‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 48 sur 64 · XX · texte numérisé non relu

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Que diable a-t-il voulu me dire? pensait-il en se retirant. Pour son honneur, Cécile ne devrait jamais parler de son affaire avec le chevalier. Aurait-elle eu quelque tendre faiblesse?... Eh, quand cela serait, c'était une raison de plus pour les marier. Que diable, s'il nous fallait tuer tous ceux qui sont bien avec nos sœurs et nos femmes, nous n'en finirions pas. Avec sa figure doucette, le baron est un entêté , dont on n'obtiendra rien que par les voies juridiques. Quelle perversité ! quel aveuglement! Eh bien, on plaidera, monsieur le baron; et pour disposer favorablement vos juges et ceux de Cécile , je vais commander mon mémoire.

Il court chez cet avocat renommé, alors l'aigle du barreau, et qui, depuis, a été égalé. Il raconte les faits avec cette force , ce ton persuasif, si propre à entraîner le défenseur de l'opprimé. L'avocat s'enflamme à son tour; il prend des notes , sous la dictée du marquis ; il lui promet que le mémoire sera fait en quarante-huit heures , et il le remercie de lui avoir donné une cause qui doit ajouter à sa réputation. Le marquis s'explique; il offre de l'argent, beaucoup d'argent, pour que son nom paraisse en téte du mémoire. L'avocat réplique que tout l'or du Pérou ne le ferait pas renoncer à la célébrité que lui donnera cette affaire. Il représente au marquis que la gloire militaire est la seule qu'il doive ambitionner ; et , pour concilier leurs prétentions respec-

l'officieux. 275 tives, il lui promet de le désigner dans le mémoire comme le protecteur de la déplorable victime. Ce sera lui encore qui sollicitera le rapporteur, qui verra le président de la chambre ; son nom volera de bouche en bouche, et chacun d'eux aura dans le succès la part qui lui appartient légitimement.

Le marquis n'était pas opiniâtre. Il convint que l'avocat avait raison. Il renonça à la gloire de grand écrivain , qu'il sentait intérieurement qu'on pourrait lui contester , et il se borna à celle moins éclatante qui suit toujours une bonne action.

Il était décidé que d'Oliban n'aurait plus un moment de repos. Il court rendre compte à madame de Verneuil de ce qui s'est passé entre lui et le baron. Madame de Verneuil l'entraîne chez la grande dame à qui on ne refuse lien... Il ne s'agit de rien moins que de faire sortir d'autorité Cécile des Petites-Maisons, et de la placer dans un lieu décent et où on lui donnera des soins, qui, seuls , ont quelquefois rétabli une téte dérangée. Malheureusement le crédit de la dame ne va pas jusqu'à obtenir un arrêt du parlement en vingtquatre heures. D'ailleurs, elle redoute trop l'austérité de mœurs du premier président pour oser essayer auprès de lui l'influence de la beauté. Mais si on ne peut, à la minute, faire présenter requête, faire nommer un rapporteur , lui faire commencer et terminer son enquête, et faire rendre un jugement, on peut, en deux heures, faire courir une anecdote dans tout Paris ; et quelle satisfaction

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pour ces dames de faire condamner, dans le jour, M. de Ver celle au tribunal de l'opinion. Elles font mettre les chevaux ; le cocher n'a pas assez de deux bras pour répondre à leur impatience. On presse , on pousse le marquis dans la voiture ; on part comme l'éclair; on va de porte en porte. A chaque hôtel , on ne prend que le temps nécessaire pour raconter l'histoire de Cécile, et la commenter un peu. Quand ces dames la possèdent bien , on parle tous les trois ensemble; on monte toutes les têtes; on invite ses bonnes amies , qu'on connaît assez légèrement, à répandre cette histoire dans le public, et à faire des partisans à Cécile : cette précaution n'était pas nécessaire.

Dès le lendemain, le baron était un homme affreux^ horrible, abominable; vous savez qu'à présent on donne beaucoup dans les superlatifs, ou l'exagération , si vous l'aimez mieux. C'est ainsi qu'une femme passable devient charmante, que des idées fort ordinaires sont marquées au coin du génie , qu'un sentiment de préférence est de l'adoration.

Voilà donc M. de Vercelle devenu l'objet de toutes les conversations, et chargé des malédictions de tout Paris. Retenu chez lui par une indisposition dont je vous ai déjà parlé, il ignorait seul qu'on ne trouvait plus de peines assez graves pour lui.

