CHAPITRE IX
Larose. Encore un bal. Départ pour Pithwiers.
On était dans la joie à l'hôtel d'Oliban. Le sergent qui avait apporté le congé de Larose avait entrevu Julie, et on aime à se rapprocher d'une jolie fille. Il venait de rencontrer un camarade employé à l'état-major, qui était en course d'affaires, et qui lui avait crié en passant : «Larose « est ici. — L'as-tu vu? — Eh , sans doute. — Où « est-il?» Le camarade, courant toujours, ne peut
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entendre cette dernière question, qui, par conséquent, était restée sans réponse.
Le sergent, qui ne courait pas , jugea à propos d'accélérer sa marche : on est bien aisé d'annoncer le premier une bonne nouvelle, et il est une récompense d'usage sur laquelle on compte nécessairement. Le sergent demande à parler à Julie; Julie paraît, et l'amateur répète : «Larose est « ici. — Et où est-il, monsieur? Pour Dieu , ré- « pondez -moi : où est -il? — C'est ce que j'ai de- « mandé , mademoiselle , et ce qu'on n'a pu me « dire. Mais il est ici , on l'a vu , et son premier tf soin sera sans doute de se rendre auprès de « vous. Voulez-vous bien me permettre, mademoi- « selle , de vous féliciter et de vous embrasser ? — « Bien volontiers , monsieur. » Et Julie prend sa course, et va criant partout l'hôtel : «11 est ici, « on l'a vu. » Thérèse saute : Ducroc se frotte les mains, et rit; d'Oliban, qui se fait habiller pour aller dîner chez madame de Yerneuil, entend rire et sauter; il envoie Zéphire savoir ce qui peut causer tant d'allégresse. Zéphire veut aussi féliciter et embrasser Julie , et il revient crier à son tour : « Larose est ici , on l'a vu. — J'en suis enchanté , «répond le marquis; la petite sera heureuse, et « mes présens de noces me feront honneur. »
Il arrive chez madame de Verneuil; les convives étaient rassemblés. « Mon cher d'Oliban , lui « dit d'Orville , comment est conçue l'annonce «que vous avez fait insérer aux Petites- Affiches
l'officieux. 293 «et au journal de Paris? Avez -vous désigné la « compagnie où servait Larose ? Avez-vous nommé « le capitaine? — Qu'importe le nom du capitaine? «Larose est ici, voilà l'essentiel. — Vous n'avez « donc donné aucune indication précise ? — Oh , «mon Dieu, je n'y ai seulement pas pensé. — «Cruel homme que vous êtes, ferez -vous tou- « jours des étourderies? Larose est un nom de « guerre ; il y en a peut-être dix au régiment des «Gardes, et celui qui vient d'arriver n'est pas le « vôtre, — Eh bien, le mien reviendra à son tour. « — Mais celui qui est ici est déserteur depuis un «an, et condamné au boulet par contumace. Il «est arrêté au moment où je vous parle , et il «subira son jugement. — Je n'entends pas cela, « je ne veux pas cela. — Que vous l'entendiez, ou « que vous ne l'entendiez pas , ce sera toujours « la même chose. »
Le marquis dit qu'il est affreux d'abuser de la confiance d'un homme qui vient se livrer d'après un avis donné publiquement. Le comte répond que l'état-major n'a pas fait insérer l'article, qu'il n'a donc pas usé de perfidie pour trouver le coupable, et que les lois militaires seront suivies. D'Oliban se désole, se désespère; il proteste, il jure, pour la centième fois, qu'il ne se mêlera plus des affaires de personne. Il déclare qu'en sortant de table , il courra dans les bureaux de la guerre, et que... D'Orville l'interrompt pour lui dire que, dans cette circonstance- ci , le roi seul
