‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 50 sur 64 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

As^entures de Voyage.

On allait entrer à Rochefort, non le Rochefort où Louis XIV força la nature plus utilement qu'à Versailles; on allait entrer dans un petit village du même nom , situé entre Montlhéri et Dourdan. M. Zéphire, qui caracolait en avant de la limonière, vint dire à ces dames que les villageoises avaient quitté les sabots et la jupe de bure, et qu'il entendait un mauvais violon et un aigre chalumeau.

Quand deux hommes et deux femmes, parfaitement d'accord, et qui n'ont rien de caché les uns pour les autres , voyagent ensemble , le chemin ne paraît pas long. Ve^celle avait des soupçons bien fondés; mais on ne lui avait pas fait

l'officieux. 3o7 de confidences , et il fallait s'observer devant lui. On fut bien aise de sortir de l'espèce de géne où on était. On se précipite de la voiture à terre; on s'élance sur les chevaux, et on entre dans le village, précédé et suivi par sept ou huit laquais de la meilleure tournure.

Les ménétriers s'arrêtent à l'instant ; les danseurs restent en position. Les uns ont une jambe, les autres un bras en Fair. Toutes les bouches sont oiKertes , tous les yeux sont fixés sur la magnifique cavalcade. Est-ce le roi, est-ce la reine? murmurait-on tout bas, quand on put retrouver la parole. Le maire s'approche de d'Orville , et le prie, en le saluant jusqu'à terre, de faire réparer un pont qui croulera au premier jour sous les passans. Le paillasse d'un marchand de baume vient présenter à d'Oliban une de ses fioles, et le supplie de l'accepter. Quel avantage pour son maître , de pouvoir crier partout que son Altesse n'a pas dédaigné son remède ! Le charlatan , désespéré de s'être laissé prévenir par paillasse , saute de son cabriolet, et accourt vers le marquis. L'habit hétéroclite du paillasse , celui à peu près aussi extraordinaire du maître , leurs prosternations , leurs supplications , leurs gesticulations effraient le cheval de la comtesse ; il s'emporte , et d'Oliban pousse le sien pour l'arrêter. Il renverse paillasse et le charlatan ; la fiole est foulée , brisée, et des éclats entrent dans l'un des pieds du

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coursier du marquis. Il boite jusqu'à terre , et d'O-

liban lui enfonce les éperons dans le ventre.

Madame d'Orfeuil ne quitte pas les arçons. Élève de Vieillard, elle est inébranlable, et le calme de sa figure annonce qu'elle ne craint rien. Le marquis n'est pas homme à laisser échapper l'occasion de secourir la beauté. Clopin, dopant, il arrive, il barre le chemin; il saisit les rênes du cheval de la comtesse. «Il a la bouche déhcate, « s'écrie-t-elle ; vous allez le faire cabrer. » Le marquis n'entend rien, ne voit rien que le danger où il croit être la comtesse. Il lève la main , le cheval se dresse, madame d'Orfeuil veut sauter; une boucle des harnais accroche le jupon de dessous , et elle les a tous sur la tête au moment où ses pieds touchent le sol. Une jeune paysanne détache en toute hâte son tablier de taffetas gorge de pigeon , et elle en couvre ce que notre arrièregrand'maman ne cacha qu'après avoir mangé la fatale pomme. D'Orville , indigné de voir des appas de qualité dévoilés sur un grand chemin , pique des deux, renverse le maire, arrive, dégage les jupons, calme le cheval de son amie, et la remet en selle. « Je vous avais prévenu , dit la « comtesse au marquis. — Elle vous avait prévenu, «dit le comte. — Elle vous avait prévenu, disent « le baron et madame de Verneuil. Quelle fureur « avez-vous donc de vouloir servir les gens malgré « eux! — Vous avez raison, mes amis, vous avez

l'officieux. 30() « raison. Mais j'ai été entraîné par un premier mou- « vement. Allons, allons, ne pensons plus à cela. »

Notre cher marquis a bientôt arrangé une affaire; et celle-ci commençait à se compliquer, quand nos voyageurs la croyaient finie. Le paillasse s'était écorclié le front et le nez, en tombant ; son maître s'était cassé trois dents ; le maire avait une côte enfoncée ; les paysans avaient perdu leur admiration pour nos illustres voyageurs, en reconnaissant que la comtesse était faite précisément comme leur ménagère. On n'entendait plus qu'un cri : « Il faut payer le dommage. Faites rac- <( commoder ma côte, disait le maire, cela presse plus que le pont. — Payez-moi pour mes écor- « chures, disait paillasse. — Rendez-moi mes trois « dents , disait son maître... Ah, mon Dieu, mou «cabriolet, mon cheval, mes fioles... Qu'est de-- « venu tout cela ? »

Lorsque le charlatan était descendu de sa voiture pour aller saluer son Altesse, un petit garçon du village, piqué de voir interrompre la parade, avait jugé à propos de s'amuser aux dépens du cheval de l'empirique. Armé d'une houssine d'osier, il lui avait si constamment chatouillé les flancs, que le plus apathique des animaux s'était enfin décidé à se soustraire à la verge malfaisante. Il était allé droit devant lui, et devant lui était la mare où on abreuve le bétail du village. Il n'avait pas remarqué une espèce de borne, jetée dans l'eau , pour indiquer aux étrangers un

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trou assez profond qui se trouvait là. Dans son insouciance, il avait mis une roue sur cette pierre ; le cabriolet s'était renversé; la force de la chute avait brisé le plus grand nombre des fioles, et jeté le reste dans la mare; le débonnaire et faible cheval , entraîné par la violence du mouvement , avait manqué des quatre pieds, et restait nonchalamment couché dans l'eau verdâtre et puante. On ne lui voyait que les naseaux , qu'il s'efforçait de tenir en l'air.

