‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 53 sur 64 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

On arrwe enfin à Pithiviers,

L'improvisateur avait cessé de parler. Il s'inclina vers son auditoire , en lui adressant un sourire plein de modestie. On croit communément que cela veut dire : Je vous remercie de la complaisance avec laquelle vous m'avez écouté. Ce n'est là que le prétexte du modeste sourire , et les gens d'une certaine classe ne s'y trompent pas. L'orateur ou l'auteur sollicite réellement le prix de la satisfaction qu'on a nécessairement eue à l'entendre , et des applaudissemens unanimes et prolongés éclatèrent aussitôt. Madame Durand, étrangère aux usages du beau monde, s'imagina qu'on jouait à la main chaude , et elle accourut pour participer à ce jeu charmant. On lui dit de quoi il s'agissait , et elle ne comprit rien à l'ex- .plication. En revanche, elle s'entendait à merveille à élçver des poulets et des dindons , et à

l'officieux. 349 vendre, au marché de Pithiviers,* sa volaille, ses œufs et sou beurre, ce qui était plus utile au bien-être de sa famille que l'éloge de la puce, et des trois autres ordres mendians.

Quand les auditeurs furent las d'applaudir, et l'orateur de remercier, le marquis prit la parole, a Ma foi , dit-il , quand on improvise ainsi , on « doit écrire comme Jean-Jacques. La plupart de « nos grands seigneurs , qui sont de l'académie , « ne vous valent certainement pas , mon cher ba- « ron. Je connais plusieurs académiciens à qui «j'ai quelquefois donné à dîner; je leur écrirai, « et je veux , j'entends que vous figuriez dans le « fauteuil académique. — Je ne sais pas trop , « mon cher marquis , jusqu'à quel point ce fau- «teuil-là est honorable aujourd'hui. Je vois là « bien des gens qui ont l'air de s'y être glissés incognito. Ce qu'il y a de certain, c'est que je « ne me permettrai pas de vouloir succéder aux u grands hommes des siècles de Louis XIV et de « Louis XV. Quand on n'a plus que des nains « pour recruter une armée , il vaut mieux n'en « pas avoir que d'en présenter une ridicule. Enfin, « si j'avais la sotte ambition de prétendre au fau- « teuil, je vous prierais très-fort, mon cher mar- « quis , de ne pas vous mêler de cette affaire. »

M. Zéphire vint annoncer, fort à propos pour rompre la conversation , que les chevaux étaient mis. Durand n'était pas de ces hommes à qui on

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offre de l'argent. Cependant le comte d'Orville crut devoir marquer la reconnaissance générale, autrement que par des remercîmens, qui ne sont plus que des lieux communs. Il protesta au bon fermier que si, plus tard, ses enfans avaient le goût du service, il les prendrait volontiers dans son régiment, et que, s'ils s'y conduisaient bien, il en ferait des maréchaux des logis. Durand répondit à cette offre magnifique , par un sourire un peu dédaigneux. On monta en voiture, on partit , et on arriva enfin à Pithiviers , sans me donner rien à ajouter au chapitre des accidens, ce dont je suis très-fâché. Cependant, comme je n'ai pas reçu de la nature le don d'inventer, il faut que je me renferme dans le cercle que m'a tracé l'inexorable vérité.

L'intelligent Ducroc savait ce qu'on doit au public et à soi-même. Il avait loué trois maisons contiguës, qui n'étaient ni spacieuses, ni élégamment décorées; mais pourtant très -logeables. Comparées à la ferme de Durand, qu'on avait été trop heureux de trouver, elles pouvaient même passer pour de petits hôtels. Celui du milieu était réservé pour les dames. La moitié qui tenait à la maison destinée à d'Oliban , devait être habitée par madame de Verneuil ; ainsi la comtesse sera très -proche voisine de d'Orville. Pour l'utilité commune , on avait ouvert des portes de communication. Les logemens des chevaux, des

voitures et des gens de l'écurie, étaient arrêtés dans un faubourg qui n'était guère éloigné que de cinquante pas du centre de la ville.

Les femmes de chambre de ces dames les attendaient depuis douze heures, au moins, et ne savaient que penser d'un retard si extraordinaire. Quand elles les virent descendre de la berline , en sabots , en bas de laine , en jupons de bure , la gorge et la téte enveloppées dans des serviettes , un rire inextinguible l'emporta sur le respect de commande auquel se soumettent les valets. «Apprenez, leur dit avec dignité la comtesse, « qu'en quelque état que nous paraissions devant « vous, vous devez toujours reconnaître vos maî- « tresses. » Rosette et Lisbé n'étaient pas persuadées de la vérité de cette maxime , et polichinelle ne leur paraissait pas aussi respectable que le comte de Tuffières. Mais la conservation de leurs places tenait à leur silence, et elles se hâtèrent de mettre ces dames en état de paraître.