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peut faire grâce. « Morbleu ! ventrebleu ! Je n'ai « pas mes entrées à la cour... Yous êtes colonel, « mon cher comte ; ce grade vous donne le droit «d'approcher sa majesté. Je vous en supplie, je « vous en conjure, courez, volez à Versailles, et « ne revenez qu'avec des lettres de grâces. — Un « moment, marquis; je veux dîner. — Vous dine- « rez demain. — Vous êtes aussi empressé de tirer « les gens d'embarras que de les y mettre. Soyez «tranquille, mon cher marquis. Dès que j'ai su « le quiproquo nouveau que vous venez d'occa- « sioner , j'ai été trouver M. le maréchal de Bi- «ron, et je lui ai tout appris. Il s'est un peu « moqué de vous , je vous le dis franchement ; « mais il m'a donné sa parole qu'il verrait le roi « aujourd'hui ; qu'il invoquerait sa clémence , et « je crois pouvoir vous répondre du succès. — « Oh , si jamais je me mêle des affaires de quel- «qu'un, je veux qu'on me coupe... — N'achevez « pas, n'achevez pas, s'écrie madame de Verneuil, « en éclatant de rire; je veux que vous restiez au « grand complet. Mais, mon cher ami, partez pour « Pithiviers , et si la rage d'obliger vous y suit , le « premier changement de garnison mettra fin au « ridicule que vous vous serez donné. — ^11 recom- « mencera partout , dit la comtesse , et dans peu « d'années ce sera l'homme de France le mieux « connu. ))
Le dîner fut égayé par une suite de plaisante^ ries, dont l'officieux marquis était l'objet. 11 sentit
que le seul moyen de les faire cesser, était de s'y prêter de bonne grâce. « Il est charmant, il est « charmant , disait madame de Verneuil. Quel «dommage d'être séparée de cet homme -là! — «Au moins, puisqu'il faut nous quitter, reprit « madame d'Orfeuil, nous nous qutterons gaie - « ment. Je veux, à mon tour, donner une féte «jeudi; et samedi nous partirons tous pour Pi- « thiviers. Nous installerons nos amis. — Maiîj , « comtesse, le monde... — Bah, bah, des femmes «comme nous sont au-dessus de la critique; et « que nous importe , après tout , ce que diront «les femmes du bailli, du marguillier, du sub- « délégué de Pithiviers? On ne voit pas ces es- « pèces-là. Nos maris auront peut-être un peu M d'humeur. — Oh ! nos maris ce sont bien les «meilleurs gens du monde. — Et puis, s'ils se « fâchent , tant pis pour eux. Voilà qui est ar- « rangé. Monsieur le baron, vous ne connaissez «personne de ma société, et je ne veux pas que « vous soyez à peu près seul chez moi. Je vous en- « verrai quelques billets d'invitation : vous n'aurez « que les noms à remplir. »
Nos trois messieurs ne prirent plus un moment de repos. Des équipages à ordonner et à essayer; la tactique de Foiard à lire , pour n'avoir pas l'air tout-à-fait ignorant devant de vieux officiers, qui, probablement , savent leur métier ; l'état qu'on tiendra à Pithiviers , à régler ; des femmes char-
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niantes à qui il faudra nécessairement donner quelques heures dans la journée : il y a là de quoi perdre la téte.
L'hôtel de d'Oliban ne désemplissait pas. Une foule d'ouvriers s'y succédaient sans interrruption. Le marquis s'était fait acheter un Folard relié en maroquin et doré sur tranche. 11 n'avait pas trouvé le moment d'ouvrir le livre ; il finit par dire à Zéphire : « Tu en liras cent pages « par jour, et tu m'en rendras compte en m'ha- « billant , en me déshabillant ; entends - tu ? — « Oui , monsieur. »
Ce coquin de Zéphire avait ses adieux à faire à des femmes qui n'étaient pas au-dessus de la critique, et qui ne se souciaient pas de le conduire à Pithiviers. Heureux l'état de médiocrité où les femmes sont obligées de respecter les bienséances ! Il arrive bien aussi , dans cette classe-là , quelques petits accidens... mais, comme dit fort ingénument La Fontaine, quand on ne le sait pas, ce n'est rien.