La maréchaussée , qu'alors , comme aujourd'hui, on trouvait à toutes les fêtes, et qui avait soin qu'on ne s'amusât que d'après les règlemens de police , la maréchaussée , en voyant des épaulettes de colonel, se tenait à une distance respectueuse. Le brigadier recueillait les dire , et les paysans, désenchantés et rendus à la cupidité, qui , déjà était leur passion dominante , chargeaient à l'envi nos pauvres voyageurs. Une marchande de noix , dont le panier avait été renversé dans la bagarre , se rendait aussi partie plaignante. La petite fille qui avait prêté son tablier de taffetas , prétendait que , décemment , elle ne pouvait plus le remettre, et elle réclamait une indemnité. Ceux qui avaient été constamment étrangers à tout ceci, s'examinaient soigneusement, et cherchaient s'il ne leur manquait pas quelque chose.

Un petit Gascon , long et gros comme une allumette, couvert d'un habit de camelot qui avait été couleur de feuille-morte, qui portait une culotte

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rouge et des bas noirs , perce la foule , s'approche du comte, et le prie très-humblement de lui dire à qui il a l'honneur de parler. « Je suis le comte « d'Orville , colonel du régiment des chasseurs des « Vosges , en garnison à Pithiviers. » En ce moment, le régiment se composait de quinze hommes, le colonel compris. « Je suis, moi, M. de Vitrac, « barbier , dentiste , médecin - pédicure , et , de «plus, avocat-consultant du village. — Eh bien, «M. de Vitrac, que me voulez-vous? — Je vou- « drais engager monsieur le comte à finir avec « ces importuns. — Et de quelle manière, M. de ((Vitrac? — En payant, monsieur le comte, en « payant. Ce moyen-là ne manque jamais son ef- « fet. — Eh bien , voyons. A combien monsieur « l'avocat évalue-t-il le dommage ? — La côte du «maire est facile à remettre, et je m'en charge. « Mais le blessé est le premier magistrat du lieu, « et, en raison de l'importance de sa place, mon- « sieur le comte lui allouera une indemnité de « cinquante livres, ci 5o liv,

M. l'avocat , un genou en terre , écrivait sur l'antre avec son crayon.

«A combien, demanda le marquis, le « front et le nez écorchés d'un paillasse ? « — A deux livres, ci i

« Et les trois dents du saltimbanque ? — « Ces gens - là ne mangent pas tous les « jours. — IN i les avocats de village non plus,

3i2 l'officieux.

«n'est-ce pas, M. de Yitrac? — Oh! mon « capitaine , quand on a plusieurs cordes « à son arc , et qu'on traite avec des sei- <( gneurs comme vous... — Au fait, à com- « bien les trois dents? — Elles sont bien « payées à vingt sous. — A Paris , on en « a de superbes à douze. Les trois dents, « trois livres , ci

« Je crois que voilà tout, monsieur l'a- « vocat.-^Un moment, s'il vous plaît, monte sieur le capitaine. Le tablier de made- « moiselle Justine, que voilà, n'a réellece ment pas souffert de dommage ; mais elle «a rendu un service essentiel à madame, « et, de plus, elle a été obligée de voir ce « que madame ne se souciait pas de mon- « trer. Douze livres, s'il vous plaît, pour « mademoiselle Justine. — Accordé , ac- « cordé. — Douze livres, ci

«Allons, finissons. A combien va votre a total ? — Un moment , s'il vous plaît , monte sieur le capitaine. Il reste encore deux « petits articles à régler. Le cabriolet et le « cheval sont dans la mare; vous les voyez « d'ici, monsieur. Six livres à quatre hom- « mes qui les tireront de là. — Six livres , «soit. — Six livres, ci

« Voyons votre dernier article. — Les « deux n'en font qu'un , monsieur le capi-

l'officieux. 3i3 « taine. Les fioles du médecin ambulant « sont brisées, et il les vend dix sous. Il y «en avait, dit-il, cent cinquante dans la « voiture , ce qui fait bien soixante-quinze V livres , ci 7 5 liv.

« Halte-là , halte-là , s'il vous plaît. — Je « vais finir. Monsieur le capitaine sent bien « que cent cinquante fioles , vidées dans « la mare , ont gâté l'eau , et il ne veut « pas que nos bêtes à cornes boivent d'un a élixir purgatif. Il faut donc vider la mare; « et comme elle est alimentée par une « source qu'il est indispensable de détour- « ner, cette opération sera longue et dif- (fficile. Elle ne peut se faire à moins de c( deux cents livres , ci 200

« Oh, vous extravaguez , à la fin. — Môn- « sieur le capitaine voudra bien se souve- « nir que je me charge du traitement des « blessés ; que , probablement , je serai « obligé de tirer au médecin les trois dents « qui répondaient à celles qu'il a perdues, « et qui mâcheraient à vide , car la nature « ne veut rien d'inutile ; que j'aurai à fourc( nir le linge pour bandes et compresses, « la charpie pour remplir les plaies de pail- « lasse , et le vinaigre pour humecter le « tout ; que j'ai été assez heureux pour arec ranger cette affaire à l'amiable, et que « mon temps et mon talent conciliateur

3 I 4 l' O F F 1 C I E TJ X.

« doivent être pris en considération ; enfin , « qu'il faut que chacun vive de son mé- « tier, et j'évalue le tout avec modération « à la somme de trois cents livres, ci. . . . 3oo 1.

« — Allez au diable , monsieur l'avocat , « barbier , dentiste et pédicure. — Ce qui « fait un total de... de... oui, c'est cela... un « total de six cent quarante-huit livres, ci. 648.

