des procédés, même pour ceux qui en méritent le moins. Il écrit au baron, et il lui demande un rendez-vous.

Le baron de Vercelle se pique de politesse. Il répond aussitôt qu'il recevra monsieur le marquis demain à midi. Il ajoute qu'il se rendrait à l'instant à son hôtel , si une indisposition assez grave ne le forçait à garder la chambre.

Le reste de cette journée devait appartenir au plaisir. D'Oliban court chez madame de Verneuil ; sa femme de chambre lai apprend qu'elle est allée rendre une première visite à madame d'Orfeuil.

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Le marquis s'étonne d'une démarche qui ne lui paraît pas motivée. La femme de chambre hii dit à l'oreille que sa maîtresse a su que madame d'Orfeuil est la personne à qui on ne refuse rien.

Il se fait conduire chez cette dame à qui il doit aussi un tribut de reconnaissance. Un service rendu , et le sentiment qu'il inspire , ont bientôt établi une sorte d'intimité entre deux femmes que l'uniformité des goûts tendait déjà à rapprocher. D'Oliban les trouva occupées de projets pour le temps de X^xxvveuvage. Plus de plaisirs bruyans, plus de bals surtout. Elles donneront deux heures par jour à leurs emplettes; une autre à leur enfant. Le reste de la journée sera consacré à quelque travail d'aiguille, à des lectures amusantes, et le soir on ira au spectacle sans rouge et sans diamans. Mais quand l'automne ramènera les objets chéris dans la capitale , les plaisirs reprendront leurs droits , et on se dédommagera de longues privations.

Le comte paraît, et on soumet à son approbation le plan qu'on vient d'arranger. Le comte et le marquis proposent aussi le leur. Un régiment à former , à discipliner , à instruire ^ occupera presque tous les momens. Ils ne verront la société que pour ne pas se singulariser , et ils ne joueront que le boston qui, pendant trois heures, ne donne pas le mot pour rire. On est très-content les uns des autres; on se jure de ne pas sortir du cercle qu'on s'est tracé ; on est de la

l'officieux. Si-^l meilleure foi du monde en ce moment : combien de temps le traité tiendra-t-il ?

On ne peut s'occuper long-temps d'affaires sérieuses. Si on ne passe pas rapidement de sages réflexions à la gaieté , on peut au moins répandre de la variété dans la conversation, en la portant sur des objets attachans. I.e marquis avait des moyens surs de fixer l'attention : il parla de Cécile et du baron de Vercelle. Les femmes sensibles éprouvent sans cesse le besoin d'exercer les facultés du cœur, et ces dames se passionnèrent pour Cécile. Elles prononcèrent l'extrême différence qu'on doit établir entre se mêler de tout et le désir d'arracher une infortunée à l'oppression. Le marquis, fort de l'assentiment de madame de Verneuil , se livra entièrement aux impulsions d'un zèle qui n'avait pas besoin d'être stimulé.

Revenons à l'intéressante Julie. Que fait-elle pendant que le marquis , tout à son avancement , à Cécile , et un peu à l'amour , parait l'avoir oubliée? Elle a reçu ses présens de noces. Elle a tourné, retourné chaque pièce; elle a essayé dix fois son peigne, ses boucles d'oreilles, son collier; toujours plus contente d'elle, elle oubliait la marche du temps. Quel chagrin cuisant la coquetterie ne fait-elle pas oublier à une femme ? iV onze heures du soir les rédacteurs des deux journaux envoient des épreuves à l'hôtel : ces messieurs ne sont pas toujours aussi obligeans; mais Zéphire

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leur avait raconté la triste histoire de Larose et de Julie. Et quel homme ne s'empresse de se rendre agréable à une jolie personne? Julie j toujours parée de ses bijoux, et surtout de ses seize ans, lisait devant une glace les annonces des Petites-Affiches et du Journal de Paris. A chaque ligne, elle portait un œil sur la glace , et elle souriait d'un air qui voulait dire : « Oh ! qu'il me « trouvera bien comme cela! »

Une femme contente d'elle, et que caresse l'espérance , jouit du présent et vit dans l'avenir. Pas* sant d'un excès à un autre , elle n'ouvre plus son cœur qu'à des sensations douces, et elle cesse de compter les momens. Julie a retrouvé l'appétit et le sommeil.

Le marquis, en s'éveillant , pensait à son entrevue avec le baron de Vercelle. Il y pensait en déjeunant, et il ne savait trop à quelles mesures s'arrêter. Le menacer de la rigueur des lois était peut-être le moyen de tout gâter. Chercher à exciter sa sensibilité , à faire parler le remords , était peut-être celui de ne rien obtenir. Il ne connaissait pas le baron ; il ignorait son âge et son caractère.... Après bien des réflexions, il résolut de suivre l'impulsion du moment.

Il part , il arrive rue de l'Université. Il est reçu par un jeune homme d'une figure heureuse, qui l'accueille de la manière la plus flatteuse , et qui lui demande à quoi il est redevable de sa visite. Le marquis était stupéfait, et ne répondait pas.

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Il ne pouvait concevoir qu'on cachât une ame atroce sous des dehors si séduisans. Plus incertain que jamais sur le parti qu'il doit prendre , il donne le temps à M. de Vercelle de répéter plusieurs fois sa question. Il fallait répondre enfin, et le marquis, fort embarrassé, balbutia quelques mots, qui amenèrent la conversation suivante :

« Vous avez une sœur, monsieur le baron... « — Ma sœur est folle. — Je le sais bien. — Pource quoi donc vous mélez-vous de ses affaires ? — «Sa situation est si déplorable... — Brisons là, «s'il vous plaît, monsieur. — Écoutez -moi, de « grâce. — Vous êtes le trentième que ma sœur « envoie ici pour me demander ce que je ne dois « pas^ ce que je ne peux pas faire. — Il me sem- «ble, monsieur, qu'elle a de graves sujets de « plaintes contre vous. — Eh bien , monsieur , « qu'elle les fasse valoir. — Et que répondrez-vous « devant les tribunaux? — C'est mon affaire, mon- « sieur, et je vous prie de ne pas me pousser date vantage. — Encore quelques mots, monsieur, et (c je me retire. Si on entame un procès... — Oh! « un procès. — Vous aurez à vous défendre sur « plus d'un point. Le chevalier d'Hautecourt... — « Il a cherché son sort , et depuis long-temps cette « affaire est oubliée. — Votre sœur ne l'oublie pas. ce — Pour son honneur, elle n'en devrait jamais rt parler. Je crois , monsieur , que cette converc( sation a été assez loin, et je vous prie de vou- « loir bien me laisser à moi-même. »

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