Zéphire n'avait donc pas plus que son maître , le temps d'étudier la tactique. H parcourait quelques pages du livre avant le lever et le coucher. Doué d'une mémoire assez sûre, il parlait manœuvres au marquis avec un ton plein d'assurance , et il faisait passer des absurdités qu'il sentait bien que son maître répéterait quelque jour. Ma foi, pensait-il, je ne suis pas obligé d'avoir*
la science d'un général d'armée. Si je l'avais , il serait de toute justice qu'on me fît capitaine, et que le marquis devînt mon valet de chambre... Oh! comme je serais habillé, coiffé surtout! A cette idée, Zéphire part d'un éclat de rire, et il enfonce les dents de son peigne dans la téte de d'Oliban. « Prends donc garde à ce que tu fais, « maraud. — Je vous demande pardon, monsieur; « mais, je faisais le siège d'une citadelle, et... — « Tu prends ma téte pour une citadelle , faquin. « — Ma foi , monsieur , au nombre et à l'excel- « lence des idées qu'elle renferme , la compact raison n'a rien de déplacé. » Ici d'Oliban ne put s'empêcher de sourire , et Zéphire reprit : « Votre « tète est la citadelle , et votre fer à cheval est le a fossé qui la sépare de la ville. La ville est prise, «monsieur, et je faisais porter des fascines pour « combler le fossé et donner l'assaut. Les pre- « mières nagent nécessairement sur l'eau , et je « les enfonçais avec mon peigne. - — Mais , un peu « trop fort... Sais-tu, Zéphire, que l'idée est heurt reuse, et que par cette comparaison, je ferai « comprendre aux plus ignorans la situation d'une « place, et certaines opérations d'un siège... Oui, « le côté droit de ma téte est la ville ; le côté gau- « che , la citadelle ; et mon fer à cheval , le fossé «qui les sépare... C'est cela, c'est cela. Tu lis « avec fruit , Zéphire, Continue , mon ami , con- « tinue. Quand je serai colonel, tu 3eras mon se^
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<f crétaire, et quand je serai maréchal de France, a je te ferai commissaire des guerres (i). »
Le Larose de hasard avait obtenu sa grâce; ainsi, Tétourderie de d'Oliban avait tourné à son avantage. Mais, le véritable, le trop tendrement aimé Larose ne paraissait pas. Julie, la sensible Julie n'attendait plus rien des journaux, l'espoir commençait à s'éteindre dans son cœur; une douleur amère se faisait sentir par intervalles; bientôt elle aurait dominé seule sur le faible et malheureux petit être. Le marquis donna l'ordre à tous ses gens de se disposer à le suivre. Il envoya Ducroc chercher dans Pithiviers une maison où on pût manger soixante-dix mille livres de rente cette année , cinquante mille écus pendant les autres, et Julie commença à respirer plus librement. Elle sentit que, s'il est affreux de perdre un amant adoré, il est consolant d'en parler à quelqu'un qui s'y intéresse autant que nous , qui , par cette raison, entend parfaitement notre langage , et y répond d'une manière satisfaisante. Le père de son cher Larose se complaira à déplorer avec elle une perte cruelle et commune à tous deux. Elle le verra tous les jours , elle lui parlera
(i) Alors, les maréchaux de France avaient le droit d'en riommer un , et c'était ordinairement à leur secrétaire qu'ils donnaient cette place.
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tous les jours, et tous les jours elle pleurera avec lui.
Le comte d'Orfeuil avait quelques rapports avec M. de Verneuil. Comme lui, il était assez étranger chez sa femme ; comme lui , on ne le consultait sur rien. Cependant il savait que d'Orville venait d'être nommé colonel, qu'il quittait la capitale, et il devait un compliment de condoléance à sa femme. Il vint donc au bal, et il dit tout bas à la comtesse : « Je suis fâché du ce départ de d'Orville : je vous aimais mieux celui- « là qu'un autre. L'idée de masquer votre inti- « mité, en donnant une féte, est heureuse, et je « vous félicite de l'avoir conçue. Vous jouez la « gaieté à merveille , et je vais tâcher de vous « imiter, w
Le comte dansa. Quelques plaisans prétendirent qu'il avait de bonnes raisons de s'égayer. Les femmes, bien plus pénétrantes, remarquaient que ce n'est qu'à Paris qu'une fille de qualité peut décemment se marier.
Parmi les personnes à qui le baron de Vercelle avait transmis les billets d'invitation qu'il avait reçus de la comtesse, on distinguait mademoiselle d'Apremonï. Dix-huit ans, une figure charmante, une taille parfaite, la candeur du premier âge, un esprit juste qui ne demandait qu'à percer, et une grande fortune ; voilà son portrait physique et moral.
Son père, noble comme le roi, affectait de
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mépriser le séjour des villes, où il aurait fort bien pu se perdre dans la foule. Il habitait une très-belle terre située entre Pithiviers et Orléans. Là, on ne voyait que lui; on ne parlait que de lui; on ne jurait que par lui.
11 n'exigeait pas que sa fille passât l'année entière au château. Il se chargeait de recevoir seul l'eau bénite, le coup d'encensoir, le pain bénit et les hommages de ses paysans. Il trouvait fort bon que de temps en temps Sophie allât passer quelques jours à Paris avec une jeune nièce, veuve d'un vieux mari, que M. d'Apremont aimait beaucoup , qu'il avait prise chez lui , et à qui il avait donné toute sa confiance.
