CHAPITRE VL
Le premier baiser d'amour.
Six jours sont à peine écoulés, et l'enclos de M. Rigaud est devenu méconnaissable. Tout y est renversé, encombré; on ne sait où mettre le pied. Ici résonne la hache; là, s'élève une forge, dont le foyer brûle avant qu'elle soit couverte. La chèvre, le levier, la bisaigue, crient sous les bras vigoureux qui les remuent Les ouvriers vont, viennent, rient, chantent et jurent tout à la fois; il y a de quoi devenir sourd. M. de Méran se promène au milieu de ces vastes ateliers. Il encourage pas sa présence; il récompense le zèle et l'industrie; il est à tout. Hier, M. Rigaud le comparait au roi Idoménée, bâtissant la ville
de Salente, et mon père n'a pu cacher le plaisir que lui a fait la comparaison.
Et ton amie , que crois-tu qu'elle fasse au milieu de ce désordre apparent? Crois-tu qu'elle se soit oubliée ? non , Claire. Elle s'est entendue avec Jules , et Jules a fait élever une maisonnette en planches, bien simple, bien gaie, et décorée d'un joli papier. Pour les autres, c'est son cabinet; pour nous c'est un temple érigé à l'Amour. Il est assez spacieux pour que quatre à cinq personnes y soient fort à leur aise. Dans l'endroit le plus éclairé, Jules a placé son bureau, ses plans, ses crayons, ses livres de compte: c'est le digne architecte du roi Idoménée. Tout près de là, il a ménagé un petit coin, que remplit exactement ce lourd métier, qu'on ne déplace pas comme on veut. Plus loin est une chiffonnière. Mademoiselle Adèle brode au métier; maman et madame Rigaud cousent ou festonnent. On parle peu; on pense beaucoup. Jules sort, rentre sans cesse, et chacun de ses mouvemens m'autorise à lever les yeux... sur lui, Claire.
On ne peut pas toujours broder. Quelquefois je sors avec lui. Nous courons ensemble; je saute d'une pièce de bois sur une autre; j'évite un outil tranchant ; pour cela , le bras ou la main de Jules me sont nécessaires, et l'Amour glane où il ne peut moissonner.
Nous nous rendons ordinairement chez M. Rigaud après le déjeuner. Quelquefois nous dinons
chez lui; souvent il vient dmer avec nous. Le soir, nous nous rassemblons sous mon marronnier. Papa et M. Rigaiid parlent draps; maman et madame Rigaud parlent ménage; Jules et moi nous. parlons amour. Les journées s'écoulent dans une agréable activité, et je viens d'éprouver que le travail est le contre-poids des passions : l'oisiveté les nourrit et les accroît. Je travaillerai, Jules travaillera : l'exaltation de sa téte et de la mienne n'amènent que des dangers. Quand elles sont échauffées, et que nous sommes seuls, nous aimons plus qu'il le faut, plus que nous le devons. J'en suis encore effrayée. Écoute, Claire, écoute.
Il est arrivé aujourd'hui une quantité considérable de laines. Madame Rigaud est particulièrement chargée de cette partie. Jules reçoit les laines, les inscrit; elle les fait emmagasiner, remuer , aérer. Elle a été occupée de ces soins pendant la plus grande partie de la journée, et maman , qui sans paraître s'occuper de rien observe tout, a oublié, pendant uue grande heure, son utile surveillance. Elle a été... je ne sais où, et je suis restée seule avec Jules. J'avoue que mon premier mouvement a été de plaisir. La réflexion m'a ramenée à un sentiment de crainte , d'une crainte vague, dont je ne pouvais trop me rendre compte. Mais est-il possible, Glaire, de redouter long-temps l'homme qu'on adore ? L'aiguille est tombée de ma main; je suis restée les deux bras apçuyés sur mon métier , les yeux fixés sur Jules.