Le lendemain, nos dames courent chez l'avocat. Il a promis le mémoire dans les quarante-

huit heures; il doit en avoir fait la moitié. Il faut savoir comment il a saisi cette affaire, sous quel jour il la présente, s'il ajoutera au vif intérêt que Cécile inspire à tous les gens comme il faut de la capitale. On lui donnera des conseils, s'il en a besoin ; on animera sa verve , si elle n'est pas montée au ton nécessaire.

L'avocat, satisfait de son travail, n'hésite pas à le communiquer. Ces dames l'écoutent avec un plaisir inexprimable ; elles ne cessent d'approuver et d'applaudir. Il est impossible d'attendre au surlendemain , pour lire de suite un ouvrage qui tire des larmes à chaque paragraphe, et qui écrase le baron de Vercelle. Il faut envoyer ce qui est fait à l'imprimerie ; il faut y envoyer les feuilles à mesure qu'elles seront faites; il faut faire tirer à dix mille exemplaires, et l'édition sera épuisée dans les vingt-quatre heures. L'avocat ne peut se refuser à des instances qui flattent son amourpropre, et ces dames le proclament un homme charmant ^ divin.

Elles remontent en voiture. Elles retournent à tous les hôtels où elles sont allées la veille. Elles parlent du mémoire avec ivresse , avec délire. On brûle de l'avoir; on ne pourra attendre au surlendemain ; on en paierait un exemplaire dix louis , si on pouvait se le procurer à l'instant. Le feu du désir se communique de proche en proche, et six heures avant que la dernière feuille soit ti-

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rée , cent cinquante laquais , en livrée , assiègent

la porte de l'imprimeur.

Ce mémoire tant attendu est enfin livré à la curiosité publique. Les libraires s'en emparent; il est dans toutes les boutiques; on le crie dans les rues; on l'étalé sur les quais. On l'a entendu louer avec une espèce de fureur par de hauts personnages qui n'en parlaient encore que sur ce qu'ils en avaient ouï dire, et l'ouvrage est porté aux nues avant qu'on en connaisse une ligne. On court , on s'empresse , on heurte , on est heurté ; on se dispute , on se désespère parce qu'il faut attendre son tour. Les saute-ruisseaux de la librairie ne trouvent que le temps d'aller de la boutique chez l'imprimeur, et de revenir de chez l'imprimeur à la boutique.

L'ouvrage trop vanté perd toujours de son prix.

Vous avez vu des feux de paille; vous connaissez l'effet des oeufs à la neige. Les imaginations parisiennes leur ressemblent un peu. Les têtes qui, pendant deux jours, avaient été dans une exaltation continuelle , n'éprouvaient plus que le besoin du repos. On lut; mais on lut mal. Point d'attention suivie ; plus de disposition à partager l'enthousiasme de l'auteur. Le mémoire parut long, diffus et froid. On tenait toujours à ce que le sort de Cécile fût adouci ; mais on en parkit faiblement, et on se bornait à encourager le

l'officieux. 1279 marquis à suivre cette affaire. Les deux dames ne concevaient rien à la froideur du public ; elles conçurent moins encore que , deux jours après , on cessât de s'occuper de Cécile. L'escamoteur Pinetti fixait seul l'attention. On ne parlait que de la montre pilée au fond d'un mortier, et qu'un coup de pistolet reproduisait accrochée à la tapisserie; d'un verre d'eau jeté à la figure d'une jolie femme , qui n'en recevait pas une goutte , et qui se trouvait couverte de feuilles de rose, etc., etc. A six heures du soir , on n'entendait qu'un cri : Allons voir Pinetti,

Il est difficile à l'observateur de s'étonner de quelque chose à Paris, si ce n'est peut-être de l'extrême versatilité des esprits. Nos dames, qui connaissent parfaitement la partie sensible du cœur, n'avaient pas trouvé le temps d'étudier les autres. En général , les femmes de la capitale ne commencent à observer qu'à cinquante ans. Mais alors elles ont une finesse de tact dont beaucoup d'hommes à réputation ne manqueraient pas de se faire honneur.

Cependant , ce mémoire si couru et si vite oublié, était parvenu au baron de Vercelle. Un de ses amisy qui craignait d'approcher les gens qui ne rient pas , et qui ne comprenait rien au galimatias du jurisconsulte , le lui avait envoyé. Vercelle commença par se mettre en colère. Mais il réfléchit promptement que le marquis était trop fortement impliqué dans ce mémoire pour qu'il

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fût difficile de lui donner un ridicule de plus, et le baron savait que la grande manière de persuader les Parisiens est de les faire rire.