« Comment, coquin, je paierais vingt-cinq louis, « parce qu'il a plu au cheval de madame la com~ « tesse de piaffer ! Je mettrais plutôt le feu au vil- « lage. — Prenez garde, monsieur le capitaine. Si (f un incendie se développait cette nuit, on vous « accuserait d'en être l'auteur , et on ne se tire pas « de ces affaires-là avec de l'argent. «

La comtesse , un peu confuse de ce qui lui était arrivé , s'était réfugiée dans la berline, où madame de Verneuil lui administrait des consolations qui, parfois, avaient un côté plaisant. La comtesse, qui n'était pas inconsolable, commençait à rire de ce que lui disait son amie. La gaieté se communique, et il est plus agréable de s'égayer que de chercher des raisonnemens, des lieux communs qui ne persuadent personne. Ces dames étaient revenues à leur caractère , et les articles du mémoire de M. de Vitrac produisaient des éclats prolongés, que partageait d'Orville, posté à l'une des portières. « Il paiera , disait-il ; vous l'aviez préce venu, madame la comtesse. — Il paiera, il paiera, « disaient les deux dames. — Non, ventrebleu, je

l'officieux. 3i5 « ne paierai pas. Zéphire , donne le choix à ce « drôle-là, de se retirer, on de recevoir vingt-cinq « conps de cravache que je te charge de lui ad- (( ministrer,

a Arrêtez , tirrètez, s'écrie Vercelle qui arrivait (( au galop. Point de voies de fait, s'il vous plaît. » Vercelle était l'homme raisonnable de la troupe, et, pendant que ses compagnons de voyage faisaient, disaient, ou entendaient des folies, il s'occupait à tout arranger. Moyennant quelques écus, il avait apaisé les parties plaignantes , et il venait dire à ces dames que c'était assez d'avoir perdu deux heures à Rochefort ; qu'il était impossible d'aller dîner à Étampes, et qu'il fallait se hâter d'arriver à Dourdan , où on prendrait ce qui se trouverait.

Ces dames firent un retour sur elles-mêmes, et elles sentirent que l'appétit commençait à se prononcer. Ces messieurs montèrent en voiture, et on allait donner l'ordre au cocher de toucher, quand M. de Vitrac se présenta. « Un avocat exerce a une profession libre , dit-il , et j'en maintiendrai « la dignité : j'ai parlé, j'ai bien parlé, et je refuse « toute espèce d'honoraires. Un barbier n'est pas « obHgé d'être si délicat , et c'est lui maintenant « qui vous adresse la parole. Mesdames, vous sa- « vez peut-être ce que c'est qu'accoucher; ma « femme n'attend que le moment , et la layette est a encore à faire. Je donne un louis , dit la com- « tesse. — J'en donne un , dit madame de Ver-

3i6 l'officieux.

«neuil. — Je paie le baptême, dit d'Orville. — « Puisqu'il faut que ce diable de barbier ait de « mon argent, reprit le marquis, je mets aussi au a chapeau. » Viercelle, qui n'était pas riche, suivit l'exemple général , et la troupe joyeuse partit chargée des bénédictions de M. de Vitrac.

« Ah çà , comptons , mon cher Vercelle , dit « d'Oliban. — C'est trop juste, c'est trop juste, « s'écrièrent les trois autres. » Vercelle se fit prier un peu pour la forme , et il finit par recevoir une centaine de francs qu'il avait distribués. « Je le « savais bien , nous le savions bien qu'il paierait ! « Allons , allons , l'amende n'est pas trop forte tt pour quelqu'un qui a mis une dame dans la « position où s'est trouvée la comtesse. Prenez « garde à vous , marquis : le voyage de Paris à « Pithiviers pourra vous coûter cher. — Un mo- « ment, reprit d'Orville, il n'est pas juste que le « marquis paie tout : la côte enfoncée est de mon «fait. Baron, le maire du village est- il aussi in- « téressé que l'avocat ? — C'est un pauvre culti- « vateur qui a rejeté, avec une sorte de dédain, « la proposition d'une indemnité. J'ai vu le chi- « rurgien ; il a fixé le prix de ses soins à douze «francs. — Marquis, voici ce que je vous dois. « — Oh , ma foi , non. Cette équipée amuse trop « ces dames pour que je n'en aie pas tout l'hon- « neur. — Nous le disions bien , nous le disions « bien qu'il paierait. » Et les éclats de rire , et les applaudissemens de mains ne finissaient plus.

l'officieux. 3i7 Zéphire parut à la portière. « Monsieur le marc( quis , le cheval que vous venez de monter ne a peut pas suivre. — Mets un palefrenier à pied ; « qu'il conduise ce cheval au petit pas jusqu'à « Pithiviers. Là , on le fera traiter.

« Vous voulez , d'Orville , que nous dînions à « Dourdan , dit la comtesse. Il faudra quitter la «grande route, y revenir, et je crois que nous « avons perdu assez de temps. Allons jusqu'à « Étampes , où sont nos relais , et où nos gens « nous auront sans doute fait préparer un dîner « convenable. — Prenez garde , madame la com- « tesse :

« Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.

« Et le nôtre doit être froid à l'heure qu'il est. — « Nous le prendrons tel qu'il sera. Des officiers , « d'ailleurs, s'accommodent volontiers de tout. — « Mais , vous , mesdames , vous ! — Nous serons « comme vous , les très-humbles servantes du mo- « ment et des circonstances. »

La berline reprend le grand trot. Ceux qui garnissent Tintérieur causent, rient, chantent; on arrive à Etampes, lorsqu'on y pensait le moins. Ducroc était revenu de Pithiviers, tout exprès pour faire préparer un repas splendide , et , en ouvrant la portière, Ducroc avait les larmes aux yeux. Le marquis lui demande ce qu'il a. «Hélas, « monsieur, il y avait là un dîner tel qu'on n'en «fait pas deux par an à Étampes. Il était prêt,

c( et j'allais sans cesse de l'auberge à la grande « route , et de la grande route à l'auberge. Je re- (c gardais, et je ne voyais pas la limonière. Je re- « tournais, je ne voyais rien; je rentrais à la cui- « sine, et je m'affligeais en voyant une dinde aux <c truffes prête à être brûlée. Je découvrais les « casserolles , et les sauces s'épaississaient. Mon- « sieur le chef parlait déjà de les allonger avec de « l'eau, faute de jus, et j'étais au désespoir. Monte sieur le chef trépignait, allait, venait, et s'é- « criait , en levant les yeux au ciel , qu il était un «homme déshonoré. Enfin, il prend une casserôle de chaque main, et il allait les vider sur « un tas de fumier. Je l'arrête ; je lui représente « qu'il vaut mieux mal dîner , que ne pas dîner « du tout, et que vous ne le rendrez pas respon- « sable du retard. L'honneur, disait-il, l'honneur (( ne transige jamais. — Eh bien, reprit le baron, « a-t-il fini comme Vatel, s'est-il passé son épée « au travers du corps? — Non, monsieur, parce « qu'il n'en a pas ; mais la pointe de son grand « couteau était , par moment , tournée sur sa poi- « trine. — Eh bien, marquis, s'écrient les dames, (c si maître Jacques s'était tué , c'est encore vous « qui en seriez la cause. — Enfin , s'écrie le marte quis , que sont devenus maître Jacques et son «maudit dîner? — Monsieur, je lui ai ôté cou- « teaux et lardoires, et je lui ai fait boire une « bouteille de vin chaud, bien sucré; cela l'a re- « mis un peu. — C'est fort heureux. — Alors ,