11 avait aussi laissé tomber sa plume, et quand on se regarde ainsi, comment ne pas s'approcher? Insensiblement nos chaises se sont touchées; nos mains se sont enlacées. Nous parlions en mots entrecoupés, très-bas, et de trop près. J'ignore réellement comment je suis arrivée là; mais je me suis trouvée sur les genoux de Jules; mon visage touchait presque au sien ; je respirais son haleine; la mienne l'enivrait; nous étions hors de nous. Tout à coup, Claire, nos lèvres se sont rencontrées, se spnt fixées, une puissance surnaturelle semblait les rendre inséparables. Quel baiser! Quel feu, quel désordre, quelle volupté il a porté dans tous mes sens! Je voyais le danger; je n'avais ni la force , ni la volonté de m'y soustraire. Je périssais, si Jules eût été un homme ordinaire. Il n'avait qu'à vouloir, qu'à commander. Il ne l'a pas voulu : grâces lui en soient rendues. Il a détaché ses lèvres des miennes; il m'a repoussée doucement; je me suis retrouvée sur ma chaise; il a éloigné la sienne; il s'est levé; il est sortL
Je suis restée en proie à mes réflexions, et j'en faisais d'affligeantes. Convaincue de l'énormité de ma faute , forcée de m'avouer que je ne suis rien que par la générosité de Jules, j'ai senti mon infériorité, et cette sensation humiliante m'a ar= raché des larmes. Je me suis promis de tout avouer à maman, de la conjurer de ne pas me quitter une minute. J'ai pensé bientôt que cette
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mesure nous exposerait Jules et moi à des reproches bien mérités ; qu'elle provoquerait peut-être Farrét de notre séparation ; qu'au moins on nous priverait de la liberté honnête dont nous jouissons, et je n'ai pas eu le courage de donner des armes contre lui et contre moi. Je me suis mise à son bureau ; j'ai pris sa plume ; je lui ai écrit quelques lignes. Je n'ai pas affecté une fierté à laquelle ma faiblesse l'aurait einpêché de croire. Je me suis montrée ce que je suis. Je l'ai supplié de m'épargner à l'avenir , d'éviter les occasions d'être seul avec moi. Je lui ai rappelé que mon innocence est un dépôt que M. de Méran lui a confié. Je ne lui ai pas reproché de l'avoir ternie : j'étais sa complice, ou plutôt je me suis laissée entraîner comme lui à la plus périlleuse, mais à la plus délicieuse ivresse. J'ai caché mon papier sous un de ses plans; je suis sortie; j'ai cherché maman; je lui ai dit que j'étais indisposée; je suis rentrée au château; je me suis enfermée chez moi. Pour les mines de Golconde, je n'aurais point paru devant Jules en ce moment : il avait sur moi trop d'avantage et de supériorité.
Quel baiser, Claire, quel baiser! Je ne l'oublierai de ma vie. Oh ! il m'a éclairée , tout-à-fait éclairée; je n'ai plus de questions à te faire; je sais maintenant ce qui manque à mon bonheur et à celui de Jules. Je suis étendue sur ma chaiselongue, la tête et le cœur pleins de ce terrible et si doux baiser. Je me le reproche amèrement, et
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j'en appelle un second avec une violence dont je ne suis pas maîtresse, et que je ne peux avouer qu'à toi. Je regarde mes serins avec envie; je ne peux en détacher mes yeux. Heureux petits êtres, qui ne connaissez que l'impulsion de la nature, et qui cédez , sans contrainte et sans remords , à l'attrait du plaisir... Où vais-je m'égarer! Je m'arrache de cette chambre; je parcours le château, et partout je porte avec moi le trait empoisonné.
Ma mère, inquiète de ma santé, me cherche, me rencontre, me parle. Oh! maman est mon ange tutélaire. La voir, l'écouter, c'est revenir à moi; c'est former la résolution d'être toujours digne d'elle.
Ce soir, en jouant sous le marronnier, il m'a glissé un papier. C'est la réponse à mon billet. J'ai pris le sien à la dérobée; je l'ai caché dans mon sein palpitant. J'étais mécontente de moi : je dissimulais, j'avais un secret pour ma mère; j'oubliais qu'elle doit lire avant moi tout ce que Jules m'écrit, et mes réflexions et mes regrets n'ont rien pu contre le charme qui me subjuguait. Une voix intérieure me disait , au contraire , que l'amour seul doit lire ce qui ne peut être senti que par lui. Cette voix toute - puissante a fait taire celle de ma conscience. Yoilà des torts, des torts grav«6. Hé! qui n'en a pas quelques-uns dans sa vie ?
Impatiente de parcourir ces précieux caractères, j'abrège la durée de nos jeux; je me hâte
(le me renfermer chez moi. Je tire le talisman de mon corset protecteur... Oh! Claire, quelle lettre! C'est un brasier que j'avais caché dans mon seiuo Si maman lisait cet écrit, tout serait perdu, terminé; une séparation, dont je ne pourrais me plaindre, serait la suite de ces transports décevans et indiscrets. Pourquoi m'écrire ainsi? N'at-il pas vingt ans? Ne sait -il pas qu'une pauvre jeune fille, dont le cœur s'ouvre à peine à l'amour, ne peut résister à toutes ses forces réunies? il me demande pardon de s'être oublié dans son cabinet ; il s'accuse de ma faiblesse ; il professe pour moi la plus haute estime, et il parle de ce baiser avec un délire qu'il me communique à l'instant, et qui étouffe mes remords. Est-il capable d'un plan de séduction? Veut-il couvrir de fleurs le précipice qu'il creuse sous mes pas? Oh! non, non, il est bon, honnête, délicat. Pouvait-il régler ses expressions au moment où j'avais fait passer dans son ame tous les feux qui embrasaient la mienne? S'il avait pu m'écrire avec quelque réserve, je lui aurais reproché de ne pas m'aimer, et, en effet, il ne m'aimerait pas. Mais ce style ravissant, ce baiser peint avec une vérité telle, qu'en lisant je crois le recevoir et le donner encore, tout cela me transporte , m'accable , me tue. Dix lettres comme celle-là, et c'en est fait de ma sageate ou de ma vie. Et cependant, Claire, je ne peux ôter mes yeux de dessus ce dangereux papier. Je l'ai lu vingt fois, je le sais par cœur^ et je le relis
encore. J'ajoute à ce qu'il dit; je lis ce qu'il pouvait (lire... insensée! Ne dit-il pas assez, et ce que je dis moi-même vaut- il ce qui est écrit?