En conséquence, le baron envoie à la police savoir ce que c'est qu'une Cécile détenue, comme maniaque, aux Petites-Maisons. Les journaux d'alors étaient secs et froids , et pour cause. La malignité se dédommageait avec les nouvelles à la main. C'étaient des feuilles manuscrites, qui racontaient l'anecdote du jour, et qui picotaient quelquefois certains grands personnages dont le crédit n'était plus à redouter. Ces feuilles se trouvaient sur toutes les toilettes.

Jugez de l'étonnement de madame de Verneuil , quand elle lut ce qui suit :

« Cécile Mangot, fille d'une ravaudeuse de l'Es- « trapade , a été placée chez une marchande de « modes par un homme de qualité , qui a fini malce heureusement. La lecture des romans anglais et « la perte de son amant lui ont troublé la raison. (( Sa mère , qui ne pouvait la nourrir , a obtenu « qu'elle fût enfermée aux Petites-Maisons.

(c Un officieux marquis a cru , sur la parole de « cette fille , qu'elle appartient à une maison ti-, « trée , et qu'elle est victime de la cupidité et de <c la barbarie d'un frère qu'elle n'a jamais eu. Aussi « fou que cette Cécile, le marquis a fait imprimer (c un mémoire qui le présente comme le protec- « teur ardent de l'infortune ; qui n'offre pas , d'ail- « leurs, un fait véritable, et qui, enfin, ne peut

l'officiiiLix. 281 « qu'ajouter aux ridicules sans nombre, que, dans « le même genre, le marquis s'est déjà donnés. »

On n'est pas toujours d'humeur à tirer l'épée. La réputation de Vercelle était bien établie du côté de la bravoure , et sa dernière affaire avait fait trop de bruit, pour qu'il osât sitôt attirer sur lui l'attention du Gouvernement. Il se borna donc à faire délivrer assignation à d'Oliban , aux fins de se voir condamner en rétractation et en réparation envers le baron de Vercelle.

Le marquis arrive chez madame de Verneuil, avec son assignation en poche. Elle venait de lire ses nouvelles à la main, et le moment n'était pas favorable. Elle regarde d'Oliban en fronçant le sourcil. D'Oliban tire le papier timbré de sa poche , et le lui présente. La dame frappe du pied , jette son bonnet sur le parquet, son pot de rouge par la fenêtre, dit à sa femme de chambre qu'elle est maladroite, gauche, maussade, et la met à la porte. Elle revient au marquis , le regarde encore , et lui dit, d'une voix qu'elle cherche en vain à rendre effrayante : «Vous ferez donc toujours des « sottises. — Vous avouerez du moins, madame, « que vous êtes de moitié dans celle-ci. — Que « me dites-vous là ? Est-ce moi qui ai été aux Pe- « tites-Maisons , qui ai interrogé cette Cécile, qui (( ai eu une conférence avec le baron de Vercelle ? « — Il m'a confirmé ce que Cécile m'a dit. — Je (( me rappelle votre conversation , telle que vous «me l'avez rapportée, et je trouve les réponses

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« du baron très-ambigues. Lui avez-vous nommé « Cécile ? Lui avez-vous parlé des Petites-Maisons ? « — Et qu'avais -je besoin de détails, puisqu'il « convenait des faits principaux ? »

Madame de Verneuil sonne ; sa femme de chambre rentre; elle se fait coiffer, habiller à la hâte ; elle demande ses chevaux. « D'Orville « vous a donné un coup d'épée ; je ne veux pas « que le baron vous donne un coup de pistolet. « Je vais le voir. Soyez ici à trois heures. M. de « Verneuil est à sa terre ; nous dînerons ensemble, « et je vous dirai ce que j'aurai fait. »

Vercelle reçut madame dé Verneuil avec toutes les grâces dont il était susceptible. La première sensation qu'inspire une jolie femme qu'on voit pour la première fois, est au moins de la bienveillance. Ajoutez-y la petite jouissance d'amourpropre que donne toujours une telle visite , et vous jugerez des dispositions du baron à l'égard de madame de Verneuil.