Madame Descourtils la justifiait. Moins jolie que sa cousine, mais plus piquante, peut-être, parce qu'une femme de vingt -huit ans se livre plus aisément qu'une très-jeune personne, l'aimable veuve cachait, sous une légèreté apparente, un sens droit, un jugement exquis, et des qualités estimables.
Elles avaient été présentées chez la comtesse par le baron qui les connaissait depuis quelques mois. Sophie lui avait inspiré d'abord un sentiment profond, et il avait senti ensuite que ce mariage ferait renaître la splendeur éteinte de son antique famille.
Cependant, comment demander une demoiselle infiniment plus riche que lui , sans faire soupçonner des vues intéressées ? Cette crainte-là
arrête bien peu d'hommes aujourd'hui. Mais le baron , ne pouvant paraître avec éclat dans le monde, s'était fait, dans la retraite, une sorte de philosophie qu'il se gardait bien de laisser percer, et il attendait tout du temps et des circonstances.
Quelque modeste qu'on soit , il est bien difficile de ne pas se laisser pénétrer, quand on aime passionnément. Dès la troisième entrevue , madame Descourtils avait deviné le secret du baron ; et Sophie, malgré son ingénuité, s'était aperçue qu'il la distinguait particulièrement. La jeune veuve avait été sacrifiée; elle avait donné des principes à sa cousine ; mais elle sentait combien il doit être difficile d'être sage à une femme qui n'aime pas son mari. Elle sentait la difficulté d'unir Sophie à Vercelle, et cependant, elle voyait, avec quelque plaisir, naître et s'accroître l'inclination mutuelle de ces jeunes gens.
Le baron partait, et il laissait à Paris ce qu'il avait de plus cher. Il parlait de cette séparation prochaine, avec un accent si pénétrant et si vrai, que la jeune veuve crut devoir faire quelque chose pour lui. « Quand retournons-nous au châ- «teau, demanda-t-elle à sa cousine? — Mais... (c mais, je ne vois pas ce qui nous retient ici. — « Ni moi non plus. — D'ailleurs ^ je serais fort aise « de revoir mon père. — Et moi , mon oncle. « Monsieur le baron va à Pithiviers. 11 n'y a que «deux lieues de là chez M. d'Apremont, et un
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fc officier de cavalerie regarde cela comme une « promenade. » Sophie presse la main de sa cousine ; le baron a saisi l'invitation indirecte et le mouvement de Sophie : il est au comble de la joie; il balbutie quelques mots de dévouement, de respect, de reconnaissance; il passe à l'autre extrémité du salon , pour calmer un trouble qui le décèlerait; il revient, attiré par l'amour, et surtout par la nécessité de communiquer une idée à laquelle il attache la plus haute importance. « Ne trouvez pas extraordinaire , mesdames , que « je paraisse ne plus m'occuper particulièrement a de vous d'ici à la fin du bal. Il y a là-bas , au- « près de madame de Verneuil , un homme qui « voit tout, qui entend tout, qui se mêle de tout, « et qui gâte tout. »
Madame Descourtils fut piquée que le baron s'expliquât comme si elle était convenue de quelque chose avec lui. Cet air prématuré d'intelligence lui parut tenir de la fatuité. La réflexion la ramena. Elle sentit qu'il fallait que d'Oliban fût vraiment redoutable , pour que l'homme, qui, jusqu'alors s'était montré aussi réservé que sensible , ait pris sur lui de s'exprimer ainsi. Elle sourit à Vercelle , qui s'éloigna aussitôt.
Que faisaient donc , dans leur coin , le marquis et son amie? Pour la première fois, peut-être, madame de Verneuil paraît sérieusement occupée, et d'Oliban est très-attentif. Écoutons-les un peu.