L'ofFIClEUX. 3 19

« monsieur, six chasseurs de votre régiment sont c( entrés. Ils ont demandé un pot de piquettè. '(Moi, j'ai pensé que le dîner n'étant plus préce sentable ; il valait mieux qu'il fût mangé par (' vos chasseurs que par des étrangers. Je les ai a fait mettre à table, et, de ma vie je n'ai vu des (( homuies aussi joyeux. Ils n'ont rien laissé, mon- « sieur, absolument rien. Tout à coup... tout à « coup... — Eh bien, qu'est-ce encore? — Tout à « coup... Je ne sais comment vous expliquer cela « devant ces dames. — Parlez , Ducroc , dit la « comtesse ; il est un choix d'expressions qui per- « met de tout entendre. — Eh bien, madame, je « ne sais si le vin , la bonne chère , ou les truffes «peut-être... mais, tout à coup Goton , c'est la « fille qui les servait, madame... Goton est prise, «reprise, poussée, repoussée. Goton crie; on ne « l'écoute pas. Son amant , le garçon d'écurie , « accourt avec sa fourche , et frappe à grands « coups sur le dos de celui qui est en position. ■< Les autres la saisissent , la tiennent alternativece ment, et ces six enragés... Je ne sais si madame «la comtesse me comprend. — Oh î à merveille, «Ducroc. Enfin? — Enfin, madame, Goton est « une honnête fille , et elle est allée se plaindre « au procureur du roi , qui , aussitôt , a lâché sur « les chasseurs un commissaire de police et qua- « tre cavaliers de la maréchaussée. Or , madame , «quand on fait de ces choses -là, on n'a pas le « sabre au côté. Ceux des chasseurs étaient restés

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« sur la table , et ils viciaient ce qui restait dans « les bouteilles pour se refaire un peu. Les quatre (c cavaliers entrent comme l'éclair, sautent sur les « sabres , et conduisent les six chasseurs en pri- « son. Voilà, mesdames et messieurs, où en sont « les choses. Vous avez sans doute bon appétit, « et je crois qu'il ne reste rien dans la maison.

« Eh bien , s'écrient les compagnons de voyage « du marquis, c'est encore vous qui êtes cause <c de l'accident arrivé à Goton , et de l'incarcéraf< tion des six chasseurs. — Oh, faites-moi grâce, (f s'il vous plaît. Que diable, je ne vois pas que « Goton ait tant à se plaindre, et peut-être ne Face t-elle fait que pour la forme. Les chasseurs se « sont fait mettre en prison! Eh bien, qu'ils y « restent. — Cela est fort aisé à dire , réplique « d'Orville. Pensez donc que ces six chasseurs font « la moitié de mon régiment. Avec douze hom- «mes, je peux former un peloton; que voulez- « vous que je fasse avec six? — Il nous en re- « viendra d'autres. — En attendant, voyez, Ducroc, « ce qu'on pourra nous donner. »

Pendant que Ducroc retourne le garde-manger et les armoires de la cuisine, ces dames lutinent, tourmentent d'Oliban ; elles rappellent toutes ses bévues, et à la fin de chaque citation, viennent les réflexions, les interpellations, les recommandations. Madame de Verneuil, qui avait le droit de tout dire, ne finissait pas. Le marquis, fatigué de tant de remontrances et d'observations , prend

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son chapeau et son épée, et va faire un tour de ville: en cinq minutes, on fait celui d'Étampes. Il s'entend appelsr; il tourne la téte. C'est de la prison qu'on lui parle. « Monsieur l'officier, n'étes- » vous pas du régiment des Vosges? — Oui, pour- <f quoi? — ISf'est-ce pas vous qui deviez manger «un grand dîner, préparé au Cornet -d'Or? — « Pourquoi encore ? — Si vous étiez arrivé avant « qu'il fût desséché, on ne nous l'aurait pas servi, w et Goton ne se serait pas plainte d'avoir été trop «bien traitée. C'est donc vous, monsieur l'offi- « cier, qui avez causé notre disgrâce. Pour Dieu, « tirez-nous d'ici. )>

En vérité, pensait le marquis, c'est à qui s'en mêlera; je finirais par être responsable des folies de tout le genre humain : c'en est trop , et il passe outre. Il n'a pas fait cinquante pas, qu'il réfléchit à ce qu'il vient d'entendre. Ils n'ont pas tout-à-fait tort, se disait-il, car enfin si j'avais écouté la comtesse, et laissé piaffer son cheval, nous serions arrivés ici à l'heure convenue , et ces malheureux-là ne seraient pas dans l'embarras. Il interroge ; il s'informe de la demeure du procureur du roi. Il arrive chez ce magistrat; il se présente; il trouve avec lui le baron de Vercelle.

«J'ai encore arrangé cette affaire -ci, lui dit « l'intéressant jeune homme. Goton a retiré sa « plainte, moyennant une indemnité assez forte, « et monsieur , qui , malgré le désistement de

3ii l'officieux.