Je me mets au lit. Je place ce billet sur mon cœur. Il le corrode, il le brûle. Je l'éloigné, pour le reprendre, pour m'exposer encore au même supplice, pour savourer la même ivresse. Le sommeiî fuit, et si, par intervalles, il appesantit ma paupière, cette lettre, ce baiser se retracent à mon imagination enflammée. Il n'est donc plus de repos pour moi ni le jour, ni la nuit.
Les premiers rayons du soleil me surprennent dans ces alternatives de regrets et de jouissances. Je me lève fatiguée, excédée, et cet accablement même est ma sauve-garde : il rappelle ma raison. Elle agit seule, lorsque je suis incapable de sentir. Je sais ce qu'elle exige de moi. Le sacrifice est cruel. N'importe; je vais le consommer à l'instant. Dans un moment, peut-être, je ne le pourrais plus , je ne le voudrais plus.
Je tiens ce papier, je le tiens ouvert, tendu; mes doigts se contractent; je vais le mettre en pièces... Oh! que je lise une fois encore... Non, non, si je le relis, je le remettrai dans mon sein; je le relirai cent fois dans la journée, et ma raison s'égarera sans retour.
Je suis à genoux, Claire, à genoux devant ce billet. Je le couvre de baisers et de larmes. Je sens renaître l'amour et ses transports. Je me hâte; je n'ai qu'une seconde à moi; je la donne
au devoir... Sa lettre est en lambeaux; ses débris couvrent mon parquet.
Je les ramasse avec un respect religieux. Je les porte encore sur mes lèvres; je les y reporte encore, et, en détournant la vue, je les place sur ma lampe de nuit. Orgueilleuse de ma victoire, j'attise le feu avec une joie féroce. Je m'arrache le cœur et je crois jouir.
Oui, je jouis en^ effet. Cette crise terminée, je sens que j'ai rempli un devoir indispensable , et malheur à celle qui a fait ce qu'elle a dû et qui n'est pas contente d'elle.
Je ne lui écrirai plus; je lui défendrai de m'écrire, non avec le ton timide d'une amante qui demande grâce, mais avec la fermeté d'une femme qui veut être obéie. Jamais non plus je ne serai seule avec lui ; j'en contracte l'engagement devant toi, Claire; j'en jure par ce que je dois à mes parens, à moi, à Jules lui-même, à qui je' veux épargner un crime. Punis -moi, dénoncemoi à ma mère, ôte-moi son estime, sa confiance, fais -moi séparer de l'homme que j'adore, si je viole ma promesse.
Je suis là, toujours là, immobile à ma place, et sais -tu ce qui m'occupe en ce moment? Je rougis de te le dire; mais je me suis imposé la loi de ne te rien cacher. .Qui me défendra de moi-même, si je dissimule avec toi? Je suis fixée vis-à-vis de ces oiseaux : je les regarde avec avidité ; leurs .caresses reproduisent ce trouble dan-
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gereux que je redoute tant, et qui a tant de charmes! Eux aussi connaissent le baiser! Oh! que leur sort me semble digne d'envie! Ce spectacle me ramène aux institutions sociales , à leur origine; je n'ai plus qu'un pas à faire pour les attaquer, les haïr, pour n'admettre que la nature et ses lois. Je me séparerai de mes serins; j'éloignerai de moi tout ce qui me rappellerait un moment d'oubli, tout ce qui m'en ferait désirer un second. Madame Rigaud a trouvé ces oiseaux jolis ; je vais les lui offrir. Elle croira que je m'impose une privation ; elle m'en saura gré. Oui , c'en est une; mais elle ignorera toujours de quel genre elle est.
La cage est détachée. Je la prends, je l'emporte ; ce nouveau sacrifice est fait... A quoi pensé- je? La pauvre mère couve ses petits. Elle les abandonnera; ils perdront la vie, parce que j'ai reçu un baiser de feu! Le soin de ma sûreté me donne-t-il le droit d'être cruelle? Non, non, vivez , innocens petits êtres , vivez et baisez- vous un jour.
Je remets la cage à sa place. Mais je faufile un rideau; mais je l'attache entre moi et le frêle asile du bonheur; mais je charge Jeannette de pourvoir aux besoins de la petite famille; mais je me promets de n'entrer dans ma chambre que lorsque les amours sommeilleront, et d'en sortir avant leur réveil. Es-tu contente, Claire?
Je passe chez ma mère. C'est là que je suis
bien ; c'est là que j'échappe à moi-même. Elle est indisposée. Je ne la quitterai pas d'aujourd'hui. J'ordonne à Jeannette de garnir le lit qui est dans ce cabinet. Tendre mère î Comme elle est sensible à ces attentions! comme elle loue ce quelle appelle la tendresse fihale ! Ah ! Glaire , qu'il est cruel de recevoir des éloges et de sentir qu'on ne les mérite pas.