Cette dame savait, par sa propre expérience, que rien n'aigrit comme la contradiction. Loin de vouloir justifier le marquis, elle le chargea de tous les torts ; mais aussi elle eut soin de faire valoir la bonté de son cœur, qui seul l'avait entraîné dans cette circonstance. Le baron ne pouvait se méprendre sur le genre d'intérêt que prenait madame de Verneuil à cette affaire. Ses réflexions le refroidirent un peu. Il rappela mille et une bévues que le marquis avait déjà faites , et

l'officieux. 283 qui étaient parties plutôt d'un esprit tracassier et curieux, que d'une vraie sensibilité. Après s'être un peu vengé des espérances vagues que la démarche de madame de Verneuil avait semblé autoriser, il reprit le ton aimable qui lui était ordinaire. Il protesta que toute espèce de procédure lui était insupportable, qu'ainsi il ne devait avoir aucun mérite auprès de madame de Verneuil, s'il se rendait à ses désirs; que cependant il ne pouvait retirer son assignation avant que d'avoir reçu une réparation quelconque. Il proposa l'insertion aux nouvelles à la main, d'une rétractation positive du marquis. Madame de Verneuil , charmée de la modération de M. de Vercelle , lui dit qu'elle allait à l'instant écrire sous sa dictée. Elle sentait bien que le baron ménagerait son intéressant secrétaire, dans la personne de d'Oliban. En effet, il se contenta d'un article léger et plaisant, dont les expressions étaient très-mesurées, mais qui, cependant, disait tout ce qu'il voulait qu'on sût. Madame de Verneuil donna sa parole que , dans le jour, l'article serait porté au bureau des nouvelles à la main , et elle allait se retirer quand la comtesse d'Orfeuil fut annoncée.

Que venait-elle faire là, allez-vous dire? La question est naturelle, et je dois y répondre. La comtesse avait joué dans l'affaire de Cécile un rôle trop marquant, pour que le baron put l'ignorer toujours. Elle voulait bien avoir la réputation de femme galante : celle de gobe-mouche

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l'eut réduite au désespoir. Elle avait couru chez l'homme qui ne lui refusait rien^ et dont très-probablement elle reconnaissait les bons offices. Elle lui avait dit, les larmes aux yeux, que, si le baron n'était gagné, il la couvrirait d'un ridicule affreux; qu'elle en mourrait infailliblement, et que monseigneur ne pouvait faire moins que de lui sauver la vie. Une jolie femme, qui pleure et qu'on aime, est bien persuasive. La comtesse sortit du cabinet de monseigneur avec la pièce qu'elle avait si vivement sollicitée.

« Ma foi, s'écria le baron en la voyant, si quelle qu'un me savait ici entre deux femmes charte mantes , il me croirait le plus heureux des hom- (cmes, tandis que... oh, mon Dieu, mon Dieu! « voulez-bien me dire , madame la comtesse , à « quoi je suis redevable de l'honneur que je re- <^ cois ? — Monsieur le baron , il y a quatre ans (c que vous servez dans les Chevau - légers , et « vous n'êtes pas là à votre place. Je viens de « vous faire capitaine au régiment de chasseurs à «cheval, qui va se former à Pithiviers. J'ai été « fort aise de vous rendre s^vice, et j'ai voulu en (( même temps vous faire connaître que votre « nouveau camarade , le marquis d'Oliban , est a bien le meilleur homme qu'il y ait au monde. » « Vous le jugerez favorablement quand vous aurez « vécu quelque temps avec lui. »

Elle eût pu parler un quart d'heure encore sans être interrompue. Lé baron ne revenait pas

lie sa surprise. H ne pouvait détacher ses yeux de Ja lettre qui lui annonçait officiellement que le roi lui faisait présent d'une compagnie de cavalerie. 11 retrouva enfin des idées, des paroles. Il exprima sa reconnaissance en phrases décousues, qui en prouvaient la réalité. « Un moment, lui « dit la comtesse , vous ne me devez peut-être pas « autant que vous le croyez. J'attends aussi de « vous un bon office. — Ah, madame , ordonnez, (c — J'ai beaucoup contribué à vous faire passer « dans le public pour un frère dénaturé. J'espère a que vous oublierez les torts que j'ai eus à votre a égard , et que de ce moment nous sommes « amis. »

Le baron lui prend la main, et la baise avec transport; il prend ce qu'a écrit madame de Verneuil ; il met l'article en pièces. Il dit à ces dames que sa famille est assez connue, et que, malheureusement, l'aventure de sa sœur a fait trop d'éclat pour que le public ne revienne pas promptement de sa prévention. Il ajoute qu'il borne sa vengeance contre le marquis, à ce qui a paru dans les nouvelles à la main. Les deux dames l'embrassent avec affection : pouvaient-elles faire moins ?