« Mon cher ami , nous nous sommes aimés bien
l'officieux. 3o:) a plus que nous aimons aujourd'hui. Il est vrai- « semblable que nous aimerons moins encore, et « je suis trop franche pour vous dissimuler ce que « l'expérience m'a appris : l'amour passe comme « toute autre sensation. Le traité que nous avons « proposé chez la comtesse , et que nous avons « accepté tous quatre , n'est qu'une saillie , un « éclair de l'imagination. Portons-nous dans l'a- « venir , et occupons-nous de vous. Vous êtes à la c< fleur de l'âge; votre figure est charmante, vous « êtes riche , et un mariage assorti vous assurera «un régiment. Cette jeune personne, que vous « voyez là , près de l'orchestre , aura cent mille ce livres de rente, et son père est considéré à la « cour. Son château est à peu de distance de voce tre garnison. Suivez mon idée , et vous vous en ce trouverez bien. — Sans l'amour que j'ai pour ce vous, madame... — ^ Mon ami, la politesse est le ce vernis de la fausseté , et je vous en dispense. Il ce serait ridicule de pousser plus loin , ici , une ce conférence sérieuse : allez danser, et méditez ce sur ce que je viens de vous dire. »
Quel dommage d'être séparé de cet homme-là , disait, il y a deux jours, madame de Verneuil; et aujourd'hui elle veut le marier. Comment expliquer cette espèce de contradiction , cette bizarrerie? Cela n'est pas difficile.
L'amour, chez certaines femmes , est une chose d'usage , d'habitude , et non un sentiment. On se prend dans le grand monde , sans trop savoir
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pourquoi , pour tenir à quelque chose , pour user la vie. Les sensations sont toutes dans la téte , et on veut bien nommer la volupté, amour. De telles chaînes sont légères, agréables quelquefois; on les rompt sans efforts; on remplace avec facilité. Cependant, la femme la plus légère ne veut pas être la fable du public. Elle oblige l'amant qu'elle abandonne à la discrétion , en cachant une rupture sous le masque des procédés.
Madame de Verneuil a-t-elle prévu que des amours de garnison lui enlèveront le marquis , et veut-elle le gagner de vitesse? Lui est-elle assez attachée pour s'occuper réellement de son bienêtre à venir? C'est ce que je ne peux dire. Ces têtes-là ressemblent à du taffetas gommé : tout glisse dessus, rien ne s'y arrête. Il est toujours constant que madame de Verneuil tenait plus que jamais au projet de conduire son amant à Pithiviers. Est-ce un reste d'amour, si jamais elle en a eu, qui la détermine? Ne l'est-elle pas plutôt par l'éclat que fera cette démarche , par la réputation de constance qu'elle lui créera, par les avantages qui pourront en résulter pour elle ? Nous sommes infidèles , nous autres hommes ^ quelquefois même avec impudence; mais nous voulons être exclusivement aimés. Et qui ne s'empressera de plaire à une femme qui a tout fait pour son amant ? Quel bonheur de la consoler d'une perte, qu'elle oubliera peut-être le lendemain ! Et voilà comment nous sommes, messieurs ,
l'officieux. 3o5 toujours jugeant sur la superficie. Une romance, chantée d'un ton bien sentimental, a suffi pour faire la fortune de telle femme , que son mari est étonné aujourd'hui d'avoir aimée vingt -quatre heures.
Mais je raisonne, je crois.... Cela me va bien, vraiment!... Ma foi, tout comme à un autre... Si pourtant mon lecteur pensait comme Langely, bouffon de je ne sais lequel de nos rois ! Eh bien î monsieur Pigault, que disait Langely? Qu'il n'allait pas au sermon, parce qu'il n'aimait pas le brailler^ et qu'il n'entendait pas le raisonner.
Allons , allons , laissons tout cela , et venons à la suite de cette histoire.
Il faisait le plus beau temps du monde. Je pourrais vous décrire un beau jour en phrases pompeuses, poétiques, entortillées; mais je vous fais grâce de l'Aurore aux doigts de rose, de Phœbus aux blonds cheveux, des Heures dansant autour de son char , et d'autres jolies choses , qu'on est las de trouver partout. Il faisait beau, et tout était préparé pour le départ. Les gens de confiance du marquis et du comte marchaient en avant ; les grands personnages étaient rassemblés chez madame de Verneuil. Les laquais, les piqueurs, en grandes livrées, se disposaient à monter derrière les berlines, ou à conduire les chevaux de main. Les dames s'étaient mises en amazones ; les trois messieurs avaient endossé leur nouvel uniforme, et paraissaient très-contens d'eux. Il est clair qu'on XX, 20
n'a pas riiiteiition de cacher tout cela dans le fond d'un carrosse , et qu'on montera à cheval , si on a un petit bois à traverser , si on doit passer devant la grille de quelque château , si on est attiré par une féte de village.
M. de Verneuil travaillait dans son cabinet, et il n'en serait pas sorti, fût-on venu lui dire que madame s'était cassé un bras. Voilà pourquoi le rendez-vous général avait été donné chez lui. Les deux maris devaient apprendre , le soir , que ces dames étaient allées courir la prétantaine.