‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 52 sur 64 · L O F F I C I E II X · texte numérisé non relu

L O F F I C I E II X

« A quoi sert en effet riiiuoceiice , quand elle est poursuivie par la force ? Quel compte tient-on du bienfait, quand on veut le méconnaître? La puce, par sa légère piqûre, adoucissait le sang; elle attirait au dehors les molécules morbifiques, qui portent le désordre dans nos frêles machines. Mais certains hommes veulent des obstructions, des fièvres , des maladies de toute espèce. Ils vous ont fait bannir les puces , et ils ont ouvert la boîte de Pandore. Ils ont imaginé des ordonnances , multiplié les dépôts de ces ingrédiens rebutans et souvent nuisibles; ils ont livré l'épiderme déUcat de la beauté à la lancette meurtrière du chirurgien, à ces vilains animaux aquatiques dont la morsure est cuisante, et dont la voracité inspire le dégoût. Et pourquoi chasser la nature , pour la remplacer par des conjectures, des systèmes, des absurdités? C'est que ces absurdités, ces systèmes, ces conjectures se paient au poids de l'or.

« Heureux, cent fois heureux les siècles oû riiomme ne connaissait d'autre docteur que la puce ! Cependant , comme rien n'est parfait ici-bas , j'avoue que ces petits chirurgiens de la nature multipliaient quelquefois trop. Mais comparerat-on ce léger inconvénient aux maladies innombrables que nos premiers aïeux ne connaissaient pas, et qui affligent aujourd'hui la pauvre humanité! Et cet inconvénient lui-même n'offre- 1- il aucun avantage à celui qui a des loisirs? Ne peul-il pas , jusqu à un certain point , flatter son amour»

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propre ? Le possesseur criiiie terre met de l'orgueil à la voir couverte de gibier. Il a des piqueurs, des meutes, des rendez-vous, des haltes somptueuses de chasses. Ses amis admirent son luxe , et partagent ses plaisirs. Mais ils arrosent tle leur sueur la terre hospitalière qui a vu naître et qui a nourri la béte qu'ils poursuivent. La fatigue les condamne à une inaction de plusieurs jours. La téte est pesante ; les membres sont douloureux. Le bûcheron goûte tous les agrémens de la chasse sans sortir de sa chaumière. Il chasse commodément, assis sur son lit de paille fraîche, sans être écrasé sous le poids de ses vêtemens , de ses armes, de son fourniment. Le gibier abonde chez lui , et ses mains ne suffisent pas à son avidité, à son ambition. Vainqueur à droite, il va l'être encore à gauche. Il suit la béte dans ses recherches les plus cachées , il l'y force , il l'y écrase. Ses triomphes multipliés, loin d'épuiser ses forces, assurent son sommeil. Il n'a pas craint de se laisser emporter sur les terres du propriétaire voisin ; il n'a redouté ni les procès-verbaux, ni les amendes, ni les saisies; et quand il a jugé à propos de mettre un terme à ses jouissances, il s'est levé frais , gaillard et dispos ; il est parti gaiement pour la foret, la chansonnette à la bouche, la cognée sur l'épaule, et la gourde à la main.

c( J'ai prouvé, par des raisonnemens, Futilité, la salubrité de la piqûre de mon petit animal; j'ajouterai à mes preuves des exemples irrécusables.

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« Nos villageois sont plus robustes et vivent phm long-temps que nous. La médecine est pourtant à peu près inconnue au village , et pour un pauvre carabin qui, ordinairement, y fait assez mal ses affaires, il y en a des milliers dans les villes, qui ne sont opulens et gras, que parce que nous tuons nos puces.

c( Plus d'une belle dame , étendue sur sa chaiselongue, n'étant ni éveillée, ni endormie, bâillant et s'ennuyant , a dû à une puce la fin de cet état apathique, et un exercice, qui, en facilitant la circulation du sang, a ramené sur ses joues décolorées l'incarnat de la santé. Elle est seule; elle s'approche d'une glace ; elle se sourit à elle-même , et elle rend grâce au petit animal qu'elle maudissait quelques minutes auparavant.