« Vous n'êtes pas encore très-bien portant , lui « dit la comtesse ; n'importe , vous viendrez dîner « chez moi. Je veux vous faire faire connaissance « avec votre colonel et votre camarade d'Oliban. « — Mais , madame... — Oui, j'entends : vous crai-

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« gnez l'air et la fatigue ; ma voiture est là , et je a vous ferai ramener. » Le baron répond par une révérence. «Bien, dit la comtesse. Qui ne dit « mot, consent. — Un moment, reprend madame « de Verneuil, d'Oliban sera chez moi à trois heu- « res; j'ai donné mes ordres pour le dîner. Je ne « dérangerai rien à cela. Ecrivez un mot à M. d'Or- « ville , et qu'il vienne se réunir à nous. »

Pendant que la comtesse écrivait, madame de Verneuil était dans ses réflexions. Elle avait entendu parler de mademoiselle de Vercelle , d'une manière assez incertaine. Elle avait oublié des faits qui étaient altérés ou contredits à chaque instant, et elle pensait qu'il serait cruel de ne pas connaître dans ses vrais détails des aventures qui avaient donné lieu au quiproco du marquis. Je pense, de mon côté, qu'il n'est pas malheureux que des incidens nouveaux n'aient pas obligé la comtesse à solliciter de nouveaux brevets. Le régiment des chasseurs des Vosges eût été tout entier de sa formation, et cette manière de composer un corps n'eût pas tourné à l'avantage du service, ni du trésor royal.

Mais comment madame de Verneuil ramènerat-elle la conversation sur mademoiselle de Vercelle ? Si ce n'est pas d'une manière simple et naturelle^ ce sera autrement; mais il faut absolument, et sans délai, qu'elle connaisse les rapports qui existent entre la demoiselle et Cécile.

La comtesse avait céssé d'écrire ; le billet était

l'officieux. 287 envoyé à son adresse; ces dames se regardaient; Je baron regardait ces dames. Madame de Verneuil ouvrait et fermait la bouche; elle pinçait ses lèvres et ses doigts; la comtesse prononçait à demivoix le nom de Cécile , et le baron assez pénétrant, commençait à sourire. <f Cécile, reprit tout c( haut madame de Verneuil, Cécile... — Je vous « comprends, madame, vous désirez savoir quelle « conformité d'aventures a pu occasionner la plus « singulière méprise. — Je ne le désire pas plus « que vous, madame. — Mais bien autant, reprit « Vercelle. Rien de tout cela n'est bien secret; « d'ailleurs, mesdames, je n'ai rien à vous refuser. « Cette Cécile , qui vous a inspiré tant d'intérêt , « et qui vous a fait faire tant de démarches, a «connu, je ne sais comment, M. d'Hautecour, « chevaher de Malte , engagé par des vœux. Il a « placé cette petite fille chez la marchande de c( modes qui fournissait ma mère et ma sœur. Je « présvime que Cécile a parlé avec éloge au cheva- « lier , de cette Angéline , qui nous a causé tant de « chagrins , puisqu'il a cherché avec un empres- « sèment et une continuité extraordinaires , les « moyens de s'introduire dans une maison , trèsa noble sans doute , mais que la modicité de sa « fortune , et l'absence totale de toute espèce de « crédit, ne lui aurait pas fait rechercher s'il n'a- « vait eu des vues particulières. Lorsque cette ré- « flexion me frappa, le chevaher était établi ici «de manière à ce qu'on ne pût l'éloigner, sans

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« en venir à un éclat , que les esprits raisonnables

« cherchent toujours à éviter.

«Le soupçon marche rapidement, et, dès ce « moment, j'observai ma sœur. Jeune , sans exce périence, incapable de dissimuler, elle se tra-, «hissait à chaque instant, et je parlai de mes « craintes à ma mère. Elevée dans l'austérité du «jansénisme, dont elle n'avait pu inculquer les «vérités ou les folies dans le cœur d'Angéline, « elle parut disposée à tout croire d'une jeune « personne qui avait rejeté ses principes. Cepen- « dant elle voulut, avant de prendre aucune me- « sure , connaître jusqu'à quel point mes soupçons « étaient fondés.

« Elle m'engagea à conduire ma sœur aux Fran- « cais. Il y avait au plus un quart d'heure que « nous étions placés , lorsque le chevalier se pré- « senta dans notre loge. Avait-il des intelligences « à l'hôtel, ou le hasard seul l'avait-il conduit là, « c'est ce que je n'ai jamais su; mais je l'observai « attentivement, et son intelligence avec ma sœur « ne me parut plus douteuse.