Quelques grands airs que nous prenions avec nos gens, à quelque distance que iious les tenions de nous, ils trouvent toujours l'occasion de se rapprocher et de prendre quelque revanche. Ce sont nos juges les plus sévères, et un certain auteur a eu raison de dire , qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. Rosette et Lisbé, dégagées de leurs premiers soins auprès de ces dames, courent interroger sur leur traves-

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tissement, Ducroc, Zéphire, le cocher et les pi-

queurs.

Chacun des personnages quelles questionnent, raconte , comme il le peut , les aventures de la veille et de la nuit. Il les tronque, il les morcelle; il fait ce qu'on appelle un roman historique, genre d'ouvrage très en vogue alors, et extrêmement utile à ceux qui veulent oublier l'histoire. Il manque toujours quelque chose à des femmes d'un certain genre. On s'était mis au lit, après avoir fait honneur à un déjeuner succulent que Thérèse avait trouvé le moyen de faire servir à la minute, et on avait donné, pour le lever, des ordres qui ne souffraient pas de retard. Rosette et Lisbé brûlaient de raconter ce qu'elles venaient d'entendre, et elles coururent chez la marchande de modes de Pithiviers, qui vendait des chapeaux et des rubans que , depuis six mois , une dévote même n'aurait pas osé porter à Paris. Il n'est pas de si petite marchande de modes qui ne sache ce qu'elle doit d'égards à des femmes de chambre qui peuvent faire durer trois semaines ce qu'il dépend d'elles de chiffonner en trois jours. En conséquence, notre marchande fit passer Rosette et Lisbé dans ce qu'il lui plaisait d'appeler son salon , et qui lui servait à midi de salle à manger, et de chambre à coucher , à neuf heures du soir. La conversation s'engage facilement entre trois personnes qui ont une envie égale de parler, et

les quolibets des filles suivantes, sur le compte de leurs maîtresses , ne finissaient pas. La petite demoiselle qui venait acheter une demi-aune de faveur rose pour mettre dans ses cheveux; la maman qui voulait faire présent d'un ruban de nuit ponceau à son mari, attrapaient, en passant, quelque chose de ce que racontaient Lisbé et Rosette.

C'est une terrible chose qu'une petite ville. Les gens qui y jouissent de quelque aisance n'y font rien, et, comme il faut user le temps, ils passent le leur à médire du prochain, et à imaginer des fables plus plaisantes les unes que les autres, plaisir très - économique sans doute. Dans les villes commerçantes, le négociant, qui, pendant les trois quarts de la journée s'est cassé la téte sur ses registres, se procure, le soir, les mêmes jouissances; à Paris même, on n'est pas tout-àfait exempt de ces petits travers- là. Il faut qu'il y ait un attrait bien vif à dire du mal de ceux qu'on connaît, ou qu'on ne connaît pas, puisqu'on s'y livre aussi généralement. Quoi qu'il en soit, deux heures après l'arrivée de notre caravane à Pithiviers , on y disait partout que le colonel des chasseurs des Vosges et un capitaine de son régiment, avaient enlevé deux laitières de Rochefort. Il est tout simple que les maris avaient trouvé cette conduite très - déplacée , et qu'ils étaient venus, les armes à la main, réclamer leurs Hélènes. Un combat terrible avait eu lieu. XX. ià3

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Le mari d'une des pastourelles avait perdu treize dents d'un coup de poignée de sabre; l'autre avait eu la peau du front et le bout du nez coupés. La maréchaussée était intervenue; six chasseurs, qui enlevaient aussi une fille d'auberge d'Étampes, s'étaient rangés à côté de leurs officiers. Alors , les coups de pistolets et de carabines plurent de toutes parts, et le champ de bataille resta aux chasseurs des Vosges. Ils profitèrent du moment pour prendre la fuite à grande course de cheval. Mais, hélas! laitières, servante, officiers , chasseurs , tombèrent tous dans un fossé qu'ils n'eurent pas le temps d'éviter tant leur marche était rapide, et la pauvre fille d'auberge s'y noya.

Cette histoire était racontée avec tant de componction et d'un air si persuadé, qu'elle eut le cours le plus rapide et le plus brillant. L'autorité publique voulut d'abord se mêler de cette affaire; mais après une ample et mûre délibération, elle prononça que la force armée de Pithiviers ne pouvait arrêter deux officiers soutenus par un régiment de douze hommes, et qu'on instruirait des faits monseigneur le garde des sceaux.

Cependant les oisifs de Pithiviers, et ils composaient au moins la moitié des habitans de la ville, passaient et repassaient, sans relâche, sous les croisées de nos dames. Chacun était tourmenté de l'envie de voir ces dangereuses beautés , pour qui le sang avait coulé à flots. Sans doute les

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