«cette fille, pourrait informer contre les coupa- « bles , veut bien épargner à monsieur le comte « le désagrément de voir mettre ses premières «recrues en jugement. Mais, mon cher marquis, « soyez donc maître de vous , et ne vous laissez « plus entraîner par votre penchant à obliger. Si « vous ne vous arrêtez , ces dames auront eu rai- « son de vous dire que votre voyage de Paris à « Pithiviers vous coûtera cher. — Je remercie «beaucoup, monsieur, et vous aussi, baron, de « tout ce que vous avez fait pour moi , à l'excep- « tion pourtant de la mercuriale. Croyez que j'ai « pensé plus que vous ne pouvez me dire. »

Le baron reçut l'ordre de l'élargissement des six chasseurs; les deux capitaines prirent congé du procureur du roi, et, dans un petit coin, où se promènent les oisifs d'Etampes, d'Oliban remit à Vercelle quatre cents francs qu'il avait comptés à Goton : c'est le prix auquel elle avait mis son honneur, qui, peut-être, avait reçu précédemment quelques échecs. Son amant, qui n'y regardait pas de très-près, avait trouvé fort bon quelle touchât cette somme, au moyen de laquelle leur mariage définitif devait se conclure dans le mois. Le jeune Tobie n'épousa-t-il pas la fille de Rachel, veuve de six maris?

«Vous voilà donc, messieurs, dit madame de « Verneuil. Soyez vrai, baron. Combien coûte à « d'Oliban l'équipée de ses chasseurs? — Madame, « la manière dont le marquis m'a remboursé , me

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« donne lieu de croire qu'il vous saura gré de ne u plus lui parler de cela. — A la bonne heure , «baron. Eh bien, dînera-t-on ou ne dînera-t-on «pas? Ducroc, Ducroc... Me voici, madame. — - «Faites -nous donc servir. — Eh, madame, at- « tendez qu'on ait trouvé quelque chose. — On « en est encore là ? — C'est aujourd'hui jeudi , ma- « dame. Les boucheries sont fermées, et le mar- « ché n'ouvrira que demain matin. — Vous allez « voir que , grâce encore à d'Oliban , il faudra « que nous nous passions de dîner. — Cela pource rait bien être, madame. Des oeufs, des œufs, « s'écrie le marquis ; des œufs à toutes les sauces. « — Je vais en envoyer chercher, monsieur, ré- « pond Ducroc.

«Des œufs, des œufs, et toujours des œufs, « disent ensemble" les deux dames ! Vous voulez « donc nous mettre le feu dans le corps? — Vous « disiez, il y a deux heures, mesdames, que vous « seriez, comme nous, les très-humbles servantes « du moment et des circonstances. Résignez-vous. « — Il sied bien de prêcher la résignation à celui « qui , à chaque pas , nous amène de nouveaux « désagremens! Eh, madame, reprit le baron, un « peu de charité ! Qui de nous n'en a pas besoin ? « Si nous faisions tous une confession bien sin- « cère , est-il certain que ce pauvre marquis serait «le plus coupable?»

Les dames se pincèrent les lèvres : la ressource de celles qui sont embarrassées, piquées,

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et qu'on a mises dans rirapossibililé de répondre. Diicroc arrive très-à-propos pour faire changer la conversation.

«Soit, dit-il, que les aubergistes de la ville se « plaisent à laisser notre hôte dans l'embarras , « soit que réellement ils n'aient pas d'oeufs, on n'a «pu s'en procurer chez eux. Les deux fruitières, « qui existent seules ici , sont allées s'approvi- « sionner dans les villages voisins , afin de payer « moins cher qu'au marché , et on ne peut aller « de porte en porte demander des œufs. — Quoi! « s'écrie le marquis, pas d'oeufs de quoi faire seu- « lement une omelette ! — Non , monsieur. — - Eh «bien, qu'on la fasse au lard.» A ces mots un éclat de rire eénéral se fait entendre. « Un mo- « ment , un moment , dit le marquis , le maré- « chai de Matignon n'était pas un sot , puisque « Louis XIV lui donna le commandement de Tex- « pédition destinée à rétablir le prétendant sur le « trône d'Angleterre , et le trait d'ingénuité ou de « distraction^qui vous fait tant rire est de lui. Oh! «il lui en est échappé bien d'autres. — Allonjs, « dit la comtesse , qu'on nous donne du chocolat «et des rôties. Pendant qu'on les préparera, le « marquis lious racontera quelques-unes des in- « génuités du maréchal de Matignon. — Bien vo- « lontiers, madame.

«Le maréchal, revenant de la guerre, fut obligé « de s'i^rfféter dans une auberge de village où , « comma ici , les moyens d'existence n'étaient pas

l'officieux. 3i5 « très-communs. Satisfait, cependant, du mauvais a souper qu'on iui avait préparé, il se mit à table. c( Qu'est-ce, dit-il, du pain chaud? J'en veux du « rassis. — Monseigneur, il n'y en a pas. — Eh « bien , qu'on m'en fasse. »

« 11 avait en Normandie de vastes herbages qui , « depuis deux ans , ne lui rapportaient presque « rien. A la fin de la seconde année , il tança for- « tement son receveur. « Monseigneur , répondit « celui-ci , les taupes retournent tout. Que vou- « lez-vous que j'y fasse? — Comment, monsieur, « vous ne savez pas comment on empêche les «taupes de retourner un pré. — Non, monsei- « gneur. — On le fait paver, monsieur. »

« Il avait fait rebâtir une aile d'un assez beau ce château , et il avait ordonné à son régisseur de « faire disparaître les décombres qui lui blessaient (( la vue. La première chose qui le frappe lors- « qu'il fevient à son château, est le tas de gravois « qui, depuis long-temps, devait être enlevé. « Pour- «quoi, monsieur, dit-il à son régisseur, trouvé-je « encore là ces débris? — Monseigneur, je ne savais « où les mettre. — 11 fallait faire faire un trou et «les jeter dedans. — Mais, monseigneur, qu'au- « rais-je fait de la terre qu'on en aurait tirée ? — Il « fallait faire le trou assez grand pour que tout « pût y entrer, entendez-vous, monsieur? »

« 11 était malade. Son hôtel de Paris était très- « près de Saint-Sulpice , et un officier général de « ses amis lui demanda si le bruit des cloches

3^6 l'officieux.