« Pendant que nous étions au spectacle , ma « mère faisait ouvrir les armoires et le secrétaire « d'Angéline, et elle trouva des lettres qui annon- « çaient clairement un plan de séduction.

« Depuis quelques années mon père était mort, « et il ne me restait qu'un oncle, homme de bon « sens, que ma mère fit appeler aussitôt. Il pensa « qu'on n'avait rien de mieux à faire que de sou-

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« straire Angéline aux poursuites d'un homme, «qui, par ses vœux, s'était interdit le mariage. « En conséquence, on fit une malle à la hâte, on « envoya chercher des chevaux de poste, et, lors- « que je rentrai à l'hôtel avec Angéline , on lui « donna l'ordre de monter en voiture, et à moi « celui de la conduire dans un couvent d'Evreux.

« A mon retour, je trouvai ma mère dangereu- « sèment malade. Sa femme de chambre , que je «pressai vivement, me dit que le lendemain de « mon départ un inconnu avait apporté un billet « à mon adresse; que ma mère l'avait ouvert; que ce deux heures après elle s'était couchée , et que « depuis ce moment le mal, dont elle se plaignait , « avait constamment augmenté.

« Je pressai , je conjurai ma mère de me confier « le secret de sa maladie , que je ne pouvais attri- « huer à des causes ordinaires. Elle persistait à se « taire, et elle m'attirait sur son lit, elle me pres- « sait dans ses bras , et je me sentais mouillé de « ses larmes.

« On vint me dire que quelqu'un me deman- « dait. Je m'arrachai des bras de ma mère , qui « fit de vains efforts pour me retenir, et je trouvai « dans mon cabinet le chevaher d'Hautecourt. Il «me regarda d'un air altier et menaçant, et me « demanda si je bornais mes exploits à persécuter « une jeune personne sans défense. Je jugeai que «le billet qui était tombé dans les mains de ma «mère venait de lui, et qu'il contenait im défi. XX. I ()

igo l'officieux.

« Je ne répondis pas un mot. Je pris mon épée ; (c un fiacre nous conduisit au bois de Boulogne... « Le lendemain , le chevalier fut inhumé sans « pompe dans l'église du village.

« Le premier soin de ma mère avait été de sa- « voir qui était venu me demander. Quand elle i( apprit que je venais de sortir avec le chevalier, a elle éprouva une révolution générale, des cri- « ses qu'elle n'avait plus la force de supporter. «Elle était mourante quand je rentrai, et la joie « excessive qu'elle eut de me revoir arracha son « dernier soupir. Ainsi , la meilleure des mères « périt victime de son attachement pour moi.

u Je trouvai sous son oreiller le billet du che- «valier; il était d'une insolence telle, que je ne «pouvais, sans me déshonorer totalement, n'en « pas tirer vengeance; et il m'a servi de justifica- « tion auprès des personnes en place qui auraient « pu me poursuivre.

« Cependant la mort du chevalier fut bientôt « connue. Cécile qui était loin de le croire infi- « dèle , qui l'aimait passionnément, et dont la lec- « ture des romans anglais avait déjà exalté la téte, « Cécile tomba dans un état de démence absolu.

«Ma sœur jouit, dans son couvent, de tous les « agrémens de la vie. Elle y touche son revenu , <( qui est plus que suffisant pour la faire vivre « d'une manière honorable. Mais elle tient essen- « tiellement à sa liberté. Elle me la fait demander « par toutes les personnes de notre connaissance

«qui vont la voir, et je vous prie de me dire, « mesdames, si je peux la lui rendre. Je suis gar- (f çon, et je sers. Que ferais-je d'une demoiselle « de dix-huit ans, trop jolie, et qui ne trouverait t que des écueils dans le monde ? Ne nous eùt- « elle donné aucun sujet de plainte, elle n'a, par «sa position, d'autre asile que le couvent, et « mon intention invariable est de l'y laisser jusf( qu'à ce qu'elle se marie, ou jusqu'à sa majorité. »

Ces dames plaignirent le baron ; elles approuvèrent sa conduite, el , au fait, il eût été difficile de la blâmer. On ne s'occupa plus de Cécile que pour consacrer à son bien-être le produit de la vente du fameux mémoire, qui, peu à peu, s'en allait en papillotes, un peu chères, j'en conviens. Mais que d'ouvrages vantés ont eu le même sort!

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