« Que de gens épais et lourds , incapables d'agir et même de penser , qui ne sont que des machines à manger et à digérer , et dont la vie entière n'est qu'une longue léthargie ! Glissez-leur quelques puces, et vous leur rendrez l'usage de leurs membres; vous ranimerez l'activité de leur imagination.

u La Gascogne est pauvre. Les puces, par conséquent, y sont abondantes; et quel pays fournit autant d'hommes pleins de saillies et de vivacité ?

«Le chien dit-on , est ami de l'homme. Détrompez-vous, mesdames. Le chien est un fourbe qui cache, sous des apparences d'affection, l'égoïsme le plus prononcé. Il ne s'attache à un

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maître que pour lui enlever la dernière de ses puces, et perpétuer sa santé aux dépens de la sieinie. En effet, le chien parvient à l'extrême vieillesse , sans maladies et sans infirmités.

« Je n'ai parlé jusqu'à présent que des qualités physiques de mon petit insecte. Qu'il me soit permis de dire quelque chose de son moral , de son penchant à obliger. L'orgueilleux ver luisant croit remplacer le soleil ; la présomptueuse fourmi ose se creuser des retraites et y établir des magasins que dévastent bientôt le pas de l'homme et l'avidité de la perdrix ; le papillon semble ne se re~ poser sur les fleurs que pour nous faire admirer les couleurs brillantes et variées de ses ailes; la puce cherche l'obscurité. Le lieu le plus secret est celui où elle établit sa résidence. Là elle attend avec modestie que celui qui donne la pâture aux petits des oiseaux lui envoie de quoi se nourrir. Enfin elle cache sa vie et ses bienfaits , exemple précieux et bien mal suivi par le grand, l'ambitieux, la coquette, le général d'armée, le tambour , le trompette , et tant d'autres individus dont les noms pourraient grossir cette liste, et dont je vous fais grâce.

« J'ai avancé que la puce est obligeante. J'ajouterai qu'elle montre quelquefois, dans sa manière d'obliger , une intelligence rare. Perrine a quinze ans. Elle est jolie , et ne s'en doute pas. Elle est sage, et elle n'en est pas plus vaine. Le jeune Paul l'aime éperdùment. Elle est modeste ; il est timide.

Ils se promènent dans la prairie; la main de Paul est dans celle de Perrine ; ils ne se parlent pas : que diraient-ils qui peigne ce qu'ils éprouvent? Paul a l'idée vague d'un prix auquel il n'ose prétendre ; il tremblerait d'attirer sur lui le courroux de Perrine... Une puce, l'amour peut-être qui en a pris la figure, pique vivement la pastourelle. Un mouvement prompt et involontaire suit la piqûre , le double fichu s'entrouvre , et Paul emporte souvenir et bonheur pour le reste de la journée.

« Cet insecte charmant n'est-il pas aussi quelquefois utile aux amans qui habitent des lambris dorés? La beauté confiante repose avec sécurité entre des voiles que la Frise a tissus. Elle est bercée par des songes voluptueux. Elle rêve Pâmant discret qui attend à la porte le moment de se présenter. Une puce obligeante entend les soupirs du jeune homme ; elle voit son impatience ; elle se glisse , la beauté s'éveille ; les voiles s'agitent et il y a un trou à la serrure.

«Je ne crois pas, mesdames, qu'il vous reste maintenant le moindre doute sur les grâces extérieures du petit animal à qui vous avez emprunté quelque chose des vôtres. Sans doute , vous avez été quelquefois témoins de sa prodigieuse agilité; vous êtes convaincues qu'il est réellement le médecin de la nature, le seul qu'on doive employer. Je vous ai peut-être appris qu'il peut rendre aux amours des services signalés. . . Et la discrétion ,

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mesdames, la discrétion! Vous conviendrez qu'à cet égard encore, la puce est bien supérieure à l'homme. Quel autre animal pourriez- vous donc lui comparer ! Rappelez-la près-de vous, je vous en supplie ; et surtout , veuillez accueillir avec indulgence le badinage d'un compagnon d'infortunes qui n'a eu d'autre but que de vous faire oublier un moment vos très-petits malheurs. »

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