« ne l'incommodait pas. Beaucoup , répondit - il , « mais, demain je ferai mettre du fumier devant « ma porte. »

Je ne sais si tout le monde rira des ingénuités de monsieur le maréchal; mais ces dames en rirent au point qu'il devint indispensable de changer de linge. «J'espère au moins, dit d'Oliban , « en riant à son tour , que vous ne me reprocherez « pas ce petit incident-là. — Et pourquoi, s'il vous « plaît? — Je n'ai fait que céder à votre désir. — « Et vous avez été enchanté de nous prendre au «premier mot. Dites-moi, officieux marquis, si « vous vous étiez rendu à ma prière, et que vous « n'eussiez pas voulu arrêter mon cheval, que je «connais mieux que vous, et que je mène fort «bien, les paysans de Rochefort auraient-ils ad- « miré de dix pas ce que des yeux roturiers ne « devaient pas voir? le maire aurait-il eu une côte « enfoncée ? le paillasse se serait-il écorché le « nez et le front ? l'empirique aurait-il perdu trois « dents ? son cabriolet serait - il tombé dans la « mare ? votre meilleur cheval serait-il estropié ? « Goton aurait-elle été houspillée de la façon de «six chasseurs ? serions - nous obligés de dîner « avec une tasse de chocolat? Madame et moi au- « rions-nous Ipeîsoin de linge sans savoir où en « prendre? Nous serions maintenant près de Pithi- « viers, et vos maudits œufs ne vous auraient pas « rappelé les niaiseries du maréchal de Matignon. « — Votre récapitulation est-elle enfin terminée,

l'officieux. 3^7 « madame? — Oui, monsieur. — C'est fort heu- « reux. — Mais trouvez-nous du linge à la mi- « nute , à la seconde. »

La position de ces dames était embarrassante. Les équipages étaient partis de la veille; on n'avait que vingt lieues à faire dans la journée , et on n'avait rien pris avec soi , quoiqu'on dût voyager avec d'Oliban. Le pauvre marquis était allé conter à l'hôtesse ce qui venait d'arriver, et l'hôtesse, très-bavarde , commença à raconter à son tour les événemens qui l'avaient aussi obligée à changer de chemise. Ces aventures lui paraissaient si plaisantes , qu'à chaque instant son récit était coupé par des éclats de rire. « Un moment, s'écria-t-elle « enfin, me voilà précisément dans le cas où vous a venez de mettre ces dames. Permettez que je «m'occupe d'abord de moi... Pas du tout, pas du «tout, s'il vous plaît. Donnez-moi d'abord deux « de vos plus fines chemises, et vous ferez ensuite « tout ce qu'il vous plaira. »

L'obligeante hôtesse le conduit à sa chambre à coucher. Elle ouvre une vaste armoire dont le bas dérobait aux amateurs un reste de raisins enfoncés dans de la paille : on le gardait pour les grandes occasions, et l'hôtesse n'y avait pas pensé encore ; dame , on ne saurait penser à tout. « Du raisin , du raisin , s'écrie le marquis î )> Et vite, et vite, il en charge une assiette qu'il porte à ces dames. L'hôtesse accourt sur ses pas, tenant une chemise de chaque main. On prie ces messieurs

SiS l'officieux.

de sortir, parce qu'ils étaient trois, ainsi que je

l'ai dit plus haut.

L'hôtesse était une femme fort à son aise, qui avait d'assez beau linge, et qui l'été se tenait en simple corset, ce qui exigeait des manches de chemises descendantes jusqu'au coude. Celles des habits d'amazones sont très-justes, et il fallait découdre avant de pouvoir se changer. La comtesse, à qui rien ne résiste, demande des ciseaux et coupe les quatre manches ; l'hôtesse jette les hauts cris; on lui paie trois fois la valeur de ses chemises , et elle sort en faisant cinq à six révérences d'un air tout-à-fait gracieux.

On rappelle ces messieurs ; le chocolat arrive ; on se met à table. Au chocolat, qui est le mets substantiel du dîner , succède le raisin qui fait dessert. Il faut toujours savoir gré à certaines gens du mal qu'ils n'ont pas fait. « ^'ous conviendrez « au moins , dit madame de VerneuU à la comtesse, « que M. d'Oliban a fait quelque chose de bieu « dans la journée. Il nous a trouvé du raisin ex- « cellent, et nous venons de faire un repas selon « toutes les règles. — Et surtout très-restaurant. «Allons, allons, dit Vercelle , on pourrait être « plus mal. »

Les chevaux sont mis; on remonte en voiture, et on se propose bien d'aller tout d'une traite , et sans accident , jusqu'à Pithiviers. Une certaine harmonie commençait à s'établir entre les voyageurs. Les dames regrettaient l'entrée triomphale qu'elles

l'officieux. 3'2g devaient faire à la garnison, et que le soleil ne pourrait plus éclairer; mais elles se consolaient en pensant que le lendemain elles seraient fraîches , que les chevaux seraient reposés , et qu'une promenade équestre les dédommagerait de ce que , grâce toujours *à d'Oliban , il fallait perdre aujoiu-d'hui. La conversation prenait un ton assez raisonnable; parce qu'une suite de contrariétés amène nécessairement la fatigue ; que la fatigue amortit la vivacité de l'imagination , et que cet état apathique conduit au sommeil. Les paupières de la comtesse commençaient à s'appesantir , quand tout à coup elle jette un cri perçant. « Qu'avez -vous donc, madame, lui dit <c d'Orville ? . — Je suis assassinée! — Assassinée! « expliquez-vous de grâce. — Monsieur le comte, « faites arrêter la voiture et appelez Zéphire. Zé- ' « phire se présente. Dites-moi, mon ami, quelce qu'un est-il entré dans la berline pendant que « nous étions dans cette malheureuse auberge ? « — Madame , les domestiques de monsieur le ((. comte, ceux de monsieur le marquis et celui de « monsieur le baron suivaient Goton partout, ne a lui laissaient pas un moment de repos et l'ac- « câblaient de quolibets. J'ai protégé la retraite « de cette pauvre fille , et je l'ai cachée dans cette a voiture... — Malheureux! elle l'a farcie de puce ces?... Oh, j'en mourrai... Et pas une femme de «chambre ici pour les chercher! Allons, monte sieur le comte!... — Mais, madame, je n'entends

33o l'officieux.

«rien à... — Et, qui vous en prie, mauvais plaift sant? Emmenez ces messieurs, et faites-moi doute ner une des lanternes de la berline. Vous vou- « drez bien, ma chère amie...— Oh, comtesse, i( depuis une demi - heure je suis à la mort. Je « désirais que quelques éloges succédassent enfin « au blâme dont on ne cessait de charger le pauvre « marquis. J'ai mangé de son raisin sans mesure , «et pour vous déterminer par mon exemple.,. Je «ne sais... ahie , ahie!... si le raisin d'Etampes a « une veru laxative... mais j'ai... j'ai,., je suis cou- « pée en deux. — Eh, madame, reprit le marquis, «quelle vertu voulez-vous qu'ait ce raisin? C'est « du raisin comme un autre, que j'ai trouvé bien «caché sous de la paille... — Dans de la paille, « s'écrie la comtesse , dans de la paille ! Vous ne savez donc pas que rien n'engendre» les puces « comme la paille ! Toutes les queues des grappes « étaient tournées de mon côté.., je n'ai pas perdu «un seul de ces malheureux insectes... Oh, mon « Dieu , je m'enlèverai l'épiderme. — Oh , quelle « tranchée !... Quelle tranchée ! — Descendez donc, « ma bonne amie. Je vous en conjure, ne faites « rien ici : il ne faudrait que cela pour m'achever. «Emmenez madame; emportez -la, marquis, et « une fois en votre vie , soyez bon à quelque « chose. »

Le pauvre marquis n'est pas à çe que lui dit la comtesse, il n'est sensible qu'à ce que souffre une femme qu'il a adorée et qui lui est chère encore.

Il s'élance, il prend madame de Verneuil dans ses bras; il la presse contre son cœur, et il ne calcule pas la force de pression. Une détonation le frappe, cependant; il pose son amie sur le pavé... Il était trop tard. « Ah, mon ami, que je suis sou- « lagée ! Mais pourquoi m'avez - vous pressée si « fort ? Que ne me portiez - vous légèrement à « quatre pas plus loin ? Je suis dans un état épou- « van table. — Et moi, madame, et moi!... mes a bottes en sont remplies. »

A ces mots la comtesse oublie ses puces, et part d'un éclat de rire. Le comte et le baron suivent son exemple. On descend , on s'approche des deux infortunés , en ayant soin de prendre le dessus du vent. On avise aux moyens de continuer ce malheureux et interminable voyage. On aperçoit une lumière dans un certain éloignement. « Que ce soit une chaumière ou un château , il « faut s'y rendre, dit Vercelle. Madame et le mar- « quis y prendront un bain qui, je crois, leur est très -nécessaire, et madame la comtesse s'y dé- « barrassera de ses puces. — Eh , comment vou- « lez-vous que j'y pense dans un moment comme « celui-ci ? Allons , marchons , et qu'on porte les « lanternes devant nous. D'Oliban , ma bonne <f amie , laissez-nous le vent, s'il vous plaît. »

La comtesse avait pris le bras de d'Orville ; le marquis soutenait son amie; tous deux faisaient une grimace à faire reculer une procession , et ils n'avaient rien à se reprocher : l'un rendait con-

tinuellement à l'autre ce qu'il ne cessait d'en

recevoir. Vercelle allait en avant et réglait la

marche.

La faible clarté des lanternes suffisait tout juste pour reconnaître qu'on était dans une terre labourée. Les deux dames ne marchent plus ; elles se traînent; elles brisent les bras de leurs écuyers; elles se dépitent, elles se désolent; une des bottines de la comtesse se déchire, et reste bientôt entre deux mottes de terre. 11 est impossible d'aller plus loin.

Zéphire prend une des lanternes, il court à droite , à gauche. Jl rencontre un fossé plein d'une eau limpide, dont les rives sont bordées de saules. Il tire son couteau de chasse ; il taille , il tranche ; en cinq minutes il a ce qu'il lui faut pour faire un brancard ; il charge son épaule du précieux fagot qui va terminer tant d'embarras et de disgrâces ; chacun met la main à l'ouvrage , et on arrête que les domestiques porteront alternativement ce palanquin d'une espèce nouvelle. La comtesse s'y place à demi consolée; madame de Verneuil s'approche : « C'est impossible, ma chère « amie, c'est impossible. Je ne résisterais pas aux t( vapeurs... — Mais, ma chère amie, je ne saurais « faire un pas de plus. — Que votre officieux marte quis vous prenne sur ses épaules; il n'a plus «rien à risquer. D'ailleurs, il n'y a guère que « pour cinq minutes de chemin d'ici à cette mai- « son. — En vérité , ma chère amie , vous êtes

l' OFFICIÉ ux. 333

« d'un égoïsme !.. — Et vous d'une exigence !...»

Les laquais du comte avaient déjà enlevé le brancard ; et pour délivrer la favorite du maître d'un voisinage désagréable, ils allaient au p^tit trot. La pauvre madame de Verneuil étendait les bras vers le brancard qui emportait toutes ses espérances. D'Oliban lui prend les deux mains , la passe sur ses épaules , et se met à trotter aussi , en protestant que jamais il n'a porté d'aussi précieux fardeau.

Le baron , qui avait toujours la tête froide , bien qu'il eût le cœur ^très - tendre , s'était saisi d'une des lanternes, et était allé droit sur la lumière, vers laquelle se portaient tous les vœux. Le domestique qui marchait en avant du brancard , trébuche , tombe , et la bougie s'éteint. Le zèle des domestiques de d'Orville ne faiblit pas : ils sentent que plus ils surmonteront d'obstacles, et plus ils auront de mérite.

Le marquis avait moins de force que d'ardeur. Il n'avait pas fait cent pas , qu'il fut obligé de déposer le plus précieux fardeau qu'il ait porté de sa vie. Il invita Zéphire à le remplacer. Vous savez que Zéphire est une espèce de petit-maître ; le cœur ne lui disait rien pour l'amie de son maître , et il n'aurait pas volontairement porté une |)rincesse dans l'état où était madame de Verneuil. Cependant il sentait qu'il ne lui conviendrait pas de refuser ce que le marquis venait de faire avec tant de dévouement , et il se chargea de la dame

334 l'officieux.

et de ses émanations. Tout à coup on entend de grands cris. Les palefreniers de d'Oliban qui étaient restés en arrière, et pour cause , quoiqu'ils fussent loin d'exhaler eux-mêmes l'odeur de la rose ou de l'œillet, les palefreniers doublent le pas , et ils ne peuvent éviter ce qu'ils redoutaient tant : Zéphire charge l'un d'eux de la triste madame de Verneuil , et il court sur les traces de son maître , vers le point d'où partaient ces cris soutenus. D'Orville, ses laquais, le palanquin et la comtesse étaient tombés dans le fossé, sur les bords duquel Zéphire avait coupé ses bois de charpente. D'Oliban se jette à l'eau sans balancer, et Zéphire saute après lui. Ils dégagent la comtesse , et on l'assied sur l'herbette , fleurie peut - être... Le joli sujet d'élégie , ou d'idylle ! d'Orville et ses gens s'entr'aident , et bientôt ils sont tous auprès de la comtesse.

La dame avait été très -calme au moment où on l'avait tirée de l'eau ; mais lorsqu'elle eut repris ses sens , et qu'elle reconnut la voix du marquis!... quel torrent de mots amers , d'observations piquantes, je dirais presque d'imprécations, s'échappèrent de sa bouche ! Elle se souvint pourtant qu'elle était femme de qualité , et qu'elle devait en reprendre le langage. « Vous croyez « peut-être, monsieur le marquis, que je vou6 ai « beaucoup d'obligation de m'avoir secourue ? «Vous avez été fort aise de trouver ce fossé, et (c d'y vider vos bottes. — Ma foi , madame , vous y

L'oFFICfEUX. 335

« avez noyé vos puces, et c'est un article à rayer « de votre récapitulation. »

Je ne sais jusqu'où aurait été cette conversation, si on n'avait vu plusieurs lumières qui s'approchaient rapidement, et qui annonçaient un changement très - prochain de situation. Bientôt on entend le bruit d'un fouet, ensuite celui de roues, enfin Vercelle paraît en gros souliers et en guêtres de cuir. Il est suivi d'une charrette qui apporte quelques cordiaux et toutes les vestes, les serpillières, les jupons , les chemises, les serviettes , les sabots , etc. , qu'on a trouvés dans la ferme. « Mes amis , dit le baron , je vous présente « M. Durand, le plus obligeant de tous les fer- K miers du canton. Je lui ai détaillé toutes nos « mésaventures , y compris celle - ci , car étant « tombé moi-même, et malgré le secours de ma « lanterne, dans ce diable de fossé , j'ai bien pensé « que quelqu'un de vous y tomberait après moi. » Madame de Verneuil arrivait dans ce moment.

« Allons , mesdames , la nuit est chaude , #eau cf de ce fossé est magnifique , il n'y a pas ordinai- « rement de baignoires dans les fermes , M. Du- « rand n'en a pas , et plusieurs d'entre-vous ont « besoin de se baigner. Approchez - vous de la « charrette; on vous portera au bord de l'eau ce « que vous aurez choisi , et ceux qui n'ont rien à « laver se tiendront à une distance respectueuse. »

Il est des circoiistances où la femme la plus difficile devient accommodante, et où une bonne tète

336 l'officieux.

prend, sur de plus faibles, l'ascendant qu'elle devrait toujours avoir. C'est le baron qui prononce, qui décide, et personne n'appelle de ses décisions.

La comtesse, qui n'était chargée que de terre, un peu fangeuse peut-être, devait avoir et obtenir le dessus du courant; madame de Verneuil fut placée à vingt pas au - dessous ; et comme il faut respecter les bienséances, le marquis se mit au bain à cinquante pas plus loin. Zéphire et les palefreniers qui avaient touché madame de Verneuil , se débarbouillèrent où ils voulurent.

On s'accoutume à l'infortune comme au mal physique. Bientôt ces dames s'approchèrent de leurs éciivers en riant de tout leur cœur. Elks étaient dans des sabots, des bas de laine, de grosses chemises, des jupons de bure. Elles s'étaient enveloppé la tète dans une serviette pour sécher leurs cheveux , et elles avaient couvert d'une seconde deux seins qui étaient encore très-séduisans.

M. Durand s'approcha d'elles avec politesse , et iWes invita à venir faire honneur au repas qu'il leur avait fait préparer : il était onze heures du soir. c( Ce repas, mesdames, vous paraîtrait gros- « sier dans toute autre circonstance , mais vous «devez avoir de l'appétit, et c'est le meilleur des « assaisonnemens. »

Zéphire fait laisser dans l'eau certains vétemens encore imprégnés... Il donne ordre à un palefrenier de les attacher aux branches de quelque saule, et (le rester là pour les garder. Il lui promet de lui

L'oFFlCfEUX.

envoyer à souper. Les dames montent dans la charrette , et on chemine gaiement.

On est reçu par madame Durand, grosse réjouie de honne mine, qui exerce Fhospitahté avec une cordiahté rare. Elle a envoyé chercher le carrosse et les chevaux de main; elle n'a rien oublié de ce qu'elle peut procurer d'utile ou d'agréable à ces dames.

A l'instant la table est chargée de laitage, d'un gros morceau de lard et d'une volumineuse omelette. On s'assied; on mange, on dévore; la gaieté reprend son empire, et on s'occupe en riant de ce qu'on fera.

«Mesdames, dit le baron, nos chevaux ont « besoin de manger comme nous. M. Durand n'a « pas de lits à vous donner; mais dans trois heures a il fera jour. Passons ce temps à faire des contes : a c'est le moyen le plus agréable de l'abréger. — « Vous avez raison, dit la comtesse. Voyons, vous « qui êtes l'homme aux ressources, dites-nous « quelque chose de plaisant. — Vous savez que je « ne suis pas très-gai. Cependant je suis assez « disposé à vous faire l'éloge du petit insecte qui « vous a donné tant d'humeur , et qui , pourtant , « a des qualités essentielles. — L'éloge de la puce ! « — Oui, madame. — Et que pourrez-vous dire lace dessus? — Oh, j'ai eu le temps d'y réfléchir dec( puis que la première vous a piquée. — Allons , « monsieur, improvisez. Nous sommes prêts à vous « entendre. »

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